‹ M. Pasteur et la rage, Exposé de la méthode Pasteur - fréquence de la rage - insuccès du nouveau traitement - la rage du chien et du loup - statistiques complètes, etcChapitre 10 sur 104 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

EXAMEN DE LA MÉTHODE. — LES PAR- TIES VRAIMENT SCIENTIFIQUES DE LA DÉCOUVERTE NE SONT PAS DUES A M. PASTEUR QUI S'EN EST ATTRIBUÉ FAUSSEMENT LA PATERNITÉ.

M. Pasteur a exposé à l'Académie des sciences, dans une série de communications solennelles, comment il était arrivé à sa splendide découverte du Traitement de la Rage. Cette découverte se compose elle-même d'une sorte de trinité com ■ prenant :

1° Découverte de l'état réfractaire par inoculations.

2° Découverte de la substitution du lapin au chien pour les inoculations du virus rahique.

3° Découverte du siège de la rage dans les centres nerveux.

Or, il se trouve qu'aucune de ces découvertes ne lui appartient en propre. Qui ose dire cela ? Précisément, son panégyriste, M. Constantin James. Nous n'en voulons d'autres preuves que

les passages guillemélés qui vont suivre et que nous empruntons à son travail: La Rage; Avantage de son traitement par la méthode Pasteur.

a On peut appliquer à la découverte de M. Pasteur ce que lui-même a dit des Générations spo7itanécs à propos des êtres vivants : « Elle n'est pas née spontanément dans son cerveau ; « il en existait des germes dans l'atmosphère de la science». Ainsi Magendie,il y plus d'un demisiècle, avait jeté les fondements de la méthode elle-même par des expériences que celles de M. Pasteur n'ont fait que confirmer et féconder. Puis^ tout à fait dans ces derniers temps, avant même que Pasteur s'occupât de la rage, MM. Galtier et Duboué, avaient préparé le terrain par d'importants travaux. »

La questian ainsi posée, M. Constantin James va nous fan^e l'exposé des titres respectifs des trois savants que nous venons de nommer à la découverte de M. Pasteur.

Magendie.

«s Voici comment s'exprimait Magendie, en 1821, dans un article de son Journal de Physiologie expérimentale intitulé : Expériences sur LA Rage :

« J'ai pris, sur un jeune homme atteint de la

rage par morsure de chien que j'avais dans une de mes salles à l'Hôtel-Dieu, un peu de sa salive, et ]'ai inoculée, avec mon confrère Brescliet, à un chien, en la plaçant sous la peau du front. L'animal est devenu enragé au bout d'un mois. Deux chiens qui furent mordus par celui-ci devinrent aussi enragés après quarante jours. Ceux-ci mordirent plusieurs autres chiens, mais sans aucune suite fâcheuse pour eux.

« Dans cette série d'expériences, la ragiî s'arrêta donc d'elle-même a la troisième génération. »)

« Ainsi voilà l'État réfractaire à la Rage découvert et signalé par Magendie, il y a plus de soixante ans I

» Et qu'on ne regarde pas ces expériences de Magendie comme n'ayant eu aucune portée dans son esprit, et étant tombées depuis lors à l'état de lettre morte. Non ; il aimait au contraire à y revenir. Ainsi, pendant que Claude Bernard et moi étions attachés à son laboratoire du Collège de France, lui comme préparateur du cours, moi comme rédacteur des leçons, il les répéta plusieurs fois devant nous ; seulement il crut remarquer que l'état réfractaire était obtenu plus sûrement à la quatrième qu'à la troisième inoculation.

« C'est ce qui explique pourquoi, lorsque j'eus plus tard l'occasion de rappeler ces expériences à l'article : Mor,^ures de chiens enragés^ de mon traité des Premiers soins (1), je les modifiai dans le sens que je viens d'indiquer. Voici, en effet, comment je m'exprimais :

« Je citerai, à propos de certaine innocuité du virus rabique, les expériences suivantes de Magendie :

« On fait mordre par un chien enragé un chien qui ne l'est pas ; celui-ci, au bout de quarante jours, offre tous les symptômes de la rage. On se sert alors de ce second chien pour en faire mordre un troisième, lequel, au bout du même temps, devient enragé à son tour. Ce troisième chien pourra également communiquer la rage à un quatrième; mais là s'arrête la faculté transmissible du virus, car aucun des animaux que mordra ce quatrième chien ne deviendra hydrophobe.

« Partant de ces expériences que M. Pasteur toutefois m'a dit n'admettre que sous toutes réserves, et que du reste il ignorait, on peut se demander comment la rage ne s'est pas déjà

(1) Premiers soins à donner avant Varrivée du médecin, page 77. Paris, l&GS.

éteinte d'elle-même depuis longtemps, par épuisement de la vertu inoculable de son virus.

a C'est que, chez l'animal en liberté, il existe des sources où ce virus se retrempe, chose qui échappe à nos expériences de laboratoire »

K Voilà donc la découverte de Magendie rappelée près de cinquante ans plus tard, puisque la première édition de mon livre parut en 1868. Quant au passage souligné qui se rapporte à M. Pasteur, il trouve son explication dans un entretien que nous eûmes ensemble au sujet de la rage, et dont je dois dire un mot.

« Ayant été lui faire visite, le lendemain même du jour de sa nomination à l'Académie française, pour l'en féliciter, par conséquent le 9 décembre 1881, — les dates ont ici leur importance — la conversation tomba sur la question de la rage, dont il commençait à peine l'étude. Je lui demandai s'il connaissait les expériences de Magendie ; il me répondit que non. Je les lui racontai alors dans tous leurs détails, insistant sur chacune : il y opposa la plus complète incrédulité. C'est en souvenir de cet entretien et de cette dénégation que j'insérai dans la seconde édition de mon livre qui parut un an après, la phrase soulignée.

« Il est vrai que plus tard M. Pasteur annon-

çait à l'Académie des Sciences (séance du 25 février 1884) qu'il possédait dans son laboratoire des chiens rendus réfradaires à la rage au ■moyen d'inoculations successives. N'était-ce pas reconnaître tacitement tout à la fois et la véracité des expériences de Magendie et leur antériorité ?

« Mais laissons de côté ces questions de priorité qui ne sauraient, du reste, faire doute pour personne. Je me serais même abstenu de les soulever s'il se fût agi de tout autre que de Magendie. Mais, maintenant surtout que Bernard n'est plus, le seul avec moi qui connût « à fond » ses travaux, je regarde comme un devoir de défendre et au besoin de revendiquer les droits de celui dont je fus pendant plus de vingt ans — et ce sera l'honneur de toute ma vie — le collaborateur et l'ami. »

M. Galtier.

« L'Académie des Sciences, dans sa séance du S5 août 1879, recevait de M. Galtier, professeur à l'Ecole vétérinaire de Lyon, une note, sous forme de Conclusions., qui débutait ainsi :

« La rage du chien est transmissible au lapin, qui devient de la sorte un réactif commode et inoffensif pour déterminer l'état de virulence ou de non-virulence des divers liquides provenant

d'animaux enragés. Je m'en suis déjà servi à ce titre un grand nombre de fois, pour étudier les différentes salives et beaucoup d'autres liquides pris sur le chien, sur le mouton et sur le lapin enragés. »

« L'annonce de ce fait frappa d'autant plus vivement les esprits que, non seulement il enrichissait la science d'une découverte nouvelle, mais que, de plus, il rendait facile et sans danger une étude qui jusqu'alors avait été très difficile. Je suis peut-être un de ceux qu'elle impressionna le plus fortement. C'est que je me rappelais les expériences deMagendie sur la rage où nous ne disposions que de chiens contre lesquels il nous fallait soutenir une lutte des plus vives et que nous ne pouvions maîtriser qu'en les garrottant, le chloroforme n'existant pas encore, du moins dans la pratique. Avec les lapins, au contraire, on agit avec une sécurité d'autant plus grande que la rage elle-même ne les fait pas sortir de leur placidité naturelle

« Le second fait annoncé par M. Galtier est celui-ci :

<t Non seulement le lapin est susceptible de contracter la rage et de vivre un certain temps après l'éclosion de la maladie, mais il est constant, d'après toutes nos expériences, que la

période d'incubation est plus courte cliez lui que chez les autres animaux. Sur vingt-cinq cas do rage expérimentés dans ces conditions, je suis arrivé à une moyenne approximative de dixhuit jours, »

« Prenons acte de ces deux faits dont, à mesure que nous avancerons dans ce travail, nous verrons grandir l'importance et multiplier les applications. »

M. DuBOuÉ.

Œ M. le docteur Duboué (de Pau) a publié, en 1879, un traité sur la Rage (I), où il s'est surtout proposé d'en bien fixer le siège. Dans le compte rendu que M. Bouley en a donné à l'Académie des Sciences (séance du 25 avril 1879), il déclare que c'est un livre aussi original que sérieusement pensé. 11 est de fait que tout dénote chez son auteur un rare esprit d'observation, puisqu'il est arrivé par la physiologie seule à des déductions d'une étonnante justesse. Voyons comment il pose la question :

« Quand on veut dégager une inconnue à l'aide d'une équation algébrique, ce serait folie que de le tenter si on ne possédait pas quelques données

(i) De la Physiologie pathologique et du Traitement rationnel de l? Rage. Pans, 1879.

préalables d'une parfaite exactitude. Or, nous trouvons précisément dans la rage deux choses d'une saisissante clarté, ce sont ; Le -point de départ et le ■point d'arrivée.

« Quel est le point de départ? C'est une plaie virulente du tégument externe d'un des tissus sous-jacents.

« Quel est le point d'arrivée? C'est la mort et la mort par le bulbe rachidien et la protubérance.

« Or, il n'est jamais, indifférent, en physiologie pathologique surtout, de savoir d'où l'on part et où on va. »

« Non, dirons-nous aussi à notre tour, ce n'est jamais indifférent ; sous ce rapport, notre confrère a joint l'exemple au précepte. Hàtons-nous d'ajouter que, dans la solution qu'il donne du siège de la rage, il est tombé tellement juste que c'est la seule aujourd'hui qui ait cours dans la science.

« C'est donc bien réellement dans le bulbe et la protubérance que réside le virus rabique. »

Telle est, d'après M. Constantin James, la part contributive de chacun à la découverte de M. Pasteur.

Voici le résumé qu'il en donne :

<t Magendie n'est pas seulement le premier en date, il l'est de môme en importance. C'est bien

lui, en effet, quia créé la méthode des « Inoculations successives d'animal à animal », pour atténuer et même éteindre la virulence de la rage, inoculations qui forment la base du système de M. Pasteur.

« M. Galtier, de son côté, a singulièrement facilité les études sur la rage en substituant pour les inoculations le lapin au chien, c'est-à-dire un animal moffensif à un animal féroce, et en abrégeant d'une manière considérable la période d'mcubation de cette maladie.

« Enfin, M. Duboué a localisé le premier le siège de la rage dans les centres nerveux et démontré que les nerfs sont les agents de transport du virus rabique au cerveau.

« Chose aussi piquante que bizarre par ses coïncidences ! C'est dans le courant de l'année 1879, par conséquent deux ans avant que M. Pasteur s'occupât de la rage, que MM. Galtier et Duboué ont exécuté leurs travaux et en ont donné la primeur à l'Académie des Sciences, dont précisément M. Pasteur est membre. S'il s'agissait d'hommes moins distingués, je dirais que leur histoire a été un peu celle de ces « praticiens » qui dégrossissent le marbre, en attendant que le ciseau du statuaire en fasse sortir le chef-d'œuvre projeté par son génie. »

Et nous aussi, si nous ne craignions de dépoé-

tiser cette gracieuse image de notre confrère, nous dirions que ces praticiens qui dégrossissent le marbre ressemblent singulièrement à des gens qui tirent les marrons du feu pour qu'un autre s'en régale.

Ce qui est certain, c'est que les seuls éléments scientifiques qui peuvent être dégagés du gâchis de l'école normale, à savoir : Vétat réjractaire à la rage chez les animaux et le siège de la virulence clans les centres nerveux ont été découverts par d'autres que M. Pasteur et que celuici, qui connaissait parfaitement les travaux de ses prédécesseurs, s'est bien gardé de les citer. Gesontdes procédés scientifiques auxquels le professeur de l'école normale nous a habitués depuis trop longtemps pour que nous les trouvions extraordinaires. Nous avons cependant pensé qu'il était de notre devoir de rétablir les faits et de rendre justice aux vrais et modestes savants qui ont illustré la science par des travaux sérieux sans employer la publicité charlatanesque de l'Ecole normale.

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