DISCOURS DE M. CHASSAING
« Je n'appartiens pas à l'école de ces péripatéticiens qui ne disent plus rien quand le maître a parlé ; j'ai le courage comme le droit, tout en recevant volontiers les enseignements de nos maîtres, d'y réfléchir, de les commenter, de les discuter.
Gomme le rappelait tout à l'heure M. Paul Viguier, notre honorable collègue, M. Strauss, nous dit très justement dans le rapport qu'il nous présente au nom de la 8^ Commission sur sa proposition :
« Il n'est évidemment pas en notre pouvoir de nous faire juges, au véritable sens du mot, de la méthode de M. Pasteur et des résultats obtenus par elle. Ce serait une singulière confusion que de remettre le soin de prononcer sur une telle cause à une assemblée délibérante, si éclairée soit-elle. Le débat scientifique esta coup sur hors de notre compétence, étranger à nos attributions et à notre rôle. »
Comme lui, plus que lui, devrais-jedire, je désire rester sur le terrain purement municipal ; mais si, dans le cours de mon argumentation, je fais une excursion sur le domaine médical, vous devrez vous en prendre à notre collègue, dont je vais suivre pas à pas le rapport.
Et d'abord, immédiatement après avoir déclaré que le débat scientifique n'est pas de notre compétence, le rapporteur s'empresse d'ajouter :
« Cette réserve n'est pas pour porter atteinte aux prérogatives du Conseil. La preuve est faite ou l'expérience est incertaine ; chacun de nous est en droit d'opter pour l'une des deux opinions en présence. La majorité de votre 8^ Commission a pris partie pour l'opinion soutenue par l'Académie des sciences, acceptée par l'Académie de médecine, presque universellement reconnue dans le monde entier. *
Cest donc l'opinion admise par la majorité de la 8« Commission que l'on nous propose d'adopter, et le Conseil qui, suivant M. Strauss avec lequel je suis d'accord sur ce point, « n'a pas à juger la méthode de M. Pasteur et les résultats obtenus par elle » , est invité à dire avec M. Strauss que la création d'un établissement vaccinal «s'impose comme une mesure d'utilité publique» .
Tels sont les derniers mots du dispositif du projet de délibération de notre collègue.
Faut-il parler des considérants ? On ne vote pas, disait-on il n'y a qu'un instant, sur des considérants, et cependant, à mon avis, ils peuvent modifier considérablement la portée d'une délibération : l'amendement que vient de vous lire M. Viguier en est la preuve.
La 8'' Commission les a acceptés, ces considérants ; et l'on y voit que la méthode de M. Pas. teur « a donné des résultats positifs », et que « la prophylaxie de tarage est fondée ».
Je m'élève, Messieurs, contre cette prétention d'ériger le Conseil en académie, et de le faire participer à des débats qui sortent de sa compétence.
La ville de Paris peut, si elle le veut, concourir financièrement ou autrement à l'œuvre entreprise par M. Pasteur. Mais doit-elle dire que la méthode pastorienne a donné des résultats positifs, qu'il lui est actuellement démontré que la création d'un établissement vaccinal s'impose comme une mesure d'utilité publique ?
Un nombre considérable de malades, nous dit M. Strauss, ont été traités au laboratoire de M. Pasteur. Malades n'est pas le mot qui convient ; c'est mordus qu'il faut dire.
Et tous ces mordus l'ont-ils été par des chiens enragés ? Ont-ils été cautérisés ? Devaient-ils fatalement contracter la rage ? Tout le monde sait que tous les individus mordus par un chien enragé et abandonnés à eux-mêmes sans traitement, ne la contractent pas. Bouley soutenait que sur cent personnes mordues, il n'y en a guère que cinq chez lesquelles la rage se déclare. A plus forte raison y en a-til moins, si on leur fait subir immédiatement la cautérisation au fer rouge.
Je ne m'attarde pas sur l'insuccès observé chez une personne tardivement traitée. Rien ne démontre cependant que cette personne n'était pas la seule qui dût contracter la rage.
M. Strauss nous donne une statistique de laquelle il résulte que :
En 1878, dans le département de la Seine, sur 103 personnes mordues, il y a eu 24 morts par rage ;
En 1879, sur 76 personnes mordues, il y a eu 12 morts par rage.
En 1880, sur 68 personnes mordues, il y a eu 5 morts par rage ;
En 1881, sur 156 peri^onnes mordues, il y a eu 23 morts par rage :
En 1882, sur 67 personnes mordues, il y a eu 11 morts par rage ;
En 1883, sur 49 personnes mordues, il y a eu 6 morts par rage .
Examinons ce tableau : il nous apprendra d'abord que, non seulement les cas de mort par la rage sont en décroissance, mais que le nombre même des personnes mordues, en dehors de l'année 1881 qui a vu une recrudescence due à des causes que M. Strauss ne nous fait pas connaître, diminue d'année en année.
Si nous prenons la moyenne de cette statistique, nous voyoDS qu'il s'agit d'appliquer le traitement dit préventif à 60 personnes environ par année pour le département de la Seine. La création d'un établissement vaccinal s'impose-t-eilepour ces 60 personnes mordues, mais non malades ? Je ne m'arrête pas à l'idée d'un établissement international ni même national : je dirai tout à l'heure pourquoi. N'y a-t-il pas d'autres affections beaucoup plus meurtrières, atteignant des milliers de malheureuses victimes qui sont sur le pavé parisien et que nous devrions hospitaliser d'abord ?
En effet, si la rage est la plus effrayante, c'est aussi la plus rare des maladies. Elle est prévenue
la plupart du temps parla cautérisation immédiate au fer rouge. En Allemagne, on l'a enrayée par de simples mesures administratives (1).
(I) Nous avons vu que, en Allemagne, la mortalité par la rage avait été de zéro pendant ces dernières années. 11 est intéressant de faire connaître la mortalité dans d'autres pays.
La statistique suivante, relative à la Suède, reproduite par plusieurs recueils , ne manque pas d'intérêt au moment où s'agite la question de la rage à rAcadémi3 de Médecine.
Depuis 1776 jusqu'à l'année actuelle, c'est-à-dire pendant une période de 110 ans, la moyenne annuelle dos décès par rage a été en Suède :
On voit cette moyenne diminuer progressivement et descendre à zéro. Le dernier cas de mort par rage constaté officiellement en Suède remonte à 1870,
A quoi attribuer ce résultat? à des- mesures de prophylaxie dont nous ignorons les détails, mais il serait intéressant de les étudier pour réaliser, si c'était possible dans notre pays, les conditions qui ont produit en Suède et en Allemagne des effets si heureux.
M. Strauss a tort de considérer comme « hors de dangerles personnes inoculées qui ont dépassé la période normale d'incubation de la rage, qui n'excède pas 60 jours ». Ne sait-on pas que la rage éclate bien souvent après plusieurs mois et même après une année ?
Le rapporteur n'a pas raison non plus d'affirmer que <t l'opposition est morte, que le parti pris et le scepticisme n'ont ni raison d'être ni excuse ». Le parti-pris, mon cher collègue, il ne doit pas exister et il n'existe pas dans les rangs de l'opposition scientifique ; mais il y a l'expectation, qui n'est pas la négation, il y a l'attente de la démonstration et de la preuve, il y a la libre discussion des faits allégués et des théories émises. Et ce n'est pas après quelques mois, mais bien après quelques années que d'habitude les observations acquièrent une autorité, que les expérimentations deviennent indiscutables, que la lumière se fait, en un mot.
Ce n'a pas été jusqu'ici avec enthousiasme et avec engouement que les grandes découvertes ont été accueillies, mais avec calme et avec sangfroid. Raisonner et approuver sans passion, c'est rendre un plus grand hommage au savant que d'applaudir avec frénésie et d'admirer sans discernement.
Et ne dites pas « qu'il n'y a plus, désormais, qu'à tirer le meilleur parti possible d'une telle découverte » ! Sans parler de Guérin, sans parler de Bochefontaine qui sont morts, sans parler de l'opposition de l'étranger, il en est encore chez nous qui, au milieu de l'exaltation des autres et désirant autant que ceux-ci, par amour de l'humanité, que le problème soit résolu, se rappellent que M. Pasteur avait aussi la certitude que, muni de ses instructions, le courageux Thuillier reviendrait sain et sauf de l'Egypte.
Collin, le sévère professeur d'Alfort ; Peter, le fidèle interprète des grandes traditions médicales, tous deux membres aussi de l'Académie de médecine, ne font-ils pas partie de cette opposition que vous niez ? Je ne parle pas de M. Després, qui siège parmi nous, ni d'autres plus modestes qui, dans la presse scientifique, attendent des démonstrations que vous considérez comme acquises.
M. Strauss, rapporteur. — Pourquoi MM. Colin et Peter n'ont-ils rien dit à l'Académie de médecine ?
M. Ghassaing. — M. Colin n'a pas attendu la question de M. Strauss : il s'est exprimé à l'Académie depuis longtemps. Quant à M. Peter, s'il
n'a pas parlé, je n'ai pas qualité pour répondre en son nom aux interrogations de M. Strauss.
M. Hervieux. — Il avait peut-être changé d'avis.
M. Chassaixg. — Je ne crois pas, Monsieur.
Je poursuis. — Est-ce dans ces conditions-, Messieurs, que vous pouvez voter dans son intégralité le projet de délibération de la 8' Commission?
M. Strauss disait tout à l'heure que ce traitement renouvelé de Mithridate, ne ferait-il que donner la sécurité à des personnes pusillanimes, rendrait encore des services incontestables. Mais l'effet moral produit par la seringue de M. Pasteur ne peut-il être obtenu par d'autres moyens analogues, ou m.ieuxpar l'éducation, par la persuasion, par la suggestion, s'il le faut ? Et démontre-t-ii l'utilité d'un établissement vaccinal ? Je sais bien que le Conseil municipal peut se considérer comme couvert par l'autorité de l'Académie des sciences et de l'Académie de médecine. Mais cette garantie lui fait-elle une obligation de se prononcer sur une question scientifique qui n'est pas de son ressort ?
Envisagez la responsabilité que vous auriez
bénévolement encourue s'il venait à être démontré un jour que l'inoculation n'a fait que retarder l'éclosion de la maladie, ou si les personnes inoculées venaient à contracter la rage.
M. CocHiN. — C'est impossible.
M.Chassaing. L'avenir le dira.
En résumé, Messieurs, le traitement curatif de la rage est-il trouvé ? Non. —Le traitement préventif ?
Hippocrate dit non, et Galien dit oui.
En admettant la découverte du spécifique préventif de la rage, la création d'un établissement vaccinal international à Paris s'impose-t-elle comme une mesure d'utilité publique? Je réponds résolument non : car il importe alors, non d'attirer à Paris tous les enragés, les mordus et les poltrons du monde, mais de répandre au plus vite, par humanité, la méthode et le vaccin rabique dans tous les pays. (Très bien ! Très bien !)
Enfin, Messieurs, si l'on veut créer un établissement vaccinal, ce n'est pas pour les hommes qu'il faut le faire, mais pour les chiens qui, une fois inoculés, ne pourront contracter la rage ni
par conséquent la transmettre à rhomS^TS bien !) ^
Je termine. La contagion de l'engouement est autant à craindre que la contagion de la peur Il y a eu de l'engouement pour Koch, l'inventeur allemand du bacille en virgule du choléra. Notre ami Robmet ne nous proposait-il pas l'envoi de médecins des hôpitaux en Espagne pour étudier la méthode d'inoculation du choléra du docteur terran ? Grâce à quelques-uns d'entre nous ce projet a échoué: il n'en eût pas été ainsi, si la chose se fût passée en France. Or, en Espa-ne même, on s'est gardé de l'enthousiasme, et^a théorie de Ferran a vécu.
Est-ce à dire que je refuse toute valeur aux Idées pastoriennes ? Loin de là . L'observation et 1 expérimentation scientifiques ont toujours une oiihté. La doctrine de^L Pasteur restera si elle est vraie, elle tombera si elle est erronée. Dans les deux alternatives, elle aura servi, soit en indiquant aux savants qu'il ne faut plus chercher de ce Côté (Très bien 1, soit, ce que je désirera de tout mon cœur, en donnant à l'humanité un moyen spécifique de se préserver d'une terrible maladie. (Approbation.) « lerrmie
Pour le moment, rien n'est démontré d'une
façon absolue, la question est encore controveT* sée,
.... adhuc sub judice lis est ;
et le Conseil, s'il a pu discuter cette question, grâce à l'initiative d'un de ses membres, n'a pas à prendre parti dans un débat qui sort de sa compétence.
Croyez-moi, Messieurs, laissons un libre cours à nos sentiments généreux, oui ; mais réprimons cette tentative d'empiétement sur le domaine de la science.
C'est pour atteindre ce double but que je vous prie de vouloir bien voter l'amendement dont M. Paul Viguier vous a donné connaissance.
DISCOURS DE MM. COCmN, CATTIAUX ET JOFFRIN.
M. CocmM. La certitude est acquise et lapreuve est donnée.
Quand les choses sont si simples, si faciles 'à comprendre, je m'étonne qu'on puisse hésiter.
Les travaux de M. Pasteur — comme d'ailleurs tous les travaux des hommes de génie - • sont parfaitement nets, parfaitement clairs. En
présence de tels travaux, de tels résultats, appartient-il au Conseil municipal de se montrer trop modeste et de dire que de telles choses ne sont pas de sa compétence ? Non, Messieurs, dites au contraire hautement que vous appréciez les travaux de M. Pasteur, que vous en admirez les résultats et que vous entendez le manifester.
Et si vous persistez à êlre trop modestes, eh bien ! retranchez -vous derrière l'académie des Sciences.
On disait tout à l'heure : Hippocrate dit oui, Galiendit non. Cette fois, Hippocrate et Galien n'ont eu qu'une voix pour applaudir l'illustre savant et le remercier de sa découverte.
En présence d'un tel fait, je demande s'il serait digne delà ville de Paris de ne pas s'y associer et de ne pas donner à ce grand homme l'hommage qu'il mérite, au point de vue des services qu'il a rendus à l'humanité.
M. Cattiaux. — Bien que M. Cochin ait dit que tous les hommes de bon sens devaient être de son opinion, je consens volontiers à ne pas me trouver parmi les hommes de bon sens. . .
M. Pasteur est un savant, je le reconnais ; mais tous les savants, comme tous les inventeurs, sont
sujets à se tromper. M. Pasteur a cru découvrir le bacille du choléra et il a envoyé M. Thuillier en Orient, Pourquoi n'y est-il pas allé lui-môme?
M. JoFFRiN. — Messieurs, je ne suis pas assez prétentieux pour examiner le point de vue scientifique de la question qui a déjà été trop longuement discutée à cette triJDune. (Très bien !; Mais je viens vous demander d'adopter l'amendement qui limite à trente années la durée de l'affectation.
Comme je l'ai exposé au sein de la Commission, si l'institut qu'on se propose de créer devait être un établissement national ou municipal, nous n'aurions aucune observation à présenter au sujet de l'aliénation du terrain. En effet, les socialistes, partisans du progrès, ne refuseront jamais les moyens d'ouvrir un champ d'expérimentation. (Très bien !)
On a objecté qu'en limitant à trente ans la durée de l'affectation, on empêcherait par cela même d'élever des constructions convenables.
Je ne crois pas cette assertion fondée et je ne fais pas à nos successeurs l'injure de croire qu'ils demanderont, dans trente ans, la désaffectation du terrain, si l'institut Pasteur a rendu les services qu'on en attend.
Il n'y a donc aucun inconvénient à n'affecter que pour trente ans et à ne pas engager l'avenir.
En terminant, je déclare que les socialistes regrettent que l'institut qui va être créé ne soit pas un établissement national ou communal; car c'est avec enthousiasme que nous aurions accordé la concession du terrain.