‹ M. Littré et le positivismeChapitre 7 sur 55 · Revue de philosophie positive, mai-juin · texte numérisé non relu

Revue de philosophie positive, mai-juin

Il n'est pas étonnant qu'il imposât à ses fils, Émile et Barthélémy, quand le temps fut venu, la forte discipline de travail qu'il s'était imposée à lui-même. La maison était tenue avec une rigidité excessive ; chacun y remplissait sa tâche sans trêve, presque sans distraction. C'était une sorte de séminaire laïque où les récréations mêmes prenaient la forme de l'étude et où l'émulation était poussée à son point extrême. Émile Littré suivait comme externe les cours du lycée Louis-le-Grand, où il avait pour condisciples Eugène Burnoufet Hachette. A la fin de chaque année, sous la double stimulation de ses instincts et de la discipline paternelle, il remportait tous les prix de sa classe. C'est à cette forte éducation et à ces succès scolaires qu'un critique pénétrant, M. Guardia, attribue le goût des auteurs classiques qu'il garda et des honneurs académiques dont il fut toujours très amoureux. Un autre avantage plus sérieux, c'est qu'il emporta du collège, avec la passion de l'étude et l'habitude du travail, un fonds très solide et très étendu de connaissances, le grec et le latin, plus l'allemand, l'anglais et l'italien,

ce qui était rare dans le bagage des écoliers d'alors, et enfin un esprit très curieux, disposé à considérer la vie scolaire uniquement comme un noviciat et un apprentissage de la science.

Plus tard, dans des causeries ingénument prolixes, jetées un peu au hasard à travers ses livres ou même à travers ceux des autres % il aimait à revenir sur ses souvenirs de famille. « En me comparant à mon père, disait-il, et en reconnaissant combien je lui suis inférieur, j'ai regretté souvent que les circonstances n'eussent pas été plus favorables à lui et, par compensation, moins à moi. Qu'est-il advenu? Il a passé inconnu, vieillissant dans un emploi obscur, après avoir parcouru, non sans naufrages, les mers de l'Inde et combat tu contre les Anglais. Et moi, quelques travaux, qui ne sont pas restés sans encouragement de la part du public, m'ouvrant les Académies, m'ont placé avantageusement parmi les hommes de ma génération, Il avait au plus haut point le sentiment de la solidarité des familles, et il aurait voulu que

1 . Voir la causerie en guise de préface, en tête du livre de M. Eugène Noël, Mémoires d'un imbécile.

chacune d'elles eût ses archives qui constitueraient la véritable histoire morale d'un peuple : (c Depuis qu'une meilleure philosophie m'a enseigné à estimer grandement la tradition et la conservation, j'ai bien des fois regretté que, durant le moyen âge, des familles bourgeoises n'aient pas songé à former de modestes registres où seraient consignés les principaux incidents de la vie domestique, et qu'on se transmettrait tant que la famille durerait. Combien curieux seraient ceux de ces registres qui auraient atteint notre époque, quelque succinctes qu'en fussent les notices ! Que de notions et d'expériences perdues qui auraient été sauvées par un peu de soin et d'esprit de suite ! »

A sa sortie du collège, la vie s'ouvrait devant lui avec son redoutable inconnu : « La vie, disait-il dans les confidences des derniers jours, c'est pour quelques-uns un roman bruyant et éclatant, pour la plupart une humble nouvelle. Au début de la jeunesse, on cherche l'emploi de ce que l'on sait et de ce que l'on peut, de ses aptitudes et de son caractère. Cela trouvé (quand on le trouve), on se case, on se marie, on tra-

vaille, on a des succès, des revers, on éprouve quelques joies, on pleure souvent; et puis, tout surpris, on s'aperçoit qu'on est vieux, très vieux, et que l'écheveau de la vie est bien près d'être dévidé, et l'on se surprend à dire comme Voltaire octogénaire : « Quand j'étais à l'âge heureux de soixante-dix ans ! » Il hésita quelque temps sur ses vrais aptitudes. Il pensa d'abord à l'École polytechnique ; il y serait cerlainement entré sans un grave accident de santé, qui le détourna de cette carrière; pendant deux années nous le trouvons secrétaire auprès du comte Daru, après quoi il se mit résolument à la médecine, mais sans mener cette étude jusqu'à la pratique.

(( J'ai beaucoup écrit sur la médecine, disait-iP : articles de journaux, articles de dictionnaires; monographie sur le choléra, édition d'Hippocrate; j'ai vécu dix ans dans les hôpitaux comme externe, comme interne, comme disciple assidu à la visite de M. Rayer, et cependant je n'ai passé aucun examen, n'ai aucun titre médical et ne suis pas docteur. » Voici comment il

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