SCÈNE X
JULIEN, JOLIETTE, puis LES DEMENAGEURS
JOLIETTE. — Mâtin ! On a le temps de moisir à votre porte, mon cher.
JULIEN. — Je dormais...
JOLIETTE, — Vous avez le sommeil solide. Et vous ne me demandez pas comment ça va ?
JULIEN. — Si fait ! Gomment ça va ?
JOLIETTE. — Ça va pas mal... Et vous?
JULIEN. — Pas mal non plus. Et qu'est-ce qui vous amène ?
JOLIETTE. — Rien. Ma femme est sortie ce matin... Devinez un peu où elle est en ce moment?
JULIEN, vivement. — Chez sa cousine Alice, à Versailles.
JOLIETTE, étonné. — Oh ! ça, c'est surprenant î Vous êtes tombé juste. Elle est en effet à Versailles... Lorsque ma femme s'absente, je suis comme un corps sans âme... je ne tiens pas en place, à cause de l'inquiétude...
JULIEN. — Oui... oui... l'inquiétyde...
JOLIETTE. — J'ai pensé à vous... je me suis dit : « Si je demandais à déjeuner sans façon à Pami Pusserel ? »
JULIEN. — Vous arrivez mal. J'ai déjeuné dehors.
JOLIETTE, narquois. — C'est bien vrai, ce mensonge-là ? Soit, je n'insiste pas.
JULIEN. — Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.
JOLIETTE^ cherchant. — Volontiers... Où ça? Votre appartement est simplement meublé.
JULIEN. — Dame... Le style anglais... modem style...
JOLIETTE. — Vous avicz jadis des fauteuils... une table... un piano...
JULIEN. — Ils sont sortis...
JOLIETTE. — Plaît-il !
JULIEN. — Je m'en suis débarrassé... Ils encombraient.
JOLIETTE, changement de ton. — Je comprends... C'est bien vous que l'on vendait, en bas sous la porte cochère.
JULIEN. — On ; ne vous cache rien. Monsieur Joliette.
JOLIETTE. — Une dette criarde, hé?
JULIEN. — Elle criait si haut, que l'huissier à fini par l'entendre.
JOLIETTE. — Et vous u'avcz pas eu l'idée d'emprunter ces malheureux 4oo francs à votre vieil ami Joliette?
JULIEN. — Par exemple ! Pour qui me prenezyous, Monsieur Joliette? Vous êtes le dernier à qui j'aurais songé pour cela.
JOLIETTE. — Je vous Ics aurais prêtés sans hésitation.
JULIEN, gêné. — Je vous remercie de l'intention. Il est trop tard.
JOLIETTE. — Pas sûr. (Les déménageurs entrent avec les meubles quils disposent.) Figurez-vous que je suis tombé du ciel, juste au moment où votre vente commençait... J'ai tout acheté... Et je vous restitue votre bien.
JULIEN, ahuri. — Hé... Vous avez fait ça?
jOLiETTE. — Ma foi !
JULIEN. — Vous avez osé !!...
JOLIETTE. — Dès que quelqu'un me plaît... Je tiens à lui rendre service. Et j'ai observé que j'arrivais toujours à propos pour obliger mes amis.
JULIEN. — Obliger est le mot.
JOLIETTE. — Vous, je VOUS ai apprécié tout de suite. Vous avez du cœur, vous êtes gentil, bien élevé, vous avez de bonnes manières avec les dames.
JULIEN. — Oh! Monsieur Joliette, ne m'accablez pas.
JOLIETTE. — Si, si... Vous êtcs un charmant garçon. Etj'ai résolu d'être votre ami. Et, lorsque Joliette aime quelqu'un, il se jetterai au feu pour lui. Ne me remerciez pas, le plaisir est pour moi.
JULIEN, pincé. — Je ne vous remercie pas. Vous auriez pu me consulter...
JOLIETTE, surpris. — Ouelle idée!
JULIEN, furieux. — Et si ça me plaît de vendre mes meubles ? Si je tiens à m'en débarrasser ?
JOLIETTE, ahuri. — AU ! Vous teniez à...
JULIEN, furieux. — Quelle manie avez vous de rendre service aux autres malgré eux ?
JULIETTE. — Ne VOUS fâchez pas.
JULIEN. — Et si je ne veux pas être obligé? Si j'ai mes raisons pour n'être pas votre obligé ? C'est inouï, ma parole d'honneur !
JOLIETTE, désolé. — Je ne supposais pas que vous le prendriez ainsi. Je vous présente toutes mes excuses.
JULIEN. — C'est bon, n'y revenez plus... Et... merci tout de même.
JOLIETTE. — Quel singulier garçon ! Bah ! je ne déteste pas les caractères comme le vôtre. Nous nous entendrons. A propos, ce soir, vous êtes libre?
JULIEN. Oui.
JOLIETTE. — Dînez à la maison, dans l'intimité !
JULIEN. — Peut-être... Je ne suis pas certain d'être libre.
JOLIETTE. — Tâchez de venir. Bonsoir, mon ami. (// lui serre la main.)
JULIEN, navré. — Bonsoir, Monsieur Joliette. [Jolielle disparaît.) Non de nom de bon sort de tonnerre de nom d'une brique ! Il avait bien besoin de se mêler de ce qui ne le regardait pas, cet idiot-là... (// va ouvrir à M""^ Jolielle.)
JULIEN n'est pas UN INGRAT 223