Auguste Comte et la Philosophie positive, p. C
œuvres considérables, quelques-unes accomplies, mais elles sont indépendantes de l#école spéciale à laquelle il avait voué ses efforts et son nom; lui aussi, il n'a laissé là, comme son maître, que des critiques très vives sur le régime métaphysique et théologique et des projets de conquêtes futures, des esquisses très générales de l'avenir scientifique tel qu'il l'imagine, des proclamations en l'honneur de l'avènement du positivisme.
Une des sciences qui, selon lui, assuraient la victoire définilive à la doctrine et sur laquelle il avait le plus compté pour conquérir les esprits rebelles, la sociologie elle-même, lui préparait plus d'une déception. Et pourtant avec quel enthousiasme il l'avait saluée ! « Le mot et la chose, disait-il avec orgueil, sont de la création de M. Comte; je suis assez vieux pour me souvenir de la superbe avec laquelle on accueillit ce terme barbare. Quoi de bon pouvait se cacher sous ce mi^érable néologisme? Une pareille étiquetle était digne de la marchandise qu'elle annonçait. Eh bien ! tout ce grand dédain a été en pure perte; étiquette et marchandise ont
SES TRANSFOKMATIONS, SUiN AVENIR. 127
trouve fnveur. Le mot s'est répandu partout et en France, ch le grand mouvement scientifique que l'idée a provoqué n'est encore qu'à son débuté )>
Sans nous inquiéter de savoir si vraiment là il y a une création aussi originale que le prétend M. Littré, et s'il est vrai que, sous des noms plus simples, l'histoire des sociétés humaines, l'étude de la vie sociale, de ses organes et de ses fonctions n'existaient pas avant le positivisme, conslatons que c'est dans la certitude des lois sociologiques et dans leur accomplissement graduel qu'il plaçait le véritable critérium de la doctrine. C'est à cette science et à ses prévisions infaillibles qu'il s'adressait pour avoir raison des esprits les plus rebelles. Le conflit irréductible des convictions contraires le désolait, et il crut trouver là un remède : « Je sais fort bien que les hommes en qui je reconnaîtrai toutes sortes de supériorités ne sont aucunement touchés de ce qui, pour moi, est l'évidence ; et réciproquement, les raisons qui leur semblent décisives
1 . Conservation^ Révolution, Positiùisme^ 2*^ édition^ Remarque^, p. 277.
demeurent pour moi sans force et sans vertu. Quand deux personnes venant Tune d'un air très froid, l'autre d'un air très chaud, se rencontrent dans un lieu inlermèdiaire, l'une le trouve très chaud, l'autre le trouve froid. Entre ces deux sensations aussi vraies l'une que l'autre, qui décidera, si ce n'est l'impersonnel thermomètre? J'ai donc depuis longtemps cherché un thermomètre que je pusse, lisant les degrés, consulter sur les opinions que j'ai embrassées. » 11 pensa trouver « cet impersonnel thermomètre » des idées philosophiques en cette double échelle qui montre simullanées, dans l'histoire de l'humanité, la décroissance du surnaturel et la croissance du naturel, la décroissance des notions subjectives et la croissance des notions objectives, la décroissance du droit divin et la croissance du droit populaire, la décroissance de la guerre et la croissance de l'industrie ^ Il ne doutait pas que ce thermomètre, accomplissant sa marche, fixât le destin des opinions et atteignît ce but suprême, le jugement des conflits
1. Principes de philosophie positive, préface d'un disciple, p. 71.
humains. Mais lui-même dut sentir et sentit, en effet, vers la fin de sa vie, combien ces indications sont vagues, contestables, remplies d'illusions possibles et de contradictions réelles, combien dans cliaque calcul il entre d'inconnues qui en rendent la conclusion incertaine. Je ne prendrai qu'un exemple. Qu'y a-t-il de plus évident, au point de vue sociologique, que la loi de croissance et de décroissance inverses de la guerre et de l'industrie? Eh bien! historiquement et pratiquement, rien de plus faux, et l'expérience que nous avons sous les yeux nous force à enregistrer un échec complet pour les prévisions de ce genre. Ne voyons-nous pas se développer devant nous cette antinomie étonnante du progrés de l'industrie et de la recrudescence de la guerre? M. Littré, dans une de ses Remarques les plus attristées, est forcé d'en convenir. Tandis que l'industrie, suivant à pas de géant le progrès des sciences, n'a cessé de s'étendre et d'augmenter le pouvoir de l'humanité sur la nature, liant les peuples par des échanges infinis et les rendant tous solidaires, en une certaine mesure, de chacun, nous forçant à consi-
dérer toute interruption de cette communauté,, non seulement comme un malheur particulier, mais comme un malheur général, et devenant ainsi un grand agent de la paix dans les temps modernes, précisément et en même temps, par une contradiction étrange, jamais la guerre n'a été plus menaçante, jamais la paix n'a semblé si reculée, si compromise par les immenses armements des peuples et par l'esprit de conquête et de nationalité qui prétend tout remanier*. La guerre de races, les nations en armes, des armées gigantesques de quinze cent mille à deux millions d'hommes toujours prêts à se ruer les uns sur les autres et à faire passer sur la vieille Europe une trombe de fer et de feu, l'industrie elle-même au service de la force brutale et en multipliant les ressources, voilà, certes, un spectacle qui n'est pas de nature à réjouir les amis de la paix et h donner du crédit aux oracles. Il en est de même pour la plupart des prévisions de Comte en matière de politique courante. Il est difficile de se tromper plus souvent et plus
1* Remarques, p. 278.
lourdement qu'il ne le fit quand il voulut jouer au prophète, et M. Littré n'a pas manqué d'énumcrer ces déconvenues avec une bonne foi qui est son honneur.
A quoi se réduit donc cette sociologie si pleine de magnifiques promesses ? A une théorie du progrès terrestre, du progrès humain. Mais les espérances de ce genre ne sont pas le monopole du positivisme. Turgot, Ilerder, Kant, Hegel, tous les penseurs modernes les ont conçues, chacun à sa manière, et je doute fort que le positivisme ait éclairci le problème par une série d'assertions semblables à celle-ci, à savoir que le but du progrès est de conformer l'existence sociale de l'homme à la conception positive du monde, que le progrès n'est point dans la dépendance des rois ou des peuples, qu'il se fait malgré eux et sans cesse, par la seule force évolutive de Vhistoire^ que l'art humain consiste simplement à se mettre d'accord avec cette force, ce qui réduit cette évolution à n'être plus qu'une des formes de Tuniverselle fatalité. La seule idée claire qui s'en dégage est une conception combinée du progrès et de la nécessité, dont l'effet le
152 LA rniLOSOPHlE POSITIVE.
plus certain est d'alléger la responsabilité morale des individus et la responsabilité collective des peuples. — La révolution, nous dit-on encore, s'est chargée de la partie négative de cette tache, c'est-à-dire d'éliminer les croyances et les institutions qui, après avoir joué un rôle utile dans le passé, sont impropres à être incorporées dans l'ordre à venir. Le positivisme est chargé, sur le terrain déblayé, d'organiser la société. — Encore faudrait-il définir cette organisation « de l'ordre à venir ». C'est ce que M. Littré n'a fait nulle part. Découragé par l'exemple du prodigieux avortement de la Politique positive et de la Sijnthèse subjective, il ne se risque pas lui-même dans les grandes aventures de l'utopie libre. Il se borne à de vagues formules. Organiser la société suivant la conception positive du monde, il ne sort guère de là. Quand il veut arriver à des précisions, il indique, comme grandes lois sociologiques, le développement ininterrompu des sciences et l'extension toujours croissante de la laïcité dans le monde moderne. Cela suffit-il pour fonder à tout jamais le bonheur de l'humanité ?
Si Ton examinait de près et dans leur ordre chronologique tous les écrits de M. Littré, on pourrait réduire à bien peu de chose son dogmatisme d'école. L'influence que la philosophie positive a exercée sur le développement de son intelligence est profonde, mais peu à peu les dogmes perdirent de leur précision dans son esprit. Le curieux Épilogue qu'il a tracé d'une main défaillante à la fin de son édition commentée de Conservation^ Révolution, Positivisme peut servir à nous éclairer sur cet état intellectuel qu'on n'a pas assez remarqué jusqu'ici. Dans une lettre adressée à un Américain très au courant de noire littératures Sainte-Beuve avait dit, parlant de M. Littré : « Si quelque chose manque à cette intelligence saine, vigoureuse et même robuste, ce sont les nuances, et ce manque de nuances se fait sentir jusque dans cette foi intellectuelle (qui me fait l'effet, par moments, d'une sorte de superstition et de crédulité) pour un système qui, dans ses lignes générales, ne me parait pas si nécessairement identifié avec