LE CHARBON. — LA SEPTICEMIE
« Celui qui pourra sonder jusqu'au fond la .lature des ferments et des fermentations, disait un jour le physicien Robert Boyle, sera sans doute beaucoup plus capable qu'un autre de donner une juste explication des divers phénomènes morbides, aussi bien des fièvres que des autres affections. Ces phe'nomènes ne seront peut-être jamais bien compris sans une connaissance approfondie de la théorie des fermentations. »
Aussi, à toutes les époques, les théories médicales et plus particulièrement celles qui concernent Tétiologie des maladies virulentes subirent-
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elles le contre-coup des explications imagine'es pour rendre compte du phénomène de la fermentation. Lorsque M. Pasteur entreprit, en i856, ses premières e'tudes, les idées de Liebig étaient en pleine faveur. Sa théorie triomphait partout, et, ainsi que pour les ferments^ les virus et les processus des maladies étaient considére's comme des re'sultantes de mouvements propres aux substances en voie d'altération et pouvant se communiquer aux diverses matières de rêtre vivant.
Les recherches de M. Pasteur sur le rôle des organismes microscopiques dans les fermentations changèrent le cours de ces idées. On en revint à la théorie médicale ancienne du parasitisme et des contages vivants. Un professeur allemand, le docteur Traube, exposa, en 1864, dans une de ses leçons cliniques, une nouvelle doctrine de la fermentation ammoniacale de l'urine.
(f Pendant longtemps, dit-il, on a regardé le mucus vésical comme T agent de la décomposition alcaline de l'urine. On croyait que par suite de la distension résultant de la rétention du liquide, la vessie irritée produisait une quantité plus grande de mucus, et ce mucus était pris
LES MAL/^DIES VIRULENTES. 23i
pour le ferment qui amenait la décompœition de l'urée, en vertu d'une force chimique propre. Cette opinion (qui était celle de Liebig) ne peut tenir devant les recherches de M. Pasteur. Cet observateur a démontré, de la façon la plus péremptoire, que la fermentation alcaline comme Falcoolique, comme Tacétique, est produite par des êtres vivants dont la préexistence dans la âqueur est la condition sine quâ non du processus. )) Et le docteur Traube, citant des faits qui confirmaient la doctrine de M. Pasteur, concluait ainsi : « Malgré la longue durée de la rétention d'urine, la fermentation alcaline de l'urine n^a point été produite par une sécrétion exagérée du mucus vésical ou du pus ; elle ne s'est développée qu'à partir du moment où des germes de vibrions sont parvenus du dehors dans la vessie. «
Ainsi apparaissaient nettement en présence les doctrines opposées de Liebig et de Pasteur; ainsi s'établissait leur influence réciproque et comparée dans l'étiologie d'une des plus graves maladies de la vessie. Déjà, en 1862, dans son mémoire sur les générations spontanées, M. Pasteur annonçait, contrairement à toutes les idées reçues jusqu'alors, que, toutes les fois que les urines devenaient ammoiiiacales, un petit cham*
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pignon microscopique présidait à ce genre d'altération. Plus tard, il reconnut qu'il n'y avait jamais d'urines ammoniacales dans les affections de la vessie sans que ce champignon fût présent, et, pour montrer combien dans ces sortes d'études l'application thérapeutique est souvent voisine du fait scientifique, M. Pasteur, après avoir prouvé, avec son collaborateur M. Joubert, que l'acide borique s'oppose au dév^eloppement de ce ferment ammoniacal, conseilla au docteur Guyon, professeur de clinique des maladies urinaires à la Faculté de Paris, de lutter contre la dangereuse fermentation ammoniacale par des injections d'acide borique dans la vessie Ce conseil, que s'empressa de suivre le célèbre chirurgien, eut les plus heureux résultats. Tout en reportant à M. Pasteur l'honneur de cette innovation, M. Guyon disait dans une de ses leçons :
a L'acide borique a cet immense avantage de pouvoir être emplo3^é à hautes doses, — 3 et 4 p. 100, — sans provoquer la moindre douleur. Aussi l'acide borique est-il devenu, dans notre service, l'agent continuellement et heureusement employé pour les injections de lavage. Cest aussi à la solution d'acide borique que j'ai recours pour
pratiquer, après la lithotritie, les e'vacuations par grands lavages; je ne fais pas une seule opération de broiement sans avoir recours à cet agent antiseptique, et je ne lave jamais la vessie des lithocritiés avec une autre substance. J'ai eu aussi à me féliciter de laver très largement la vessie des taillés et leur plaie avec l'acide borique. Je termine toujours l'opération par des irrigations prolongées faites avec la solution à 3 ou 4 pour 100. »
Ce n'était pas seulement en France et en Allemagne que les idées pastoriennes pénétraient; les progrès de la chirurgie en Angleterre empruntèrent aux travaux de M. Pasteur les applications thérapeutiques les plus importantes. Dès i865, le docteur Lister commença, à Edimbourg, la brillante série de ses succès en chirurgie par l'application de sa méthode antiseptique universellement adoptée aujourd'hui. Voici ce qu'il écrivait à M. Pasteur, au mois de février 1874, dans une lettre qui fait honneur à la sincérité et à la modestie du grand chirurgien anglais :
« J'aime à croire que vous pourrez lire avec quelque intérêt ce que j'ai écrit sur un organisme que vous avez le premier étudié dans votre mé-
moire sur la fermentation lactique. J'ignore si les annales de la chirurgie britannique ont jamais passé sous vos yeux. Dans le cas où vous les auriez lues, vous avez dû y trouver de temps à autre des nouvelles du système antiseptique que, depuis ces neuf dernières années, je tâche d'amener à la perfection. Permettez-moi de saisir cette occasion de vous adresser mes remerciements les plus cordiaux pour m'avoir, par vos brillantes recherches, démontré la vérité de la théorie des germes de putréfaction et m'avoir ainsi donné le seul principe qui pût mener à bonne fin le système antiseptique. »
M. Pasteur suivait avec un vif intérêt ce mouvement d'idées et les applications heureuses que ses travaux avaient provoquées. Elles ne faisaient que confirmer les espérances qu'il avait conçues lui-même. Dès 1860, en effet, il exprimait le vœu « de pouvoir conduire ses recherches assez loin pour préparer la voie à une étude approfondie de l'origine des maladies ». Et, à mesure qu'il avançait dans la découverte des ferments vivants, il espérait arriver à la connaissance des causes des maladies contagieuses.
Toutefois il hésita longtemps avant de s'engager résolument dans une telle voie. « Je ne
suis ni médecin ni vétérinaire, » répétait-il avec un sentiment de défiance modeste. Mais il arriva un moment où, malgré tous ses scrupules, il ne put se borner au rôle de simple spectateur des travaux inspirés par ses études sur les fermentations, sur la génération spontanée et sur les maladies des vins et de la bière. Les espérances que Ton fondait sur ses méthodes, les éloges dont elles étaient l'objet, tout l'obligeait à aller en avant, Tyndall lui écrivait au mois de février 1876 :
« En reprenant vos recherches relatives aux organismes des infusions, j'ai eu Toccasion de rafraîchir ma mémoire sur vos travaux; ils ont ravivé en moi toute l'admiration que j'en avais éprouvée à ma première lecture. Je suis dans l'intention de poursuivre ces recherches jusqu'à ce que j'aie dissipé tous les doutes qui ont pu s'élever au sujet de l'inattaquable exactitude de vos conclusions.
« Pour la première fois dans l'histoire de la science, nous avons le droit de nourrir l'espérance sûre et certaine que, relativement aux maladies épidémiques, la médecine sera bientôt délivrée de l'empirisme et placée sur des bases scientifiques réelles. Quand ce grand jour vien-
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dra, l'humanité, dans mon opinion, saura reconnaître que c'est à vous que sera due la plus large part de sa gratitude. »
M. Pasteur aborda l'étude des virus en cherchant à pénétrer dans toutes ses causes la terrible maladie que Ton appelle la maladie charbonneuse. Chaque année, cette maladie décime des troupeaux non seulement en France, mais en Espagne, en Italie, en Russie, où on l'appelle la peste de Sibérie, en Egypte, où elle remonte, dit-on, aux dix plaies de Moïse. La Hongrie et le Brésil lui paient régulièrement un formidable tribut, et, pour en revenir à la France, c'est par quinze et vingt millions de francs que, dans certaines années, se sont chiffrées les pertes subies. Pendant des siècles,, on ne put définir la cause du fléau. D'ailleurs, comme la maladie ne présentait pas toujours les mêmes symptômes, comme elle variait dans les diverses espèces animales qu'elle frappait, on établissait des différences, selon telle et telle espèce atteinte. Le charbon du cheval était distinct du charbon de la vache, celui du cheval et celui de la vache séparés de celui du mouton. Chez ce dernier, le charbon s'appelait sang-de-rate; chez la vache, c'était la maladie du sang; chez
le cheval, la. Jîèvre charbonneuse; chez l'homme, la pustule maligne, V œdème malin...
Ce ne fut qu'en i85o que l'on trouva les premières données sérieuses sur la nature du mal, sur son identité ou ses différences avec d'autres maladies. De 1849 ^ 18^2, une commission de V Association médicale d'Eure-et-Loir fit un grand nombre d'inoculations et d'essais divers qui établirent que le charbon du mouton est transmîssible du mouton au mouton, au cheval, à la vache, au lapin; que le charbon du cheval se communique au cheval et au mouton; que le charbon de la vache se communique au mouton, au cheval, au lapin. Quant à la pustule maligne de l'homme, il n'était pas douteux qu'elle dût avoir la même cause que le charbon des animaux. Qui sont, en effet, ceux que la pustule maligne atteint le plus souvent? Les bergers, les bouviers, les cultivateurs, les domestiques de ferme, les marchands de peaux, les tanneurs, les laveurs de laine, les équarrisseurs, les bouchers, tous ceux qui vivent du produit des troupeaux. Dans le maniement d'objets contaminés, il suffit de la moindre plaie, de la plus petite excoriation de la peau pour que le virus pénètre. Lorsque d'autres personnes sont
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atteintes, c'est qu'elles habitent dans le voisinage de troupeaux frappés du charbon. Ce sont alors certaines mouches qui transportent le virus. Qu'une de ces mouches ait suce' le sang d'un cadavre charbonneux, qu'elle aille ensuite piquer quelqu'un, et voilà le charbon inoculé.
Au moment même où avaient lieu ces premières expériences de l'Association médicale d'Eureet-Loir, le docteur Rayer, rendant compte, en i85o, dans le Bulletin de la Société de biologie de Paris, des recherches qu'il avait faites, en collaboration avec le docteur Davaine, sur la contagion du mal charbonneux, disait :
« On trouve dans le sang de petits corps filiformes ayant environ le double en longueur du globule sanguin. Ces petits corps n'offrent point de mouvement spontané. »
Telle est la date de la première observation sur la présence de petits corps parasitaires dans îa maladie charbonneuse. Chose étrange! on ne donna aucune attention à .ces petits filaments du sang des cadavres morts du charbon. Rayer et Davaine eux-mêmes ne s'en occupèrent pas davantage. Cette indifférence dura treize ans. Elle se serait prolongée plus de temps encore, si la doctrine du parasitisme dans les maladies trans-
missibles ne se fût présentée à l'esprit à chaque nouvelle publication de M. Pasteur. De 1857 à 1860^ M. Pasteur avait démontré, on se le rappelle, que la fermentation lactique était, comme la fermentation alcoolique, provoquée par un ferment vivant; en 1861, il avait découvert que l'agent de la fermentation butyrique était formé de petits fils mouvants ayant des dimensions de même ordre que les filaments découverts par Davaine et Rayer dans le sang charbonneux; en 1862, il avait annoncé qu^il n'y avait pas d'urines ammoniacales sans la présence d'un être microscopique; en i863, il avait établi que le corps des animaux en pleine santé est fermé à l'introduction des germes des organismes microscopiques, que le sang, pris avec des précautions convenables dans les veines ou les artères, l'urine dans la vessie, pouvaient être exposés au contact de l'air pur, sans qu'il en résultât jamais ni putréfaction, ni apparition d'êtres vivants filiformes quelconques, mobiles ou immobiles. Ce furent tous ces faits qui ramenèrent, en i863, l'attention de Davaine, comme lui-même Ta reconnu, sur l'observation qu'il avait constatée en i85o.
« M. Pasteur, disait M. Davaine dans une
communication à l'Académie des sciences, a publié autrefois un remarquable travail sur le ferment butyrique, ferment qui consiste en petites baguettes cylindriques, possédant tous les caractères des vibrions ou des bactéries. Les corpuscules filiformes que j'ai vus en i85o dans le sang des moutons atteints du sang-de-rate ayant une grande analogie avec ces vibrions, je fus amené à examiner si des corpuscules analogues ou du même genre que ceux qui déterminent la fermentation butyrique, introduits dans le sang d'un animal, n'y joueraient pas également le rôle d'un ferment. Ainsi s'expliqueraient facilement l'altération , l'infection rapide de la masse du sang chez un animal qui aurait reçu accidentellement ou expérimentalement dans ses veines un certain nombre de ces bactéries, c'est-à-dire de ce ferment. »
Mais deux étés s'écoulèrent avant que Davaine ait pu se procurer un mouton affecté du sang-de-rate. Ce fut seulement en i863 qu'il reconnut d'abord la présence constante d'un parasite dans le sang des moutons et des lapins morts par inoculations successives du sang prélevé après la mort ou dans les dernières heures de la vie ; qu'il constata ensuite que l'animal ino-
culé, dont le sang n'offrait pas encore de parasite visible au microscope, avait toutes les apparences de la santé et que dans de telles conditions le sang ne communiquait pas le charbon.
« Dans l'état actuel de la science, concluait Davaine, personne n'aura Tidée de chercher, en dehors de ces corpuscules, Tagent de la contagion. Cet agent est visible, palpable; c'est un être organisé, doué de vie, qui se développe et se propage à la manière des êtres vivants. Par sa présence et par sa multiplication rapide dans le sang, il apporte dans la constitution de ce liquide, sans doute à la manière des ferments, des modifications qui font promptement périr ranimai infecté. Il y a longtemps, disait -il encore, que des médecins ou des naturalistes ont admis théoriquement que les maladies contagieuses, les fièvres épidémiques graves, la peste, etc., sont déterminées par des animalcules invisibles ou par des ferments, mais je ne sache pas qu'aucune observation positive soit jamais venue confirmer ces vues. »
Peu de mois après la publication des résultats obtenus par Davaine, deux professeurs du Valde-Grâce, MM. Jaillard et Leplat, réfutèrent les conclusions précédentes. Après avoir inoculé à
des lapins et à des chiens des liquides divers en voie d'altération spontanée et remplis de vibrions, ils ne purent provoquer la mort de ces animaux. Il leur fallut, pour obtenir ce résultat, introduire dans le sang des chiens et des lapins plusieurs centimètres cubes de liquide très putride. Encore dans ce cas, qui ne faisait qu'ajouter un nouvel exemple aux expériences anciennes de Gaspard et de Magendie sur l'action des liquides putrides, ne créèrent-ils pas la virulence du sang.
Davaine n'eut pas de peine à faire observer que MM. Jaillard et Leplat s'étaient placés dans de tout autres conditions d'expériences, que ce n'étaient pas des vibrions ou des bactéries d'infusions quelconques dont lui , Davaine, s'était servi, mais des bactéries que l'on trouve dans le sang des moutons morts du sang-de-rate.
MM. Jaillard et Leplat revinrent à la charge et cette fois avec des expériences entièrement nouvelles et inattendues. Ils inoculèrent à des lapins, ainsi que le désirait Davaine, le sang d'une vache morte, près de Chartres, de la maladie du sang, autrement dit du charbon. Les lapins moururent rapidement, mais sans offrir, avant ou après leur mort, la moindre trace de
bactéries. De nouveaux lapins , inoculés avec le sang des premiers, périrent également, mais il fut encore impossible de découvrir le moindre parasite dans leur sang. MM. Jaillard et Leplat offrirent à Davaine quelques gouttes de ce sang. Davaine, reprenant les expériences de ses contradicteurs , et tout en confirmant Fexactitude des faits qu^ils avaient annoncés, conclut en disant que ces deux professeurs n^avaient pas employé du sang charbonneux véritable, mais le sang d'une maladie nouvelle, inconnue jusquelà, que Davaine proposa d'appeler la maladie de la vache.
ce Le sang dont nous nous sommes servis, répliquèrent MM. Jaillard et Leplat, nous a été fourni par le directeur de rétablissement d'équarrissage de Sours, près de Chartres, et ce directeur est d'une compétence indéniable dans la connaissance du charbon. »
Pleins de sincérité et de conviction, MM. Jaillard et Leplat recommencèrent encore leurs expériences en se servant, cette fois, du sang d'un mouton mort charbonneux que le vétérinaire le plus exercé de la ville de Chartres, M. Boutet, leur avait procuré. Leurs résultats furent semblables â ceux qu'ils avaient obtenus
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avec le sang de la vache. Malgré les répliques de Davaine, qui d'ailleurs n'ajoutaient rien aux faits déjà rassemblés de part et d'autre, il devint difficile de se prononcer dans un pareil débat, et les esprits non prévenus gardèrent de cette importante discussion Timpression que MM. Jaillard et Leplat, en produisant des faits vérifiés exacts par le docteur Davaine lui-même, avaient porté un coup aux affirmations de ce dernier et que le sujet exigeait, dans tous les cas, de nouvelles études expérimentales.
En 1876, un médecin allemand, le docteur Koch, revint sur la question. Il confirma l'opinion de Davaine, mais sans entraîner le moins du monde la conviction dans les esprits, car il n'apporta aucun éclaircissement sur les faits produits par MM. Jaillard et Leplat, dont il ne daignait même pas parler. Au moment même où paraissait en Allemagne le travail de Koch, réminent physiologiste Paul Bert vint corroborer, au contraire, l'opinion de MM. Jaillard et Leplat.
« Je puis faire, disait M. Paul Bert, périr la bactéridie dans sa goutte de sang par l'oxygène comprime', inoculer ce qui reste et reproduire la maladie et la mort sans que la bactéridie se
montre. Donc, les bactéridies ne sont ni la cause ni l'effet nécessaire de la maladie charbonneuse. Celle-ci est due à un virus. »
C'était bien l'opinion de MM. Jaillard et Leplat. M. Pasteur, obéissant au besoin de connaître la vérité sur le fond des choses et aussi au vif désir de découvrir quelques preuves décisives sur Pétiologie de la terrible maladie, résolut à son tour d'aborder le sujet.
Le docteur Koch avait annoncé dans son travail que les petits corps filiformes, vus pour la première fois par Davaine en i85o, avaient deux modes de reproduction , le mode de scission qu'avait observé Davaine, et un autre mode par corpuscules brillants ou spores. L'existence de ce dernier mode de reproduction, M. Pasteur l'avait déjà découvert en i865, affirmé de nouveau et figuré en 1870, comme propre au^ filaments du ferment butyrique et à tous k ferments de la putréfaction. Le docteur Koch ignorait -il ce fait important? Préféra -t-il, en gardant le silence, se réserver le bénéfice d'une apparente priorité ?
Pour résoudre la première obscurité qui s'était présentée à son esprit, c'est-à-dire la question de savoir si la maladie charbonneuse
246 HISTOIRE d'un savant.
devait être attrrouii'e à une suDstance solide ou liquide, associée ou non aux filaments découverts par Davaine, ou si elle dépendait exclusivement de la présence et de la vie de ces filaments, M. Pasteur eut recours aux méthodes qui, depuis vingt ans, lui servaient de guide dans rétude des microbes-ferments. Ces méthodes, si elles sont délicates, sont aussi bien simples. Voulait-il, par exemple, démontrer que le microbe-ferment de la fermentation butyrique est Tagent même de la décomposition? il préparait un liquide artificiel formé de phosphates de potasse, de magnésie et de sulfate d'ammxOniaque, ajoutés à la solution de la matière fermentescible et, dans ce milieu, il faisait développer le microbe-ferment ensemencé à l'état de pureté. Ce microbe se multipliait et provoquait la fermentation. De ce liquide, on pouvait passer à un second, à un troisième liquide fermentescible composé de même et ainsi de suite. La fermentation but3Tique apparaissait successivement. Dès Tannée iSSy, cette méthode, dans nombre d'études, avait été souveraine. M. Pasteur se proposa donc, dans cette recherche particulière sur Taffection charbonneuse, d'isoler le microbe du sang charbon-
neux, de le cultiver a retat ae pureté' dans des liquides artificiels et de revenir alors à l'étude de son action sur les animaux. Mais, comme, depuis l'attaque d'hémiplégie qu'il avait eue en 1868, M. Pasteur n'avait pas recouvré l'usage de sa main gauche, il lui fallut, dans l'impossibilité où il était d'entreprendre seul de longues séries d'expériences, songer à trouver un collaborateur courageusement dévoué. Il le trouva dans un ancien élève de l'École normale, M, Joubert, aujourd'hui professeur de physique au collège Rollin. Si M. Joubert fut au danger de ces expériences sur les maladies charbonneuses, M. Pasteur l'associa toujours, dans les comptes -rendu s de l'Académie des sciences, à l'honneur des recherches et au triomphe des découvertes.
Le 3o avril 1877, iM. Pasteur lut à P Académie des sciences, en son nom et au nom de son collaborateur, une note où il fut démontré, cette fois sans réplique possible, que le bacille qu'on appelait bactérie, bactéridie, filament, bâtonnet, en un mot, le bacille découvert par Davaine et Rayer en i85o, était réellement l'agent unique de la maladie.
Une gouttelette de sang charbonneux, ense-
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mencée dans de Turine ou dans de l'eau de levure de bière, stérilisées préalablement, c'est-à-dire rendues imputrescibles au contact de l'air exempt de tous germes en suspension, donne naissance en quelques heures à des myriades de bacilles ou bactéridies. Une gouttelette de cette première culture, ensemencée dans un second ballon contenant un liquide pareil au premier et pre'paré avec les mêmes précautions de stérilité et de pureté, se montre non moins féconde. Enfin, après dix, vingt cultures semblables, le parasite est évidemment débarrassé des substances que pouvait contenir la gouttelette de sang initiale. Or, si on injecte une quantité très petite de la dernière culture sous la peau d'un lapin ou d'un mouton, elle les tue en deux ou trois jours au plus avec tous les symptômes cliniques du charbon naturel.
Pouvait-on objecter que le parasite était associé dans le liquide de culture à une substance dissoute qu'il avait fait naître pendant sa vie et qui agissait comme un poison? M. Pasteur transporta des tubes de culture dans les caves de l'Observatoire où règne une température absolument constante, circonstance qui permit le dépôt rigoureux, au iond des tubes, de tous les
filaments du parasite. Or, en inoculant ensuite comparativement le liquide limpide supérieur et le de'pôt du fond, il vit que ce dernier seul provoquait la maladie et la mort. C'est donc la bactéridie qui cause le charbon. La preuve était donnée et on ne discuta plus.
Oui, le charbon est bien la maladie produite par la bactéridie, comme la gale est la maladie produite par Tacare, comme la trichinose est la maladie produite par la trichine. La seule particularité est que le parasite de la maladie charbonneuse ne peut être aperçu que par l'emploi du microscope et d'assez forts grossissements. Voilà donc une maladie virulente au premier chef due à un infiniment petit. Ce terrible virus, M. Pasteur le tenait et Pisolait. C'était dans un parasite microscopique que résidait la virulence du charbon et dans ce parasite seul. Un grand fait scientifique était acquis : Un virus pouvait être constitué, non par une matière amorphe,
25o HISTOIRE d'un SAVANT.
mais par un être microscopique. La virulence tenait à la vie.
Liebig et tous les chimistes et tous les médecins qui avaient accepté et soutenu sa doctrine rejetaient bien loin toute action vitale dans les fermentations comme dans les maladies contagieuses et infectieuses. Domine's par leurs hypothèses, ils se laissaient tromper par de fausses assimilations avec des phénomènes d'ordre purement chimique qui leur paraissaient se rapprocher de ceux de la fermentation et de la virulence.
« Par le contact du virus de la petite vérole, Écrivait Liebig, le sang subit une altération à la suite de laquelle ses éléments reproduisent de nouveau ce virus. Cette métamorphose ne s'arrête qu'après ki transformation complète de tous les globules décomposables. »
Cette vague théorie des virus devait s'effondrer sous les expériences multipliées de M. Pasteur. Mais, en attendant d'autres découvertes, si la preuve irréfutable était donnée que le parasite microscopique faisait toute la virulence, il restait à éclaircir les faits, matériellement exacts, annoncés par MM. Jaillard et Leplat, et à les mettre en harmonie avec les faits non moins cer-
LES MALADIES V I x^lULEXTES. 25l
tains, avancés par Davaine. Les lapins que MM. Jaillardet Leplat avaient inoculés avec une goutte de sang prélevée sur une vache ou sur un mouton charbonneux étaient morts rapidement, et le sang de ces lapins s'était de nouveau montré virulent. Il avait ^uffi de l'inoculer en quantité infiniment petite à d'autres lapins pour provoquer leur mort. Or, l'examen de ce sang, affirmaient MM. Jaillard et Leplat , n'avait révélé l'existence d'aucun être microscopique. M. Paul Bert, de son côté, avait réussi à tuer la bactéridie par une compression d'oxygène et la virulence avait persisté.
Existait-il donc deux sortes de virus? Gom-, ment sortir de ces ténèbres? La clarté se fit tout à coup.
M. Pasteur avait déjà démontré, quelques années auparavant, que le corps des animaux est fermé à l'introduction des germes des organismes inférieurs. Dans le sang, dans l'urine, dans les muscles, dans le foie, dans la rate, dans les reins, dans le cerveau, dans la moelle et dans les nerfs, on ne trouve à l'état normal ni germe, ni particule connue ou inconnue pouvant se transformer en bactéries, vibrions, monades, microbes quelconques. Seul le canal intestinal
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est rempli de matières associées à une foule de germes et de productions vivantes, en voie de développement et d^actions physiologiques diverses. Outre que sa température est favorable à la vie des organismes des infusions, il reçoit sans cesse des matières chargées des germes de ces organismes microscopiques. Dans les portions supérieures, Pair peut encore avoir accès, de telle sorte que, jusque dans Testomac, on trouve des microbes aérobies, mais dans les profondeurs du canal Toxygène est absent, et il n'y a que les anaérobies qui puissent s'y développer. Si la vie, qui s'exerce à la surface des muqueuses de l'intestin, s'oppose à toute pénétration de ces petits êtres dans l'intérieur des organes, il n'en va pas de même après la mort. Aucun obstacle ne peut désormais les arrêter et les empêcher d'agir suivant les lois de leurs évolutions respectives et de l'influence décomposante qui leur est propre. C'est par les anaérobies, en effet, que commence la putréfaction des cadavres. Ils pénètrent dans les organes et dans le sang, dès que ce liquide est privé d'oxygène, — ce qui ne tarde guère, — l'oxygène fixé sur les globules se trouvant bientôt absorbé par des combustions diverses. Dans le cadavre char-
bonneux, la putréfaction est plus rapide encore, parce que le sang est déjà en grande partie privé d'oxygène par les effets de la maladie au moment de la mort, que les intestins sont malades, couverts d'ecchymoses et quelquefois d'hémorragies. Rien n'est plus frappant que ce prompt ballonnement et cette putréfaction presque immédiate des bêtes qui ont succombé au charbon. De tous les vibrions prêts à passer du oanal intestinal dans le sang du réseau des veines mésentériques qui enveloppent ce canal, il en est un qui paraît prendre les devants, c'est le vibrion septique. Les autres se répandent dans le sang avec plus ou moins de lenteur; ce sont les vibrions qui méritent le nom de vibrions de la putréfaction, à cause des gaz très putrides qui résultent de leur action sur les matières organiques azotées et sulfurées; mais le vibrion septique, lui, s'empare presque immédiatement du cadavre. Déjà, après douze ou quinze heures, le sang de l'animal charbonneux qui était, au moment de la mort et dans les premières heures suivantes, exclusivement charbonneux, ne contenant absolument que le parasite de cette atTection, donne asile tout à la fois au bacille du charbon et au vibrion septique. Alors interviennent
les très curieux effets du caractère anaérobie de ce vibrion et de leur opposition avec ceux du bacille charbonneux, qui est exclusivement ae'robie. Répandu dans un sang prive' de gaz oxygène, le bacille charbonneux ne peut vivre dans ce sang et pe'rit rapidement. Peu à peu, on ne trouve plus à sa place que des granulations amorphes, dépourvues de toute virulence. Le vibrion septique anaérobie, au contraire, se trouve après la mort dans les meilleures conditions de vie et de développement. Non seulement il pénètre dans le sang par les veines profondes du mésentère, mais aussi dans les liquides qui suintent dans l'abdomen et dans les muscles.
De cet antagonisme qui existe dans les propriétés phj^siologiques entre le bacille charbonneux et le vibrion septique, il résulte que si l'on prélève, pour l'inoculer à un animal capable de contracter le charbon, une gouttelette de sang d'une bête qui vient de mourir du charbon, on est certain, en opérant dans les premières heures qui suivent la mort, de communiquer à cet animal le charbon et le charbon exclusivement. Si Ton attend, au contraire, un plus grand nombre d'heures, nombre qui varie entre douze et vingt-
quatre suivant la saison, l'inoculation du sang communiquera tout à la lois le charbon et la septicémie, — la septice'mie que l'on peut appeler aiguë, à cause des désordres inflammatoires rapides que le vibrion septique détermine dans l'animal inoculé. Les deux maladies peuvent se développer simultanément sur l'animal inoculé, mais la plupart du temps l'une précède Tautre. L'affection septique est la plus prompte dans son action. D'ordinaire elle cause la mort avant que le charbon ait pu se développer et produire des effets appréciables.
Ainsi peuvent maintenant s'expliquer tous les faits observés contradictoirement par MM. Jaillard et Leplat, d'une part, et, de l'autre, par Davaine. Qu'avaient fait MM. Jaillard et Leplat désireux de contrôler les travaux de Davaine ? Ils avaient demandé dans un pays que le charbon a rendu célèbre, le département d'Eure-et-Loir, un peu de sang charbonneux. Or, ou'arrive-t-il dans une ferme quand un animal tombe frappé du charbon ? On dépose le cadavre sur un fumier, sous un hangar, dans une écurie, jusqu'à ce que la voiture de l'équarrisseur, qui doit l'enlever, vienne à passer. L'équarrisseur prend son temps, et le cadavre reste là pendant vingt-quatre ou
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quarante-huit heures. Le sang prélevé sur ccî animal est plus ou moins envahi par la putréfaction et les vibrions se mêlent à la bacte'ridie charbonneuse dont le développement s'arrête au moment de la mort de Tanimal. Bref, on conçoit aise'ment que quand un expérimentateur écrit à Chartres pour se procurer du sang charbonneux, il soit exposé à son insu, et à l'insu de son correspondant, à recevoir un sang tout à la fois charbonneux et septique. Et cette septicémie est parfois multiple, car on peut dire que, à chaque sorte de vibrion de putréfaction, correspond une septicémie propre.
Telles furent les circonstances qui durent accompagner, sans qu'ils s'en rendissent compte le moins du monde, les recherches de MM. Jaillard et Leplat sur Taffection charbonneuse. On en a d'ailleurs l'impression en lisant leurs notes successives à l'Académie des sciences. Le sang de la vache morte du charbon, envoyé par l'établissement d'équarrissage de Sours, et le sang du mouton charbonneux, adressé par M. Boutet, avaient dû être prélevés sur des cadavres d'animaux morts depuis assez d'heures pour que leur sang fût à la fois charbonneux et septique. La septicémie, si prompte dans son action, avait
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lue les lapins de MM. Jaillard et Leplat. Comme l'examen du sang de ces lapins ne leur avait pas offert la moindre bacte'ridie, ils avaient conclu, avec une grande apparence de ve'rité, que Finoculation du sang charbonneux pouvait donner la mort sans apparition de bactéridies, alors même que celles-ci e'taient abondantes dans le sang d'inoculation. Dans le sang des inoculés, la présence des vibrions septiques leur échappa. Lorsque Davaine répliquait que MM. Jaillard et Leplat n'avaient pas eu affaire au charbon pur, il était dans le vrai, mais il ne pouvait en donner des motifs plausibles. Les uns et les autres se débattaient dans des expériences où la vérité et Terreur étaient étroitement associées.
Le travail de M. Paul Bert, à la fin de l'année 1876, était entouré de circonstances non moins complexes. Pour bien les saisir, il faut se rappeler la découverte de M. Pasteur sur le mode de reproduction des vibrions anaérobies de putréfaction. Ces vibrions se reproduisent par corpuscules-germes, sorte d'oviparité. Ce mode de génération, le vibrion de la septicémie aiguë le possède. Des fils courts ou longs, articulés, se montrent parsemés de points brillants qui sont
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précisément les germes d ont nous parlons. L^expe'rience prouve que ces corpuscules-germes résistent très bien à la pression d'oxygène. En inoculant du sang à lafoisseptique et charbonneux, après ravoir comprimé, les spores septiques reste'es vivantes donnent la mort, sans que Ton puisse apercevoir dans le sang ni bactéridies ni filaments au moment de la mort. C'était également de Chartres que M. Paul Bert avait fait venir du sang charbonneux. Le sang qu'il avait reçu était, sans nul doute, non seulement charbonneux, mais déjà septique. Les filaments de bactéridies ou les filaments des vibrions septiques avaient péri, sous l'oxygène comprimé-, mais les corpuscules-germes étaient présents, et la pression considérable du gaz oxygène n'avait point agi sur eux. La virulence nouvelle qui avait pris naissance et qui avait emporté les animaux inoculés était due à ces corpuscules. Quant à la preuve que cette virulence dans le sang du cadavre charbonneux est bien l'effet du vibrion septique, M. Pasteur, assisté de M. Joubert et d'un nouveau collaborateur, M. Chamberland^ M. Pasteur l'avait donnée, ainsi qu'il l'avait fait pour la bactéridie du charbon, par la me'thode des cultures successives
LES MALADIES VIRULENTES. zSg
dans un milieu artificiel. Toutefois ces cultures du vibrion septique exigent des pre'cautions et des conditions toutes particulières. Elles doivent être effectue'es en présence du vide aussi parfait qu'on peut l'obtenir ou au contact du gaz acide carbonique, en dehors de toute présence de l'air. Ensemencées au contact de Pair, ces cultures du vibrion septique seraient toutes stériles, parce que ce vibrion est exclusivement anaérobie. L^air le tue. Si un corpuscule-germe de cet organisme pouvait germer au contact de Pair, le produit de la germination serait aussitôt arrêté dans sa marche et périrait par Faction de Toxygène. C'est absolument l'inverse de ce qui se passe pour le bacille du charbon. Dans le vide ou en présence du gaz carbonique, les cultures des bacilles sont stériles. Si Tun de ces corpusculesgermes du bacille du charbon, car lui aussi en a, pouvait germer, le produit de la germination, privé d'oxygène libre, périrait aussitôt. Et, pour signaler en passant une expérience très ingénieuse de M. Pasteur, on a ainsi le moyen de séparer, par la culture, le bacille du charbon du vibrion septique, lorsqu'ils se trouvent associés temporairement. Que l'on cultive au contact de l'air ce mélange d'organismes pathogènes , le
iOo HISTOIRE D UN SAVANT.
bacille du charbon se développera seul. Que l'on cultive ce même mélange, à Tabri de Pair, dans le vide ou dans le gaz carbonique, le vibrion septique seul se deVeloppera. Cet artifice de culture est un des meilleurs dont on puisse se servir pour de'montrer, par exemple, que le sang d'un cadavre charbonneux possède après la mort une seule virulence, la virulence charbonneuse, et que, vingt-quatre heures après la mort, au contraire, il a deux virulences, la virulence charbonneuse et la virulence septique.
Il s'éleva en 1 883, à propos de ces faits de charbon et de septicémie, une très vive discussion par lettres entre M. Pasteur et une commission formée de la plupart des professeurs de Te'cole ve'te'rinaire de Turin. Une expérience, dont le succès intéressait extrêmement M. Pasteur, avait été faite à cette école. Au lieu d'employer du sang charbonneux pur, sans autre virulence que la virulence du charbon, les professeurs italiens, soit ignorance des faits qui précèdent, soit inadvertance, emplo3^èrent du sang d'un mouton charbonneux qui, de leur propre aveu, était mort depuis plus de vingt-quatre heures. M. Pasteur écrivit immédiatement que la commission avait
eu le tort de se servir d'un pareil sang qui devait être tout à la fois charbonneux et septique. Les Turinois se fâchèrent. Ils affirmèrent que cette assertion de M. Pasteur était inexacte, que le sang du mouton avait été étudie' avec soin et qu'on n'y avait rencontré que des filaments du parasite du charbon ; qu'il serait merveilleux d'ailleurs, ajoutaient-ils avec ironie, que M. Pasteur, du fond de son laboratoire de Paris, pût assurer que ce sang eût été mêlé de virulence septique, quand eux, bons observateurs, armés du microscope, avaient eu ce sang de mouton sous les yeux. M. Pasteur se contenta de répondre que son assertion reposait sur un principe et qu'il pouvait parfaitement, sans avoir vu le sang du mouton, assurer que, dans les conditions où il avait été recueilli, ce sang était septique. De part et d'autre, des notes publiques furent échangées, mais on ne parvint point à s'entendre. M Pasteur offrit alors de se rendre personnellement à Turin, pour démontrer, sur autant de cadavres de moutons charbonneux que l'on voudrait sacrifier, que le sang de tous ces cadavres, — au bout de vingt-quatre heures, au mois de mars, au bout de douze ou quinze heures, au mois de juin, — serait à la fois charbonneux
202 HISTOIRE d'un savant.
et septique. M. Pasteur se proposait de retirer à volonté, par des cultures appropriées, la virulence charbonneuse ou la virulence septique ou toutes les deux ensemble, au choix des Italiens. Mais les Italiens se dérobèrent à la proposition que leur faisait M. Pasteur d'aller leur rendre une visite pour les convaincre de leur erreur.
La netteté, la sûreté des assertions de M. Pasteur est célèbre, mais ce qui donne à tout ce qu'il avance une telle autorité, c'est que, comm2 le disait un jour M. Paul Bert, la hardiesse de M. Pasteur à affirmer n'a d'égale que sa timidité quand l'expérience n'est pas derrière lui. Jamais il ne s'engage que sur un terrain qu'il s'est rendu familier, mais il s'y engage alors avec une résolution et parfois avec une impétuosité telles que l'on peut dire à un de ses adversaires quel qu'il soit : Je vous plains de tomber dans ses mains redoutables.
(c Faites attention, disait, peu de temps après l'incident de Turin, un membre de l'Académie des sciences à un membre de l'Académie de médecine, qui s'était proposé « d'étrangler » scientifiquement M. Pasteur, faites attention. Pasteur ne s'est jamais trompé. »
Un jour, en 1879, un professeur d'une Faculté
de médecine de province annonça à l'Académie des sciences qu'il avait trouvé dans le sang d'une femme, atteinte depuis plus de deux semaines d'une fièvre puerpérale grave, et morte à l'hôpital, un nombre considérable de filaments immobiles, simples ou articulés, transparents, droits ou courbes qui appartenaient au genre Leptothrix. Engagé dans des études sur la fièvre puerpérale, et n'ayant jamais rencontré dans ses recherches un fait de cet ordre, M. Pasteur écrivit aussitôt à ce professeur pour lui demander un échantillon de ce sang infectieux. Le sang arriva au laboratoire, et, quelques jours après, M. Pasteur écrivait au médecin : « Votre leptothrix n'est autre chose que la bactéridie charbonneuse. »
Cette réponse rendit le miédecin très perplexe. Il écrivit à M. Pasteur qu'il ne discutait pas une telle affirmation , qu'il se promettait de la contrôler et que, s'il se rendait compte lui-même de l'erreur qu'il avait commise, il la proclamerait.
M. Pasteur lui offrit alors un envoi de petits cochons d'Inde inoculés du charbon : « Vous les recevrez encore vivants, ils mourront sous vos 3^eux, vous en ferez l'autopsie, et vous reconnaîtrez vous-même votre leptothrix. » Le médecin accepta. M. Pasteur inocula trois petits cochons,
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les fît placer dans une cage et les expédia par le chemin de fer à l'adresse du professeur. Ils arrivèrent le lendemain matin et succombèrent vingt-quatre heures après, sous les yeux mêmes du médecin. Le premier cochon avait été inoculé avec le sang infectieux de la femme morte, le second avec la bactéridie d'un sang charbonneux de Chartres , le troisième avec du sang charbonneux d'une vache du Jura. A Tautopsie, il fut impossible de constater la moindre différence dans le sang des trois animaux. Non seulement le sang, mais les organes internes et principalement la rate se trouvaient modifiés de la même manière.
Alors, avec une parfaite loyauté, le médecin s'empressa de constater, dans une communication à l'Académie des sciences, qu'il était doublement regrettable qu'il n'eût pas connu le charbon dès Tannée précédente, car il aurait pu, d'une part, diagnostiquer la complication redoutable que présentait la femme morte le 4 avril 1878, et rechercher, d'autre part, le mode de contamination qui lui échappait maintenant. Toutefois il avait pu apprendre quelques détails sur cette malheureuse femme. Elle était femme de peine et demeurait dans une petite chambre qui
était contiguë à une écurie appartenant à un maquignon. Beaucoup de bêtes passaient dans cette écurie.
Mais revenons à nos vibrions septiques. Si l'air les détruit, si leur culture est impossible au contact de Pair, comment donc la septicémie peut-elle exister, puisque l'air est partout présent? Comment du sang exposé à l'air pourrait-il devenir septique par les poussières qui sont à la surface des objets ou que Pair tient en suspension? Où pourraient donc se former des germes septiques? L'objection paraît sérieuse, mais elle tombe devant une expérience très simple : Que l'on prenne de la sérosité' abdominale d'un cochon d'Inde mort de septicémie aiguë. On la trouvera remplie de vibrions septiques, en voie de ge'nération par scission. Que l'on expose ensuite ce liquide au contact de Tair, avec la précaution de donner au liquide une certaine épaisseur, d'un centimètre par exemple. En quelques heures, voici le très curieux spectacle auquel on assiste, si on le suit à l'aide du microscope. Dans les couches supérieures, l'oxygène de l'air est absorbé, ce que manifeste déjà le changement de teinte du liquide. Là, le vibrion filamenteux
meurt et disparaît sous forme de fines granulations amorphes dépourvues de virulence. Au fond de cette couche d'un centimètre d'épaisseur, au contraire, les vibrions, protégés contre l'arrivée de l'oxygène par leurs semblables qui périssent, continuent de se multiplier par scission; puis, peu à peu, ils passent à l'état de corpuscules germes, de telle sorte qu'à la place de fils mouvants de toutes dimensions linéaires et dont la longueur dépasse même quelquefois le champ du microscope, on ne voit plus qu'une poussière de points brillants, isolés, sur lesquels l'oxygène de l'air est sans action. C'est ainsi que peut se former, même au contact de l'air, une poussière de germes septiques. Ainsi peut se comprendre l'ensemencement d'êtres anaérobies dans des liquides putrescibles par les poussières en suspension dans Tatmosphère. Ainsi peut s'expliquer la permanence des maladies putrides, de toutes celles même qui peuvent avoir pour cause des microbes anaérobies que l'atmosphère empêche de vivre et qui échappent à cette destruction en devenant corpusculesgermes.
Grâce à des expériences aussi inattendues et aussi concluantes, M. Pasteur avait démontré
que MM. Jaillard et Leplat n'avaient nullement inoculé à leurs lapins un virus amorphe, liquide ou solide, mais un virus constitué par un être vivant microscopique, par un véritable ferment. A côte' du parasite du charbon, on avait donc un nouvel exemple d'un virus animé vivant, à germes formant poussière. Et, chose extraordinaire, parmi les microbes auteurs de maladies qu'ils provoquent en pénétrant et en se multipliant dans le corps des animaux, il en est d^aérobies comme le bacille du charbon, et d'autres anaérobies, comme le vibrion de la septicémie aiguë.
Pour ces deux maladies si virulentes, le charbon et la septicémie, les recherches de M. Pasteur avaient nettement établi la doctrine du parasitisme. Une grande et nouvelle voie s'ouvrait aux études futures sur les causes des maladies. Toutefois, par les différences surprenantes qui séparent le charbon et la septicémie, on pressent
que si Tavenir, répondant à ce passé d'hier et à des découvertes plus récentes encore, réserve, à n'en guère douter, la connaissance de nouveaux microbes de maladies, les propriétés spécifiques de ces êtres microscopiques exigeront, pour chaque exploration nouvelle, des efforts sans cesse répétés, autant pour mettre ces microbes en évidence que pour apporter les preuves décisives de leur puissance morbide. Mais la question qui doit être considérée comme résolue par avance, c'est la non-spontanéité de ces microbes infectieux. Qui dit maladie parasitaire dit par là même maladie spontanée. Or, il n'y a pas plus de maladie spontanée qu'il n'y a de génération spontanée, dans Tétat actuel de la science. De tels aphorismes ne vont pas sans soulever de temps en temps des oppositions d'autant plus vives qu'elles sont plus isolées. Au Congrès médical international tenu à Londres au mois d'août 1881, le docteur Bastian, médecin d'un des principaux hôpitaux de Londres, vint déclarer que, s'il ne pouvait pas ne pas accepter l'existence de maladies à microbes, les microbes, suivant lui, étaient des effets des maladies et non leurs causes.
tt Se peut-il, s'écria M. Pasteur, présent à la
séance, que l'on puisse aujourd'hui commettre une pareille hérésie scientifique! Ma réponse, docteur Bastian, sera courte. Prenez le membre d'un animal, broyez-le, laissez s'épancher dans ce membre, autour de ces os broyés, autant de sang et d'autres liquides normaux ou anormaux qu'il vous plaira. Veillez seulement à ce que la peau du membre ne soit ni déchirée ni ouverte, et je vous porte le défi de faire apparaître, les jours suivants et pendant tout le temps que durera la maladie, le moindre organisme microscopique dans les humeurs de ce membre. »
A l'exemple de Liebig en 1870, le docteur Bastian n^accepta pas le défi.
Mais si une maladie comme le charbon a sa cause dans un microbe, ce microbe est sous l'influence du milieu où il se trouve. Il ne se développe pas partout. Facilement inoculable et mortel pour le bœuf, le mouton, le lapin et les cochons d'Inde, — ces deux espèces condamnées à toutes les expériences de laboratoire, — le charbon est extrêmement rare chez le chien et chez le porc. Il faut insister à plusieurs reprises pour le leur donner. Encore n'y parvient-on pas toujours. Il ne prend jamais chez les poules. On a beau leur inoculer en quantité considérable du
sang charbonneux, elles ne paraissent nullement s'en apercevoir. Cette indifférence avait beaucoup frappé M. Pasteur et ses deux collaborateurs MM. Joubert et Chamberland. Que se par sait-il donc dans le corps des poules pour qu'elles pussent résister ainsi à des inoculations dont une quantité infiniment plus petite suffisait à tuer des bœufs ? Ils reconnurent, dans une série d'expériences, que le microbe du charbon ne se cultive pas quand il est soumis à une température de 44 degrés centigrades. Or, la température des oiseaux étant entre 4 c et 42 degrés, ne peut-il pas se faire, se dit M. Pasteur, que les poules soient à l'abri du charbon, parce que leur sang est à une température trop élevée, peu distante de celle à laquelle le virus charbonneux ne se cultive plus ? La résistance vitale des poules ne serait-elle pas capable de compenser largement le faible écart qui existe entre 41 , 42 degrés et 44, 45 degrés ? Car il faut toujours compter sur la résistance de tous les êtres à la maladie et à la mort. Certes, la vie d'un parasite dans le corps d'un animal ne saurait être aussi facile que dans un milieu de culture, enfermé dans un vase de verre. Si le microbe inoculé est aérobie, il ne peut se cultiver dans
le sang qu'en enlevant de Toxygène aux globules qui le retiennent avec une certaine force pour leur propre vie. Rien n'était plus légitime que de supposer aux globules du sang des poules une avidité d'oxygène telle que les filaments du parasite charbonneux en fussent privés et que leur multiplication fût impossible. Cette idée pre'conçue conduisit M. Pasteur et ses collaborateurs à de nouvelles recherches. « Si Ton refroidissait, se dirent-ils, le sang d'une poule, le parasite charbonneux ne pourrait-il pas vivre dans ce sang? »
L'essai fut tenté, on prit une poule et on l'obligea à rester les pattes dans l'eau, après l'avoir inoculée avec du sang charbonneux. L'eau était à 25 degrés. La température du sang de la poule descendit entre 07 et 38 degrés. Au bout de quarante-huit heures, la poule était morte et tout son sang était rempli par la bactéridie charbonneuse.
Mais s'il était possible de rendre une poule charbonneuse par le fait seul d'un refroidissement, ne pourrait-on pas, demanda M. Pasteur guérir une poule inoculée et maintenue dans l'eau, en la réchauffant à temps ? Une poule fut inoculée, soumise comme la première au traite-
ment de Peau et, au moment où il était facile de constater qu'elle subissait les ravages du charbon, on la retira de Peau, on Tenveloppa soigneusement dans du coton, et on la plaça dans une étuve à 35 degrés. Peu à peu ses forces revinrent, elle se secoua, elle se remit; au bout de quelques heures, elle était en pleine santé. Le microbe était résorbé, il avait disparu. Des poules sacrifiées, après avoir été ainsi sauvées, n'offraient plus la moindre trace de bactéridies charbonneuses.
Combien de tels faits jettent de jour sur les phénomènes de la vie dans leurs rapports avec les actions physiques extérieures et quelles puissantes inductions on peut en tirer pour la grande influence des milieux et des conditions extérieures sur la vie et le développement de la virulence des microbes ! On a beaucoup discuté en Allemagne et en France sur le mode de traitement de la fièvre typhoïde qui consiste à refroidir par des bains souvent répétés le corps des malades. Les bons effets de cette médication peuvent se comprendre, si on les rapproche de l'expérience célèbre de la poule. Dans la fièvre typhoïde, le froid arrêterait le mouvement de fermentation que l'on peut regarder à la fois
comme l'expression et la cause du mal, ainsi que, par un effet inverse, la chaleur du corps arrête, chez la poule, le développement du microbe charbonneux.
Mais si les poules sont naturellement réfractaires au charbon, il est une maladie désastreuse qui s'abat sur elles ec que l'on désigne vulgairement sous le nom de choléra des poules.
(c L'animal, écrivait M. Pasteur, au moment où, après avoir terminé ses études de charbon et de septicémie, il avait transformé toute une partie de son laboratoire en un vaste poulailler de poules cholériques, l'animal en proie à cette affection, est sans force, chancelant, les ailes tombantes. Les plumes du corps soulevées lui donnent la forme en boule. Une somnolence invincible l'accable. Si on l'oblige à ouvrir les yeux, il paraît sortir d'un profond sommeil. Bientôt les paupières se referment, et le plus
276 HISTOIRE d'un savant.
souvent la mort arrive, sans que Tanimal ait changé de place, après une muette agonie. Cest à peine si parfois il agite les ailes pendant quelques secondes. »
L'autopsie révèle des désordres intérieurs considérables. Ici encore la maladie est produite par un organisme microscopique. Un vétérinaire de la haute Alsace, M. Moritz, fut le premier qui soupçonna la présence du microbe; un vétérinaire de Turin, M. Peroncito, le figura en 1878; un professeur à l'école vétérinaire de Toulouse, M. Toussaint, le constata à son tour en 1879, et envoya à M. Pasteur la tête d'un coq mort du choléra. Mais, si habiles qu'ils dussent, ces observateurs n'avaient pas tranché la question du parasitisme dans cette maladie. Aucun d'eux n'avait trouvé un milieu de culture pour le parasite et ne l'avait cultivé en cultures successives. Or, pour démontrer que la virulence est attachée exclusivement au parasite, il n'y a pas d'autre méthode à suivre. Il est absolument indispensable, dans l'étude des maladies parasitaires microscopiques, de chercher à se procurer un liquide oii l'organisme infectieux puisse se cultiver facilement sans mélange possible avec d'autres organismes d'espèces différentes.
Le bouillon de muscles de poule, neutralisé par la potasse et rendu stérile par une température de 1 10 à 1 15 degrés, se montra merveilleusement approprié à la vie du microbe du choléra des poules. La facilité de multiplication de l'organisme microscopique dans ce milieu de culture tient même du prodige. En quelques heures, le bouillon le plus limpide commence de se troubler et se trouve rempli d^une multitude infinie de petits articles d'une extrême ténuité, légèrement étranglés à leur milieu et qu'à première vue on prendrait pour des points isolés. Ces articles n'ont pas de mouvement propre. Les jours suivants, ces êtres se changent en une multitude de points si diminués de volume que le liquide, qui avait été troublé au point de devenir en quelque sorte laiteux, retrouve presque toute sa limpidité primitive. Le microbe dont il s'agit fait certainenement partie d'un tout autre groupe que celui des vibrions. On le range dans un genre appelé des microcoques. C'est dans un groupe de cette nature, disait un jour M. Pasteur, que viendront probablement se placer, lorsqu'on aura réussi à les cultiver, les microbes des virus qui sont encore inconnus.
M. Pasteur essaya, pour cultiver le microbe
du choléra des poules, un des milieux de culture qu'il avait utilisé avec le plus de succès, l'eau de levure, c'est-à-dire une décoction de levure de bière dans de Peau, amenée par la filtration à un état limpide, puis rendue stérile par une température supérieure à 100 degrés. Les organismes microscopiques les plus divers s'accommodent de la nourriture que leur offre ce liquide, surtout s'il a été neutralisé. Vient-on, par exemple, à y semer la bactéridie charbonneuse, elle y prend en quelques heures un développement surprenant. Or, circonstance bien particulière, ce milieu de culture est tout à fait impropre à la vie du microbe du choléra des poules. Non seulement il ne s'y développe pas, mais il y périt même promptement, en moins de quarante-huit heures. Ne peut-on rapprocher ce fait si singulier de ce que Ton observe quand un organisme microscopique se montre inoffensif pour une espèce animale à laquelle on rinoqule? Il est inoffensif parce qu'il ne se développe pas dans le corps de ranimai ou que son développement s'arrête et ne saurait atteindre les organes essentiels à la vie.
Seul le bouillon de muscles de poule est le
vrai milieu qui convient au microbe du choléra des poules. Il suffit d'un centième, d'un millième de goutte de ce bouillon inocule' à une poule pour provoquer en elle la maladie et la mort. Mais voici une particularité étrange. L'inoculation de ce petit parasite à des cobayes, autrement dit des cochons d'Inde, ne les tue presque jamais. Chez les cobayes qui sont déjà d'un certain âge, on n'observe le plus souvent qu'une lésion locale au point d'inoculation, lésion qui se termine par un abcès plus ou moins proéminent. Après s'être ouvert spontanément, l'abcès se referme et guérit, sans que l'animal ait cessé de manger et d'avoir toutes les apparences de la santé. Ces abcès ont parfois une durée de plusieurs semaines. Ils sont entourés d'une membrane pyogénique et remplis d'un pus crémeux, où le microbe fourmille à côté des globules de pus. C'est la vie du microbe inoculé sous la peau qui fait l'abcès. L'abcès, avec la membrane qui l'enferme, devient pour le petit organisme comme un vase fermé où il est facile d'aller le puiser, même sans sacrifier le cobaye. L'organisme s'y conserve, mêlé au pus, dans un grand état de pureté et, bien que localisé, sa virulence est
2So HISTOIRE D UN SAVANT.
extrême, aussi grande que dans le millième de goutte prise dans le bouillon de poule. Si on inocule à des poules un peu du contenu de l'abcès, ces poules meurent rapidement, tandis que le cochon d'Inde qui a fourni le virus se gue'rit sans la moindre souffrance. Curieux spectacle que celui de cette évolution locale d'un organisme microscopique très virulent, qui ne provoque ni désordres intérieurs, ni la mort de l'animal sur lequel il vit et se multiplie et qui est toujours prêt néanmoins à porter la mort chez d'autres espèces auxquelles on l'inocule. Des poules et des lapins qui vivraient en compagnie de cobayes porteurs de tels abcès pourraient tout à coup tomber malades et périr, sans que la santé des cochons d'Inde parût le moins du monde altérée. Il suffirait, pour qu'un tel fait se produisît, que les abcès des cochons d'Inde, venant à s'ouvrir, répandissent un peu de leur contenu sur les aliments des poules et des lapins. Un observateur, témoin de pareilles morts sans cause apparente et ignorant une si étrange filiation, serait, certes, tenté de croire à la spontanéité du mal. Il serait à cent lieues de supposer que le mal a pris son origine dans les cochons d'Inde, tous en bonne santé. Dans
l'histoire des contagions, que de mystères recevront peut-être un jour des solutions plus simples encore que celle-là!
Si l'on dépose sur du pain ou sur de la viande, que Ton se réserve de donner à des poules, quelques gouttes d'une culture de ce microbe, le mal pénètre par le canal intestinal. Là, le petit organisme microscopique se cultive en une si grande abondance que les excre'ments des poules ainsi infectées font périr les individus auxquels on les inocule. Il est dès lors aisé de se rendre compte du mode de propagation dans les basses-cours de cette très grave maladie, qui dépeuple partois tous les poulaillers d'un pays. Le seul moyen d'arrêter la contagion serait d'isoler pour quelques jours seulement les poules et les poulets , d'éloigner le fumier, de laver la basse-cour à grande eau, surtout à l'eau acidulée avec un peu d'acide sulfurique ou à l'eau phéniquéc à 2 grammes d'acide par litre. Ces liquides détruisent facilement le microbe ou tout au moins suspendent son développement. Toutes causes de contagion disparaîtraient ainsi ^ parce que, durant l'isolement, les animaux déjà atteints mourraient. L'action de la maladie^ en effet, est extrêmement rapide.
La culture répétée du microbe infectieux dans du bouillon de poule, en passant toujours d'une culture à la suivante par l'ensemencement d'une quantité pour ainsi dire infiniment petite, — telle que peut en contenir, par exemple, la pointe d'une aiguille simplement plongée dans la culture, — n'affaiblit pas sensiblement la virulence de l'organisme microscopique. Sa multiplication à l'intérieur du corps des gallinacés est tout aussi facile qu'avec la première culture. Enfin, quel que soit le nombre des cultures successives du microbe dans le bouillon de poule, la dernière culture est encore très virulente. C'est la preuve que ce microbe est l'auteur de la maladie, preuve absolument du même ordre que celle qui avait déjà servi à M. Pasteur pour établir que le charbon et la septicémie sont produits par des microbes spécifiques.
Ainsi que le bacille du charbon, le microbe du choléra des poules est un être aérobie. Il se cultive au contact de l'air ou dans des liquides aérés. Toutefois, et même à ce titre d'être aérobie, il diffère essentiellement à certains égards du parasite charbonneux. Si l'on enferme, à l'abri de l'air, du sang charbonneux, rempli de petits filaments du parasite, — par exemple, si
l'on ferme a ses aeux extrémités un tube rempli de ce sang, — en quelques jours seulement, huit ou dix au plus, beaucoup moins encore pendant les chaleurs de Pété, le parasite disparaît ou plutôt se réduit en fines granulations amorphes et le sang perd toute sa virulence. Si l'on emploie le même système de fermeture pour du sang de poule chargé du nouveau microbe, ce microbe^ au contraire, se conservera avec sa virulence pendant des semaines, des mois, des années. M. Pasteur a pu conserver pendant trois années des tubes fermés ainsi, dans lesquels il suffisait de prendre une goutte de sang qu'on mettait ensuite en culture dans du bouillon de poule pour provoquer, chez les oiseaux de basse-cour, le choléra. Et non seulement le microbe se conserve ainsi dans le sang contenu dans un tube, mais il en est de même des cultures en bouillon de poule, mises en tubes que Ton ferme ensuite à la flamme d'une lampe.
Lorsque de tels tubes perdent à la longue leur virulence, c'est que la vitalité du microbe s'est éteinte. Au moment où Ton s'aperçoit que le contenu des tubes n'est plus virulent, le contenu des tubes est mort. Inutile alors d'essa3^er des cultures, le microbe ne peut plus être régénéré.
Voici donc une troisième maladie virulente., également produite par un organisme microscopique. Les caractères de la maladie du choléra des poules sont fort différents des caractères de la maladie du charbon et de la septicémie aiguë, et ces trois microbes ne se ressemblent nullement entre eux. Mais, en remontant dans les études de M. Pasteur, est-ce que la maladie des vers à soie^ appelée la pébrine, la flacherie même, ne sont pas, elles aussi, des maladies virulentes ? Ainsi, dans tant de choses, à travers tant d'études, tout se tient et s'enchaîne. Chaque découverte de AL Pasteur est liée à celles qui précèdent et elle est la vérification rigoureuse, par la méthode exoérimentale, d'une idée préconçue.
« On ne fait rien, disait-il un jour, sans idées préconçues; il faut avoir seulement la sagesse de ne croire à leurs déductions qu'autant que l'expérience les confirme. Les idées préconçues, soumises au contrôle sévère de l'expérimentation sont la flamme vivifiante des sciences d'observation; les idées fixes en sont le danger. Vous rappelez-vous la belle phrase de Bossuet ? K Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles
LE CHOLERA DES POULES. iSo
soient. » S'engager dans un chemin et s'arrêter à chaque instant pour se demander si on ne s^égare pas, voilà la vraie méthode.
C'est cette méthode qui Ta conduit, en 1880, à cette merveilleuse découverte de l'atténuation des virus. Ce que sont certains de ces virus, nous l'avons vu, nous allons voir ce qu'ils deviennent entre les mains de M. Pasteur.
LES VIRUS ATTENUES OU VACCINS
Certes, parmi les fléaux qui affligent Phumanité, il n'en est pas de plus grands que les maladies virulentes. Rougeole, scarlatine, diphtérie, variole, syphilis, charbon, fièvre jaune, typhus des camps, peste d'Orient, quelle terrible énumération! J'en passe, comme la morve, la lèpre et la rage. L'histoire de ces maladies présente des circonstances extraordinaires. La plus étrange assurément est celle que de tout temps Ton a constatée chez un grand nombre d'entre elles : l'absence de récidive. En règle générale, et malgré quelques rares exceptions, l'homme n'a qu'une fois la rougeole, la scarlatine, la
peste, la fièvre jaune. Quelle explication, même Hypothétique, donner d'un pareil fait? Il est quelque chose de plus surprenant encore. Com.ment la vaccine, qui est elle-même une maladie virulente, mais bénigne, préserve-t-elle d'une maladie plus grave, la petite vérole? Fut-il jamais une observation plus mystérieuse dans ses causes et dans ses origines, observation unique dans l'histoire de la médecine et qui, depuis près d'un siècle, défie toute comparaison ?
Mais, se disait M. Pasteur songeant depuis longtemps à la découverte de Jenner, si toutes les maladies virulentes ne récidivent pas, pourquoi ne trouverait-on pas, pour chacune d'elles, es maladies différentes ou de nature approchante qui, agissant sur elles, ainsi que la vaccine agit sur la variole, auraient la vertu d'une prophylaxie ? Un hasard, un de ces hasards qui arrivent à ceux qui font tout pour les provoquer, permit à M. Pasteur d'accomplir ce progrès et d'arriver à une découverte qui a été appelée à juste titre une des plus grandes découvertes du siècle.
Faisant passer le microbe du choléra des poules de culture en culture dans un milieu artificiel, et le faisant passer un nombre de fois
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assez grand pour qu''il soit impossible d'imaginer que la moindre trace de gouttelette virulente qui sert de point de départ aux cultures existe encore dans le dernier ensemencement de façon à pouvoir intervenir dans la virulence de la culture, M. Pasteur donnait d'une façon absolue la preuve que les microbes infectieux sont seuls les auteurs des maladies qui leur correspondent. Ce n'est pas seulement une dizaine ou une vingtaine de cultures du choléra des poules que l'on peut faire ainsi, mais cent, mais mille à la rigueur, et à la millième la virulence n'est ni éteinte, ni même sensiblement affaiblie. Toutefois, chose bien digne d'attention, la conservation de la virulence dans les cultures successives n'existe que si l'on n'a pas laissé d'intervalle entre les cultures. Il faut, par exemple, ensemencer la deuxième culture vingt-quatre heures après la première, la troisième vingtquatre heures après la seconde,... la centième vingt-quatre heures après la quatre-vingt-dixneuvième... Si on ne passe d'une culture à la suivante qu'après un intervalle de plusieurs jours, de plusieurs semaines et surtout de plusieurs mois, on s'aperçoit d'un grand changement dans la virulence. Le changement, qui est
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généralement variable avec la durée de l'intervalle, s'accuse par un affaiblissement dans la puissance de la virulence.
Si les cultures successives du choléra des poules, faites à intervalles très courts, ont une virulence telle que dix poules, vingt poules inoculées périssent dans l'intervalle de vingtquatre ou de quarante-huit heures, une culture qui aura attendu trois mois, par exemple, dans son flacon de culture, dont l'ouverture est protégée par une bourre de coton, — ce qui empêche l'introduction de tout germe étranger et ne laisse pénétrer que de l'air toujours pur9 — cette culture, inoculée à vingt poules, pourra les rendre toutes plus ou moins malades, sans provoquer la mort chez aucune d'elles. Elles se rétablissent après quelques jours de fièvre, de tristesse et de manque d'appétit. Mais si ce phénomène est extraordinaire, voici qui est bien autrement singulier. Si, après la guérison de ces vingt poules, on les réinocule avec un virus très virulent, celui, par exemple, dont il était question tout à Theure, capable de tuer vingt poules sur vingt, en vingt-quatre ou quarantehuit heures, ces poules seront peut-être quelque peu malades, mais elles ne périront pas. La con-
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clusion est simple : la maladie peut se pre'server d'elle-même. Elle a bien Pun des caractères des maladies virulentes, celui de la non-récidive.
Si curieux qu'il soit, ce caractère n'est pas cependant une chose inconnue en pathologie. On variolisait autrefois pour préserver de la variole; on clavelise encore les moutons pour les pre'server de la clavelée; pour préserver de la péripneumonie les bêtes à cornes, on leur inocule le virus de la péripneumonie elle-même. Le choléra des poules offre une immunité du même ordre. C'est une acquisition scientifique de plus, mais ce n'est pas une nouveauté de principe.
La grande nouveauté, qui se dégage des faits précédents et qui leur donne une place à part dans nos connaissances sur les maladies virulentes, c'est qu'il s'agit ici d'une maladie dont l'agent virulent est un parasite microscopique, un être vivant, cultivable en dehors de l'économie et que l'atténuation de sa virulence est au pouvoir de l'expérimentateur. Il la crée, il la diminue, il en fait ce qu'il veut. Et toutes ces virulences variables, il les obtient à l'aide de la virulence maximum par une manipulation de laboratoire. Rapproché du grand fait de la vac-
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cine dans ses rapports avec la variole, ce microbe affaibli, qui n'amène pas la mort, se comporte comme un véritable vaccin , relativement au microbe qui tue. Il provoque, en définitive, une maladie que Ton peut appeler bénigne, puisqu'elle ne détermine pas la mort et qu'elle peut préserver de la maladie sous sa forme mortelle.
Mais, pour que ce microbe de virulence atténuée fût un véritable vaccin, comparable au vaccin du coiv-pox ne fallait-il pas qu'il fût, si Ton peut ainsi parler, fixé dans sa variété propre et qu'on ne fût point contraint de recourir à sa préparation d'origine ? Jenner, quand il eut démontré que le cow-pox inoculé préservait de la variole, eut quelque temps la crainte que l'on ne fût obligé d'avoir toujours recours au cow-pox de la vache pour se procurer du vaccin. Sa véritable découverte consista à constater que l'on pouvait se passer du cow-pox de la vache et inoculer le vaccin de bras à bras. M. Pasteur fit passer son microbe atténué de culture en culture. Qu'allaJt-il devenir? Reprendrait-il sa virulence très active ou conserverait-il sa virulence discrète?
La virulence resta affaiblie et pour ainsi dire