‹ M. Littré et le positivismeChapitre 31 sur 55 · M. Ilarisse · texte numérisé non relu

M. Ilarisse

ce cerveau obscur et abstrus, et trop souvent malade, qui s'appelait Auguste Comte. » M. Liltré, quand plus tard il connut cette lettre, y répondit en opposant sa situation philosophique à celle de son critique : « Sainte-Beuve se refusait à toute philosophie arrêtée. 11 ne voulait être qu'un libre penseur et prétendait conserver une indépendance illimitée en ce grand diocèse qui lui doit sa pittoresque dénomination... C'était ma soumission à des dogmes philosophiques déterminés qu'il blâmait, la traitant de superstition. » Et alors îl profite de cette occasion solennelle, presque la dernière, pour faire sa profession de foi philosophique : « N'en déplaise à cet esprit si éminent en tant de choses et si puissant dans la critique, je reconnais le pouvoir des dogmes, et la libre pensée ne me suffit pas. » Soit; mais en quoi se résume son Credo positiviste ? « La hiérarchie des sciences me convainc ; la sociologie me démontre quelques grandes lois ; et la philosophie qui résulte de cette coordination du savoir humain ne me laisse pas plus aujourd'hui qu'alors la liberté de refuser mon assentiment. » C'est tout.

Relisons ligne par ligne ce programme; nous y trouvons la célèbre classification des sciences, qui en elle-même n'est pas liée nécessairement au positivisme et peut s'en détacher sans peine*, surtout si l'on y ajoute, comme le voulait M. Littrô, l'économie politique, une théorie cérébrale, une psychologie, une esthétique et une morale. Quoi encore? Quelques lois de sociologie, mais très générales, sans certitude dans les prévisions, en raison de la complication extrême de cette science, la loi de l'évolution,

4. M. littré est revenu plusieurs fois sur la théorise de la hiérarchie des sciences et de leur coordination, si chère à Auguste Comte. Il l'a exposée et défendue contre ses adversaires, dans son livre sur Auguste Comte et le Positivisme, dans sa Leçon à l'École polytechnique en 1871, dans la préface de la Science au looint de vue philosophique. Il se l'est donc fortement appropriée, mais il.^ne s'en sert, à ma connaissance, qu'une fois, uniquement pour ranger dans un certain ordre les morceaux tiès divers qui composent ce dernier volume, et leur donner une sorte de cohésion apparente f^t d'enchaînement qu'ils n'auraient pas sans cela. C'est là une de ces théories qui ont leur intérêt spéculatif, mais qui, pour être appliquées à l'évolution historique des sciences, dernandent bien des correctifs et des atténuations. En tout cas, elle peut être indifféremment acceptée ou rejetée par des philosophes ou des savants, sans que ces philosophes ou ces savants soient à aucun degré des adeptes de la doctrine positive. Elle n'est donc pas essc^itielie à cette doctrine.

par exemple, qui est vraie si on l'applique au pas^é, une loi qu'Auguste Comte a incorporée à sa doctrine, dont M. Litiré a tiré un si beau parli dans ses appréciations historiques, mais qui, assurément, existait avant eux et que beaucoup de philosophes acceptent sans être positivistes à aucun degré. — Quoi enfin ? « La philosophie qui résulte de la coordination du savoir humain,» c'est-à-dire, sous un terme plus clair, la conception positive du monde. Cela seul est d'essence positiviste. Mais qu'est-ce que cette conception? Nous n'étonnerons aucun de ceux qui sont au courant de ces questions en disant que c'est moins un dogme qu'une négation. Elle s'oppose, nous dit-on, à deux autres conceptions, la conception théologique, d'après laquelle l'homme imagine, dans la création et le gouvernement du monde, des volonlés dont il fait des dieux , ou une volonté dont il fait un dieu unique, et la conception métaphysique d'après laquelle l'homme supprime des vo'ontés arbitraires et les remplace paj" des entités, des forces, des causes permanentes. La conception positive du monde n'imagine et ne suppose rien ; elle traduit ce qui est

SOUS ses youx et ce qui se révèle à l'observation sensible, un monde de phénomènes unis par des relations constantes, un monde où régnent non plus des volontés ni des causes mystérieuses, mais des lois; un monde d'où sont bannis, avec les dieux des vieilles théologies, l'absolu et l'infini de l'ancienne métaphysique; un monde où tout émanant de l'expérience retourne à l'expérience, où le savoir n'est que l'expression exacte de ce que l'expérience y a mis, où il est admis qu'aucune réalité ne peut être établie ni par l'inluition, ni par le raisonnement, que rien ne peut être deviné, que tout ce qui n'est pas observable est comme s'il n'existait pas. — Qu'y a-t-il là autre chose que le rejet hors de la philosophie de tout ce qui n'est pas un phénomène sensible ou une loi? Et quand on nous dit que désormais il n'y aura plus de conflit possible entre la philosophie et la science positives, vraiment le contraire serait bien étrange, puisqu'on ne met dans la philosophie que précisément ce qu'il y a dans cette science. La philosophie n'est plus, dans son contenu et dans sa méthode, que la généralisalion la plus haute des sciences particulières;

elle n a plus rien qui lui soit propre; elle n'est plus que « la coordination du savoir positif ». C'est la science positive, plus une négation. 11 est vrai que cette négation n'est pas une négation absolue ; on ne nie pas qu'il y ait un infini, un absolu, une cause première; on l'ignore et Ton veut l'ignorer ; hors des matières de l'expérience sensible, ce qui se passe ne nous regarde plus; on s'abstient môme d'y penser, on n'en sait rien et l'on se fait gloire de n'en rien savoir. Telle est la conception du monde que M. Litiré a tirée de l'immense appareil érudit et dialectique déployé par Auguste Comte. Cette conception est le dernier résidu de sa pensée ; elle est aussi la vraie conclusion de tout le mouvement positiviste, la dernière unité subsistante entre les différents groupes de penseurs qui; à un degré quelconque, prétendent relever du positivisme.

Parmi eux, en France, il faut citer en première ligne les adeptes fidèles qui ont suivi Auguste Comte jusqu'au bout, tels que le docteur Robinet et M. Laffitte, et, d'autre part, ceux qui ont accompagné M. Littré dans son schisme antithéo-

lo<iiqiie, tels que M. Wyrouboff et le docteur Charles Robin. L'église orthodoxe compte à Paris quelques centaines d'adhérents, tout au plus ; quelques groupes existent aussi en province ; on en signale en Suède et dans certaines contrées de l'Allemagne du Sud. En Angleterre, il faut faire la même distinction qu'en France, selon que les positivistes ont suivi Comte dans la dernière évolution de sa pensée {later Corntism) et qu'ils acceptent son système complet, "philosophique, social et religieux, ou qu'ils se refusent à le suivre dans sa transformation et s'attachent exclusivement au Cours de philosophie positive (earlier Comtism). Miss Harriet Martineau, la chère disciple, Richard Congrève, qui depuis a fait une évolution dans le sei.s piétiste, et le docteur Rridges ont été d'abord les grands fidèles. Le docteur Rridges, notamment, a maintenu avec beaucoup de vivacité, dans une polémique qui a eu son heure en Angleterre, l'unité indissoluble de la doctrine d'Auguste Comte, prenant à partie Stuart Mill, qui prétendait faire dans cette doctrine deux parts indépendantes l'une de l'autre, « Tune ren-

fermant de grandes vérités avec unpeiil nombre cVerreurs, l'autre où quelques suggestions heu reuses surnagent au milieu d'un véritable chaos d'mcohérences. » Mais Stuart Mill lui-même et un grand nombre de penseurs anglais, quelquesuns de premier ordre, MM. Bain, Bailey, Lewes, Herbert Spencer, ont reçu fortement l'empreinte de ridée positiviste, au moins au commencement de leur carrière philosophique. Ceux-là se sont dégagés très librement de cette influence dans ce qu'elle avait d'étroit et de trop particulier. Aucun pourtant ne désavouerait, j'en suis sûr, Tinfluence d'origine. — A côté de ces positivistes de la prc^miére ou de la diiuxiéme heure, en France et en Angleterre, il faut marquer la place d'une multitude flottante et toujours croissante de positivistes d'intention et de fait, hommes de science, politiques, hommes du monde, qui, sans avoir approfondi la doctrine, se sont ralliés à ces deux propositions qu'ils ont nettement saisies à travers les complications et les obscurités de détail et où d'ailleurs se résume la philosophie de l'école : exclure la métaphysique et réduire la connaissance à la science positive,

qui doit suffire à tout, étant la seule qui puisse donner, de srésullats vcrifiables et se placer en dehors des erreurs possibles et des contradictions.

Nous avons dit que la conception nouvelle du monde, qui est la seule unité et le seul lien des différents groupes entre lesquels se divise l'école, la conception positive est une négation : nous aurions dû dire qu'elle est une double négation, la résultante de deux éliminations successives. Elle est d'abord rexclusion et par là même la négation de l'idée religieuse et de la métaphysique; mais elle est aussi bien, dans les programmes officiels, l'exclusion et par là même la négation du matérialisme et de l'athéisme.

Je sais bien que M. Littré prétend ne rien nier théoriquement; il se montre très ferme, chaque fois qu'il trace un programme, dans cette résolution de se tenir à égale distance des affirmations contraires, de ne dogmatiser ni pour ni contre les réalités invisibles, ni pour ni

iU LA MÎILOSOPHIE POSITIVE.

contre Pessence des choses, de ne rien voir ni savoir au delà des faits constatés et des lois démontrées, de se maintenir dans l'ordre des phénomènes physiques, seuls capables du caractère de positivité que réclame la doctrine. Son dogme constant, quand il dogmatise, est de ne rien affirmer, de ne rien nier au delà de cette sphère que mesure strictement l'expérience sensible. Ses aphorismes à cet égard sont catégoriques, multipliés. Une des dernières pages qu'il ait écrites* mérite d'être citée pour la précision et la fermeté de ses déclarations. « Ne connaissant ni l'origine ni la fin des choses, il n'y a pas lieu pour nous de nier qu'il y ait quelque chose au delà de cette origine et de cette fin (ceci est contre les matérialistes et les athées), pas plus qu'il n'y a lieu d'affirmer (ceci est contre les spiritualistes, les métaphysiciens et les théologiens)... La doctrine positive réserve la question suprême d'une intelligence divine, en ce sens qu'elle reconnaît être dans une ignorance absolue, comme, du reste, les sciences particulières qui sont ses affluents, de

1. Transrationalisme. [Revue de philosophie positive, janvier 1880.)

l'origine et de la fin des choses, ce qui implique nécessairement que, si elle ne nie pas une intelligence divine, elle ne l'affirme pas, demeurant parfaitement neutre entre la négation et l'affirmation, qui, au point où nous en sommes, se valent. Il va sans dire qu'elle exclut le matérialisme, qui est une explication de ce que nul ne peut expliquer. Elle ne cache pas non plus ce que le naturalisme a d'exorbitant; car elle dit comme M. de Maistre, en parlant de la Nature : (( Quelle est cette femme ? )> Si la Nature représente l'ensemble des choses à nous connues, tant mieux; cette connaissance est, comme ces choses, relative, expérimentale, et laisse en dehors les régions de ce que nous appelons Vinconnaissahle, et dont nous nous reculons, justement à cause de ce nom qu'elles portent. Si, au contraire, la Nature représente un pouvoir infini, auteur et arrangeur de l'univers, tant pis; nui savoir positif ne rencontre au bout de ses recherches ce pouvoir, qui, dès lors, doit être rigoureusement passé sous silence. Expérimentalement, nous ne savons rien sur l'éternité de la matière ni sur l'hypothèse Dieu. Sur quel fon-

dément déclare-t-on la matière éternelle? Sur ce que nous ne la voyons jamais ni croître, ni décroître, ni naître, ni périr? Mais ce qui est un dogme assuré dans les limites du connaissable, ne le dépasse pas et ne vaut pas plus que toute autre expérience ; c'est-à-dire que l'expérience ne nous apprend rien sur l'origine ni la fin du temps. Nous ne savons donc pas si le monde est illimité dans le temps, pas plus que nous ne savons s'il est limité dans l'espace, ni réciproquement s'il est illimité dansl'espace et limité dans le temps. » — Et de même certains philosophes ont tort de reprocher à Laplace « l'insolence » qu'il se permettait en bannissant Dieu de l'explication du monde comme une hypothèse inutile. Insolence, dit M. Littré, n'est pas du style philosophique. S'il y a une insolence de la part de celui qui nie, il y en a aussi de la part de celui qui affirme, et la philosophie positive renvoie les deux plaideurs dos à dos. Eux-mêmes, ces philosophes, ces métaphysiciens, quand ils parlent d'un principe supérieur d'ordre, d'harmonie, d'unité, n'avouent-ils pas que ce principe, Dieu en d'autres termes, échappe à toute perception sen-

sible, à toute investigation scientifique? Ce qui échappe à toute perception sensible, à toute investigation scientifique, qu'est-ce autre chose qu'une hypothèse sur laquelle les opinions sont libres sans insolence ^ ? — Et ailleurs, résumant dans les plus fortes expressions toute sa doctrine à cet égard : « On ne doit pas, répond-il à M. Stuart Mill qui lui paraît avoir enfreint cette loi essentielle, on ne doit pas considérer le philosopher positif comme si, traitant des causes secondes, il laissait libre de penser ce que l'on veut des choses premières. Non, il ne laisse làdessus aucune liberté; il déclare les causes premières inconnues, inconnaissables. Les déclarer inconnaissables, ce n'est ni les affirmer, ni les nier. L'absence d'affirmation et l'absence de négation sont indivisibles, et l'on ne peut arbitrairement répudier l'absence d'affirmation pour s'attacher à l'absence de négation. On ne peut servir deux maîtres à la fois, le relatif et l'absolu. Concevoir une certaine connaissance là où l'on ne peut mettre rigoureusement que l'in-

1. Transrationalisme. [Revue de philosojyhie positive, janyier 1880, p. 42,)

connu, c'est non pas concilier, mais juxtaposer les incompatibilités. »

Voilà des déclarations bien nettes. Mais ici se pose une grave question : cet état idéal d'équilibre est-il possible? L'esprit humain peut-il s'y tenir longtemps, autrement que par un effort systématique qui ne peut être que momentané? N'oscillera-t-il pas nécessairement à droite ou à gauche, d'un côté ou de l'autre des deux affirmations opposées, ce qui prouverait au moins que cet état suspensif est contraire à la nature humaine, à l'essence même et aux conditions de l'esprit? Nous venons de voir exposé devant nous le programme d'une neutralité obligatoire, aussi formel que possible, sur les causeset les origines du monde. Dans la pratique M. Littré y est-il fidèle? Les autres positivistes y sont-ils plus fidèles que lui ? En philosophie d'ailleurs, comme en politique, jamais programme de neutralité fut-il scrupuleusement observé? A moins d'être résolument sceptique, il est bien malaisé de se tenir dans un milieu chimérique et de se conserver longtemps dans cet équilibre instable. Ce sont là des situations à peu près impossibles, rêvées souvent, rarement

maintenues. Et il arrive presque toujours que, si les neutralités de ce genre penchent d'un côté, c'est plutôt vers la négation que vers l'affirmation. Faut-il s'en étonner? A prendre les choses dans leur liaison naturelle et l'esprit humain dans sa logique, il n'en peut être autrement. La raison cède, sans bien s'en rendre compte ellemême, à cet attrait des grands problèmes, d'autant plus irritants qu'ils lui sont défendus, et instinctivement, dans de pareilles circonstances d'esprit, elle incline à les résoudre dans un sens ou dans un autre, dans un sens plutôt que dans un autre, plus volontiers dans le sens de la négation. Car déjà dans l'acte primordial, dans l'acte par lequel on écarte comme inaccessible ce genre de problèmes, il y a un effort hostile par lequel on essaye de dominer et de refouler les instincts métaphysiques ou religieux de l'humanité. En se croyant neutre, on prend parti, cette neutralité ne s'ob' nant qu'au prix d'une certaine conirainte ^ercée par l'esprit sur lui-même^

4. Nous avons déjà touché ce point dans le livre intitulé : le Matérialisme et la Science y chap. m.

Tel est le cas de M. Littré. Quand il rompt cet équilibre idéal dans lequel il espère en vain se maintenir, ce n'est pas au profit des spiritualistes et des métaphysiciens, c'est à leurs dépens et au profit de leurs adversaires. En faut-il des preuves? Elles abondent sous la main qui parcourt au hasard les écrits philosophiques de M. Littré. Il y aurait quelque puérilité à faire, en pareille matière, une guerre assez misérable de textes; il faut bien en citer cependant quelques-uns pour mettre hors de toute contestation possible une assertion aussi grave. Voici, par exemple, ce que nous lisons dans les Paroles de philosophie positive : « L'univers nous apparaît présentement comme un ensemble ayant ses causes en lui-même, causes que nous nommons des lois. Vimmanence^ c'est la science expliquant V univers par des causes qui sont en lui... L'immanence esl directement infinie; car, laissant les types et les figures, elle nous met sans intermédiaire en rapport avec les éternels moteurs d'un univers illimité, et découvre à la pensée stupéfaite et ravie les mondes portés sur l'abîme de l'espace et la vie portée sur

l'abimc du temps ^ » Il paraît bien qu'il y a là une doctrine fort explicite. On opposé à l'idée de la transcendance celle de l'immanence qui explique l'univers par des causes qu'il porte en lui-même, qui soutient qu'il a en lui son principe et sa raison d'être, sa nécessité et son éler nité. C'est là une affirmation qui dépasse singulièrement « la sphère des faits vérifiables et des lois démontrées » .

S'il s'agit non plus de l'origine du monde, mais de la nature de l'âme, M. Littré ne garde pas davantage, en pratique, la neutralilé qu'il recommande si vivement dans ses programmes. L'àme, pour un positiviste conséquent, devrait être un x pur, une inconnue, la cause inconnaissable des phénomènes de pensée, de sentiment et de volonté, soit que cette cause se résolve dans lorganisme, soit qu'elle constitue un principe distinct et supérieur. 11 n'est guère douteux cependant que M. Littré prenne parti contre Tame en tant qu'ame et qu'il la réduise à n'être qu'une fonction du système nerveux. 11

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