Revue de philosophie positive^ janvier 1880, p
pas ici le fond de la question ; je marque seulement la nuance de la doctrine exprimée, et sur cette nuance le doute n'est pas possible. Là encore la neutralité est toute platonique et imaginaire.
Mais, tandis que la plupart des positivistes inclinent, sous la pression secrète de la doctrine, vers le naturalisme pur et simple, d'autres se redressent par un élan inattendu et semblent, en dépit de leur pacte avec l'expérience sensible, céder à je ne sais quel appel irrésistible de l'audelà, franchir par de vives intuitions la frontière interdite et porter leur pensée dans les régions où se cachent les causes inconnues. C'est un mouvement inverse de celui que je viens de décrire, mouvement très curieux aussi et qui prouve, par cette nouvelle et plus étonnante contradiction, combien le positivisme a de peine à se maintenir dans son ancien programme d'abstention complète, comme il lui est malaisé de rester indécis et suspendu entre l'afOrmation et la négation sur les premières causes et par quelle logique inévitable il obéit à ce dilemme qui lui impose ou de fermer l'inconnu et de
mettre l'infini dans la nature , ou de montrer aux limites de l'univers la réalité illimitée, la puissance infinie et d éveiller ainsi dans l'esprit humain des curiosités indomptables.
Pour montrer les irrésistibles tentations de ce retour vers les domaines interdits par la science positive, nous n'avons qu'à rappeler l'exemple de M. Comte, dans la seconde période de sa vie philosophique, aboutissant à une sorte de mysticisme humanitaire. Après ces déclarations superbes contre toute théologie et toute métaphysique, il revient à une théologie, et à laquelle ! Nous l'avons retrouvé, à la fin de sa carrière, croyant à des volontés, lui qui n'avait cru jusqu'ici qu'à des lois, écrivant en style d'oracle ce vers qui est en contresens avec toute la philosophie positive : *
Pour compléter les lois, il faut des volontés,
marquant dans l'amour la finalité universelle, fondant enfin la religion de l'humanité. Quelle éclatante démonstration de ce fait psychologique si justement signalé par un penseur contemporain : (( Telle est la vertu des instincts métaphy-
siques que, si Ton chasse la métaphysique du domaine de la croyance par la porte de la science, elle revient bien vite par celle de la poésie et du mysticisme! »
M. Littré lui-même, enfermé volontairement dans la sphère positive et même inclinant, par une préférence sensible, du côté du mécanisme, semble parfois subir l'attrait des régions mystérieuses. Lisons cette page singulière qui, malgré la dureté laborieuse de style, reçoit de l'idée qu'elle exprime un reflet d'austère beauté : « Ce qui est au delà des faits et des lois, soit, matériellement, le fond de l'espace sans borne, soit, intellectuellement, l'enchaînement des causes sans terme, est absolument inaccessible à l'esprit humain. Mais inaccessible ne veut pas dire nul ou non existant. L'immensité, tant matérielle qu'intellectuelle, tient par un lien étroit à nos connaissances et devient par celte alliance une idée positive et du môme ordre; je veux dire que, en les touchant et en les bordant, cette immensité apparaît sous son double caractère, la réalité et l'inaccessibilité. C'est un océan qui vient battre notre rive et pour lequel nous n'avons
ni barque ni voile, mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable*. » Que de réllexions pourrait susciter en nous celte réalité affirmée d'un infini « qui touche et qui borde de tous les côtés nos connaissances », et aussi sur cette vision salutaire et formidable qui nous attire et nous écrase ! — M. Stuart Mill, lui aussi, a eu cette vision. Il entrevoit « des fissures à ce mur qui nous enferme », à travers lesquelles perce un rayon de cette lumière qui éclaire un dehors inconnu. Il entreprend même de montrer que, tout en s'appropriant la philosophie positive, on peut se figurer dans Tinconnaissable un dieu qui gouverne le monde. « Quant à moi, dit M. Littré, je ne m'aventure pas si loin. J'accepte les graves leçons qui émanent de l'inconnaissable. Il s'oppose directement à ces tendances téméraires, et il s'y oppose sans plus ample informé, sans discussion et par sa seule présence. Il me suffit de le contempler sur le trône de sa sombre grandeur pour me dégager de tous les dogmatismes^» Cela ne peut suffire à tout le