LE DIAGNOSTIC DE LA RAGE
Je voudrais dire maintenant deux mots seulement du nouveau critérium de la rage, formulé par l'école de M. Pasteur ; la preuve expérimentale par inoculation du bulbe.
' Autrefois, vous vous le rappelez, tout chien dans Festomac duquel on trouvait des corps étrangers : bois, paille, etc., était réputé enragé. Cette preuve est abandonnée.
Voici la nouvelle : le diagnostic de la rage ne peut plus être admis que quand on a inoculé le bulbe de l'animal ou de l'homme qui a succombé et quand cette inoculation donne des résultats positifs.
Je dis que c'est là une prétention antimêdicale et antiscientifique.
D'abord elle conduit à rejeter comme non avenues toutes les observations antérieures de rage, ce critérium que l'on préconise leur ayant manqué jusqu'à aujourd'hui.
Cette prétention est antiscientifique, car on ne peut jamais tirer une conclusion absolue, en médecine, du résultat purement négatif d'une expérience quelle qu'elle soit. Il n'en est pas des êtres vivants comme des réactifs de chimie : ils ne se comportent pas tous de la même manière quand on les place dans ties circonstances analogues. Ils sont plus ou moins résistants aux agents. En ce qui touche la rage, par exemple, il paraît certain que la plupart des hommes y sont réfractaires naturellement. D'ailleurs, le bulbe qu'on inocule est souvent déjà plus ou moins décomposé, car, s'il s'agit
d'un homme, il faut attendre l'autopsie pour prendre ce bulbe et souvent il s'écoule encore beaucoup de temps avant qu'il n'arrive au laboratoire. Si donc, on n'a pas produit la rage en s'en servant, on n'a pas le droit d'affirmer que l'homme qui a fourni ce bulbe n'avait pas la rage.
Est-ce que d'ailleurs un médecin de campagne a à sa disposition le laboratoire et le temps nécessaires pour ces inoculations ? Et s'il ne les a pas faites, à propos d'un cas de rage chez un inoculé, ne pourra-t-on pas toujours lui répondre : Votre observation ne prouve rien, vous n'avez pas fait la preuve expérimentale, vous n'avez pas inoculé à un animal le bulbe de votre malade ?
Je vais maintenant faire connaître à l'Académie de nouveaux faits qui me paraissent concluants.
NOUVEAUX CAS DE MORT PAR l.ARAGE.
Après l'observation de Réveillac, je désire aujourd'hui vous exposer celles de Jansen (de Dunkerque), de Soudini (de Constantine) et de Née (d'Arras).
C'est là une base d'opération solide pour l'ar-
gumentation de la critique, non seulement de la médication intensive, mais de l'ensemble de la médication de M. Pasteur.
Je vais vous communiquer, en premier lieu, un cas de rage classique développée chez l'homme, après les inoculations intensives précoces.
Je vous signalerai ensuite des cas de rage modifiée ou paralytique.
Le premier cas (rage convulsive) est celui d'un enragé mort à Dunkerque, et qu'on avait résolu de tenir caché (vous en verrez la preuve tout à l'heure).
Je dois cette observation à Tobligeance de MM. les docteurs Corties et Duriau, de Dunkerque.
Dunkerque, le 9 janvier 1887.
Le médecin major de l^" classe Corties, médecin chef de l'hùpital militaire de Dunkerque, à Monsieur le Professeur Peter.
Monsieur le Professeur, J ai l'honneur de vous adresser la relation d'un cas de rage qui s'est déclaré 132 jours après la morsure chez un individu qui n'a pas été cautérisé et a été soumis, 48 heures après l'accident, au traitement antirabique de Pasteur, d'après la méthode iNTENSiYB cowimwéQ pendant 15 jours.
Après avoir lu la discussion qui a eu lieu mardi dernier à rAcadémie de médecine, je me proposais de vous adresser cette observation qui, dans Fétat actuel de la question, a une certaine importance et présente un réel intérêt en raison de la netteté du cas.
Voici les iaits :
Le nommé Jansen (Louis- Victor), âgé de 47 ans, brigadier des douanes à Saint-Pol-les-Dunkerque. a été mordu le 19 août 1886, à 9 heures 1/2 du matin, parmi cliien appartenant au préposé Hamyau. L'autopsie du chien faite par M. Boudy, vétérinaire àDunkerque, démontra quil était enragé.
Jansen ne fut pas cautérisé.
Le 20, le Directeur des douanes emmenait à Paris les nommés Jansen et Hamyau et les conduisait, le lendemain 21, à 11 heures du matin, à lïnstitut Pasteur .
Là, il fut constaté que le nommé Jansen était porteur de 34 ou 35 plaies aux deux jambes et au poignet gauche. Il fut immédiatement inoculé et, à dater de ce jour, le fut deux fois par jour pendant une quinzaine.
Il revint parfaitement rassuré et reprit son service.
Tout alla bien jusqu'au 29 décembre ; toutefois certains signes (augmentation de l'acuité visuelle et auditive) permettent de supposer que la première période de la rage dont le malheureux allait présenter un cas type, a débuté le 27 dans la nuit.
Le 29 décembre (132 jours après la morsure), ma-
laise dans la journée. Il ne put ni manger ni boire à son dîner et emporta son repas avec lui en prenant sa garde. Dans la nuit, vers deux heures, violent accès de suffocation.
Le 30, il est vu, dès le matin, par leD"" Bernard, de Saint-Pol-les-Dunkerque, qui constate, ainsi que les docteurs Duriau père et fils, dans la journée, l'hydropliobie et des accès convulsifs.
A 5 h. 1/2 du soir, il est amené à l'hôpital militaire par le Dr Duriau père, je le vois immédiatement. Il se croit atteint d'asthme. Il présente tous les signes caractéristiques de la rage à la deuxième période ; regard brillant, fixe, hyperesthésie cutané et sensorielle amenant par action réflexe des spasmes des inspirateurs ; hydrophobie. Rien du côté des morsures.
Le 30 décembre, à 3 heures du matin, l'agitation devient plus violente.
Le 31 décembre, à 7 heures, les crises se ra])proclient, commencement du délire maniaque. A 10 heures, manie furieuse. Il se lève et veut se jeter par la fenêtre. On est obligé de lui mettre la camisole de force.
La longueur des cordes lui permet de se tenir assis et de se servir de ses mains, mais l'empêche de se lever. Elles sont tenues par trois infirmiers ; il a d'ailleurs, toujours auprès de lui, 2 à 4 infirmiers sous la surveillance d'un sergent.
Dans la journée (31), les accès se rapprochent et deviennent de plus en plus fréquents et longs. Le déhre et l'agitation sont extrêmes ; crachements;
bave. Tous ces symptômes sont momentanément calmés par des injections de chlorhydrate de morphine.
Les visites de son père, de sa femme et de sa amille calment aussi pendant quelques instants le malade qui va s'affaiblissant.
Jansen ignore la cause de sa maladie, mais a le pressentiment de la gravité de son état. J'ai cependant réussi à le convaincre qu'il n'avait que des accès d'asthme nerveux.
Vers minuit, lagitation diminue, il tombe dans le collapsus (vers 3 heures du matin, le 1er janvier) et meurt à 7 heures.
A aucun moment le malade n'a présenté de paralysie. Ce n'est pas un cas de rage paralytique, mais bien ie type absolument classique que j'ai d'ailleurs observé plusieurs fois.
Le seul phénomène nouveau pour moi a été l'excitabilité exagérée du nerf olfactif. L'odeur du tabac perçue par lui au moment où l'un de ses beaux-frères, qui avait fumé, l'embrassait, a provoqué, le 31, dans l'après-midi, un violent spasme réflexe des muscles de l'inspiration et de la déglutition.
L'autopsie faite le 2 janvier, à deux heures de l'après-midi, n'a tait découvrir, comme toujours en pareil cas, aucune lésion caractéristique, mais seulement les signes de l'asphyxie. Congestion intense des méninges du cerveau et de la moelle ; pas même de piqueté cérébral manifeste ; la substance grise tranche un peu plus vivement peut-être que d'habitude par sa coloration sur la substance blanche.
Congestion hypostatique des poumons, rougeur des bronches, mucosités visqueuses, sang noir, fluide; pas de caillots dans le cœur. Traces d'éjaculation.
Autopsie faite en présence des D^s Duriau père et fils, qui l'ont yu plusieurs fois après son entrée à l'hôpital.
J'ai envoyé à M. le Dr Pelletan, rédacteur du Journal de Micrographie, 176, boulevard Saint-Germain, qui me l'avait demandé, un morceau de moelle allongée et de protubérance annulaire.
En résumé, un homme mordu par un chien enragé n'ayant pas été cautérisé et soumis au traitement antirabique par la méthode intensive, continuée 15 jours, a été atteint de la rage 132 jours après l'accident et a succombé à la forme ordinaire de l'affection.
Le préposé Hamyau, propriétaire du chien qui a mordu Jansen, en apprenant, le 19 août, que son chien était enragé, s'est rappelé que le 31 juillet il avait été mordu à la fesse par lui et a été pris de peur. Il a été conduit avec Jansen, le 21, à l'institut Pasteur. Là on n'a pu trouver trace de la cicatrice de la morsure. Cet homme était absolument démonté; on fut obligé de le faire asseoir, il était sur le point de se trouver mal. On chercha à le rassurer ; on lui disait que le 31 juillet le chien ne pouvait être enragé.
Lorsque le Directeur des Douanes apprit le développement de la rage chez Jansen, pour ne pas effrayer Hamyau, il pria le préfet du Nord et les journaux, de ne pas donner de publicité au fait,
et une permission de lO jours fut accordée au préposé Hamyau, qui n'est pas encore rentré.
Je me borne à constater ces faits et à vous les signaler.
Il s'agit là, bien évidemment, d'un cas de rage convulsive classique^ développée malgré les inoculations intensives, bien que ces inoculations aient été pva.iiquGes hâtivement (4^ heures après les morsures). — On ne peut donc pas invoquer ici l'époque tardive des inoculations.
On remarquera que les premiers symptômes de la rage se manifestent cent trente-deux jours après les morsures %icent ?^re/z^e jours après les inoculations ; c'est-à-dire que la rage canine est arrivée ici plus tardivement que la rage canino-pastorienne dont je vous citerai des exemples tout à l'heure.
On remarquera, enfin, la difficulté qu'on éprouve à connaître les décès des inoculés. — Il y a toujours une raison pour le secret : ici c'est une raison d'humanité, là c'en est une autre.
Voici maintenant un fait de rage modifiée, de rage canino- expérimentale.
Observation de rage chei un sujet mordu par un chien enragé ayant subi les inoculations préventives à l'Ecole normale et développée 15 jours après dans sa famille,
Sodini (Bernard); âgé de 46 ans, observé à l'Iios-
pice civil de Gonstantine, dans le service de M. le Dr Leroy.
Le 12 octobre 1886, un chien enragé lui fait trois morsures à la partie interne et postérieure de la jambe, au niveau du tendon du demi-membraneux. Il entre de suite à l'hôpital, d'où il part le 16 pour Paris.
Le 21, à 11 heures du matin, M. Pasteur lui fait une première piqûre à la partie antéro-latérale du thorax du côté droit, vers la dernière vraie côte, puis une seconde à quatre heures du soir, puis une troisième à neuf heures du soir. Dans les onze jours suivants, 16 autres piqûres dans la même région (à droite et à gauche).
Le malade revient à Gonstantine, en bonne santé le 8 novembre.
Après diverses applications de calmants, les douleurs tendaient à disparaître, lorsque le 20 au matin elles reparaissent et s'accentuent de jour en jour jusqu'au 23. Pendant ces trois jours, /es régions inoculées sont le siège de douleurs aiguës à pointe dirigée vers le cœur. Le malade ne dort pas la nuit.
Le 23 novembre, à la visite, ■ les douleurs dans la jambe mordue sont lancinantes et s'irradient presque vers la partie supérieure de la cuisse. Il y a oppression, courbature générale, inappétence, les yeux sont hagartis et la parole est un peu difficile. Sentiment léger de répulsion pour les liquides.
Vers quatre heures du soir, respiration gênée au point de produire un afflux de mucosités difficiles à expectorer. Quelques crachats rejetés. Emphysème
pulmonaire. Sentiment de répulsion pour les liquides très prononcé, urines ai.bumineusks. La connaissance est conservée jusqu'au dernier moment.
A l'autopsie, on trouve une congestion intense du cerveau et du cervelet, il y a épanchement séreux dans les ventricules. Les poumons sont fortement congestionnés; il y a emphysème.
Les autres organes n'offrent rien de particulier.
On remarquera, dans cette observation, au point de vue des douleurs prodromiques de la rage, l'apparition de celles-ci d'abord au point mordu, ensuite aux points inoculés, c'est-à-dire qu'on voit deux virus se réveillant et collaborant, le virus canin et le virus expérimental.
On verra ensuite, au point de vue des symptômes : 1° La courbature et la prostration du virus du lapin, qui se manifestent d'abord ; 2-^ l'hydrophobie du virus canin se montrant ensuite, mais légère et tardive.
On verra enfin qu'il y a dans ce cas de l'albuminurie comme dans le lait du petit enragé observé par M. BroUardel, albuminurie qui peut exister dans la rage convulsive classique. Par conséquent, l'argument qu'en avait tiré M. Brouardel contre l'existence de laragedansce cas milite au contraire en faveur de la rage.
Quant aux centres nerveux et aux poumons,
ils présentaient les symptômes de la rage classique.
En conséquence, il s'agit bien ici d'un cas de rage, mais de rage canino- expérimentale démontrant à la fois l'impuissance de la méthode et la collaboration des deux virus.
Voici un troisième fait de rage nouvelle plus expérimentale que canine.
C'est celui de l'enragé d'Arras chez le chien duquel le vétérinaire a nié l'existence de la rage.
Je dois cette observation à l'obligeance de M. le D' Germe, d'Arras.
Arras, 6 janvier 1887.
Cher confrère et ami,
Je m'empresse de vous adresser la relation des renseignements que j'ai recueillis de la bouche de la femme, de la sœur et des frères du décédé.
Le nommé Léopold Née, âgé de 42 ans, colportait des objets de vannerie dans les campagnes, avec une voiture sous laquelle un chien était attaché. Le vendredi 12 novembre 1886, étant près de Avesnes-le Comte, il détacha son chien dans le but de calmer ses aboiements. Mis en liberté, le chien mordit son maître à la jambe droite, au travers des vêtements, au niveau de la partie moyenne de la région antérointerne. Comme il menaçait de le mordre de nouveau, Née le saisit par le collier, rattacha et le tua. Jusqu'alors le chien avait continué à manger.
Rentré à Arras, il fit faire l'autopsie de son chien par un vétérinaire, qui déclara à la famille qu'il n'avait constaté aucun fait Vauiorisant à penser que ce chien était enragé. Le cadavre de l'animal fut envoyé immédiatement à l'institut de M. Pasteur, et, jusqu'à présent, les parents de Léopold Née attendent toujours un avis leur apprenant si le cliien était ou Nox enragé.
M. Née entra à l'institut de M. Pasteur le mercredi 17 novembre ; il y resta 11 jours, pendant lesquels il subit 22 inoculations, et jusqu'à trois en un seul jour; à la suite de ces inoculations, il se plaignait d'éprouver des douleurs cuisantes à leur niveau, et, en sortant de l'établissement, il éprouvait chaque fois des éblouissements, se sentait sur le point de tomber faible, et avait souvent des vomissements.
Revenu à Arras le 29 novembre, il ne présenta rien de particulier jusqu'au 10 décembre, excepté un appétit exagéré qui s'était déjà manifesté pendant son séjour à Paris.
Dans la nuit du 10 au 11 décembre il eut des vomissements abondants de matières glaireuses qui continuèrent un peu les jours suivants ; il éprouva ensuite de vives douleurs au niveau des piqûres d'inoculation, douleurs qui s'étendaient dans la région lombaire pour remonter le long du rachis, et qui persistèrent jusque vers les derniers jours. Le malade se plaignait aussi d'une grande fatigue, il était triste et se trouvait dans un état nerveux qui lui fit dire qu'il ressentait la même chose qu'après les inoculations, et qu'il ne résisterait pas à ce mal.
Je vous ferai remarquer que, dans le cours de sa maladie, M. Née n'a jamais accusé aucune douleur AU NIVEAU delà morsure du chien, ni dans le membre correspondant.
Un médecin, appelé le 13, crut d'abord avoir affaire à un lumbago, et quelques jours après à une myélite.
Les phénomènes signalés plus haut furent bientôt accompagnés et suivis d'une grande gêne dans la respiration, d'une sensation de poids au niveau de la partie antérieure de la poitrine et de sputation ; la parole devint brève, saccadée, interrompue par des mouvements respiratoires involontaires et entrecoupés ; des convulsions se manifestèrent dans les musdes de la face qm élsiil très altérée, dans ceux du thorax et des membres supérieurs ; le sommeil était agité, troublé par des cauchemars; la peau, sensible au froid, était chaude et toujours couverte de sueurs excessivement abondantes. Il n'y eut pas de convulsions générales, ni d'hydrophobie. La déglutition se faisait assez facilement, excepté dans fies deux derniers jours.
Le 14, deux médecins furent adjoints au premier. En présence de la gravité des phénomènes morbides, ils se demandèrent s'il s'agissait d'une myélite ou d'accidents consécutifs aux inoculations,
Bientôt, les phénomènes paralytiques se manifestèrent, la vue se troubla pour s'abolir complètement, la respiration devint de plus en plus embarrassée, accompagnée d'un écoulement abondant de salive au niveau des commissures, et le malade mourut le 17 décembre vers 1 1 heures du soir.
En présence de ces phénomènes, et bien que le symptôme hydrophohie ait fait défaut, je pense que l'on doit conclure que Léopold Née a succombé à la rage. Et vu l'absence complète de douleurs au niveau de la morsure et le long des trajets nerveux du membre correspondant, vu les douleurs au niveau des piqûres d'inoculation et le long des nerfs se rendant de ces joints à la moelle épinière, douleurs que le malade a accusé si vivement et dont il s'est toujours plaint à partir du début de la maladie jusque vers ses derniers jours, je pense encore qu'il est permis de conclure, sans s'écarter de la réserve qu'impose une question aussi délicate et aussi grave, qu'il est extrêmement probable que cet infortuné — peut-être destiné ou non, à succomber à la rage canine — a commencé par mourir de la rage du lapin.
J'ajoute, entre parenthèses, que Mme Née m'a communiqué une lettre de condoléances de son frère qui habite l'Angleterre, et dans laquelle il lui raconte qu'il connaît deux Anglais qui sont morts de la rage en 1886, quelque temps après leur retour de l'institut de M. Pasteur, oii ils étaient allés se faire inoculer.
D"" L. Germe.
Je n'insisterai pas longtemps sur l'importance de cette observation.
Un vétérinaire nie l'existence de la rage chez le chien, néanmoins le mordu se fait inoculer par la méthode intensive et il meurt 25 jours
après d'une rage étrange, d'une rage exceptionnelle chez l'homme, de la rage paralytique, fréquente au contraire chez le lapin.
Je ne peux pas, d'ailleurs, ne pas insister sur ce fait que les douleurs prodromiques se sont fait sentir exclusivement aux points inoculés et non pas aux points mordus, comme il est arrivé d'ailleurs chez Réveillac.
Or, rappelez-vous cette phrase classique de CœUus Aurélianus, ce premier historien scientifique de la rage : Prœpatitur pars quœ morsa vesatafuerit, quia pars quœ prœpatitur non est ea quœ morsa vesata fuerit, secl quœ inoculata, celle qui a été inoculée et qui a reçu le virus pastorien.
Vit-on jamais fait plus hautement et plus tristement significatif ?
Quant aux symptômes, on y vit, au début, de la fatigue et de la tristesse, puis, contrairement à ce qu'on observe dans la rage classique, des douleurs lombaires qui font croire à l'existence d'une myélite, puis une paralysie complète, puis même de la cécité, contrairement à l'acuité visuelle ordinaire de la rage classique, cécité telle qu'on l'a observée dans le cas de Réveillac. Ne sont-ce pas là tous les symptômes d'une rage due au virus du lapin ?
Et l'absence d'hydrophobie, n'est-elle pas
encore une preuve qu'il s'agit ici d'une rage, non pas d'origine canine, mais d'origine expérimentale.
J'ajoute, cependant, qu'il y a eu de la rage canine, la sputation et l'écoulement de la salive, mais que les phénomènes dominants ont été chez cet enragé ceux qu'on observe par le fait du virus du lapin.
Mais de tels faits de rage paralytique ne s'observent pas qu'en France ; on a constaté cette même rage paralytique en Angleterre, chez des inoculés de M. Pasteur. Et ces faits ont donné lieu aux appréciations que je vais vous lire. .
Voir plus haut la lettre du D»" Clarke.
Le docteur Clarke, qui a publié deux cas de rage paralytique, n'hésite pas à dire que c'est bien là cette forme de rage, si rare chez l'homme, si commune chez les animaux inoculés, qu'on pourrait nommer essentiellement la rage de laboratoire ou la rage expérimentale. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que les médecins aient de la peine à reconnaître cette forme de rage. C'est une forme nouvelle chez l'homme et qui pourrait bien être le résultat même des inoculations dites préventives.
Quoi d'étonnant, d'ailleurs, dans de pareils faits ? On injecte dans l'organisme d'un homme un virus d'une puissance telle qu'il peut donner
la mort à un animal et on cherche à utiliser cette puissance pour neutraliser le virus rabique inoculé par la morsure d'un animal enragé. De sorte que l'organisme de cet homme se trouve infecté par deux virus : le virus rabique naturel et le virus rabique artificiel. Et vous voulez que ce dernier virus, dont vous voulez utiliser la puissance pour neutraliser le virus rabique canin, ne puisse parfois exercer cette puissance au détriment même de l'organisme humain. Vous admettez, par hypothèse, qu'il n'a de pouvoir qu'à l'égard du virus canin et que son pouvoir cesse à l'égard de l'organisme humain ; qu'il est toujours bienfaisant et jamais malfaisant. Qu'en savez-vous ?
En tout cas, et pour se placer dans l'hypothèse qui soit la plus favorable à vos tentatives téméraires, vous ne pouvez pas ne pas admettre la collaboration néfaste des deux virus. Les analogies pathologiques sont contre vous . Ne voiton pas, chez un individu en incubation de variole, l'inoculation du virus vaccin ne pas neutraliser l'action du virus varioleux ? Ne voit-on pas alors chacune de ces maladies virulentes apparaître à son jour, à son heure, le malade présenter à la fois les pustules de la variole et celles de la vaccine ? Mais au moins, quand on a inoculé la vaccine, on a inoculé une maladie
toujours bénigne. Il n'en est pas ainsi dans vos inoculations ; ce que vous inoculez, c'est un virus mortel.
Que savez-vous d'ailleurs si, dans certains cas, ce ne sera pas le virus rabique artificiel qui prédominera et fera naître alors cette forme morbide paralytique, inconnue jusqu'alors chez l'homme, et que nous observons dans quelquesuns des cas que je vous ai signalés et en particulier chez Réveillac et chez Née ?
Pourquoi donc vous refuser à ouvrir les yeux et à ne pas voir dans les faits de morts que je vous signale des faits qui attestent, au moins, la collaboration des deux virus ?
Enfin, depuis deux mois, au lieu des bienfaits annoncés do la méthode intensive, je vois se multiplier les cas de mort et j'estime qu'il est de mon devoir de le signaler à votre attention.