W. Mallock, p
m LE PPaX DE LA VIE HUMAINE
dans toutes ses retraites et ses mystères; il a vécu plus que tout autre « dans cette communion divine », dont nous parle Tyndall. « Il a subordonné à celle passion maîtresse tous les mobiles inférieurs de la vie, Tintérêl, les jouissances, le plaisir. La fin d'une si belle vie aurait dû être calme, douce et consolée; mais celle marâtre nature qui récompense si mal ici-bas ce qu'on fait pour coopérer à ses fins, montra en ce qui le concerne sa noire ingratitude. Les dernières années de M. Littré furent remplies par de cruelles souffrances ^ » Et pourquoi l'éloquent écrivain qui nous fait entendre cette plainte s'étonnerait-il de cette dureté de la nature? A coup sûr, M. Littré, en vrai positiviste, ne s'en serait ni étonné ni scandalisé. 11 savait que la nature ne punit et ne récompense personne ; impnssible, elle déroule autour de nous Tordre fatal de ses phénomènes ; elle développe devant nous ses mondes et ses soleils, sans se soucier de nous qu'elle ne connaît pas. Comment auraitelle quelque tendresse pour ceux qui coopèrent
1. Discours de M. Renan à la séance de réception de M. Pasteur
à ses fins, puisqu'elle-meme, si elle a des fins, les poursuit en aveugle et les ignore éternellement? Supposer même qu'elle a des fins, n'estce pas déjà sortir de la règle et des conditions de la doctrine?
Il semble bien que, si les positivistes étaient conséquents avec eux-mêmes, ils reconnaîtraient la vanité de cette poursuite du vrai, qui ne peut jamais être pour eux qu'un vrai relatif et momentané, l'ordre actuel des phénomènes n'ayant rien de stable el devant subir un jour, comme toutes les autres combinaisons de figures et de mouvements, une désagrégation totale, une dissolution d'où peut-être sortira un autre univers qui ne sera en rien semblable à celui-ci, où ni la vie ni la jpensée ne pourront éclore, et peutêtre aussi un chaos suprême, dernier terme possible des choses comme il en a été la première origine. Ni la science ni la nature, qui en est l'objet, ne sont plus choses éternelles. Tout cela passera, tout cela n'est qu'une halte entre deux infinis impénétrables; la nature, un moment où la vie a surgi comme un accident heureux ; la science, un moment où la vie a produit la peu-
sée qui a brillé comme une flamme entre l'obscurité profonde d'iiier et celle de demain. Peuton croire que l'bomme éclairé sur la fragilité de ce qu'il croyait éternel, donnera follement le temps si rapide de son existence, ses jours et ses nuits si étroitement mesurés, à la conquête de quelque chose qui ne doit pas durer? Sauf ce qui, dans la science, intéresse directement son bien-élre et Tamélioration de son séjour sur la terre, que lui fera le resle, c'est-à-dire la science pure? Par quoi les grandes spéculations, dans leur inulilité superbe, pourront-elles désormais émouvoir son esprit, absorber sa volonté et ses forces? Dans les travaux supérieurs de l'homme, dans loutes ses pensées élevées, il entre l'espoir ou la chimère de quelque chose d'éternel ou d'inlini.
Une dernière croyance subsiste, c'est la foi dans Pœuvre même de l'humanité, la civilisation, le progrès. A coup sûr, personne n'a éprouvé plus profondément le religieux amour de l'humanité que le fondateur du positivisme et son successeur. Elles sont de M. Littré, ces belles paroles inscrites dans son Testament philosophique :
« Déjà du sein de la vie individuelle, il est permis de s'associer à cet avenir, de travailler à le préparer, de devenir ainsi, par la pensée et par le cœur, membre de la société éternelle, et de trouver en cette association profonde, malgré les anarchies contemporaines et les découragements, la foi qui soutient, l'ardeur qui vivifie, et l'intime satisfaction de se confondre sciemment avec cette grande existence, satisfaction qui est le terme de la béatitude humaine. » J'écoute et j'admire, mais je me demande si ce sont là des espérances bien solides, durables, à l'usage, non pas seulement de quelques âmes d'élite, mais de tous les hommes, qui tous sont appelés également au partage du dernier idéal qu'on leur laisse encore. J^ous rencontrons ici le même genre d'illusions que nous avons déjà combattues à propos de la théorie du bonheur.
Cette participation au sort futur des générations dont plusieurs siècles les séparent, celte fusion volontaire et consciente de soi-même avec la grande existence dont nous sommes une partie infinitésimale, vouée à une apparition si rapide et à une disparition éternelle, est-ce donc
pour les hommes un prix suffisant des fatigues et (les souffrances qu'ils doivent accepter comme conditions de l'héritage préparé pour d'autres? Et d'ailleurs qui nous assure, comme nous l'avons déjà demandé à M. Littré, que cet héritage acquis avec tant de peine par nous leur sera fidèlement transmis, qu'il n'y aura pas de hrusque rupture dans la trame sacrée du progrés, qu'il n'y aura pas des retours à l'ignorance et à la barbarie, des accidents d'atavisme, des réminiscences de la vie sauvage et même animale au milieu des merveilles de la civilisation, des cataclysmes dans l'œuvre de l'humanité, comme il y en a dans l'œuvre de la nature? M. Schérer nous confiait l'autre jour, dans une page très intéressante, les aveux d'un de ses amis, un esprit libre, qui se pique de rester tel, et que je ne crois pas mal juger en pensant qu'il est un positiviste désabusé. 11 parlait de ce qu'il appelait son dernier affranchissement, son triomphe sur un dernier préjugé, et ce préjugé, quel était-il? Toutes nos modernes souffrances, à son avis, viennent de trois choses, très modernes, en effet, et qu'il faut avoir le courage de remettre en question,
ridéal, la philanthropie et Tidéc du progrès. — c( Nous avons rcvé un monde, disait-il, que nous ne trouvons réalisé nulle part et qui est, selon toute vraisemblance, irréalisable ; nous aimons le genre humain d'un amour plein d'illusion, comme des membres de notre famille, comme chair de notre chair; enfin, avec un optimisme passé à l'état d'instinct, nous croyons à une marche des sociétés qui les rapproche toujours davantage du vrai et du bien. Trois maladies que le xv!!!"" siècle, avec son rationalisme creux, avec ses conceptions abstraites, nous a inoculées, et qui sont la source du malaise et de l'inquiétude dont nous sommes travaillés. » M. Schérer proteste, il est vrai ; pas trop fort pourtant. Il avoue que son ami avait tort, mais que son erreur s'explique. Le mal, selon lui, n'est pas dans les notions dont il se plaignait, il est peut-être seulement dans le caractère absolu qu'elles revêtent, grâce à notre ignorance de l'histoire, à notre dédain du passé, à notre impatience des transitions et des transactions ^ Quoi qu'il en soit,