‹ M. Littré et le positivismeChapitre 51 sur 55 · Le Tcmi^s, 'Il mai · texte numérisé non relu

Le Tcmi^s, 'Il mai

m LE PRIX m U VIE IIUiMAINE

le coup est porlé, et par des mains amies, au cœur de ce dogmatisme, je devrais dire de ce mysticisme du progrès infaillible, revêtu d'une sorte de caractère sacré, tel que Ta conçu ou révé M. Littré.

Cette religion du progrès existe sans doute dans quelques âmes. La question est de savoir si Ton peut en faire une religion efficace et universelle. Espère-t-on en faire le stimulus de ractivitè chez tous les hommes? Le sentiment qu'on peut contribuer soi-même au progrès du monde ne produira chez la plupart qu'un très médiocre effet. Parfois il donnera plus d'ardeur à nos inclinations, il servira rarement à les réprimer. Dans la plupart des cas, il obtiendra un acquiescement passif, rarement de grands efforts. On fait très justement remarquer que, pour que le positivisme pût faire une œuvre pratique avec cette foi au progrès, il faudrait que la nature humaine subît une complète métamorphose, et il n y a aucunement lieu de Tattendre. Il faudrait que deux qualités fussent portées en nous à un degré très haut : l'imagination et le désin-^ téfessisment.

DANS LE P0SITIVIS\1E. 287

L'imagination d'abord; elle devrait être excitée au point de nous présenter avec une vivacité extraordinaire les fins éloignées auxquelles doit tendre le progrès, elle s'emparerait alors de toutes nos aspirations personnelles pour les diriger vers ce but unique. Mais comme cela est difficile et peu probable ! La religion a proposé aux hommes une fin à laquelle chacun d'eux était directement intéressé, la vie future, les joies du ciel, et Timagination se trouve bien souvent impuissante à la maintenir devant nos yeux et à contrebalancer les plaisirs actuels. Comment donc les positivistes espèrent-ils que leur pâle et lointain idéal produira sur le monde un effet plus vif que celui qu'ils veulent remplacer et que l'homme voyait briller tout près de lui, au terme de sa vie et comme à la portée de sa main? — Le désintéressement, combien n'en faudra-t-il pas pour accepter ce but pratique! Pour réserver à d'au-^ très ce bonheur dont on nous parle, nous aur ons en grande partie à sacrifier le nôtre. Peut-on compter que l'on modifiera la nature humaine au point de lui imposer sans résistance un pareil sacrifice? Vous nous parlez du bonheur

assuré à l'homme de raveiiir, et vous imaginez toujours, comme si c'était la chose la plus naturelle, que l'homme du présent jouira par procuration autant que s'il s'agissait de lui-même. Encore faudrait-il lui persuader pour cela qu'il s'agira d'une félicité considérable ; car le bonheur par procuration n'est possible que si l'objet gagné par un autre est 'immensément plus grand que celui qu'on perd soi-même; et même il n'est pas toujours possible dans ces conditions. — Dans le fait, ne savons-nous pas que l'avenir auquel vous voulez que l'homme s'immole n'aura sur le présent d'autre avantage que de compter un peu moins de misères physiques? Vous ne trouverez probablement que bien peu de volontaires qui consentent à « combattre, gémir, agoniser », pour hâter la réalisation d'une si médiocre félicité. « Rien de plus vain que de spéculer sur des contingents impossibles. Les positivistes pourraient parler absolument comme ils le font, s'ils avaient à nous dire avec quelle rapidité on voyagerait si l'on avait des ailes; dans quelles eaux profondes on pourrait s'engager si l'on avait vingt-quatre pieds de haut.

Toutes leurs suppositions équivalent à celles-là. Entre la nature humaine que nous avons et celle qu'ils ambitionnent pour nous, se creuse une rivière profonde et sans gué ; ils ne peuvent y jeter un pont, et, dans tous leurs raisonnements, ils supposent que nous volerons par-dessus, ù moins qu'elle ne vienne à se tarir d'elle-même, mais -

Rusticus expectat diim defluat amnis; at ille Labilur et labetur in oinne volubilis pcvum^ »

Une dernière considération est de nature à flétrir ou à décolorer la religion du progrès dans l'esprit de riiumnnifé, si elle devenait positiviste. C'est celle que nous avons déjà indiquée, à propos de la science, et qui nait tout naturellement des données mêmes du savoir posilif el de ses prévisions sur la fragilité de cette combinaison purement mécanique qui a formé l'univers. On nous parle de la civilisation comme d'une œuvre admirable, toujours croissante, et qui mérite que chacun y collabore dans la mesure de ses forces. Si elle doit produire

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