IV
riqneet l'ampleur de ce drame ont d'abord empêché d'en reconnaître l'extrême valeur. Il est pourtant certain que Théroigrie est une œuvre magnifique et monumentale.
L'étendue, l'ordre dans la composition, la variété et la profondeur des sentiments exprimés, la grandeur des émotions ressenties du commencement à la fin, certaines scènes uniques font du Dédale le chef-d'œuvre de M. Hervieu et une œuvre capitale du théâtre français. Il a pour objet les antinomies et les contradictions de l'esprit et du cœur humains, de nos lois, de nos mœurs, de nos croyances. Ces antinomies et ces contradictions sont en outre opposées à notre orgueil et à nos prétentions individuelles. Une lecture répétée justifierait seule nos éloges et montrerait avec quelle abondance et quelle force le dramaturge a traité un pareil sujet. Nous ne pourrons même le résumer intégralement, faute de place et de temps. Mais nous analysons les trois premiers actes : leur richesse et leur rigueur étonneront certainement. — Acte I. Guillaume Le Breuil a sollicité la main de ^Marianne de Pogis. xM^^ Villard-Duval, mère de celle-ci, se refuse à l'accorder. En effet, pour la conscience chrétienne de M"^^ Vil lard le divorce prononcé jadis entre Marianne et un premier mari Max de Pogis n'a pas de valeur. Au contraire pour M. Villard, père de Marianne et ancien magistrat, la morale et la loi se confondent : le nouveau mariage de sa fille lui paraîtrait donc légitime. Cependant Marianne avoue à sa cousine Paulette de Saint-Eric la solide affection qu'elle éprouve pour Guillaume. Mais Paulette venant à parler de Max de Pogis et de la femme avec laquelle il a trompé Marianne et qu'il a épousée depuis lors, Marianne ne peut dissimuler ni l'amour qu'elle nourrit encore pour son premier mari ni la jalousie et la haine que sa rivale lui inspire. Paulette ajoute que, socialement au moins, l'amour libre est, pour une femme divorcée, préférable à une nouvelle union. Marianne proteste énergiquement, mais non définitivement, au nom de la morale naturelle. Enfin Hubert de Saint-Eric, le mari de Paulette, manque de surprendre celle-ci en flagrant délit de mensonge et de tromperie. M"^^ Villard- Duval dégage sa parente en mentant aussi. A sa fille qui s'étonne elle répond que la miséricorde seule convient pour un mal passé ou poui
prévenir un mal plus grand. Un mal possible ne mérite au contraire aucune indulgence. Ce mal serait en l'espèce le nouveau mariage de Marianne opposé à la loi divine, à la religion, voire à la prudence, puisque Max aime peut-être encore sa première femme. Marianne objecte alors l'irréligion que toutes ces difficultés et ces défenses développent en elle, les sentiments trop passionnés qu'au regard de son honnête alïection pour Guillaume l'amour lui inspira auprès de Max, la calomnie que ses relations avec Guillaume Le Breuil commence à mettre en branle. De cette dernière observation M"^^ Villard conclut simplement que Le Breuil ne doit plus fréquenter chez Marianne. Celle-ci se révolte contre une solution qui la voue froidement à la solitude, tandis que toute créature obtient, légitimement ou non, sa part d'amour. Enfin M. Villard-Duval n'est-il pas avec elle dans cette rébellion? Ce dernier argument abat la résistance de Mme Villard. — Acte IL M. de Saint-Eric a trompé également sa femme par légèreté, par ce besoin qu'on a du superflu au milieu du suffisant, sans avoir cessé d'aimer beaucoup celle qu'on trompe. Paulette en a profité pour rompre les relations conjugales et elle se justifie encore auprès de Marianne en invoquant, comme celle-ci tout à l'heure, l'instinct naturel. Un conflit a éclaté également entre Guillaume Le Breuil et Marianne touchant la façon d'élever le fils de Marianne et de Max. L'enfant est né frêle et sensible. Guillaume, grand voyageur, sanguin, et un peu brutal, lui voudrait donner une éducation « d'athlète w. Cette opposition de vue demande à Marianne dans son nouveau mariage, un premier sacrifice. C'est alors que la mère de Max, M"^^ ^le Pogis, demande un entretien à sa belle-fille. Peut-être Max n'a-t-il été que léger et Marianne plus sévère qu'elle ne l'a voulu. En tous cas, Max, veuf, désire partager avec Marianne l'éducation de son fils. La loi, à défaut de bonne volonté, lui donnerait raison. Marianne n'est plus seule et Max, redevenu célibataire, se représente « dans l'austère tenue qu'on doit au malheur ». D'ailleurs Max est à deux pas et va venir présenter lui-même sa requête. Marianne affreusement troublée consent à le recevoir. Max paraît et parle. S'il a abandonné son enfant, c'est que l'amour paternel n'avait pas encore eu le temps de s'éveiller en lui. De plus la nouvelle union de Marianne l'enhardit, puisque celle-ci a quitté ainsi sa rancune farouche et son inaccessible mépris. D'ailleurs Max ne hait pas
Marianne, mais Guillaume, le nouveau mari, le second père, et ce grondement jaloux de mettre un éclair de passion dans les yeux de Marianne. Si, enfin, Max veut l'enfant, c'est que Guillaume l'instruit dans des idées aventureuses qui ne sont celles ni du père ni de la mère. Encore un souvenir touchant et Marianne accepte, presque avec satisfaction, que l'enfant suive Max dans le Dauphiné. — Acte III. Là-bas l'enfant relève du croup et Marianne qui est venue pour le soigner, auprès de Max et de M"^*" de Pogis, s'apprête à repartir. Pourtant après tant d'heures vécues de nouveau ensemble et tant d'angoisses communes, Max voudrait au moins serrer la main de Marianne. A ce moment Paulette de Saint-Eric, qui est voisine des Pogis, reparaît. Le croup lui aussi a atteint puis emporté son enfant et cette mort a rapproché la mère et le père, la femme et le mari. Pourtant Marianne décide de partir sans revoir Max et elle se tient dans sa chambre. Max heurte à la porte et parvient à se faire ouvrir. Il s'emporte et il implore. Il a jadis quitté Marianne dans un instant d'égarement, parce qu'elle fut impitoyable pour lui et pour sa rivale, parce qu'il devait à celle-ci une réparation. Marianne avoue à son tour que, sitôt terminée la querelle, elle attendit, espéra, souhaita le retour de Max. Elle sanglote. Elle s'enfièvre. Elle repousse Max. Mais la chambre où le débat se poursuit fut la chambre nuptiale. Là fut appelé à la vie l'enfant qui vient d'être arraché à la mort. C'est le père enfin qui demande encore à s'approcher de la mère, Marianne, râlante, s'abandonne (i).
L'exposition du Dédale est un modèle. Au contraire de ce que nous avons vu jusqu'ici, elle est courte, claire et substantielle. Les scènes qui suivent sont, pour la plupart, remplies des plus merveilleuses beautés. C'est partout le comble de la mesure dans la force, de la passion et du pathétique. Le dénouement — la lutte des deux hommes au bord du gouffre — étonne et accable. Il est épique. Il rappelle la lutte de Roland et d'Olivier dans La Légende des siècles (i). Si l'on n'a pas le temps ou la patience de lire et de relire la pièce entière, il faut étudier les scènes où Marianne s'abandonne à Max puis se refuse à Guillaume.
(i) Actes IV et V. Marianne avoue sa faute à Guillaume. Celui-ci et Max de Pogis s'entretuent.
Par rétendue et la portée des thèmes, par la tristesse humaine et l'amertume qui s'en dégagent, par la puissance des analyses, la rigueur de la composition et la beauté du style, l.a Course du Flambeau, Théroi^ne de Méricourt et Le Dédale doivent, répétons-le, être considérés comme trois chefs-d'œuvre
Entre l'individualisme des Paroles restent, des Tenailles,de La Loi de rHomme,<\e L'Enigme et la défaite de l'individu représentée dans les secondes pièces, un troisième groupe composé du Réveil, de Connais-toi et de Bagatelle introduit une conciliation. Certes des forces y dominent encore les individus et les arrêtent. Mais ni les uns ne veulent dominer totalement les autres ni celles-ci ne brisent entièrement ceux-là. A la vérité les individus se soumettent ;^o/o;z/<3/rement à ces forces et cette soumission leur assure un plus grand bonheur. C'est la notion d'une « prudence » qui concorde avec le fond des choses et qui ne se distingue plus que théoriquement du Devoir et de la Morale. On peut citer des textes, celui-ci par exemple : « Vous avez le pouvoir de soulever dans mes veines les bourbes de l'instinct. Mais tout ce qu'il y a de meilleur en moi, et de noble, lutte contre vous pour me sauver... C'est pour ces deux êtres que je sens la bonté, l'esprit de sacrifice, intercéder dans mon âme (2) «.Il est notoire aussi que les femmes ne prennent plus d'amant. Elles ne se bornent même plus à regretter un abandon passager, comme dans Le Dédale. Elles restent fidèles : ainsi Thérèse de Mégée dansLe Réveil, Clarisse de Sibéran dans Connais-toi, Florenne de Raon dans Bagatelle. Enfin les conclusions répondent aux sujets. Celles du Réveil tournent l'amour en dérision comme un fragment pascalien. Le Qui se connaît? pensif et indulgent qui termine Connais-toi fait songer au Qui est sans péché... de l'Évangile. U Ecclésiaste qui commenterait aussi les deux pièces précédentes semble inspirer les dernières lignes de Bagatelle : « Une époque arrivera qui pourrait nous faire distinguer que les choses irréparablement graves, ici- bas, sont les déchéances de la vieillesse... Qui sait si les batailles d'aujour-
(i) Légende des Siècles, X. (Le mariage de Roland). (2) I. 9-
d'hui n'auront pas pris pour nom suprême celui qui court sur ces murailles?... Bagatelle! » (i)
Cette doctrine n'apparaît pas également dans les trois pièces et l'on peut en saisir le progrès. Déjà la Mariane du Dédale, si elle résistait et ne concevait pas la possibilité d'un partage, s'était redonnée et il y avait bien de la sensualité dans son cas. — Thérèse de Mégée, dans Le Réveil, ne doit pas non plus rentrer chez elle après la faute. En outre c'est la pitié et l'amour qui la mènent surtout. Enfin elle s'abandonne. Mais quelque sensualité, « des ciels inconnus « (2) se mêlent encore à son amouret c'est un événement extérieur qui prévient sa chute. — L'amour qui entraîne Clarisse, dans Conn ais-toi, n est plus qu'idéal : « Echapper à l'isolement moral, et, même si l'on est seule, sentir que l'on est toujours deux. . » (3). Non seulement elle ne re\'errait pas son mari; elle demande d'abord à se « consulter profondément » à se « ressaisir » loin de son amant (4). Tout ce qu'enfin sa pitié plus que son amour accorde est un baiser. Il faut rappeler aussi que si l'amour est tourné en dérision dans Le Réveil, Clarisse le malmène plus énergiquement encore avant qu'elle soit elle-même ébranlée : « Vous avez rencontré un personnage qui contrastait avantageusement avec le mari accoutumé... Vous êtes allée à celui-là... C'est tout naturel, trop naturel ! » (5) Ce mépris de la passion et les joies de de la fidélité conjugale sont la plus considérable partie de Bagatelle : - Avec celui-là (le mari), vous acceptez de mettre dans vos relations journalières n'importe quelle hypocrisie, des simagrées de filou, des ruses de laquais (6). — J'aurais plutôt supposé que tant de netteté, tant de promptitude n'étaient en usage qu'au delà des frontières mondaines ; dans les skatings... (7) — Soit que j'aie mon mari auprès de moi, soit qu'il m'ait quittée pour une heure ou pour une journée, j'éprouve, par sa présence, par son absence, toujours la même petite fièvre, le cher frisson qui me fait sentir qu'il est là... » (8) Les mémo-
(i) ni, 9. En signalant cet ?s|.-)ect moral chez M. Hervieu, nous sommes heureux de nous rencontrer avec un critique tel que M. H. de Régnier, Journal des ^Débats, 5 avril içoq.