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Médecine et Médecins, préface

expliquait celte bizarrerie de conduite. En 1827, il avait ses seize inscriptions et se préparait à subir ses examens, quand son père mourut. Cet événement changea sa position et l'obligea de pourvoir non seulement à sa subsistance, mais aussi à celle de sa mère. Il jugea qu'il devait renoncer à l'avenir médical et n'eut pas la hardiesse de grever son avenir en essayant de s'établir médecin à Paris, installation dispendieuse et toujours incertaine. Il donna [des leçons, sans renoncer pourtant aux études médicales. Par une ténacité d'esprit qui le portait à ne pas vouloir perdre, en l'abandonnant, les fruits d'une étude commencée, il continua à suivre, en disciple bénévole, la clinique de M. Rayer à la Charité, où il se lia très intimement avec des jeunes gens de la plus grande distinction, ses camarades d'hôpital, Michon et Natalis Guillot. Dans la suite, il ne pratiqua la médecine que par hasard, dans le petit village où il demeurait l'été, à Mesnil-le-Roi, près Maisons-Laffitte, où il lui arrivait de donner à l'occasion quelques soins, gratuits et très recherchés, aux paysans ses voisins. Il faut voir de quel ton modeste il en parle ;

c( Prudent et réservé, j'ai certainement été utile à ces paysans, et de cette utilité j'ai obtenu la meilleure des récompenses dans leur reconnaissance, manifestée par un bon vouloir constant et, au besoin, par des services. Là aussi j'ai éprouvé, pour ma part, combien la médecine peut causer d'angoisses, quand, dans un casgrave où il y va de la vie et de la mort, l'incertitude du diagnostic ou du traitement et la crainte de s'être trompé suscitent de cuisants regrets qui ressemblent à des remords. Il n'y a point de parité entre la responsabilité du médecin et son pouvoir ; l'une est grande et l'autre est petit, et c'est justement à cause des limites où ce pouvoir est resserré que, bien qu'il soit très facile d'en laisser perdre une parcelle, la moindre parcelle perdue cause une poignante anxiété. » Et ailleurs il touche à leloquence en parlant de l'utilité morale et intellectuelle qu'il a trouvée dans la médecine : « Je ne troquerais pas contre quoi que ce soit cette part de savoir que j'ai jadis conquise par un labeur persistant. Pour l'homme qui ne craint pas. de compatir avec les lamentables misères de la nature humaine, soit qu'elle

se montre pâle et défigurée sur la table d'amphithéâtre ou que, dans un lit d'hôpital, elle demande secours contre la douleur et le danger, peu d'enseignements valent celui-là. J'ai touché à bien des points dans le domaine du savoir ; aucun ne m'a désintéressé de la médecine, des recherches qu'elle poursuit et de la contemplation de cette pathologie, inévitable tourment des êtres vivants, sur laquelle il est si difficile et si beau de remporter de notables victoires*. »

C'est à ce premier goût, persistant à travers les études et les occupations les plus différentes, que se rapportent les nombreux travaux qui le signalèrent successivement à l'attention publique comme un des représentants distingués de cette science, et lui ouvrirent plus tard les portes de l'Académie de médecine. Il prépara longuement l'édition et la traduction des œuvres d'Hippocrate qui parurent de 1839 à 1861, et dont le premier Volume excita une véritable émotion dans le monde scientifique, où il annonça la venue d'un

1. Préface au livre de M. Eugène Noël, Mémoires d'un imbécile»

vrai savant. Depuis 1852, il publie un grand nombre de travaux dont un des plus remarqués fut le Choléra oriental, en 1832 ; il édile une revue médicale, VExpérience, de 1837 à 1846, avec M. Dezeimeris ; il traduit VHistoii^e naturelle de Pline l'Ancien (1848), le Manuel de physiologie de Miiller (1851) ; il procède, au point de vue positiviste, à la refonte complète, du Dictionnaire de médecine et de chirurgie de Pierre Nysten (1854), en collaboration avec M. Charles Robin. Sa vraie spécialité, dans cet ordre de travaux, c'est l'érudition critique et la médecine historique. En ce genre, son introduction aux traités hippocratiques est une œuvre de maître. Bien que la constitution du texte laisse encore à désirer, que le commentaire et les notes n'aient pas sur tous les points une valeur définitive, qu'il y ait bien ici et là des obscurités persistantes et quelques défaillances philologiques, ce grand travail marque une date, et si on le dépasse plus tard, ce sera à condition de s'en être beaucoup servi. Dans les questions d'ordre physiologique et médical, M. Littré me paraît représenter l'histoire et la discussion libre plutôt

que rintuition, la science en tant qu'érudition, non en tant qu'invention. La plupart des faux jugements que Ton porte sur le mérite des hommes, dans les spécialités scientifiques, tient à ce que l'on confond l'érudition et l'invention. M. Littré a su beaucoup ; il a travaillé plus que ne le comporte la capacité ordinaire des autres hommes, il a su tout ce qu'il était nécessaire de savoir pour suffire à des tâches aussi variées ; il a rempli les conditions requises pour être un excellent historien de la médecine, il a laissé en ce genre quelques parties achevées, des morceaux excellents d'exposition et de critique; mais il n'a tiré aucune découverte de sa méthode si vantée. La fameuse publication du Dictionnaire de Nysten aurait pu être aussi bien signée d'un disciple de Cabanis que d'un disciple de M, Auguste Comte, sauf, bien entendu, la différence des temps et le progrès des connaissances. C'est de la science positive, contraire à toutes les influences mystiques ou aux considérations spiritualistes de quelque nature qu'elles soient, ce n'est pas nécessairement du positivisme; il n'y a pas de découverte scientifique qui se rattache

directement à Timpulsion d'Auguste Comte ni à sa doctrine. Je ne veux pas dire qu'il n'y ait pas de positivisles qui aient inventé dans l'ordre des sciences physiologiques et médicales ; mais n'auraient-ils pas fait les mêmes découvertes en dehors de l'école ?

Entre temps, M. Liltré était devenu, depuis 1831, rédacteur au National, spécialement chargé de la traduction des journaux étrangers. Il resta trois ans dans ces fonctions obscures, lorsqu'à la fin de 1834 il eut l'occasion de faire sur des sujets scientifiques quelques-uns de ces articles qu*on appelle, en langage de journaliste, des Variétés. Quand le dernier parut au commencement de l'année 1835, Armand Carrel, qui était alors à Sainte-Pélagie, fut frappé cette fois du talent qui s'y révélait, et il écrivit à la mère de M. Littré une letire que celui-ci garda plus de quarante ans en portefeuille et qu'il ne voulut pas publier aussi longtemps que sa carrièren'était pas terminée*. « C'est à vous, madame, disait Carrel, que je veux faire compliment

1. Conservation, Révolution^ Positivisme, Remarques, 2* édition, p. 201.

de l'admirable morceau qu'Emile nous a domiè ce matin dans le National, Je sais que je ne peux lui faire de plus grand plaisir que de vous en faire à vous-même, et les éloges que sa modestie » ne recevrait pas de moi, il m'en saura peut-être un peu plus de gré s'il sait qu'en passant par vous ils ont pu vous donner un moment de jouissance maternelle. Dites-lui, madame, qu'il est notre maître à tous, que je ne sais à Paris personne capable d'écrire son article sur Herschel, et que je rougis de m'etre donné pendant trois ans comme rédacteur en chef d'un journal dans lequel il se contentait d'une tâche si au-dessous de son savoir et d'un talent pour le moins égal à ce savoir... Je ne mesure la hauteur à laquelle est parvenu notre bon et modeste Littré, par un travail solitaire, inaperçu, infatigable, qu'en m'avouant ma propre ignorance sur tant de matières qu'il traite, en se jouant, avec une supériorité si grande. » Voilà une lettre bien digne du noble esprit qui l'écrivait et de celui qu'elle honorait en le désignant pour un avenir certain.

C'est à cette époque (1835) que M. Littré se

maria. Il avait, avant de s'y décider, traversé une période douloureuse d'indécision ; hanté par des idées noires, il hésitait, nous dit-on, entre le mariage, un voyage lointain et le suicide. Sa mère le décida au mariage, et choisit pour lui une personne intelligente, dévouée et qui, par surcroît fort inattendu, était pieuse. « La fille qui lui naquit, dit Sainte-Beuve, et qui a été plus tard si digne de son père, une aide intelligente dans ses travaux, fut élevée, selon la foi de sa mère, chrétiennement. C'est ainsi que ce philosophe, au cœur doux autant qu'à l'esprit élevé comprend la tolérance et l'exerce autour de lui. Ce fut lui-même qui éleva sa fille, et, de même qu'il avait respecté toujours dans sa femme la piété qu'elle avait, il la respecta également dans sa fille avec une délicatesse et une douceur parfaites.» Un de ses amis intimes a raconté à notre savant confrère, M. Baudry, que Littré avait d'abord l'intention d'exposer à sa fille ses propres convictions lorsqu'elle serait d'âge à les comprendre, et de la mettre alors à même de choisir entre les opinions de son père et celles de sa mère: mais que, le moment arrivé, il recula

devant le chagrin qu'il aurait causé à sa femme : la bonlé de son cœur se refusa à une épreuve de ce genre, et, dussent les stoïciens de l'athéisme l'en blâmer, il jugea que cette expérience « ne valait pas les larmes qu'elle aurait fait couler. » M. Littré avait au plus haut point la sensibilité de famille; on le vit bien dans tous les événements graves de sa vie : en 1838, quand il perdit son frère Barthélémy, mort des suites d'un empoisonnement cadavérique ; en 1842, quand il perdit sa mère. Des témoins l'ont dépeint, dans ces deux circonstances, « fixe, immobile, la tête baissée près du foyer, dans une sorte de stupeur muette, restant des mois entiers sans travailler, sans toucher une plume ni un livre, et comme mort à tout. » Môme au terme de la vieillesse et quand il eut dépassé les années qu'il fut donné à sa mère d'atteindre, le deuil le ressaisissait encore quand il pensait à la dernière nuit, à la nuit de mort, et l'amerlume inondait son cœur. Mais les travailleurs n'ont pas le droit de se livrer innocemment à leurs plus légitimes douleurs, et c'est ce qui les sauve. M. Littré dut se remettre à écrire; la vie autour

de lui n'attendait pas et ne pouvait pas faire crédit à la mort ; un travail acharné put seul le tirer de cette crise, qui, prolongée, fût devenue fatale et se fût terminée, disent ses amis, par le suicide ou la folie.

En 1840, il avait lu les écrits d'Auguste Comte et s'était initié à la philosophie dont il devait devenir l'apôtre et à son tour le chef. Peu de temps après, il fit connaissance avec le maître lui-même et mit sa plume au service de l'homme qui avait fait briller à ses yeux de nouvelles clartés, jusqu'au jour où il fit schisme avec lui et se retira de son patronage immédiat. Mais, au début et pendant de longues années, il fut le scrupuleux sectateur de la doctrine ; il l'installa même dans le National , « non pas , dit-il , que les principaux rédacteurs en fussent des adhérents : ils étaient entre eux de philosophies fort diverses, mais ils me laissaient traiter de la mienne à ma guise, non pas une fois, mais couramment et quand l'occasion me paraissait propice. » Depuis 1844, il eut ainsi dans ce journal un cadre réservé pour cette philosophie et comme une tribune ouverte pour la répandre.

Nous reviendrons plus tard sur les origines et les transformations de la doctrine positiviste dans cette intelligence à la fois lenace et mobile ; il nous suffira d'indiquer ici la suite de ses publications dans cet ordre de travaux : V Analyse imisonnée du cours de philosophie positive, en 1845 ; Application de la philosophie positive au gouvernement des sociétés, en 1849; Conservation, Révolution et Positivisme^ en 1852. Tous ces ouvrages sont des collections d'articles, la plupart empruntés au National. En 1859, ce sont les Paroles de philosophie positive ; en 1863, Auguste Comte et la philosophie positive ; en 1876, les Fragments de philosophie positive et de sociologie contemporaine. Depuis 1867, il avait fondé et dirigeait, avec M. Wyrouboff, la Revue de philosophie positive, qui fut, dans les dernières années de sa vie, l'unique organe de ses idées.

Cette nomenclature imposante de travaux philosophiques aurait de quoi remplir une longue vie et satisfaire à une grande activité. Mais pendant qu'il développait concurremment ses études sur l'histoire de la médecine avec ses travaux de

propagande et de discussion en faveur de la philosophie positive, sur une troisième ligne s'étendait parallèlement, dans le Journal des Savants, dans le Journal des Débats et dans la Revue des Deux Mondes, une série d'articles sur de tout autres sujets, des études d'histoire et de critique littéraire, de philologie comparée et de linguistique, qui formèrent plusieurs volumes, VHistoire de la langue française (titre un peu ambitieux pour des fragments, et regretlé par l'auteur lui-même), Zz7/em^2/rec////s/02V^( 1875), les Barbares et le Moyen Age, la traduction de VEnferde Dante en langue d'oïl du xiv" siècle et en vers (1879); enfin, les Études et Glanures (1880). C'est à l'occasion de ses travaux académiques que, sans l'avoir prévu, il se trouva engagé un jour dans l'élude du vieux français, où il devait acquérir une si grande autorité. Nommé dès 1839 membre de l'Académie des inscriptions et belles- lettres, il avait été choisi, quelque temps après, pour remplir la place de M. Fauriel dans la commission chargée de continuer VEistoire littéraire de la France. 11 se dévoua à sa tâche nouvelle avec cette obstination qui ne

connut jamais ni Tobstaclc ni la fatigue, et sentit s'éveiller en lui des instincts qu'il ignorait; i>l devint par ce côté jusque-là inaperçu de son esprit, et grâce à une volonté de fer, un archéologue de la langue, un témoin irrécusable de ses transformations, un philologue de premier ordre, un maître et un juge. C'est de cet ensemble de qualités innées ou acquises, tardivement révélées, que sortit cette grande œuvre, ce monument, le Dictionnaire de la langue française, qui aurait suffi à illustrer son nom et qui n'est qu'un épisode de cette vaste carrière, mais un épisode décisif et triomphal. M. Littré s'y prépara longtemps par ses études sur les origines et les évolutions organiques de la langue française. Successeur naturel des Raynouard et des Diez, persuadé comme eux que les langues du moyen âge ne s'étaient pas formées au hasard dans la décomposition du latin, et qu'une logique secrète gouverne ces transformations qui ne sont des hasards que pour notre ignorance, il s'applique à compléter leurs découvertes ou plutôt à les prolonger dans la même direction : il cherche, par les plus fines analogies les règles gramma-

licales qui président à ces évolutions ; il s'occupe activement de la prosodie dans les vieux poèmes français, essayant de surprendre par elle la prononciation et les lois de l'accent, et de remonter à l'étymologie; il arrive ainsi à déterminer le mode de construction de ces idiomes intermédiaires, qu'il connaît et qu'il admire assez pour trouver dans leur confusion débrouillée des caractères de vigueur native et même , à certains égards , de supériorité sur les langues modernes élaborées par eux et sorties, à un jour donné, toutes formées de ce laborieux berceau. C'est en 1846, après de longues hésitations, qu'il se crut assez assuré de ses progrès dans ces études nouvelles pour accepter l'œuvre à laquelle le conviait, depuis cinq années, un homme qui mérite d'occuper une place à part dans l'histoire des lettres françaises au xix^ siècle. C'était son ancien condisciple, M. Hachette, un de ces grands libraires qui ont le don de deviner les talents et qui deviennent, parleur intelligente sympathie, des éditeurs non seulement de livres, mais d'hommes. Sans ses encouragements et sa sollicitude toujours en éveil, sans un peu de contrainte quHl sut exer-

cer sur une modestie parfois découragée, il est plus que probable que le Dictionnaire n'aurait pas existé.

Si Ton veut se faire une idée de l'immensité de l'œuvre et de la puissance de travail qu'elle représente, il faut lire une causerie écrite un an à peine avant sa mort par M. Littré, sous ce titre : « Comment j'ai fait mon Dictionnaire de la langue françaises » et qui éclaire d'un jour tout nouveau ses procédés et la méthode qui a présidé à son œuvre, en même temps que les détails les plus intimes de sa vie, mêlée, pendant près de quinze ans, à cette œuvre au point d'en être inséparable. On y trouve, dans un mélange singulier, des explications très savantes sur les recherches préparatoires, sur la logique et l'architecture de ce monument, et des confidences sur la res angusta domi, sur les avances que l'auteur reçoit de son éditeur, la manière dont il s'acquitte, puis les bénéfices inespérés qu'il réalise, et sa surprise en voyant le grand succès de l'ouvrage. Nous analyserons quelques

1. Datée du l*''^ mars 1880 et publiée datls les Études et Glatiures,

pages qui ajoutent plus d'un trait à la physionomie de M. Liltré. A la distance de quarante années, il s'étonne d'avoir osé concevoir une pareille entreprise.

Mais quoi ! rien ne remplit .

Les vastes appétits d'un faiseur de conquêtes.

« Entendons-nous, dit-il, sur mes vastes appétits. Je suis de ces esprits inquiets ou charmés qui voudraient parcourir les champs divers du savoir et obtenir, suivant la belle expression de Molière, des clartés de tout; mais à la fois, avare et avide, je n'aimais à rien lâcher. C'est ainsi que je continuai mon Ilippocrate, tout en entreprenant mon Dictionnaire. Que n'ai-je pas roulé dans mon esprit? Si ma vieillesse avait été forte et que la maladie ne l'eût pas accablée, j'aurais mis la main, avec quelques collaborateurs, à une Histoire universelle dont j'avais tout le plan \ » — C'est en 1841 qu'il

1. C'est le sujet d'une leçon faite à l'École polytechnique à Cordeaux pendant la guerre, le 1" février 1871.

avait conçu la première idée de son Dictionnaire; un traité l'ut des ce moment conclu avec son libraire. Mois d'aulres travaux devaient être achevés, et plusieurs années s'écoulèrent sans qu'il pût (( introduire celte nouvelle besogne dans le cadre de sa journée ». Ce temps ne fut pas cependant perdu pour l'œuvre future. « On sait que parfois, pendant le sommeil, des idées qui nous ont occupé la veille s'élaborent inconsciemment; de même, pendant ce trop long sommeil de mon projet, mes idées s'étaient modifiées. » D'un commun accord, il fut convenu avec M. Hachette qu'il ne s'agirait plus, comme dans le plan primitif, d'un Dictionnaire étymologique de la langue française; on ajouta le mot historique. C'était 15, en effet, le point dominant qui préoccupait M. Littré depuis qu'il considérait son projet sous toutes ses faces. Il avoue de bonne grâce que l'idée n'était pas de lui. Voltaire en avait proposé une ébauche en conseillant de citer, au lieu d'exemples arbitraires, des phrases tirées des meilleurs écrivains. Génin, amoureux de la vieille langue, recommanda de remonter délibérément jusqu'à elle et de ne pas

craindre d'y chercher des autorités. M. Littré s'appropria l'idée de Voltaire et le conseil de Géninen composant un plan original qui fût bien à lui. Il était le premier qui entreprenait de soumettre de tout point le dictionnaire à l'histoire. — Cependant, il hésita encore avant d'acquiescer à la proposition définitive de M. Hachelte; il demanda vingt-quatre heures de réflexion. c( Ces vingt-quatre heures furent un temps d'angoisses; je passai la nuit sans fermer l'œil, soupesant en idée le fardeau dont il s'agissait définitivement de me charger. Jamais la sévère réalité du vers d'Horace ne se présenta plus vivement à mon esprit {quid ferre récusent^ quid valeant humeri). La longueur de l'entreprise, qui, je le prévoyais, me mènerait jusqu'à la vieillesse, et la nécessité de la combiner du* rant beaucoup d'années avec les travaux qui me faisaient vivre, se jetaient en travers de ma résolution. Enfin, vers le matin, le courage prit le dessus. J'eus honte de reculer après m'être avancé. La séduction du plan que j'avais conçu fut la plus forte, et je signai le traité. » Ne dirait-on pas, en lisant le récit dramatique de

cette nuit de savant, Alexandre ou Condé, la veille 'de leurs grandes batailles? Et, en effet, c'était une bataille qu'il s'agissait de livrer et de gagner pour celui qu'on a pu nommer « un grand serviteur de la langue française ».

Nous ne pouvons entrer dans les innombrables détails de l'opération que M. Littré nous expose avec une infatigable complaisance. Bornons-nous à quelques indications. Il fallait tout d'abord rassembler force exemples dans nos classiques et dans les textes d'ancienne langue. Pour cela, il était nécessaire de constituer un atelier. On mit à sa disposition des personnes instruites^ qui lurent pour lui les auteurs et inscrivirent les phrases relevées, sur de petits papiers portant en téte le mot de l'exemple. M. Littré lisait de son côté et dépouillait certains livres. Ses instructions à ses collaborateurs étaient fort générales : recueillir autant que faire se pourrait des exemples de tous les mots, n'omettre ni les archaïsmes, ni les néologismes, ni les contraventions à la grammaire ; avoir l'œil sur les acceptions détournées ou singulières, et donner

S6 ÉMILE LimÉ.

la préférence aux exemples intéressants ou par leur élégance, ou par l'anecdote, ou par l'histoire. Le programme une fois fixé, Tatelier fonctionna avec une régulière et féconde activité. Toutes les contributions de chaque auxiliaire venaient se concentrer entre les mains du chef principal et s'organiser en un recueil d'observations positives et d'expériences arrangées pour éclairer l'usage de la grammaire ^ La disposition commune à tous les articles est celle-ci : le mot, la prononciation, la conjugaison du verbe, si le verbe a quelque irrégularité; la définition et les divers sens classés et appuyés d'exemples pris dans les auteurs des xvn% xviii^ et xix'' siècles ; des remarques, quand il y a lieu, sur l'orthographe, la signification, la construction grammaticale; la discussion des synonymes dans certains cas ; Thistorique, c'est-à-dire la collection des exemples depuis les temps les plus anciens de la langue jusqu'au xvf siècle ; enfin, l'étymologie. Chaque article devenait ainsi la monographie d'un mot, son histoire, son état

i. Préface du Dictionnaire, p. 6 ot .>6.

civil tout entier dans le présent et dans le passe ; cela n'avait pas encore été fait.

Le plan était excellent ; mais il ne se dessina pas du premier coup avec cette clarté aux yeux de l'auteur; il ne sedélermina qu'au prix de maint essai avorté et de maintes fausses routes essayées sans résultat. Cette indécision primitive fut la première difficulté sérieuse. « Celui qui considère mes quatre volumes, leurs milliers de pages et ses trois colonnes, estime certainement que beaucoup de temps a été employé à tout cela ; mais ce dont il ne se doute pas, c'est combien de temps, dont il ne reste aucune trace, a été enfoui en recherches vaines et sans résultat, en retours sur les pas faits, en remaniements et en reprises.» La seconde difficulté était de se borner dans le choix des exemples. « Avec les proportions où j'avais conçu mon Dictionnaire, je me serais perdu sans ressources dans le lemps et dans l'espace si je m'étais laissé aller, en chacun des compartimenis qu'il embrassait, à la tentation d'y être complet. Il était urgent de se résigner à un sacrifice et de procéder au tout en se refusant à mettre la dernière main aux parties. Je n'ai point eu à me

repentir de ma résolution. Le tout se fit, et c'était l'essentiel; car, en bien des cas, il est le juge suprême des parties. »

L'impression commença enfin sur l'ordre de l'éditeur, qui jugeait avec raison qu'elle ne commencerait jamais si l'on attendait que le travail fût actievé et que l'auteur en fût content. Mais alors que de nouvelles angoisses! En l'état où était le travail, le malheureux auteur se convainquit que la copie allait vite manquer, et que des lors l'impression marcherait avec tant de lenteur, que nilui ni l'éditeur, qui n'étaient plus jeunes, n'en verraient la fin. La perte eût été grande pour tous deux, mais pour lui c'était de plus un grand désastre moral. Il tomba dans le découragement; ce fut tout un petit drame intérieur. Ou bien il fallait abandonner le Dictionnaire, ou bien il fallait en précipiter l'exécution en se contentant d'une œuvre hâtive, inachevée. c( U n'est rien de tel que d'être dans une mauvaise position pour avoir de mauvaises pensées. » Il essaya d'abord de se persuader que son Dictionnaire, même imparfait, l'emportait encore de beaucoup sur les œuvres de ce genre, et que cela

(lovait lui suffire. Il procédait par /Za^/me envers lui-même pour se décider à déserter son œuvre et pour se résigner, tout en voyant le mieux et le plus, au pire et au moindre. Quelle tentation, mais aussi quelle chule devant sa propre conscience! Après qu'il eut faibli un instant devant son devoir, une honte généreuse le prit ; il résolut de n'abdiquer rien du plan qu'il s'était imposé. Mais pour cela il fallait régler sa vie entière en vue de ce résultat et organiser heure par heure, durant plusieurs années, son travail et celui de ses collaborateurs, sans se relâcher un jour et en essayant de gagner et de maintenir une avance sur l'imprimerie. M. Beaujean, dès le commencement, puis M. Jullien, M. Sommer, et après lui, M. Despois, M. Baudry, le capitaine André, se relayaient avec un zèle infatigable. M. Lillré était le reviseur général : mais il y avait tant de détails à revoir qu'il aurait succombé à la peine sans les deux auxiliaires que l'éditeur lui octroya bien volonliers, sa femme et sa fille, iémoins de ses perplexités, travaillant sous ses yeux et dans le rayon de son activité personnelle. Grâce à l'admirable économie de temps et de

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lorcc qui fut aiuîsi réalisée, l'impression, commencée dans le dernier quartier de l'année 1859, finit en 1872 ; elle avait duré plus de treize ans et avait été précédée de deux années de préparation.

Quelle vie de cénobite! II n en est pas de plus sévère. Depuis huit heures du matin jusqu'au dîner, à six heures, et depuis sept heures du soir jusqu'à trois heures du malin, c'était la mesure du travail accordé au Dictionnaire, interrompu seulement pendant deux heures dans l'après-midi en faveur des autres labeurs immédiatement exigibles. L'existence ainsi réglée ne fut suspendue que par les événements politiques, par la guerre et par la Commune. M. Liltré avait pris les plus sages précautions pour la conservation de ce trésor coIossjI de petits papiers qui était l'avenir de son Dictionnaire; il nous raconte l'odyssée des huit caisses transportées, au moment de la guerre, de la cave de la petite maison de Mesnil-le-Roi dans les caves de la maison Hachette. On aurait pu croire que c'était une fortune de banquier, aux précautions que prenait M. Littré pour la protéger; c'était une

sus TRAVAUX ET SES IDÉES. 41

loi luric, en effet, mais cVun genre tout idéal. Quand on put rentrer à Paris, « on trouva que tout avait dormi tranquillement pendant de longs mois, et, comme dans le conte de Perrault, tout, copie en train, placards à demi corrigés et feuilles commencées, se réveilla en sursaut. » Malgré la vie nouvelle qui s'était ouverte alors pour iM. Litlré, devenu membre de l'Assemblée nationale, l'œuvre suspendue fut reprise avec tant d'activité qu'elle s'acheva dans les délais à peu près prévus. M. Littré avait cinquantehuit ans quand il remit la première page à son imprimeur; il en avait soixanleet onze quand il donna en 1872 le dernier bon à tirer, « avec le sentiment d'un résultat obtenu par de grands efforls, après beaucoup d'années, en dépit de moments de vrai désespoir intérieur et de bien rudes traverses extérieures. Le succès vint le récompenser de tant de peine : il fut éclatant et dépassa de beaucoup les plus orgueilleuses espérances de l'auteur. Notre littérature était dotée d'un monument, qui restera pour tout écrivain un auxiliaire indispensable et qui ne sera certainement pas dépassé, durant un siècle au

moins, quelles que soient les criliques de détail qu'on ait pu faire sur certaines lacunes ou imperfections qui disparaissent dans la beauté sévère et l'ordonnance du tout. Comme le disait Littré, pour une œuvre pareille, c'est le tout qui est le juge des parties.

Avec une joie naïve, il calcule que la copie (sans le Supplément) compte 415 636 feuillets, qu'il y a eu plus de 2200 placards de composition; que si le Dictionnaire était composé sur une seule colonne, celle colonne aurait plus de 37 kilomètres 525"", 25. Il s'émerveille, à la réflexion, de tous ces beaux résultats, qu'il doit à la continuité d'un travail sans trêve et sans distraction. Il eut cependant un regret dont l'objet n'était pas bien grave, mais dont il resta pourtant inconsolable, a Mon dessein , dit-il , était de réunir à un repas de félicitation et d'adieu mes collaborateurs, mon éditeur et quelques amis datant du collège ou à peu près. Devenu malade, il me fallut renoncer absolument aux réunions et au repas. J'espérais d'abord que ce n'était qu'un ajournement; mais j'espérais en vain. L'ajournement était définitif. Le temps

n'nmenda rien, il empira tout, et, en écrivant ces lignes, je tiens la plume d'une main débile et endolorie. »

En effet, la maladie élait venue, lente, inexorable. Peu à peu M. Littré fut tout à fait confiné dans sa chambre, presque cloué sur son fauteuil c( et représentant assez bien le misérable Scarron que nous connaissons^ ». Mais Scarron n'était pas médecin, et M. Littré avait cette triste supériorité de pouvoir analyser les signes et les progrès du mal. Il lui vient à ce propos une idée singulière : ce mal ne serait-il pas la conséquence du genre de vie qu'il a mené durant les quinze années de son Dictionnaire? — Il se donne à lui-même une consultation en règle; il tâche de se rappeler tous les symptômes héréditaires ; il constate, en les séparant avec soin, les éléments de troubles individuels et la diathèse goutteuse que lui ont léguée ses ascendants, et il termine cetle curieuse enquête par ce mot naïf: « J'innocente le Dictionnaire de toutes les perversions organiques qui m'affligent! » 11

i. Éludes et Glanures, p. 437.

4i EMILE LITTRÉ.

consent bien à être malade, et d'une maladie qu'il sait incurable; mais il ne veut pas qu'on accuse le Dictionnaire. Tout e>t bien, ou du moins tolérable, si le Dictionnaire n'est pas coupable.

Cependant les honneurs étaient venus de toutes parts chercher dans l'ombre de la maison de la

I ue d'Assas celle vieillesse laborieuse et toujours avide de savoir, a Mon travail, disait-il en 1874, a élé récompensé plus que je n'y avais jamais omplé. J'ai demandé peu à la société; en revanche, elle m'a accordé au delà de mes espérances ou de mes ambitions. Je rends ce témoignage au moment où, parvenu à la grande vieillesse, je ne sollicite ni ne poursuis plus rien^ »

II tirait un juste orgueil de ce que tous ses succès avaient été des succès électifs. L'Académie des inscriptions, depuis plus de quarante années, l'avait élu, jeune encore. Le Journal des Savants l'avait choisi pour un de ses collaborateurs. L'Académie de médecine lui avait accordé un de ces sièges dont elle dispose pour ceux qui n ont pas le grade de docteur. L'Académie fran-

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