LES INSTITUTS A L ETRANGER
Quelques savants étrangers ayant demandé à M. Pasteur de leur fournir les éléments nécessaires pour la fondation d'un semblable établissement dans leurs capitales, celui-ci s'y était refusé. Répondant à une lettre du ministre de l'instruction publique de Russie, le chimiste s'exprimait ainsi : c J'ai formulé mon opinion au sujet de la fondation de l'Institut international à Paris et j'ai dit qu'il pouvait suffire pour la France, l'Europe et l'Amérique du Nord. Je persiste à croire qu'on aura le temps de venir de tous les points de la Russie en temps utile. » En somme. M. Pasteur voulait monopoliser sa méthode et conserver le secret de son traitement afin d'en tirer, selon ses habitudes, les plus grands avantages moraux et matériels.
Mais les choses ont changé depuis quelques mois. Les Russes qui étaient vraiment enragés ont tous succombé. M. Pasteur, pour expliquer ces insuccès, a changé d'opinion ; il a prétendu que a les Russes n'avaient pu arriver à temps pour être utilement soignés ï>.
Il n'a pu alors refuser aux savants étrangers la création des succursales demandées.
Un professeur de Rio de Janeiro est parti en
emportant un lapin trépané et inoculé selon la méthode. Le précieux animal doit servir à en inoculer d'autres pour la fondation d'un « Institut » à Rio.
Depuis cette époque, un nombre considérable d'Instituts se sont fondés à rétran^/or, notamment en Russie ; mais les divers établissements actuellement affectés à la guérison de la rage portent généralement le nom plus rationnel d'Instituts bactériologiques.
Il en existe en Russie :
Un Institut à Saint- Pétersbourg ;
Un à Odessa ;
Deux à Moscou, qui se font concurrence ;
Un à Sancarra.
L'Institut fondé àVarsovie,par le D^^Boui ville, a dû être fermé par suite de manque de fonds et surtout parce qu'on croit qu'un jeune lycéen y a été inoculé de la rage au lieu d'en être guéri.
L'Espagne, l'Italie et l'Amérique du Sud se sont couvertes d'Instituts Pasteur. Seuls quelques grands Etats tels que l'Angleterre, l'Autriche, l'Allemagne et les Etats-Unis se sont gardés de cet engouement.
Il existe, il est vrai, une chaire et un laboratoire de bactériologie à Vienne, mais cet établissement dirigé par von Frisch existait avant l'avènement de M. Pasteur et de sa rabiomanie.
Mais ces diverses succursales ne semblent pas devoir donner de meilleurs résultats que la « maison mère ».
Le Novoê Vrémia nous fournit encore des détails intéressants sur les ridicules et les insuccès de l'application de la méthode de Pasteur en Russie.
•A l'institut fondé à Saint-Pétersbourg par le prince d'Oldenbourg, quatre-vingt-dix malades se sontdéjà présentés pour subir les inoculations, mais sans qu'il fût possible, la plupart du temps, de constater s'ils avaient été mordus par des animaux réellement enragés. Dans bien des cas, ceux-ci n'ont pu être retrouvés.
A l'institut d'Odessa, deux enfants du district de Brianski : Paul Potaïkinn, âgé de sept ans, et Vassa Voropaïeff, âgée de seize ans, furent mordus par un chien enragé, le 27 juin. Ils reçurent à l'Institut d'Odessa : le premier, une série et demie d'inoculations ; la seconde, une série de dix inoculations.
Potaïkinn est mort à l'hôpital Orloff, le 15 août, quarante-six jours après la morsure, un mois environ après la fm du traitement. La jeune Voropaïeff est morte le 22 août, cinquantetrois jours après la morsure, un mois et demi environ après les inoculations.
Ces accidents fâcheux ont eu cet effet singu-
gulier que, depuis le mois d'août, l'Institut d'Odessa a supprimé, dans les journaux de la localité, le bulletin qu'il publiait sur les résultats des inoculations. C'était pousser un peu loin l'imitation des procédés Pasteur.
Le résultat obtenu à Varsovie par le D"" Bouïville est malheureusement aussi triste que ceux constatés au laboratoire Pasteur dans le dernier trimestre de l'année à la suite de la méthode dite intensive.
Voici le fait :
Le 11 novembre, à Lubline, est mort d'hydrophobie l'élève du lycée Arthur Stoboï. Au mois de juillet, il fut mordu par un chien que l'on supposait enragé. Immédiatement, on mit Arthur Stoboï à l'Institut du D' Bouïville, pour y être soumis aux inoculations du système Pasteur. Le jeune garçon y resta jusqu'au 11 août ; on lui inocula du virus d'un lapin.
Ensuite, Arthur Stoboï, ayant présenté un certificat d'inoculation, fut admis au, lycée. Le 9 novembre, il sentit une douleur à l'endroit où on lui avait fait l'inoculation et, deux jours plus tard, il mourait de la rage. Cependant, le chien qui avait mordu l'enfant est, jusqu'à présent, vivant et bien portant et ne manifeste aucun symptôme d'hydrophobie. Il est clair, par consé-
quent, qu'il faut attribuer la mort de l'enfant à l'inoculation pastorienne.
Les Russes ont été plus heureux que les Français et l'Institut Pasteur de Varsovie a été fermé à la suite de cet homicide par imprudence.
A Moscou, les résultats semblent avoir été moins malheureux. Il est vrai qu'on n'a pas encore osé inaugurer le système dit intensif.
Voici quelques résultats publiés par le B^ Petermann, directeur d'un des deux établissements :
En trois mois, 115 individus ont été traités. 85 avaient été mordus par des chiens, 18 par des loups, 5 par des chevaux, 4 par des chats et 1 par un corbeau (sic), enfin, parmi eux, il y en avait 11 qui étaient blessés au visage. Petermann commença ses inoculations avec des moelles de 12 à 13 jours, et il arriva successivement à celles de2 à 3 jours. Au moment de la publication de ces résultats dans la Mecl. Ohosrenije 20/86 (en russe), il était mort 2 malades sur les 115; voici leur histoire sommaire :
I. A. Kurbatow,38 ans, mordu le 13 juillet par un chien, inoculé le 27, par conséquent 14 jours après l'accident.
Le 9' jour du traitement, il succomba aux accidents ordinaires de l'hydrophobie .
IL P. Gorbunow, mordu à Ferme, par un loup le 5 août ; huit jours après on commença les inoculations préventives, mais le T'^jour du traitement le malade mourut.
A la station bactériologique d'Odessa, les résultats furent quelque peu dilférents. Sur 103 inoculés, il y eut 7 morts, et la période d'incubation varia entre 30et 62 jours. Il est vrai de dire qu'à Odessa le matériel expérimental était très défectueux; en tout cas, la mortalité y fut plus grande qu'à Moscou et qu'à Paris. {Deut.MecUz. Zeitung, 98/c6.)
Nous aurons l'occasion de revenir dans notre récapitulation générale des décès sur les résultats obtenus en Russie par les établissements créés à l'instar de celui de Paris.