L'OPINION DE LA PRESSE MÉDICALE SUR LE TRAITEMENT DE LA RAGE
La plupart des journaux de médecine français se sont abstenus de discuter les faits merveilleux communiqués à la Presse politique par M. Pasteur pendant ces derniers mois. A part deux ou trois organes dévoués à la coterie, tous ont gardé le silence le plus absolu et se sont bornés à enregistrer les faits sans commentaires. Les Pastoriens avaient, bien entendu, interprété ce silence en leur faveur et M. Pasteur avait déclaré que, à part le Journal de Médecine de Paris, la Presse médicale était unanime à reconnaître l'efflcacité de la nouvelle méthode de traitement parles virus moelleux.
Les nombreux décès survenus pendant l'année 1886 ont enfin ouvert les yeux du public médical. Un grand nombre de médecins ont eu le courage de parler et ont reconnu que l'engouement avec lequel on avait accueilli la thérapeuthique pastorienne était au moins irréfléchi.
A la suite d'un nouveau décès survenu chez une petite fille de six ans venue de Palerme, et n'ayant même pas eu le temps de subir complètement le traitement pastorien, un des journaux les plus autorisés publiés à Paris, le Progrès médical^ s'est décidé à faire connaître son opinion sur la méthode Pasteur.
Voici la note publiée par ce journal dans son n° du 11 septembre 1886, au nom de toute sa Rédaction :
« Nous ajouterons qu'il y a li eu ^ avant de se prononcer sur .l'efficacité du traitement de la rage jpar la méthode Pasteur, de demander des statistiques qui nous renseignent EXACTEMENT sur l'état des inoculés depuis leur retour dans leur pays. On n'ignore pas, en effet, que la durée de Vincuhation rahique est très variable, qu'elle peut être très prolongée, que l'inoculation elle-même pourrait aussi en prolonger la durée, etc. Nous pensons donc, pour ces motifs et D'AurîiE.s ENCORE, qu'il est prudent, avant de préconiser et d'admettre définitivement la méthode Pasteur, d' attendre du temps des renseignements ultérieurs et complets. »
Nous ignorons quelles sont les autres raisons qui ont décidé la rédaction du Progrès médical
à exprimer sur le traitement pastorien une opinion aussi dubitative ; mais nous félicitons nos confrères d'avoir eu le courage de faire connaître leurs réserves à une époque où la plus petite critique sur le grand homme de l'Ecole normale est considérée comme un blasphème (1).
Un peu plus tsivd, le Progrès médical [aisait lui-même connaître de nouveaux décès survenus après le traitement Pasteur et les faisait suivre des commentaires suivants :
« Dans sa récente communication sur la rage, M. Pasteur après avoir éliminé de ses statistiques un certain nombre de cas, met encore à part deux autres personnes, Louise Pelletier et Moermann, dont la mort doit être attribuée à leur arrivée tardive au laboratoire : Louise Pelletier, trente-six jours, et Moermann, quarantetrois jours après leurs morsures. Si Moermann était mort de la rage au cours du traitement, comme cela est arrivé à trois Russes, nous n'hésiterions pas un instant à croire que les inoculations avaient été trop tardives. Or, dans le cas spécial, cet argument ne saurait être mis en avant; la mort est survenue 27 jours
(1) Un fougueux pastorien, M. . Verncuil, a traité d'obscurs blasphémateurs les médecins qui mettaient en doute ladécouTertc Pasteur.
après la première inoculation, et 17 jours après la dernière. A en juger d'après les théories mêmes de M. Pasteur, les Inoculations avaient eu largement le temps d'agir et de conférer l'immunité. Dire que Louise Pelletier est morte, d'ailleurs, après le traitement, parce qu'elle ne s"est présentée au laboratoire de la rue d'Ulm que le 36* jour, ne nous semble pas non plus un argument de grand poids. Jamin fils, et Marie Touchard, que l'on considère comme guéris, ne sont venus à l'Ecole normale qu'au bout de 44 jours : pourquoi donc ne sont-ils pas morts ? En somme, sur quatre individus mordus, deux sont morts, soit 50 pour 100, ce qui est notablement supérieur à la proportion habituelle. Sur trois individus inoculés, un est mort, soit 33 pour 100, ce qui est sensiblement égal à la proportion ordinaire des cas de décès, en dehors de toute inoculation curative. Les observations rapportées plus haut ne peuvent donc, en aucune manire. être considérées comme démontrant refflcacité de la méthode Pasteur pour le traitement de la rage. »
Un autre journal de médecine autorisé, le Praticien, s'exprimait ainsi après la communication faite à llnstitut, par M. Pasteur, le 2 novembre 1886.
« Il y a quelque temps, en parlant des quelques
échecs éprouvés par M. Pasteur dans le traitement de la rage après morsure, nous faisions ressortir combien la clinique réservait de déboires même à la thérapeutique la mieux assise et fondée sur l'expérimentation la plus rigoureuse. Ce n'est pas la communication faite hier à l'Académie des sciences et aujourd'hui à l'Académie de médecine qui nous fera changer d'avis. Nous avons toutefois été heureux de l'entendre, non pas que nous attachions grande importance au nombre (trop considérable) d'individus inoculés, mais parce que nous avons appris incidemment que M. Pasteur avait fait de nouvelles expériences qui contredisaient les mauvais résultats obtenus par le D' von Frisch, de Vienne.
« Il est encore deux points sur lesquels M. Pasteur fera bien de ne pas insister. Le premier, c'est le chiffre des personnes traitées. Il ne prouve que la vogue de l'inoculation ; or l'engouement du public même pour une chose juste est loin d'être une preuve scientifique. De plus, le chiffre si élevé des clients de l'institut Pasteur démontre la fausseté des statistiques (que le D" Grancher a eu le tort d'employer), qui donnent 1 mort sur 10 mordus. Au compte même de M. Pasteur, et en supposant que tous les mordus se soient rendus à son appel, cela devrait nous faire en France 170 morts enragés qui, ajoutés aux
29 qui ont eu lieu, donneraient 200 enragés succombant par an, ce qui n'a jamais eu lieu.
« Le second point faible, c'est d'affirmer l'efflcacité de la nouvelle méthode. Hélas ! en médecine, rien n'est infaillible ! et M. Pasteur n'a qu'à se rappeler que son ancienne méthode lui avait aussi paru douée de cette suprême qualité ! Que celle qu'il recommande aujourd'hui soit meilleure ? d'accord ! Mais qu'il ne se fasse pas trop d'illusion, pour ne pas avoir trop de déboires plus tard.»
Enfin, un médecin compétent, M. Constantin James, publiait sous le titre : La Rage ; Avantages de son traitement par la méthode Pasteur, un ouvrage entièrement consacré à l'apologie de la méthode. Nous y relevons cependant les critiques suivantes :
« Les cures doivent être divisées en deux catégories, suivant qu'elles se rapportent aux morsures de loup ou de clîien.
« Les morsures de loup ont donné des résultats bien moins satisfaisants que ces dernières, probablement parce qu'elles sont par elles-mêmes beaucoup plus dangereuses. Ainsi nous avons vu que, sur les dix-neuf Russes de Smolensk, trois sont morts de la rage, et que, sur les neuf Russes de Wladimir, le même nombre a succombé, ce qui représente, pour les premiers, une mortalité de près d'un sixième, et, pour les seconds, une mortalité, d'un tiers. M. Pas-
teur, il est vrai, en est encore, pour les morsures de loup, à la période d'essais. Par conséquent, n'insistons pas.
» C'est pour les morsures de chien que la méthode, on peut le dire, s'épanouit dans toute sa splendeur. Comment ! sur plus de douze cents inoculés, à peine trois ou quatre insuccès ! Mais c'est de la féerie, car cela prouve que la rage qui, avant M. Pasteur, était la maladie dont on guérissait le moins, est devenue, grâce à lui, la maladie dont on guérit le plus. Le sulfate de quinine lui-même, ce spécifique par excellence de la fièvre intermittente, ne compte pas d'aussi beaux états de service.
(( Mais ce n'est pas tout, en fait de choses extraordinaires. Les meilleures statistiques établissent qu'avant que la méthode de M. Pasteur ne fût connue, il n'y avait pas en France deux cents personnes mordues par année. Or, savez- vous combien il s'en est présenté, rue d'Ulm, rien qu'en un seul trimestre ? IIciT CENT CINQUANTE !
ï D'où sortent-ils donc tous ces liydrophobes ? Serait-ce qu'aujourd'hui on attraperait la rage comme on attrape un rhume? Sans doute, il faut en défalquer les étrangers ; mais, même après ce triage, ils représentent encore un chiffre énormément disproportionné avec ce qui se voyait autrefois.
ï Les adversaires de la méthode s'en font une arme pour dire qu'il en est beaucoup dans le nombre dont la maladie consistait bien moins dans la rage elle-même que dans ce qu'on pourrait appeler la « Rage de la peur ».
t Je suis complètement de leur avis quant au fait ; seulement cela n'infirme en rien les mérites de la raétliode. Que ceux à qui la dent de l'animal n'avait point inoculé le virus rabique prennent patience : bientôt la petite seringue Pravaz les compensera et audelà de ces retards. Quand ils seront à la fin de leur cure et que, par conséquent, il auront reçu les dix injections réglementaires, ils n'auront plus rien à envier aux autres, comme approvisionnement intérieur de virus. Aussi pourront-ils s'appliquer également ce que M. Pasteur disait du jeune Meister, son premier guéri, qu'il avait échappé (1)ala rage qu'il