Conservation, Révolution, Positivisme, édition, p
ces idées. C'était Vatar, rimprimeur du Journal des hommes libres ; c'étaient les conspirateurs Aréna, Cerachi, Démerville ; c'étaient Second, auteur du Sensitisme, un philosophe aujourd'hui bien oublié, et Dulaure, Thistorien de Paris. Ces deux conventionnels, autrefois divisés d'opinion, s'étaient réconciliés dans la haine des nouveaux pouvoirs. Une haine commune n'est-elle pas le plus fort des liens poliliques? Pourtant l'un des deux avait bien quelque grief contre l'autre. M. Second, de la Montagne, quelques années auparavant, avait voté la mort de M. Dulaure, du Marais, et celui-ci n'avait échappé qu'à grand'peine à la sentence. Quand on se retrouve après de pareils malentendus, il doit y avoir des deux côtés un moment d'embarras. On ne fut pas longtemps à se remettre. M. Dulaure convint galamment que, si les hommes du Marais avaient été les plus forts, ils n'auraient pas traité d autre façon les hommes de la Montagne. Celte explication loyale fit disparaître toute trace de froideur.
Du côté maternel, mêmes affinités, mêmes traditions. Le grand-père, M. Johannot, fabri-
cant de papier à Annonay, attaché, lui aussi, aux jacobins, avait été assassiné, pendant la réaction thermidorienne, par les compagnies du Soleil. La mère, Sophie Johannot, avait reçu de ce terrible événement une impression dont elle garda toujours l'empreinte. On le vit bien, le jour du coup d'État de brumaire, quand, au milieu du silence universel, elle aposiropha rudement, dans le jardin des Tuileries, un député de son pays qui n'avait pas défendu assez énergiquement, à son gré, l'assemblée. Sainte- Beuve nous l'a dépeinte, d'après M. Littré, dans sa vive et forte originalité : « C'était une figure antique, habillée le plus souvent non comme une dame, mais comme une servante, en faisant Toffice au logis, la femme de ménage parfaite, une mère aux entrailles ardentes, et avec cela douée d'une élévation d'âme et d'un sentiment de la justice qu'elle dut transmettre à ce fils, dont elle était fière et jalouse. Il tenait beaucoup d'elle, pour le moins autant que de son père. » C'est dans ce milieu austère et républicain que naquit, le V' février 180J, Emile Littré. — Malgré ses répugnances politiques, son père, qui
était sans aucune fortune, était entré dans Tadminislration des finances ; grâce à la bienveillance de Français (de Nantes), il y fut chargé d'un bureau de droits réunis. C'était un homme intelligent, d'une puissance rare de volonté et de travail, d'une bonne foi absolue. A travers les circonstances d'une vie très éprouvée et souvent très difficile il eut le courage de refaire à fond son éducation classique, qui avait été fort négligée; il apprit le grec, il s'initia même à la connaissance du sanscrit. — Il prenait en toute chose la vie au sérieux. Bien qu'opposé aux croyances théologiques, il avait le sentiment de répulsion le plus vif pour la raillerie de Voltaire et de ses disciples en ces matières. M. Littré trouva dans les papiers de son père une note constatant que, lui aussi, avait été contristé et alarmé par les moqueries du xviii^ siècle; que, devenu père de famille, il s'était jugé responsable de ses opinions théologiques à l'égard de ses enfants ; qu'il avait dès lors étudié à nouveau toute la question des croyances, mais que ce nouvel examen n'avait pu l'y ramener \