EMILE LITTRÉ.— HISTOIRE DE SES TRAVAUX ET DE SES IDÉES
Nous aurions pu intituler cette étude les Confessions littéraires, politiques et philosophiques de M, Littré. Il s'est servi de ce mot dans un de ses ouvrages les plus curieux et les moins connus, pour caractériser l'exposition des différentes évolutions de sa pensée, de ses vicissitudes intellectuelles, qu'il aimait à décrire, surtout dans les dernières années de sa vie. C'est en effet un des hommes de ce temps qui s'est le plus volontiers commenté dans ses préfaces, dans ses notes, dans les Causeries intercalées au milieu d'articles impersonnels, dans les pièces justificatives de toute sorte qui accompagnent la plupart de ses travaux. L'idée nous est venue de rassembler ces pages dispersées et comme perdues dans l'ensemble considérable de l'œuvre, trop peu remarquées à leur apparition, quel-
ques-unes oubliées aujourd'hui. Elles révèlent l'homme et l'auteur bien mieux que toute élude objective, faite du dehors. On est tout surpris, quand on les a réunies, de voir quel jour elles répandent sur la vie intellectuelle et morale de M. Littré. On les voit éclore un peu partout et presque au hasard dans ses dernières publications, souvent au moment où on les attend le moins, et quand on en tient dans la main le précieux faisceau, il se trouve que l'on possède de véritables mémoires, une sorte d'autobiographie très intéressante et très personnelle. Là surtout où la récolte de ce genre de documents est le plus abondante, c'est dans la seconde édition du livre intitulé : Conservation, Révolution, Positivisme. M. Littré s'y donne libre carrière pour ses dernières confidences. Au moment de publier cette nouvelle édition d'un ouvrage depuis longtemps épuisé, dans lequel il avait réuni en 1852 un certain nombre d'articles du National, quand il vint à les relire, il s'était trouvé sur presque tous les points en désaccord avec eux. Que faire? Ne voulant ni couvrir de son nom des idées qu'il n'admettait plus, ni
abandonner à des polémiques posthumes un livre qui subsistait comme un témoin compromettant pour ses idées nouvelles, il prit le parti de publier tout simplement le livre ancien, mais en jugeant chaque chapitre avec les lumières de sa raison renouvelée et de son expérience acquise. Sa perplexité trouva là une issue. D'une part, il donnait satisfaction à un sentiment courageux de solidarité personnelle qui le portait à ne pas dissimuler des pages malencontreuses ; d'autre part, il se corrigeait lui-même et faisait amende honorable de ses erreurs devant le public.
Rien n'est plus intéressant pour l'histoire d'un esprit que cetle série de remarques annexées à chaque article, tracées avec une ingénuité, une indépendance incomparables, par un homme qui a su s'affranchir de ses idées d'autrefois, et ce qui est plus difficile, de son amourpropre, se discutant, s'infligeant des blâmes sévères, à l'occasion de certaines erreurs et de faux jugements qui le stupéfient quand il les rencontre à trente années de dislance. Il y a là, en même temps qu'une source précieuse d'informations psychologiques, un spectacle moral qui a
sa nouveauté et sa grandeur. C'est l'histoire des variations d'un esprit sincère, racontées par luimême. Nous voyons se former graduellement devant nous un portrait d'une ressemblance parfaite, retouché à plusieurs reprises, avec les principaux traits de Thomme, la vaste érudition, la puissance de travail, la curiosité universelle, l'amour inquiet de la vérité [irrequietus amor), jomtsà une certaine mobilité d'idées qui en était peut-être la marque et l'effet nécessaire. — Un brillant écrivain, jetant un coupd'œil sur l'étonnante succession des événements et des idées au milieu desquels se déroule notre vie, disait, un jour, non sans mélancolie, « que la contradiction est le signe de la vérité. » Nous n'irons pas jusque-là ; mais nous accorderons que, dans bien des cas, elle est un signe de sincérité. Elle Test assurément, au milieu des orages politiques et des révolutions de la pensée qui bouleversent notre siècle et notre pays, pourvu qu'il soit évident qu'elle n'est pas la rançon et le prix d'une ambition personnelle. Or ce désintéressement absolu n'éclate nulle part plus vivement que dans ces récits de M. Littré, nous racontant
son odyssée à travers les idées et les passions contemporaines, s'efforçant jusqu'à son dernier jour de corriger ses erreurs, de combler des lacunes dans son éducation intellectuelle, attentif à reclifier son esprit, à compléter sâ vie morale.
J'ajoute que l'emploi de ces témoignages personnels, tous relativement assez récents, permet de tenter une étude sur beaucoup de points nouvelle, la plupart des travaux qui ont été consacrés à M. Littré datant d'une époque déjà ancienne, quand il était trop tôt pour embrasser l'ensemble complexe de cette vie, quand il restait au chef du positivisme une longue carrière d'expériences politiques et intellectuelles à parcourir, bien des déceptions à subir, de longues années encore à vivre, à penser, à souffrir.
Rappelons la suite des travaux qui ont rempli sa vie et qui ont été comme le tableau mobile où s'est développé cet esprit. C'est un noble plaisir de la vie intellectuelle que de se donner à soi-même des motifs d'honorer ceux dont on ne partage pas les doctrines. La discussion philosophique ne doit pas être une arène
livrée aux luttes grossières et à la fureur des exierminations réciproques. Elle doit êire un débat entre honnêtes gens, qui, en dehors des idées où le désaccord se produit, ont droit à leur estime mutuelle. C'est un devoir facile à observer quand il s'agit d'un homme comme M. Litlré, chez qui Ton peut admirer un des beaux exemplaires de la nature humaine, un des types où se produisent dans tout leur relief la moralité la plus élevée, une sincérité absolue et le plus grand effort de la pensée active, régulière et féconde.
M. Littré n'a pas, à proprement parler, d'histoire en dehors de ses livres. Sa vie est tellement mêlée à ses travaux qu'on ne peut l'en séparer que par une sorte d'abstraction. Elle n'est, au vrai, qu'un acte de travail prolongé pendant plus de soixante ans. La conception de ses ouvrages, les recherches par lesquelles il les prépare, l'exécution, les circonstances qui la retardent ou la précipitent, voilà toute son histoire avec les évolutions diverses qui s'accomplissent dans ses idées, toujours en activité et comme en surveillance sur elles-mêmes.
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Quelques dates et quelques faits sont ici nécessaires pour fixer le cadre extérieur de celte laborieuse existence. M. Littré avait été formé 5 Técole et dans le culte de la Convention. Son père, qui ser vait dans Tartillerie de marine en qualité de sous-officier, appartenait aux partis les plus avancés. M. Littré se félicitait, en faisant allusion à ces souvenirs de famille, que le jeune sergent, embarquépour l'Inde en 1791, (c eût été sauvé du péril de prendre part aux violences du temps. » Il nous raconte à ce propos un épisode de cette traversée. L'équipage célébrant en pleine mer l'anniversaire de la prise de la Bastille, il advint, par une singulière rencontre, que l'artilleur de marine força M. de Villèle, le futur ministre de la Restauration, alors officier à bord, de danser autour du grand mât une ronde composée par le jeune révolutionnaire en vers quelque peu déclamatoires. Plus tard, fidèle à ses dieux anciens, le père de M. Littré disait souvent que Robespierre avait été calomnié et que son procès était à reviser ^ Les relations intimes de la famille répondaient à la couleur de