I. CHIFFRE DES INOCULÉS
D'après le document qu'ils ont bien voulu communiquer à l'Académie de médecine, le 18 janvier 1887, les Pastoriens ont traité, dans leur célèbre Institut, jusqu'au 31 décembre 1886, 2682 enragés.
Sur ce nombre se trouvaient 1929 Français.
Les Pastoriens faisaient alors le calcul suivant :
Nous avons inoculé 1929 individus, il en est mort dix-huit, nous en avons donc guéri 1911.
On est vraiment tenté de se demander si MM. Pasteur,Vulpian et Grancher ne se moquent pas de l'Académie en voulant faire croire aux honorables mathématiciens qui en composent la majorité que ces 2.682 clients étaient atteints de la rage. Nous savons tous qu'on a inoculé à l'Ecole normale tous les individus qui s'y sont pré-
sentes, enragés ou non, et nous avons publié sur ce point des faits nombreux et démonstratifs.
Il nous paraît, en effet, difficile d'admettre que le fait d'avoir découvert le traitement de la rage par les virus moelleux exaltés, ait donné à cette affection îine fréquence inconnue jusqu'à ce jour. Comment expliquer que la rage, qui faisait en France 30 victimes chaque année, ait pris de telles proportions ascensionnelles, depuis la découverte du grand chimiste 1
M. Vulpian a complètement omis de répondre à cette question qui avait bien son importance. Nous aurions vivement désiré, dans l'intérêt de la méthode Pasteur et de la science française, qu'il voulût bien donner à cet égard quelques explications.
A notre avis^ ce n'est pas en s'ébahissant devant les 2,682 inoculés qu'on peut savoir si M. Pasteur guérit la rage, mais en recherchant combien d'individus succombent, chaque année, à la suite de morsures d'animaux enragés.
Nous ne songeons nullement à contester que le laboratoire de l'Ecole normale ait inoculé le nombre fantastique de 2G83 individus ; ce que nous nous refusons à admettre ce sont les conséquences que les Pastoriens en tirent, à savoir qu'ils ont réduit la mortalité par la rage i 1 pour cent.
Le raisonnement repose sur trois suppositions ou jwstulats:
Le 1" postulat consiste à supposer que les 1,538 individus ont été mordus — ce qui n'est pas. Il y en a qui n'ont pas même été griffés (j'en ai la preuve).
Le 2" postulat suppose que tous les individus vraiment mordus l'ont été par des animaux vraiment enragés (ce qui n'est pas, j'en ai la preuve également).
Enfin le 3* postulat suppose que tout individu mordu par un animal enragé est destiné à devenir enragé (ce qui n'est pas — de l'avis des plus compétents).
En effet, Hunter — savant anglais de premier ordre — admettait que la rage ne se développait, chez les individus mordus par des animaux enragés, que dans la proportion de 5 0/0. M. Leblanc, un éminent vétérinaire français, croit cette proportion plus élevée et la porte à 16 0/0. Un autre vétérinaire. M. Bourre! , estime que la proportion ne dépasse pas 6 0/0.
Admettons — pour raisonner dans le sens le plus large — la proportion de M. Leblanc, choisie par M. Vulpian, et appliquons-la à ces 1,538 mordus — nous arrivons par une règle de trois très simple, comme l'a fait M. Vulpian lui-même — au chiffre monstrueux de 246 cas de rage en
France, dans l'année 85-86, s'arrétant au 31 octobre dernier !
« Si, dit M. Vulpian, la méthode prophylactique ne leur avait pas été appliquée, ces 246 mordus seraient morts de la rage. Or, comme il n'en est mort que 16, il y en a eu 230 de sauvés par les inoculations de M. Pasteur. »
Eh bien ! veut- on savoir ce que dans une période de treize années, qui s'arrête à 1863, un savant d'une haute valeur, M. Tardieu, professeur de médecine légale et président du comité consultatif d'hygiène, a trouvé comme chiffre officiel de la mortalité annuelle par la rage en France ? 25 cas ! Et le docteur Tardieu ajoute : a que presque tous les arrondissements de » France ayant répondu à l'appel de l'enquête, » le chiffre de 25 cas doit être opposé aux chif- » fres 6 ou 8 fois plus élevés, dont il ne doit
J) PLUS ÊTRE PERMIS d'eFFRAYER LES ESPRITS. S>
{Académie de Médecine, 1863.)
D'autre part, M. Brouardel, investi à cette heure des mêmes fonctions que M. Tardieu, donne comme chiffre de la mortalité annuelle en France : trente cas ; mais il ajoute que les deux tiers seulement des départements ont répondu à l'enquête. Supposons, avec M. Vulpian, que le tiers qui n'a pas répondu, ait eu la même mortalité que les deux autres, cela porterait le
chiffre de la mortalité totale à 45. (Je crois, que les départements silencieux n'avaient point de cas de rage à signaler.)
Il s'ensuivrait donc logiquement et arithmétiquement que, dans les douze derniers mois écoulés, il y aurait eu en France cinq fois plus de cas de rage que dans les années antérieures. Eh bien ! j'affirme que la chose est monstrueusement invraisemblable. Et c'est là que gît l'artifice mathématique sur lequel les Pastoriens ont échafaudé leur système (1).