CHAPITRE Yl
1. La criti([uc de M. Renan. — Cohclet. — II. Scepticisme et mysticisme. — Ses idées sur Dieu, sur sa providence et sur la prière. — III. Sa psychologie. — Nature de l'iiomme et sa destinée iiiture. — IV. Sa théorie morale. — V. Ses quatre vertus. — VI. Conclusion. — M. Renan et son œuvre.
On ne peut étudier M. Renan, sans être obsédé par la pensée du Prêtée de la fable. Ses métamorphoses déconcertent l'œil le plus attentif et l'esprit le plus observateur. Ses négations suivent de si près ses affirmations, « la vue claire d'une vérité l'empêche si peu de voir, tout de suite après, la vérité contraire, avec la même clarté », qu'il semble ne rien dire que pour se contredire. Et la contradiction chez lui n'est pas un accident, mais une habitude et comme une loi de sa double nature. Non seulement il la met en pratique, mais il en fait le critérium de la vérité. On lui doit, en effet, les aphorismes suivants : « La contradiction est le signe de la vérité. » — « Malheur à qui ne se contredit pas une fois par jour. )) Il le faut reconnaître, M. Renan a vraiment
eu, comme il le dit, tous les bonheurs; il a échappé même à ce malheur-là. Outre qu'il empêche de se préoccuper le lendemain de ce qu'on a écrit la veille, le système de la contradiction procure, à celui qui le pratique, l'avantage de se rendre insaisissable et de se dire incompris ou même calomnié au besoin. M. Renan en use largement, et parmi les critiques imprudents qui, en trop grand nombre peut-être, lui ont donné la célébrité en essayant de faire son portrait, je ne sache pas qu'un seul se puisse flatter, sauf M. Challemel-Lacour, d'avoir obtenu son suffrage (1).
Pour éviter cet écueil, je ne vois qu'un parti à prendre : n'admettre, pour le peindre, d'autres traits que ceux qu'il a tracés lui-même, ne lui attribuer d'autres idées que celles qu'il a exprimées, d'autres principes de morale que ceux qu'il professe et pratique. Si, après ce calque consciencieux, le portrait paraît grimaçant, les idées semblent fausses et la morale chancelante, M. Renan aura la ressource de me dire mauvais copiste, il ne pourra m'accuser de l'avoir travesti.
Or que dit M. Renan de lui-même? Il se représente, avant tout et par-dessus tout, comme un penseur. Mais les hommes pensent tous, les uns d'une façon, les autres de l'autre ; dans quelle catégorie M. Renan range-t-il sa pensée? Est-il philosophe, théologien, historien, moraliste, littérateur, mathématicien? Oui et non. Il dédaigne et repousse chacun
(l) Voyez plus haut, p. 29.
(le ces titres, entendus dans le sens d'une spécialité. Jupiter olympien, il a un esprit trop vaste pour se renfermer dans le cercle étroit d'une science spéciale. Il se donne un nom et un titre qui comprend le domaine entier de la pensée. Il est un critique, et le critique est l'homme spirituel qui a le droit de juger de tout et de n'être jugé par personne. M. Renan l'a expliqué à M. Pasteur, qui n'est, le pauvre homme! qu'un spécialiste. Pour s'élever jusqu'aux sommets de la critique générale, que ne faut-il pas? Il faut « la culture variée de l'esprit, la connaissance de l'humanité, de ses états divers, de ses faiblesses, de ses illusions, de ses préjugés, à tant d'égards fondés, en raison de ses respectables absurdités; — il faut l'histoire de la philosophie, qui parfois rend religieux ; l'histoire de la religion, qui souvent rend philosophe; l'histoire de la science, qui devrait toujours rendre modeste ; — il faut la connaissance d'une foule de choses qu'on apprend uniquement pour voir que ce sont des vanités; — il faut, par-dessus tout, l'esprit, la gaieté, la bonne santé intellectuelle d'un Lucien, d'un Montaigne, d'un Voltaire «.
Kt à quoi le critique est-il bon ? à quoi aboutissent tant de recherches, tant de qualités éminentes? Estce à la conquête et à la possession de la vérité? Non. « Le résultat final, c'est encore que le plus grand des sages a été l'Ecclésiaste, quand il représente le monde livré aux disputes des hommes, pour qu'ils n'y comprennent rien depuis un bout jusqu'à l'autre. » Mars alors quel intérêt peut avoir le critique à cher-
cher toujours, assuré qu'il est de ne parvenir jamais à rien trouver? Son intérêt, c'est le plaisir de la recherche, c'est « l'exercice et le charme de sa pensée )). Et d'ailleurs, qu'importe la connaissance de Dieu, de soi-même et du monde, « puisque le point imperceptible de la réalité que nous entrevoyons est plein de ravissantes harmonies, et que la vie telle qu'elle nous a été octroyée, est un don excellent et pour chacun de nous la révélation d'une bonté infinie )). Voilà le critique et voilà M. Renan.
En voulez-vous un portrait plus complet? Ou^Tez la Bible, et lisez l'Ecclésiaste. L'Ecclésiaste, ou Cohélet, dit M. Renan, est le plus grand des sages. C'est pourquoi, sans doute, il en fait son ancêtre, que dis-je? son sosie antique, lui prêtant ses idées, ses sentiments, ses principes de conduite, ses jugements sur les hommes et sur les choses. Pour interpréter l'écrivain sacré, ce n'est pas l'hébreu qu'il a consulté, c'est sa propre tète et son propre cœur. Qu'on en juge.
L'Ecclésiaste est un Israélite « s'interdisaut l'exaltation et l'espérance, traitant de fous les prophètes, ne croyant ni aux hommes ni à Dieu, et vivant sans utopie sociale et sans rêve d'avenir ». Loin d'être un écrivain inspiré, tel que le représente la tradition catholique, c'est un esprit qui a eu « la gloire d'avoir aperçu la vanité des superstitions et des chimères religieuses ». Il n'est donc pas ■( un homme pieux, mais un homme du monde, un homme exquis et de bonnes manières, un mondain lettré, un chai*mant
écrivain, acceptant les préjugés clu monde tels qu'ils existent .et sans clierclici' à les réformer ». En cela, il est absolument de l'avis de M. Renan, qui dit, dans ses Etudes dlnstoire religieuse : « Le penseur sait que le monde ne lui appartient que comme sujet d'étude, et lors même qu'il pourrait le réformer, peut-être le trouverait-il si curieux tel qu'il est, qu'il n'en aurait pas le courage. »
N'est-ce pas frappant de ressemblance? Les traits suivants ne le sont pas moins. Cohélet a dû vivre dans un milieu sacerdotal; il est certain du moins qu'il en est venu à se persuader qu'il y a des « précautions à prendre avec les prêtres ». Il les a prises en quittant ces « dévots les plus insupportables des sots, ces piétistes zélés, qui exagéraient les prescriptions et faussaient la religion par un zèle et une autorité outrés, w
Il pense et il écrit absolument en dehors d'eux, comme s'il n'y avait « aucun pouvoir dogmatique établi, aucun catéchisme religieux, pas de prêtres enseignants )>. C'est un libre-penseur déclaré, « un juif dégagé qu'aucun préjugé n'aveugle et qui n'est pas fier d'être juif. On sent que s'il doit se trouver un jour en rapport avec les Grecs et les Romains, il fera tous ses eiïorts pour dissimuler sa race et faire bonne figure aux dépens de la loi, dans le high-lije de son temps. La religion, pour lui, n'a de place que comme une part de l'esprit de conduite et la tenue d'un galant homme... Tout se réduit à une prudence mondaine, tirée de l'expérience temporelle de la vie. »
Il peut, si la prudence l'exige, participer à une cérémonie religieuse, mais on ne le surprendra jamais à prier. « Le piétiste, dit-il, est un nigaud qui assomme Dieu par ses prières et lui déplaît en croyant l'honorer. » La prière, outre qu'elle est une niaiserie, est une grande perte de temps, car « la nature est l'injustice même ; la société, rellet de la nature, est un tissu d'erreurs et de violations de la justice. Cohélet voit l'inutilité des tentatives faites pour concilier la justice de Dieu avec le train du monde. Dieu est au ciel, il ne régnera jamais sur la terre ». Il ne perdra donc pas son temps et sa peine à assommer Dieu, en lui disant : Que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel !
Cohélet ne sait ni d'où il vient ni où il va, ni ce qu'il est ni ce qu'il deviendra ; mais il a le savoir et le pouvoir de vivre en s'interdisant à la fois l'exaltation et l'espérance; et i( le relâchement absolu des mobiles de la vie n'empêche pas chez lui un goût vif des plaisirs de la vie » . C'est un « tempérament fin et voluptueux qui, au lieu de songer, comme Job, au suicide, sait trouver, pour se consoler, plus d'une douceur intérieure. La vie a de bonnes heures, pourquoi ne pas les cueillir? Si Cohélet eût vécu de notre temps et écrit dans la Revue des Deux-Mondes., « le mal, nous dirait-il, qui est peut-être le plus grand de tous, c'est la présomption d'esprit, qui veut expliquer l'univers en quatre paroles », comme le catéchisme. « On ne fut jamais plus que l'auteur de
l'Ecclésiaste éloigné du pédantisme. La vue claire d'une vérité ne l'empêche pas de voir, tout de suite après, la vérité contraire avec la même clarté. » Il croit même que la « contradiction est le signe de la vérité ». 11 pense et dit tout bas : « Malheur îi qui ne se contredit pas une fois par jour, h L'inconséquence lui plaît à ce point, que non seulement il la pratique, mais qu'il aime à se montrer inconséquent. « Mais l'inconséquence de Cohélet a quelque chose de touchant... Quand on croirait qu'il va s'enfoncer dans le pur matérialisme, il se relève tout à coup par un accent élevé. » Insaisissable à lui-même, il est fort entrepris de dire au juste ce qu'il pense, et ne sait vraiment pas s'il est « spiritualiste ou matérialiste » .
Son scepticisme va-t-il jusqu'à l'athéisme? « On peut le trouver sceptique, matérialiste, fataliste, pessimiste surtout; ce que sûrement il n'est pas, c'est athée. » Toutefois, il semble ne « maintenir l'éternel )) qu'afin d'être « plus libre et plus à l'aise pour le discuter ». A vrai dire, le mot vanité est le seul ([u'il prononce avec foi ; et encore ce mot lui-même va-t-il se perdre dans le naufrage de toute vérité et de toute croyance humaine. Il doute de ce qu'il allirme comme de toutes choses, et « il cherche à montrer que sa propre philosophie est aussi vaine que tout le leste )).
Un sceptique si décidé doit être un homme d'une conscience peu scrupuleuse et d'un commerce peu sûr. Erreur. « Ou ne fut jamais plus naturel et plus simple. Son égoïsme est si franchement avoué qu'il
cesse de choquer. Ce fut certainement un homme aimable. J'aurais eu mille fois plus de confiance en lui que dans tous les hasidim (les dévots), ses contemporains... La bonté du sceptique est la plus solide de toutes. »
Cohélet a-t-il persévéré jusqu'au bout dans son scepticisme? ou bien s'est-il converti? « On ne se convertit guère du scepticisme, répond M. Renan; on s'y endurcit, justement par les efforts qu'on fait pour en sortir. Même cehii qui réussit, en apparence, à y échapper, en garde une empreinte ineffaçable, comme un fond de fièvre mal assoupie et toujours prête à se réveiller. »
Voilà le critique, voilà dans Cohélet le type ou le sosie antique de M. Renan. Il n'y a pas jusqu'au dernier trait qui ne nous révèle, hélas 1 les combats intérieurs que l'âme de M. Renan a connus, et qu'il transporte, comme tout le reste, dans l'àme de Cohélet.
Dans ce portrait, où il se peint lui-même en traits si peu voilés, M. Renan nous révèle une fois de plus la double nature de son esprit sceptique par une face et mystique par l'autre. Je vais essayer de mettre en relief les traits qui appartiennent à l'un et à l'autre de ces deux visages.
Un jeune professeur de lettres clans un lycée de Paris, que je m'abstiens de nommer, tenait à ses élèves, de quinze à dix-sept ans, ce propos malséant, qui m'a été répété par l'un d'eux : « Avant un siècle, le catéchisme de l'Eglise catholique, que l'on vous apprend aujourd'hui, aura fait place au catéchisme de M. Pienan. » J'ai la confiance que ce vœu prophétique ne s'accomplira pas. Mais je ne puis nier qu'on ne travaille à cette réforme. Le catéchisme catholique a été légalement exclu de l'enseignement des écoles primaires . Le catéchisme scientifique de M. Pienan a quelque chance d'y être introduit après ceux de MM. Paul Bert, Compayré, Steeg, etc. 11 n'est donc pas sans intérêt de le faire connaître; ce sera, du même coup, la meilleure manière de faire connaître M. Renan. Je vais procéder par demandes et réponses, cette méthode ayant pour elle, plus que toute autre, la clarté et la précision (1).
D. — Quels sont les objets de la connaissance humaine? /
M. Pi. — « Jusqu'à ce jour il a été universellement « admis qu'en dehors du monde visible il y avait un
(1) Voy. l'Avenir de la métaphysique; Etudes d'histoire religieuse ; Souvenirs d'enfance et de jeunesse, etc. Tout co (lui est enferme entre guillemets est textuellement de M. Renan,
« autre monde invisible, et que la raison humaine « pouvait acquérir une connaissance incomplète mais « certaine de l'un et de l'autre, soit par ses propres « forces, soit par une révélation divine. De là la « métaphysique, la philosophie, la théodicée et la (( théologie. »
D. — Ces sciences sont-elles capables, comme l'a cru jusqu'à ce jour le genre humain, de nous donner quelques connaissances certaines?
M. R. — « Dn béotien seul peut ne pas ignorer « que toutes les formules sont nécessairement incom- (( plètes, que les prétentions de la métaphysique ne « sont pas plus justifiées que celles de la théo- « logie, qu'elle aboutit à un dogmatisme aussi « insupportable. »
D. — La métaphysique est donc une science vaine qui ne mène à aucun résultat?
M. R. — (( La métaphysique ressemble trop à ces « soùtras bouddhiques, vastes portiques, préambules « sans fin, où tout se passe à annoncer une révéla- « tion excellente... Rien n'est au-dessus de l'homme, « et le vieil adage, qiicV supra 7ios, qiiid ad nos? est (( un non-sens. »
D, — Ainsi tout dogme qui a pour objet une réalité au-dessus et en dehors de l'homme et du monde est pour vous un non-sens?
M. R. — Assurément. « Il n'y a pas de vérité qui (( n'ait son point de départ dans l'expérience scienti- <( fique, qui ne sorte directement ou indirectement « d'un laboratoire ou d'une bibliothèque, car tout ce ■
« que nous savons, nous le savons par l'étude de la « nature et de l'histoire. »
D. — Les mots d'infini, d'absolu, de substance, d'universel, sont donc des chimères qui ne représentent rien de réel ?
M. R. — « Tout cela constitue un ensemble de « notions indispensables pour la bonne discipline de « l'esprit, qu'on peut appeler logique ou critique de « l'esprit humain, mais tout cela n'est pas la méta- « physique. »
D. — Si je vous comprends bien, la métaphysique n'est pas une science, parce qu'elle n'a pas d'objet propre, parce que les idées de raison pure, les premiers principes dont elle traite, ne répondent à rien en dehors et au-dessus de l'homme et de la nature?
M. R. — C'est bien ma pensée.
D. — Et la philosophie que Bossuet définit la connaissance rationnelle de Dieu et de soi-même, qu'en dites- vous ?
M. R. — « Elle partage le sort de la métaphy- « sique, et on peut dire avec autant de raison qu'elle « est et qu'elle n'est pas. »
D. — Comment cela?
M. R. — (( La nier c'est découronner l'esprit « humain; l'admettre comme une science distincte, « c'est contredire la tendance générale des études de « notre temps. »
D. — Je ne voudrais pas passer à vos yeux pour un « béotien ». Je dois cependant avouer que je ne
vois pas très nettement le moyen d'admettre la philosophie et de nier en même temps qu'elle soit une science distincte.
M. R. — Le moyen est bien simple. <( C'est de « convenir qu'elle est moins une science qu'un côté « de toutes les çciences... Ce n'est pas à des sciences « particulières, telles que la chimie, la physique, etc., « qu'on doit l'assimiler; on sera mieux dans le vrai « en rangeant le mot de philosophie dans la même « catégorie que les mots (ïart et de poésie... La « philosophie, c'est l'homme même; chacun naît avec « sa philosophie comme avec son style... Elle est le (( résultat de toutes les sciences, le son, la lumière, « la vibration qui sort de l'éther divin que tout porte « en soi... Saisir la physionomie des choses, voilà « toute la philosophie... En résumé, philosopher, « c'est connaître l'univers. L'univers se compose de « deux mondes, le monde physique et le monde « moral, la nature et l'humanité. L'étude de la « nature et de l'humanité est donc toute la philoso- « phie. »
D. — Habitué aux définitions scolastiques qui doivent contenir, nous disait-on, le genre et l'espèce de l'objet défini, convenir à cet objet tout entier et ne convenir qu'à lui seul ; j'ai beaucoup de peine à me faire une idée claii-e et nette de celle que vous venez de donner de la philosophie en termes si brillants et si poétiques. Voici ce que j'en ai compris. Votre philosophie est une faculté innée qui est l'homme même. Elle a un objet et un but. Son objet, c'est l'étude de
l'univers, c'est-à-dire de la nature et de l'humanité. Son but est, non d'arriver à une connaissance certaine et scientifique, mais à une conception originale, personnelle de la nature et de l'humanité. Le philosophe est donc un artiste, un poète, un virtuose, qui conçoit l'univers à sa façon, et suivant la vibration de l'éther divin qu'il porte en soi. Cette conception, comme toute œuvre d'art, d'imagination et de sentiment, comme un poème, un tableau, une statue, un opéra, tire sa valeur et son prix non de sa conformité avec la réalité objective des choses, mais de l'originalité et de la beauté de sa conception. A ce prix, tout le monde est philosophe; chaque être qui rêve peut faire de la philosophie, comme M. Jourdain et moi faisons de la prose. Ma prose rend-elle suffisamment le sens de votre poésie?
M. R. — OLii,'(( cela est si vrai, que l'originalité « personnelle est en philosophie la qualité la plus « requise, tandis que dans les sciences positives la « vérité des résultats est la seule chose à considérer. . . « La plus humble comme la plus sublime intelligence « a eu sa façon de concevoir le monde; chaque tête « pensante a été à sa guise le miroir de l'univers; <( chaque être vivant a eu son rêve qui l'a charmé, « élevé, consolé : grandiose ou mesquin, plat ou « sublime, ce rêve a été sa philosophie. »
D. — Il n'y a donc pas de philosophie scientifique qui mène à la connaissance certaine de la vérité, il y a une philosophie artistique, ou un sentiment philosophique qui porte irrésistiblement f esprit humain à
concevoir le monde d'une façon où se reflète son individualité?
M. R. — Sans doute. « Voilà pourquoi l'histoire « de la philosophie ne ressemble nullement à l'his- (( toire des autres sciences, elle n'a pas de déve- « loppement régulier; elle ne procède point par des « acquisitions successives. L'individualité de chaque « penseur s'y reflète. »
D. — Ainsi la philosophie, en tant que science spéciale, n'existe pas parce qu'elle ne saisit son objet, la nature et l'humanité, que par le sentiment. Nous avons vu que la métaphysique n'existe pas davantage et que ce qu'on appelle de ce nom ne se distingue pas de la logique ou de la critique de l'esprit humain. En dehors de l'esprit humain, elle n'a pas d'objet propre. En effet, les idées d'absolu, d'infini, de substance, de cause, d'universel, dont elle traite, ne sont pas des chimères, si l'on veut, mais à la condition de n'y voir, dites-vous, qiiun ensemble de notions indispensables pour la bonne discipline de t esprit. Cela veut bien dire, n'est-ce pas? qu'en dehors de l'esprit humain rien ne correspond à ces notions, qu'elles sont de pures abstractions?
M. R. — Parfaitement. « L'absolu de la justice et <' de la raison ne se manifeste que dans l'humanité : (( envisagé hors de l'humanité, cet absolu n'est « qu'une abstraction ; envisagé dans l'humanité, il (( est une réalité. Et ne dites pas que la forme qu'il « revêt entre les mains de l'homme le souille et a l'abaisse. Non, non, l'infini n'existe que quand il
« revêt une forme fini*'. Dieu ne se voit que dans « ses incarnations. »
D. — A ce compte, la tbéocUcée et la théologie qui traitent de Dieu, l'une d'après les lumières de la raison, l'autre d'après les principes fournis par la révélation, semblent fort courir le risque de n'être, elles aussi, que la partie la plus élevée de la psychologie et de la ci-itique de l'esprit humain. L'infini n'existant que quand il revêt une forme finie, et Dieu ne se voyant que dans ses incarnations, ne doiton pas en conclure qu'il n'existe pas en lui-môme et en dehors de l'esprit humain?
M. II. — (( Le mot Dieu étant en possession des « respects de l'humanité, ce mot ayant pour lui- « même une longue prescription, et ayant été em- (( ployé dans les belles poésies, ce serait renverser (c toutes les habitudes du langage que de l'aban- « donner. Dites aux simpks de vivre d'aspirations à « la vérité, k la beauté, à la bonté morale, ces mots « n'auraient pour eux aucun sens. Dites-leur d'aimer « Dieu, de ne pas offenser Dieu, ils vous compren- <( dront à merveille. Dieu, providence, immortalité, « autant de bons vieux. mots, un peu lourds peut- (( être, que la philosophie interprétera dans des sens « de plus en plus raffinés, mais qu'elle ne remplacera « jamais avec avantage. »
D. — Je vois bien que vous êtes d'avis de conserver le mot, mais que faites-vous de la chose? L'humanité a-t-elle raison de croire en Dieu?
M. U, — " L'humanité doit sûrement être écoutée
« en ses instincts; l'humanité, au fond, a raison; « mais dans la forme, dans le détail. Oh! la chère « et touchante rêveuse, comme sa piété peut (( l'égarer!... L'humanité n'est point composée de « savants et de philosophes. Elle se trompe fréquem- « ment ou, pour mieux dire nécessairement sur les (( questions de faits et de personnes... Mais elle ne se « trompe pas sur Tobjet même de son culte : ce (( qu'elle adore est réellement adorable, car ce qu'elle (( adore dans les caractères qu'elle a idéalisés, c'est (( la bonté, c'est la beauté qu'elle y a mises... (( L'homme fait la sainteté de ce qu'il croit comme « la beauté de ce qu'il aime... Sous une forme ou « sous une autre, Dieu sera toujours le résumé de « nos besoins supra-sensibles, la catégorie de l'idéal, (( comme l'espace et le temps sont les catégories des « corps, c'est-à-dire les formes sous lesquelles nous « concevons les corps. »
D. — Il faut comprendre, si je ne me trompe, que Dieu n'est pas un être comme l'entend l'humanité; que ce mot ne désigne pour l'homme réfléchi que la faculté de concevoir le vrai, le beau et, comme vous le dites expressément, la catégorie de t idéal. Or, si Dieu n'est que le nom collectif sous lequel nous rassemblons toutes les choses belles, bonnes ou vraies que nous concevons, s'il n'est que la catégorie cle l'idéal, il ne se distingue plus des formes de la raison, c'est-à-dire de l'esprit humain ; car qu'est-ce que la raison, si ce n'est l'esprit de l'homme en ses plus hautes parties?
M. 11. — Je sais bien que des critiques, qui ne sont pas du petit nombre des esprits fins sacliant discerner les nuances, veulent à toute force me ranger dans la catégorie grossière et tranchée des athées ou des panthéistes. Comme Sijslâme, « ce « véritable sage que j'ai eu le bonheur de voir dans « mon enfance, loin de méconnaître Dieu, j'ai honte « pour ceux qui imaginent le toucher ».
D. — Je ne voudrais pas me ranger au nombre des esprits sans nuances qui vous accusent d'athéisme. Avouez cependant que vous y prêtez le flanc. Vous ne semblez pas, en effet, admettre que la raison humaine puisse démontrer l'existence d'un être audessus et en dehors du monde ni en déterminer les principaux attributs.
M. R. — Je ne m'en défends pas. « Si l'humanité « n'était qu'intelligente elle serait athée. » La théodicée n'a aucun fondement exprimental ou rationnel. Dieu ne se fait pas connaître par des actes partiticuliers, individuels, volontaires, c'est-à-dire par des miracles. « Tous ceux que l'on raconte ou bien « sont le fruit de l'imagination et de la légende, ou « bien se sont passés devant des témoins qui « n'avaient pas les moyens nécessaires pour se « garantir des illusions et juger du caractère mira- « culeux d'un fait, » Si la Divinité avait voulu être perçue par le sens scientifique, nous découvririons dans le gouvernement général du monde des actes portant le caractère de ce qui est libre et voulu. Or la science ne découvre rien de semblable ; « loin de
« révéler Dieu, la nature est immorale; le bien et le " mal lui sont inclifFérents. L'histoire de même est (( un scandale permanent au point de vue de la (( morale ». En manifestant des lois, la nature et l'histoire ne manifestent aucun plan tracé à l'avance, avec une intention déterminée et une volonté personnelle. Demander la Divinité à l'expérience, à ce qu'on appelle les preuves physiques et morales, c'est donc s'abuser. — Quant aux preuves métaphysiques, elles ont la même impuissance. La spéculation n'est pas plus efficace pour élever l'homme à Dieu que l'expérience. Descartes, le premier^ tenta cette voie et s'y montra au-dessous de son génie. Donc Dieu n'est donné ni par l'expérience ni par la raison .
D. — Vous oubliez Platon, saint Anselme et plusieurs autres penseurs de quelque poids, en nous représentant Descartes comme l'inventeur des preuves métaphysiques de l'existence de Dieu. Mais je ne m'arrête pas à cette vétille. Je vais à la question et je vous demande comment l'homme peut s'élever jusqu'à Dieu, puisque vous lui fermez les deux voies de l'expéiience et de la spéculation rationnelle?
M. R. — « Dieu est le produit de la conscience, « non de la science et de la métaphysique. Ce n'est « pas la raison, c'est le sentiment qui détei'mine « Dieu. Ce qui révèle le vrai Dieu, c'est le sentiment « moral. Si l'humanité n'était qu'intelligente, elle (( serait athée; mais l'humanité, les grandes races (( surtout ont trouvé en elles un instinct divin., dont
(( la force, l'originalité, la richesse, éclatent clans « l'histoire avec une splendeur inouïe. »
I). — Dieu est un produit du sentiment, c'est-àdire de l'instinct divin de l'humanité, des grandes races surtout. A la bonne heure ; mais de quelle nature est ce produit? Ce Dieu que détermine le sentiment moral, à l'exclusion de la raison qui est athée, ce Dieu est-il vraiment quelqu'un? Est-ce un être réel dont on puisse affirmer quelque chose, un être ayant sa vie propre, distincte de la mienne et même de la vôtre?
M. R. — Tous les grands esprits, Strauss, par exemple, après le saint d Amsterdam^ ont une répugnance instinctive pour les formules, non pas seulement celles qui prétendent définir l'infini, mais « celles mêmes qui tendent à faire de Dieu quelque « chose... Refuser de déterminer Dieu n'est pas le « nier: cette réserve est bien plutôt l'elfet d'une « profonde piété qui tremble de blasphémer en di- « sant ce qu'il n'est pas; les théories les plus abs- « traites sur la divinité sont des symboles à leur (( manière... La tentative d'expliquer l'ineffable par (. des mots est aussi désespérée que celle de l'ex- « pliquer par des récits ou par des images ; la « langue, condamnée à cette torture, proteste, hurle, <( détonne : chaque phrase implique un hiatus im- « mense. Toute proposition appliquée à Dieu est « impertinente, une seule exceptée : Il est. »
D. — Vous voulez sans doute nous dire, en ce langage énergique et éloquent, ce qu'ont dit avant
vous Moïse et saint Paul, et à leur suite tous les docteurs chrétiens, à savoir que nous ne pouvons ici-bas ni connaître ni définir Dieu tel qu'il est. Mais sans doute vous ne niez pas qu'on en , puisse connaître et dire quelque chose. Vous admettez, en effet, qu'on peut dire de Dieu sans impertinence : // est. Vous admettez donc la définition de Moïse disant aux Israélites : Celui qui est m'a envoyé vers vous. // étant un pronom personnel vous reconnaissez la personnalité de Dieu?
M. R. — Je m'en garderai bien. Le sentiment qui nous révèle Dieu ne va pas jusque-là. (c Fait-on « Dieu personnel, Strauss intervient et dit avec « raison : la personnalité est un moi concentré en <( lui-même par opposition à un autre moi ; l'absolu, « au contraire, est l'infini qui embrasse et contient « tout, qui, par conséquent, n'exclut rien. Une perce sonnalité absolue est donc un non-sens, une idée « absurde... Le fait-on impersonnel, c'est, selon « notre manière de penser, dire qu'il n'existe pas. « De ces deux théories, l'une n'est pas vraie, l'autre « n'est pas fausse;... toutes deux impliquent con- « tradiction. »
D. — J'avoue qu'ici mon intelligence a peine à vous suivre et à discerner les nuances de votre pensée, plus indiscernables que celles du cou d'une colombe ; car enfin si Dieu est, il faut bien qu'il soit quelque chose, à moins qu'il ne soit tout. Je sais que vous témoignez un grand mépris pour le panthéisme sous cette forme grossière, malgré votre culte pour
Spinoza. Mais alors si Dieu n'est pas tout, si d'autre part, il n'est ni une personne ni une chose, je ne vois pas ce qu'il reste à penser et à dire de lui, sinon qu'il n'est rien. J'incline à croire que cette proposition, Dieu est, veut, selon vous, dire ceci : Dieu, en lui-même est une abstraction, il n'est rien; envisagé dans l'humanité, il est quelque chose. C'est précisément ce que vous disiez plus haut : « L'absolu de la (( justice et de la raison ne se manifeste que dans u l'humanité ; envisagé hors de l'humanité, cet absolu « n'est qu'une abstraction ; envisagé dans l'huma- « nité, il est une réalité. Et ne dites pas que la (( forme qu'il revêt entre les mains de l'humanité le « souille et l'abaisse. Non, non; l'infini n'existe que « quand il revêt une forme finie. Dieu ne se voit que « dans ses incarnations. »
Peut-être suis-je un béotien, incapable de saisir les finesses de votre pensée ; mais il me semble que votre' langue « hurle, détonne », et que « chacune de vos phrases implique un hiatus immense », en déterminant d'une manière si contradictoire Celui que vous déclarez indéterminable. Réfléchissez. D'une part vous affirmez que « loin de révéler Dieu la nature est immorale. . . que l'histoire de même est un scandale permanent au point de vue de la morale » ; et d'autre part vous déclarez avec la même assurance que « l'absolu de la justice et de la raison ne se manifeste que dans l'humanité ». Vous refusez de déterminer Dieu, d'affirmer qu'il est la cause première, qu'il est personnel, par l'effet « d'une pro-
fonde piété qui tremble de blaspliémer en disant ce qu'il n'est pas » ; et en même temps vous ne voulez pas qu'on dise « que la forme qu'il revêt entre les mains de l'homme le souille et l'abaisse, parce que l'homme fait la sainteté de ce qu'il croit comme la beauté de ce qu'il aime ». Vous allez même jusqu'à prétendre que « l'infini nexiste que quand il revêt une forme finie, que Dieu n'existe que dans ses incarnations ». Je n'y comprends absolument rien, bien que, selon vous, la contradiction soit le signe de la vérité. Soumise à cette torture ma raison « proteste, hurle » et déclare qu'en tout ce que vous dites elle ne voit que le panthéisme.
M. R. — De grâce laissez là les gros mots et les catégories tranchées, en vertu desquelles on est panthéiste ou athée sans le savoir. Les questions relatives à la nature de Dieu sont des questions secondaires , qui n'importent que médiocrement à la religion. « Du moment qu'on croit à la liberté, à « l'esprit, on croit à Dieu. Aimer Dieu, connaître (( Dieu, c'est aimer ce qui est beau et bon, connaître « ce qui est vrai. L'homme reUgieux est celui qui sait <( trouver en tout le divin, non celui qui professe sur (( la divinité quelque aride et inintelhgible formule. « Le problème de la cause suprême nous déborde et « nous échappe; il se résout en poèmes (ces poèmes « sont les religions), non en lois, ou s'il faut parler « ici de lois, ce sont celles de la physique, de l'astro- (( nomie, de l'histoire, qui seules sont 'les lois de « l'être, et ont une pleine réalité. »
D. — Il suffit donc, selon vous, pour être religieux, de poursuivre l'idéal, le beau, le vrai, le bien par l'art, la science ou l'héroïsme; d'être un artiste, un savant, un héros ou simplement un homme qui prend la vie au sérieux? Il n'est pas nécessaire d'avoir la piété, la crainte et l'amour de Dieu qui supposent avant tout, comme le dit saint Paul, la croyance en un Dieu personnel et rémunérateur.
M. R. — Non, assurément. En dernière analyse, (( laisser l'idée religieuse dans sa plus complète indé- « lermination ; tenir à la fois pour ces deux proposi- « tions : 1° la religion sera éternelle dans l'humanité; « 2" tous les symboles religieux sont attaquables et « périssables, telle serait donc, si le sentiment des « sages pouvait être celui du grand nombre, la vraie « théologie de notre temps. »
D. — Je vous prends à formuler en deux articles un symbole religieux au moment même où vous déclarez de par le sentiment des sages que tous les symboles religieux sont attaquables et périssables. Mais je ne m'en plains pas. Grcàce à ces articles je commence à comprendre le mystère de votre théologie. Au fond elle diffère peu de ce qu'on appelle aujourd'hui la religion laïque.
Rationnellement, vous êtes sceptique absolu ; vous n'admettez, sur f autorité de la raison, aucun dogme certain, pas même celui de l'existence de Dieu. Le Dieu de la raison est, selon vous, tantôt la catégorie de l'idéal, le résumé abstrait de la raison elle-même, tantôt cet infini d'Hegel qui s'engendre et se révèle
plus ou moins complètement clans la nature et l'humanité pai' un perpétuel devenir. Théoriquement, vous êtes athée ou panthéiste, ce qui revient au même. Et voici la prière que ce scepticisme vous inspire : « 0 abîme, tu es le Dieu unique. Les larmes de tous les peuples sont de vraies larmes ; les rêves de tous les sages renferment une part de vérité. Tout n'est ici-bas que symbole et que songe. Les dieux passent comme les hommes, et il ne serait pas bon qu'ils fussent éternels. »
M. 11. — Puisque vous citez ma prière sur l'Acropole, vous me donnez le droit de rappeler celle qui sert de péroraison à mon Avenir de la métaphysique. Celle-ci corrige celle-là ! C'est mon Pater à moi, et il faut beaucoup de bonne volonté pour y voir les sentiments d'un panthéiste ou d'un athée. « 0 « Père céleste, j'ignore ce que tu nous réserves. « Cette foi que tu ne nous peruiets pas d'effacer de « nos cœurs est- elle une consolation que tu as mé- « nagée pour nous rendre supportable notre destinée « fragile? Est-ce là une bienfaisante illusion que ta « piété a savamment combinée, ou bien un instinct « profond, une révélation qui suffit à ceux qui en « sont dignes? Est-ce le désespoir qui a raison et la (( vérité serait-elle triste? Tu n'as pas voulu que ces (c doutes reçussent une claire réponse, afin que la foi « au bien ne restât pas sans mérite, et que la vertu « ne fût pas un calcul. Une claire révélation eût « assimilé r âme noble à l'âme vulgaire-., l'évidence « en pareille matière eût été une atteinte à notre
« liberté; cest de nos dispositions intéricu7'cs que « tu as voulu faire dépendre notre foi... Sois béni f< pour ton mystère, béni pour t'être caclié, béni pour (( avoir réservé la pleine liberté de nos cœurs ! )j
D. — Voilà, je le reconnais, de religieux accents qui semblent bien loin du doute. Ce Père céleste, qui rappelle mot pour mot le Pater chrétien, que vous avez répété chaque jour pendant vingt-trois ans, suppose non seulement l'existence d'un Dieu distinct du genre humain dont il est le Père, mais d'un Dieu déterminé, d'un Dieu cause première, d'un Dieu qui est aux cieux, doctrine absolument contraire, au moins dans les termes, à votre théologie rationnelle. Toutefois, il n'y a ici de contradiction que dans les termes. Au fond, ce Père céleste n'est pas au ciel, mais dans les nuages d'un mysticisme qui a horreur de la certitude. Vous n'admettez et n'invoquez ce Père qu'en raison de l'évidence qui lui manque, et de la liberté que chacun conserve d'y croire ou de n'y pas croire et, s'il y croit, de le concevoir à sa guise. Ce Dieu en réahté n'est que l'idéal divin, oeuvre intime des facultés de chacun, n'ayant d'existence que par elles, et une existence conforme à leur puissance et à leur élévation. « L'infini n'existe — vous le dites expressément — que quand il revêt une forme finie. Dieu ne se voit que dans ses incarnations. )) C'est donc le sentiment humain, c'est le mysticisme qui produit et détermine Dieu, et après l'avoir créé l'aime, le prie suivant les déterminations qu'il lui donne. Votre Père céleste n'a pas d'autre
sens. C'est un Dieu de fabrique hunaaine, portant l'estampille du philosophe ou du charbonnier qui le produit. Dans la théologie catholique. Dieu fait l'homme à son image : dans la vôtre, c'est l'homme qui fait Dieu à la sienne. De là, autant de dieux que de tempéraments divers. Comme le remarque spirituellement M. Caro (1), il y a le Dieu des grandes races et celui des races inférieures. 11 y a le Dieu des grands esprits et celui des petits esprits, le Dieu des parties simples et celui des parties cultivées de l'humanité. Il y a le Dieu bourgeois, des petites gens : le Dieu voltairien des bonnes gens ; le Dieu conçu dans un sens de plus en plus raffiné des critiques; le Dieu de la haute culture intellectuelle qui élirait domicile sous la coupole de l'Institut, s'il était plus sur de son existence. Tous ces dieux, en effet, n'ont d'autre existence, d'autre nature, que l'existence et la nature qu'ils tiennent de leurs incarnations dans l'humanité. Votre théologie n'est donc, au fond, que l'étude critique de la nature humaine dans ses hautes parties et ses sentiments élevés. Comme vous le dites, d'ailleurs, il n'y a de réel que le monde et l'humanité.
M. R. — 11 est vrai que mon Dieu n'est pas celui de tout le monde. A quoi servirait la critique? Mais je maintiens qu'on ne peut sérieusement m'accuser d'athéisme puisque « mon dogme est la foi au divin et à la grande participation que l'homme y a ».
Cl) vidée de Dieu, cliap. ii, p. 71.
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1). — Ce dogme-là me paraît insuffisant : mais passons. Que pensez-vous de cet autre dogme qu'on appelle la Providence?
M. Pi. — « La claire vue scientifique d'un univers où n'agit d'aucune façon appréciable aucune volonté libre supérieure à celle de l'homme devint, depuis les premiers mois de lS/i6, pour mon ami M. Berthelot et pour moi, l'ancre inébranlable sur laquelle nous n'avons jamais chassé. La Providence individuelle, comme on l'entendait autrefois, n'a jamais été prouvée par un fait caractérisé. »
D. — Il n'y a donc pas dans la nature, comme le croit vulgairement le genre humain, de fait spécialement intentionnel ayant sa cause en dehors de la volonté libre de l'homme ou de l'action spontanée des animaux?
M. R. — Comment y en aurait-il puisqu'il n'y a rien au-dessus de l'homme? La Providence, prise dans son sens raffiné et vraiment critique, n'est autre chose que « l'ensemble des conditions fondamentales de la marche de l'univers ».
D. — Je ne vois pas la place que cette définition laisse à la prière?
M. R. — La prière est une niaiserie, et « le piétiste qui assomme Dieu de ses prières, un nigaud ».
D. — Vous traitez durement le genre humain. Car il a toujours et partout prié, et il ne paraît pas qu'il doive sitôt se corriger de cette niaiserie. Vous disiez cependant tout à l'heure que l'homme « a une grande participation au divin ». Comment conciliez-vous
cette niaiserie universelle avec cette universelle participation au divin?
M. R. — Rien de plus simple. C'est une question de psychologie.
<( La psychologie part de l'hypothèse d'une huma- (( nité parfaitement homogène qui aurait toujours été (( telle que nous la voyons, et cette hypothèse renie ferme une part de vérité ; car il y a vraiment des « attributs communs de l'espèce humaine qui en « constituent l'unité; mais elle renferme aussi une (( erreur grave, ou plutôt elle méconnaît une vérité M fondamentale révélée par l'histoire : c'est que l'hu- « manité n'est pas un corps simple et ne peut être (( traitée comme telle... Dans la réalité, on est plus « ou moins homme, plus ou moins fils de Dieu. On (( a de Dieu et de vérité ce dont on est capable et ce « qu'on mérite. Je ne vois pas de raison pour qu'un (( Papou soit immortel... Tenez-vous-en à ceci : l'hu- « manité est de nature transcendante; quis Deus (( incertum est, habitat Deus. »
D. — Je savais déjà que vous partagiez les hommes en deux classes : les parties cultivées et les parties simples de l'humanité. Mais je m'imaginais que vous basiez cette classification uniquement sur le degré plus ou moins élevé de culture intellectuelle. Je vois bien maintenant qu'entre « l'àme noble et l'âme vul-
gaire » il y a une différence plus profonde ; et qu'il n'y a pas seulement des degrés dans la culture des facultés de l'homme et des différences dans leur emploi, mais qu'il y en a dans leur nature même. En d'autres termes, les hommes ne diffèrent pas seulement en science et en vertu, ils diffèrent en humanité, ils sont « plus ou moins hommes; » c'est-à-dire (( plus ou moins fds de Dieu ». Voilà, étant donnée votre théologie, un mystère qui m'est plus difficile à comprendre que le mystère chrétien de l'incarnation. Je sais bien que l'Ecriture dit : « Vous êtes des Dieux et les fils du Très-Haut; » je n'ignore pas que saint Pierre et surtout saint Paul enseignent que les hommes sont fils de Dieu et participent en quelque sorte à la nature divine par la création et par la grâce. Mais je ne m'explique pas comment, n'admettant ni la création ni l'ordre surnaturel, vous pouvez faire de l'homme un fils de Dieu.
M, R. — L'homme est fils de Dieu par sa participation « au divin » et il l'est plus ou moins suivant « la vibration de l'éther divin qu'il porte en soi ».
D. — J'entends. Mais ce divin, cet éther divin que « tout porte en soi », quel en est l'origine et le principe? L'homme le trouve-t-il en lui comme un élément de sa propre nature, comme une partie intégrante de son moi, ou bien va-t-il le puiser ailleurs et plus haut que lui? Dans le premier cas, il n'est pas seulement fils de Dieu et plus ou moins fils de Dieu, mais il est Dieu et plus ou moins Dieu. Dans le second cas, où est la source où il va puiser le divin,
puisque « il n'y a rien au-dessus de l'iiomme? » et quelle est cette source, l'absolu hors de l'humanité n'étant, selon vous, qu'une abstraction, l'infini n'existant que lorsqu'il revêt une forme finie, et Dieu ne se voyant que dans ses incarnations?
M. R. — « Tenez-vous-en à ceci : l'humanité est de nature transcendante, quis Deus incertum est, habitat Deus. »
D. — Je préfère, pour mon compte, m'en tenir à la définition du catéchisme : l'homme est une créature raisonnable composée d'une âme et d'un corps; c'est plus simple, plus intelligible, plus conforme à la raison et à l'expérience, que la transcendance de votre nature. Mais peut-être n'admettez-vous pas que l'homme se compose d'une àme et d'un corps unis entre eux par le lien de la personnalité quoique essentiellement distincts l'un de l'autre? Etes-vous matérialiste ou spiritualiste?
M. R. — Spiritualisme et matérialisme sont deux mots dont je ne me sers jamais. « Je ne sais pas bien si je suis spiritualiste ou matérialiste. Le but du monde, c'est l'idée; mais je ne connais pas un cas où l'idée se soit produite sans matière, je ne connais pas d'esprit pur ni d'œuvre d'esprit pur. »
D. — Puisque vous n'admettez pas d'esprit pur au sens où l'entendent les spiritualistes, il s'ensuit que l'àme de l'homme ne peut vivre séparée de son corps, et quand l'homme meurt, tout meurt. N'est-ce pas là votre pensée?
M, R. — « L'immortalité est un de ces bons vieux
mots, un peu lourds, que la philosophie doit interpréter dans des sens de plus en plus raffinés, mais qu'elle ne pourra jamais remplacer avec avantage. » Pour moi, « je ne vois pas de raison pour qu'un Papou soit immortel », mais je n'en vois pas non plus pour qu'un homme de génie ne le soit pas. On est immortel comme on est fils de Dieu, autant qu'on en est capable et autant qu'on le mérite. On peut « s'assurer contre le néant par un- moyen bien simple, en faisant des œuvres qui restent ».
D. — Je crois comprendre le sens que vous donnez à ce mot d'immortalité. L'homme peut être immortel par ses œuvres, mais il ne l'est pas par sa nature. C'est dans ce sens raffiné que l'épicurien Horace s'écriait : non om?iis moriar, je ne mourrai pas tout entier. Mais la personne humaine, ce moi dont nous avons, dont vous avez surtout un sentiment si vif et si absorbant, que devient-il après la mort?
M. R. — « La personnalité est un moi concentré en lui-même par opposition à un autre moi. » En dissolvant le corps, la mort détruit du même coup le moi, la vie personnelle, ne laisse que le souvenir historique de « son rapport avec l'esprit éternel qui agit et se continue à travers les siècles. » Quand elle ne s'en prend qu'au Papou et à ces foules innombrables qui composent les parties simples de l'humanité, la mort, selon une pensée qu'admire M. Littré, n'est « qu'une fonction, la dernière et la plus tranquille de toutes. Pour moi, je la trouve odieuse, haïssable, insensée, quand elle étend sa main froidement
aveugle sur la vertu et le génie. Une voix est en nous, que seules les bonnes et grandes âmes savent entendre, et cette voix nous crie sans cesse : La vérité et le bien sont la fin de la vie; sacrifiez tout à ce but; et quand, suivant l'appel de cette sirène intérieure, qui dit avoir les promesses de vie, nous sommes arrivés au terme où devrait être la récompense, ah ! la trompeuse consolatrice ! elle nous manque. Cette philosophie qui nous promettait le secret de la mort, s'excuse en balbutiant, et l'idéal, qui nous avait attirés jusqu'aux limites de l'air respirable, nous fait défaut quand, à l'heure suprême, notre œil le cherche. Le bat de la nature a été atteint; un puissant effort a été tenté, une vie admirable a été réalisée, et alors, avec cette insouciance qui la caractérise, l'enchanteresse nous abandonne, et nous laisse en proie aux' tristes oiseaux de la nuit ».
1). — Voilà de bien belles phrases, et des mots d'un cliquetis charmant. Quant à leur signification, je n'en découvre qu'une seule, à savoir que la vie la plus admirable du sage, du héros et du saint n'a pas de lendemain, et que la seule inscription qui convienne à la porte de nos cimetières est celle que Dante a mise sur la porte de son enfer : Voits qui entrez ici laissez toute espérance ! Vu la brièveté et les misères de la vie présente, voilà qui me semble peu encourageant à la poursuite d'un vrai toujours fuyant et d'un bien qui exige tant de sacrifices. Comment sans la croyance en un Dieu personnel et rémunérateur, et en l'existence d'une autre vie
— 2ol —
pouvez-vous soutenir le courage de l'homme contre les combats du dedans et les entraînements du dehors? Où sera la règle obligatoire des mœurs? où prendre surtout le mobile efficace de la vertu?
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M. R. — « La force morale n'est pas le fruit d'un syllogisme. Il est prudent de n'associer le sort des croyances morales à aucun système. Aucune foi n'a de privilège à cet égard; on peut être un chrétien des premiers jours avec les idées en apparence les plus négatives; on peut voir soudés dans le même homme un ascète et un jacobin. »
D. — Ainsi, la morale n'est pas seulement indépendante du dogme religieux, elle est indépendante de la raison et de tout dogme rationnel, y compris le dogme de l'existence de Dieu et d'une autre vie. Est-ce bien votre pensée?
M. R. — Oui, si ce n'est que je la pousse beaucoup plus loin. Je suis convaincu que les dogmes en général, et les dogmes religieux en particulier, loin d'être un appui nécessaire à la morale, lui sont un obstacle et un péril. « J'aurais mille fois plus de confiance en un sceptique que dans tous les dévots. La bonté du sceptique est la plus solide de toutes. » En voici la raison.
N'ayant de parti pris sur rien, et par conséquent
n'étant « l'adversaire de rien ni de personne », il pratique sans effort la tolérance de toutes les manières de penser et d'agir, ce c[ui est le comble de la bonté. D'ailleurs le doute qui fait la grandeur du penseur, — les esprits étroits ne doutent jamais, — fait aussi le mérite de l'homme vertueux. « Si je vois la vertu songer trop à ses placements sur une vie éternelle, je suis tenté de lui insinuer discrètement la possibilité d'un mécompte, et comme la mystique dont parle Joinville, je voudrais par moment brûler le paradis par amour de Dieu. »
D. — On n'est pas plus désintéressé et plus généreux. Mais outre qu'il est assez difficile d'aimer Dieu jusqu'à l'oubli de son propre bonheur quand on doute s'il y a un Dieu, — et c'est le cas du sceptique, — il est à craindre que l'incendie du paradis céleste ne fasse trop songer la vertu à ses placements sur le paradis terrestre, fl'ose même dire que généralement elle ne brîile le premier que pour mieux jouir du second, ce qui est assurément très logique, mais n'est pas absolument désintéressé.
Mais, désintéressée ou non, votre morale doit avoir une base; elle ne peut être suspendue, comme le penseur, dans les royaumes de l'air. Où est son point d'appui puisque ni la raison ni la foi ne peuvent le lui fournir.
M. Px. — « La morale de l'école critique s'appuie sur le sentiment de la noblesse humaine et sur un fondement plus sur encore. Fiez-vous à celui qui la porte dans les besoins de sa nature, car lors même
que l'abaissement du siècle infligerait un démenti à la bonne opinion qu'il a de son espèce, sa propre conscience suffirait pour lui inspirer le respect de luimême et lui faire défier le sourire de ceux qui pensent que la vertu est toujours une jactance ou une duperie. »
D. — La base me semble peu solide, et, dans tous les cas, trop étroite pour porter les mœurs du genre humain. Certainement ceux qui ont le vif sentiment de la noblesse de la nature humaine, y trouvent un motif puissant de ne pas s'avilir, et ceux qui portent la morale dans les besoins de leur nature, n'ont qu'à satisfaire ces besoins pour être vertueux. Mais pour les premiers, comme pour les princes, il y a la ressource de Vincognito, et l'on sait s'ils en usent. Quant aux seconds, il n'est pas rare qu'ils portent dans les besoins de leur nature la morale et autre chose encore. Mais supposons que ces motifs suffisent aux âmes nobles qui ont le sentiment de leur noblesse et à celles qui ont la vertu innée : et les autres? Car il y en a, et il semble bien que c'est le plus grand nombre. La morale n'existe-t-elle pas pour la foule, et si elle existe, est-elle obligatoire pour tous?
M. R. — Je l'ai dit, « on est plus ou moins fils de Dieu. On a de Dieu et de vérité ce dont on est capable et ce qu'on mérite » . Il en est de même de la vertu. Ceux qui ne portent pas la morale dans les besoins.de leur nature, ne sont pas plus tenus d'être vertueux que d'êtres peintres, poètes, mathématiciens
ou critiques. Qui sait d'ailleurs si ce qu'on appelle la vertu est le vrai but de la vie. Pour moi, « je ne puis m'ôter de l'idée que c'est peut-être après tout le libertin qui a raison et qui pratique la vraie philosophie de la vie. »
D, — A ce compte la vertu est un produit de la nature et elle n'est pas pour tous les hommes une obligation morale. En d'autres termes l'homme, par cela seul qu'il est homme, n'est pas tenu « d'éviter le mal et de faire le bien », comme dit rÉcriture, ce qui revient à dire qu'il n'y a ni bien ni mal?
M. R. — « Une philosophie perverse sans doute m'a porté à croire que le bien et le mal se transforment l'un dans l'autre par des nuances aussi indiscernables que celles du cou d'une colombe, n D'ailleurs, je l'ai déjà dit, pour être vraiment morale, la vertu doit être désintéressée. Or, je le demande, où serait le désintéressement si l'on pouvait discerner certainement le bien du mal. « Si les vérités morales étaient des résultats mathématiquement démontrés, elles perdraient tout leur prix ; elles cesseraient même d'être morales, puisqu'il n'y aurait pas plus de mérite à les croire qu'à croire à la géométrie et à s'arrêter devant le Code pénal. )>
D. — Vous n'êtes pas, je le vois, de l'avis de ce poète païen qui disait de lui-même et certainement, vous excepté, de tous les fils d'Adam :
Yideo meliora proboque,
Détériora sequor.
Pour vous, connaître et pratiquer le devoir, c'est
tout un. Je connais peu de saints de votre force. Mais de plus, ne craignez-vous pas qu'en voulant à tout prix rendre la vertu désintéressée, vous n'en désintéressiez tout le monde?
Vous ne partagez pas le sentiment des moralistes qui déclarent unanimement qu'une loi incertaine n'est pas obligatoire, lex diibia non obltgat. Sur quoi vous fondez-vous pour penser autrement que tout le monde?
M. R. — Je l'ai dit récemment à M. Cherbuliez : (c Vous avez voulu chercher comment le bien confine au mal, et en dernière analyse, où est le bien. Nos hésitations à cet égard viennent de cette divine parabole de l'enfant prodigue. La question a été posée le jour où des pécheresses ont été présentées comme plus près du royaume de Dieu que le pharisien méthodique et pédantesque en ses observances. Le plus bel enseignement du christianisme est que la vertu consiste moins dans les œuvres que dans les sentiments du cœur, si bien que- l'Éternel a des tendresses pour la faute qui vient d'une ardeur généreuse ou d'un égarement d'amour, tandis qu'il n'a que de l'aversion pour l'apparente régularité, laquelle peut fort bien s'associer à la bassesse et à l'égoïsme. En d'autres, termes, le don gratuit qui fait la noblesse de l'âme l'emporte infiniment sur nos chétifs efforts pour changer l'arrêt divin. Voilà probablement le seul dogme sur lequel nous soyons d'accord avec Calvin; l'élection divine est souvent le renversement des jugements des hommes; la grâce est la source de
de tout bien ; notre seul mérite est de ne pas la contrarier. »
D. — C'est sans doute par crainte de l'orthodoxie que vous professez avec Calvin une erreur qui doit cependant répugner à un libéral tel que vous, puisque cette erreur est la négation même du libre arbitre. Vous invoquez aussi l'Evangile et voulez à toute force que Jésus soit à votis, surtout en morale. Vous y tenez à ce point, que, n'ayant pas le courage de monter jusqu'à Lui, vous le faites descendre jusqu^'à vous, et mettez dans sa divine morale ce blasphème de la vôtre : « L'Eternel a des tendresses pour la faute qui vient d'une ardeur généreuse ou d'un égarement d'amour. »
Dieu a des miséricordes infinies pour le repentir. Il n'a que de l'horreur pour le péché, d'où qu'il vienne. Si l'enfant prodigue est accueilli par son père avec un amour si miséricordieusement empressé et attendri, c'est qu'il revient à Itii la honte sur le front et la contrition dans l'âme. Si les pécheresses sont présentées dans l'Evangile comme plus près du royaume de Dieu que le pharisien orgueilleux et confiant eu sa fausse justice, ce n'est pas parce qu'elles sont pécheresses, mais parce qu'elles sont plus disposées que le pharisien à cesser de l'être. « Le plus bel enseignement du christianisme, ditesvous, est que la vertu consiste moins dans les œuvres que dans les sentiments du cœur », et c'est sans cloute pour vous conformer à cet enseignement que, « tout en ayant beaucoup aimé vos amis, vous leur
avez été très peu serviable ». Je ne connais pas ce christianisme-là. Celui que je connais veut sans doute que la vertu soit dans le cœui-, mais il n'entend pas qu'elle y reste à l'état platonique. « Ce ne sont pas ceux qui disent : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de mon Père. » Ce n'est pas pour leurs beaux sentiments, c'est pour leurs bonnes œuvres qu'il sera dit aux justes, dans cette vallée de Josaphat dont vous parlez si lestement, mais où vous serez, car ce nom ne fait que symboliser dans le prophète Joël l'universalité des jugements de Dieu : « Venez les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde. » Voihà l'enseignement de Jésus et du christianisme. Ne trouvez-vous pas, pour employer vos propres paroles, que « cela vaut mieux que de débiter des tirades sur l'idéal et de savoir déguiser, sous une sentimentalité prétentieuse, le sophisme de- l'esprit et la fausseté du cœur ». Vous dites, mieux que je n'aurais su dire moi-même, le fond vrai de ^otre morale. Non seulement elle n'est pas chrétienne, mais, théoriquement au moins, elle est bien au-dessous de la morale païenne. Elle est la négation du devoii*, comme votre théodicée est la négation de Dieu et votre psychologie la négation de l'càme.
En quittant la soutane et en abjurant la foi catholique, M. Renan s'était flatté de demeurer chrétien par le cœur et de conserver la sève morale de l'Evangile sans porter les chaînes de ses dogmes. <( Je suis encore chrétien, m'écrivait-il, et je le serai toujours. » Il comptait sans cette terrible menace de Jésus-Christ : « Celui qui tombera sur cette pierre, par son infidélité, s'y brisera, et elle écrasera celui sur qui elle viendra à tomber (1). » Sa belle résolution ne pouvait tenir, et il est obligé d'avouer que <( depuis sa sortie de Saint-Sulpice il n'a fait que baisser » .
Il a baissé plus qu'il ne l'avoue, et je ne connais pas, même dans les confessions de J.-J. Rousseau, d'abaissement moral plus attristant que celui qu'il étale avec une gaie ironie dans la conclusion de ses souvenirs d'enfance et de jeunesse. Ce n'est plus seulement un sceptique qui se gaudit de ne croire à rien ni à personne, c'est un plaisant sexagénaire qui trouve qu' « après soixante ans de vie sérieuse on a le droit de sourire » et d'amuser le public de ses bons mots non seulement sur ses propres ridicules, ce qui n'est que malséant, mais encore sur tout ce qu'il y a de plus respectable et de plus sacré pour la
(1) s. Matth., XXI, kk.
conscience humaine, licence qui ne va jamais de compagnie avec le sens moral.
Le scepticisme est une infirmité mentale qui inspire une pitié sympathique quand elle se rencontre dans des âmes qui, comme MM. Jouffroy et Littré, sentent leur mal et en souffrent; mais c'est une maladie absolument repoussante quand celui qui en est atteint s'en glorifie comme d'un titre de sagesse, et montrant ses plaies aux passants, exploite ce spectacle à leur perte et à son bénéfice.
Je le dis, à mon cœur défendant, M. Renan est ce sceptique-là. Oh ! il n^a besoin de la pitié de personne! Comme l'ange de Laodicée, il dit à qui veut l'entendre : « Je suis content, je suis riche en science et en vertus, je suis comblé de biens et je n'ai besoin de rien. »
M. Renan déclare donc qu'il est vertueux et il explique par le détail comment il a tenu « la gageure paradoxale de garder les vertus cléricales sans la foi qui leur sert de base et dans un monde pour lequel elles ne sont pas faites ». Sans doute il n'a pas retenu tout ce qu'on lui avait appris au séminaire. Depuis qu'il est sorti de Saint-Sulpice, il n'a gardé que le quart des vertus d'un sulpicien ; mais avec ce quart, « il a encore été fort au-dessus de la moyenne ». Du reste, il convient qu'il n'y^ a pas grand mérite, d'abord parce que les vertus qu'il a pratiquées sont dues à la force de l'habitude contractée pendant son éducation cléricale. « Le vide ^ait quelquefois le mênie effet que le plein. La poule
à qui l'on a arraché le cerveau continue néanmoins, sous l'action de certains excitants, k se gratter le nez. » D'ailleurs ces vertus lui ont amené de telles aventures et joué des tours si singuliers que M. l.abiche y trouverait matière à une comédie fort amusante pour les habitués du Palais-Royal.
Le quart vertueux que M. Renan emporta de Saint-Sulpice comprend en tout quatre vertus, il a lâché les douze autres parce qu'elles tiennent à une croyance positive et ne sont pas du nombre de « celles qu'un philosophe peut approuver ».
Ces quatre vertus cardinales, base de sa sainteté laïque, sont « la pauvreté, la modestie, la politesse et la règle des mœurs » , c'est-à-dire la chasteté.
« La pauvreté, dit-il, est celle des vertus de la cléricature qu'il a le mieux gardée », ce qui n'est pas étonnant quand on se rappelle que « seul de son siècle il a compris François d'Assise ». Il n'a pas un pouce de terrain, pas une maison ayant pignon sur rue : 'c cela lui a semblé lourd, matériel, contraire au principe : ?ion habemus hic manenlem civitatem » , et surtout chargé de trop d'impôts et d'un revenu trop casuel. Il a bien eu la tentation d'acheter un coin de terre sur les bords du lac d'Annecy, mais (( une voix intérieure l'en a empêché ». Quant aux titres de rente sur bons placements et sur le budget de l'Etat, ils ne sont pas incompatibles avec la pauvreté : « les valeurs sont choses plus légères, plus éthérées, plus fragiles; elles attachent moins, et on risque plus de les perdre. » Il en possède donc un
certain nombre qui lui assurent « la petite aisance qu'il a maintenant, laquelle ne lui est venue que tard et malgré lui {V) ». En sollicitant la chaire de professeur de langues sémitiques au (Collège de France, il ne lui était jamais venu à la pensée qu'il put en tirer un sou. Voué, par esprit de pauvreté, aux travaux désintéressés, il est toujours désagréablement affecté, quand on lui impose le payement de ses jetons de présence, soit à l'Académie, soit dans les nombreuses commissions scientifiques et littéraires où il prend la peine de se faire nommer. Sans M. Michel Lévy, il ne se serait jamais douté qu'il y avait en lui quelque capital de production littéraire. Ce libraire, « créé par un décret spécial de la Providence pour être son éditeur », a été obligé de lui apporter des conventions écrites sur papier timbré pour lui faire accepter ses droits d'auteur.
C'est avec le même détachement que M. Renan s'est laissé nommer administrateur du Collège de France et membre du conseil supérieur de l'ordre de la Légion d'honneur. Sa petite aisance sera fort gênée des avantages matériels que lui rapportera ce nouveau cumul. Mais il se rattrapera en pratiquant plus que jamais la pauvreté d esprit de l'Évangile.
La modestie de M. Renan égale sa pauvreté. Ce n'est pas qu'entraîné par les applaudissements d'un public corrupteur, il n'ait commis quelques légères
(1) Cette petite aisance do M. Renan ost bon an, mal an, depuis la République, d'au moins hO -i 50,000 francs de rente.
fautes contre cette vertu; mais, s'écrie-t-il avec modestie, « malgré tout, et une fois l'indulgence obtenue pour les péchés véniels, oui, j'ai été modeste, et ce n'est pas sur ce point .que j'ai manqué à mon programme de sulpicicn obstiné ». La preuve, c'est qu'il est le moins littéraire des hommes et qu'il n'eut quelque temps d'estime pour la littérature qu'afin de complaire à M. Sainte-Beuve, lequel avait sur lui beaucoup d'influence. Depuis qu'il est mort, il n'y tient plus, témoins ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse. Il tient si peu à la popularité, que ses succès l'ennuient. Il a passé un an à éteindre le style de la Vie de Jésus, pensant, mais un peu tard, que les pendeloques et les cUnquants ne sont pas de mise en un tel sujet. Ce n'est pas sa faute s'il a du talent, le style comme l'argent lui vient malgré lui, ce qui ne prouve rien ni contre sa pauvreté ni contre sa modestie.
Sa politesse rencontre moins d'objections que sa modestie, et sur ce chapitre au moins on lui rend ordinairement justice. Comment pourrait-on refuser cette vertu à un homme qui non seulement se montre poli envers tout le monde sans exception, mais à qui « il serait impossible de manquer d'égards envers un chien, de le traiter rudement et avec un air d'autorité »? Malheureusement sa politesse n'est pas payée de retour, et voilà encore une vertu sans emploi, « nos machines démocratiques excluant l'homme poli ». Pour la pratique de la politesse et de vertus plus importantes encore, M. Renan est né
deux siècles trop tard. Il était fait pour une société fondée sur le respect, où l'on est salué, classé, placé d'après son costume. Il n'est plus à l'aise qu'à l'Institut et au Collège de France, où les garçons de bureau et les employés a sont tous des hommes bien élevés et lui témoignent une très haute estime w . Ailleurs, la place n'est plus tenable. Ainsi, il a dû depuis longtemps renoncer à l'omnibus, les conducteurs commençant à le prendre pour un voyageur sans sérieux. En chemin de fer, grâce à sa politesse, il n'a jamais que la dernière place, à moins que le chef de gare ne le prenne sous sa protection. Voilà une vertu bien mal récompensée.
Sa quatrième vertu, la règle des mœurs^ n'a pas reçu du monde un plus respectueux accueil. Dominé par ses idées cléricales, il avait pris la résolution de se conserver chaste en quittant la soutane. 11 continua donc à vivre dans Paris ainsi qu'il -l'avait fait au séminaire. « Plus tard, il vit bien la vanité de cette vertu comme de toutes les autres » , sans excepter celles qu'un philosophe peut approuver; « il reconnut en particulier que la nature ne tient pas du tout, — au contraire, — à ce que l'homme soit chaste ». M. Sainte-Beuve et M. Mérimée, qui avaient sur lui l'influence que l'on sait, n'eurent pas de peine à lui démontrer, sur ce point, la niaiserie de ses idées cléricales. Mais ils ne purent le gagner à leur pratique. M. Ptenan fut sauvé par ce principe de saint Paul : Omnia milii licent, sed non omnia expcdiiint. Il s'était permis d'abjurer sa foi : une.
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grande hardiesse; c'était assez pour une fois. Une seconde hardiesse contre le sixième commandement du Décalogue eût tout compromis. On n'aurait pas manqué de dire : où est la femme? Les gens du monde sont si superficiels ! Sous peine d'être peu écouté le libre-penseur doit avoir au moins l'apparence d'être réglé en ses mœurs. Bien lui en a pris de l'être. « J'ai ainsi fait passer, dit-il, ce que la médiocrité humaine regarde comme des hardiesses, grâce à un style modéré et à des mœurs graves. » Toute médaille a son revers. « Il est hors de doute qu'en ce point, comme en beaucoup d'autres, ses principes cléricaux, conservés dans le siècle, lui ont nui aux yeux du monde. » Mais, tant il est vrai que la vertu, malgré sa vanité, est utile à tout, elle ne lui a pas nui pour le bonheur. Outre qu'il a été aimé de quatre femmes, sa mère, sa sœur, sa femme et sa fille, (( les autres femmes ont en général (!) compris ce que sa réserve affectueuse renfermait de respect et de sympathie pour elles ». Sa part a donc été bonne en ce monde, et il espère bien qu'elle sera encore meilleure en l'autre; « car il s'imagine souvent que les jugements qui seront portés sur chacun de nous dans la vallée de Josaphat ne seront autre chose que les jugements des femmes, contresignés par l'Eternel. »
C'est par ce mot que M. Renan termine le chapitre de ses quatre vertus. Cette mièvrerie est un peu fade, mais le goût en est relevé par le sel du blasphème. C'est du Marivaux et du Voltaire réunis.
Il n'y a pas de tableau sans ombre, ni d'homme vertueux sans défauts. Quand on entreprend la tâche délicate de faire son panégyrique avant son testament, l'art consiste à faire ressortir l'éclat de ses vertus par l'ombre de ses défauts, ou d'avouer, avec humihté, dit M. Renan, des défauts légers et tout extérieurs, pour s'attribuer, par ricochet, de grandes vertus. Cet art, il l'a mis en œuvre dans ses Souvenirs.
Après ses vertus, il confesse donc ses défauts. Il en avoue deux, juste la moitié de ses vertus, et, comme ses vertus, il les tient de son éducation cléricale. Le premier est « un certain mauffue de franchise dans le commerce de la vie. « il mentait donc assez souvent, non par intérêt, mais par dédain, par la fausse idée qui le porte toujours à présenter les choses à chacun comme il peut les comprendre » . Sa sœur le convertit ; elle lui devait bien cette compensation pour -la part qu'elle avait prise à la perte de sa foi. Depuis 1851, M. Kenan ne croit pas avoir fait un seul mensonge, excepté « les mensonges joyeux, de pure eutrapélie, les mensonges ofiicieux et de politesse que tous les casuistes permettent, et aussi les petits faux-fuyants littéraires en vue d'une vérité supérieure par les nécessités d'une phrase bien équilibrée^ ou bien pour éviter un plus grand mal, qui est de poignarder un auteur ». Heureusement que les exceptions confirment la règle : autrement la conversion de M. Renan paraîtrait bien compromise, et ses amis feraient prudemment de ne pas trop se fier à sa
sincérité. Du reste il paraît qu'ils lui pardonnent cette manière d'agir et d'écrire, « la mettant sur le compte de son éducation cléricale )).
Ses amis ont plus de peine à lui pardonner son second défaut, c'est-à-dire « une certaine froideur, non à les aimer, mais à les servir ». Tout en avouant ce défaut, qui de son vrai nom s'appelle égoïsme, M. Renan s'applique surtout à s'en justifier et à le transformer en vertu. D'abord il va sans dire qu'il le tient du séminaire où « une des choses les plus recomiT^andées était d'éviter les amitiés particulières ». Partant de là, il s'eftbrce de prouver que l'amitié est « une erreur, une injustice, un larcin fait à la société humaine, une coterie qui rétrécit l'esprit, nuit à la largeur d'appréciation, et constitue la plus lourde chaîne pour l'indépendance ». Si l'amitié n'était qu'un sentiment psychologique qui rapproche et unit deux âmes, on pourrait sans inconvénient se donner cette jouissance, et M. Renan déclare qu'il se l'est donnée, « ayant beaucoup aimé » le très petit nombre de ses amis. Mais dès que ce sentiment exclusif se traduit en actes, en dons, en services, l'injustice commence. En effet, rendre un bon service à quelqu'un, c'est en priver un autre, quand ce n'est pas lui en rendre un mauvais, de même que donner du pain à un juuvre qui n'en a pas, c'est l'enlever à un autre pauvre qui en a le même besoin. La justice n'interdit j)as seulement qu'on ait de la sympathie pour ses amis et de la compassion pour les pauvres, mais elle ne permet pas qu'on rende service aux uns
et qu'on assiste les autres. Aussi, conclut M. Renan, « dès qu'un ntcucl va se former, mon principe sulpicien ,: Pas d amitiés particulières, vient comme un glaçon empêcher l'agglutination de se faire. A force d'être juste, j'ai été peu serviable; je n'ai obligé presque personne. » Cette manière de pratiquer l'amitié l'a rendu sans grande influence en ce monde. Mais « cela lui a été bon au point de vue littéraire » , et c'est l'important, quoique par modestie, il soit le moins littéraire des hommes.
Voilà, dressé par lui-môme, le bilan moral de M. Renan. Il en est fort content. « Tout bien pesé, dit-il, si j'avais à recommencer ma vie, avec le droit d'y faire des ratures, je n'y changerais rien. Je n'ai manqué presque à rien de mes promesses de cléricature. » Le contentement de soi, en cette matière, est toujours en raison inverse du sens moral; plus l'un monte, plus l'autre baisse. Je trouve moins de satisfaction de lui-même, mais une conscience mieux informée dans cet aveu qu'il faisait, il y a quelques mois, en pleine Académie, à M. Gherbuliez : « A notre insu, c'est souvent à ces formules rebutées de la vieille croyance que nous devons les restes de notre vertu. Nous vivons d'une ombre, du parfum d'un vase vide; après nous, on vivj'a de l'ombre d'une ombre; je crains par moments que ce ne soit un peu léger. »
Mais qui vivra verra. L'avenir vivra de ce qu'il pourra, ou ne vivra pas. Pour M. Renan, la question n'est pas là; elle est en lui-même. Or il est content
de son sort, comme de sa vertu, mais absolument content. Pourquoi est-il si content? C'est parce qu'il a vécu dans un siècle qui « n'aura probablement pas été le plus grand, mais qui sera tenu sans doute, pour le plus amusant des siècles ». Il s'y est donc bien amusé, et « il n'aura, en disant adieu à la vie, qu'à remercier la cause de tout bien, qu'il ne connaît pas, — et qu'il ne tient pas à connaître, — de la charmante promenade qu'il lui a été donnée d'accomplir à travers la réalité ».
Le point de départ de cette promenade a été humble. Mais voyez sa chance ! a Ce fils de paysans et de pauvres marins, couvert du triple ridicule d'échappé de séminaire, de clerc défroqué, de cuistre endurci, a tout d'abord été accueilli, écouté, choyé même » par de nombreux et puissants amis qui, ne professant pas ses principes sur l'amitié, n'ont pas craint de blesser la justice en lui ouvrant les portes de l'Institut et du Collège de France, à l'exclusion de tant de compétiteurs, peut-être plus méritants que lui. La France et l'Europe se sont conjurées pour l'accabler de leurs bienfaits, pour acheter ses livres, lire ses articles et porter son nom jusqu'aux extrémités de la terre. La nature elle-même s'en est mêlée et a plus d'une fois mis des coussins sous ses coudes, pour lui éviter les chocs trop rudes. « Une fois, lors de la mort de sa sœur, cette bienveillante nature l'a, à la lettre, chloroformé pour qu'il ne fut pas témoin d'un spectacle qui eût peut-être fait une lésion profonde dans ses sens et nui à la sérénité ultérieure de
sa pensée. » Quel bonheur! perdre sans s'en douter ceux que l'on aime le plus en ce monde et être ainsi préservé de la douleur de leur serrer une dernière fois la main, de leur dire un suprême adieu et de leur fermer pieusement les yeux ! Après comme avant la mort de sa sœur et de sa mère, l'heureux M. Renan a donc conservé l'intégrité de ses sens et la sérénité de sa pensée. « Ma paix d'esprit est parfaite, dit-il. Une bonne humeur difficilement altérable, résultat d'une bonne santé morale, résultat elle-même d'une âme bien équilibrée et d'un corps supportable malgré ses défauts, m'a jusqu'ici maintenu dans une philosophie tranquille, soit qu'elle se traduise en optimisme reconnaissant, soit qu'elle aboutisse à une ironie gaie. Mon expérience de làvie a donc été fort douce et je ne crois pas qu'il y ait eu, dans la mesure de conscience que comporte maintenant notre planète (?), beaucoup d'êtres plus heureux que moi. Ainsi sans savoir au juste qui je dois remercier, pourtant je remercie. »
Si content qu'il soit de son passé et de son présent, M. Renan a pour l'avenir moins de sécurité béate. Cette vie de haute vertu et de bonheur parfait doit finir. Peut-être finira-t-elle bientôt. A soixante ans on a de longs souvenirs et de courtes espérances. Déjà des troubles persistants font craindre à notre heureux sexagénaire que sa vie plus heureuse que celle de Jacob, comme celle de ce patriarche, n'atteigne pas les années de ses pères. Il voit donc venir la mort, et cette perspective trouble
la sérénité de sa pensée, a La mort est égalitaire à un degré qui l'irrite; c'est une démocrate qui nous traite à coups de dynamite; elle devrait au moins attendre, prendre notre heure, se mettre à notre disposition. »
M. Augustin Cochin, sur son lit de mort, écrivait à son illustre ami l'évêque d'Orléans : « J'aime la vie pour chercher Dieu, j'aime la mort pour le rencontrer. » A chacun sa visée. x\I. Renan aime la vie pour les jouissances qu'elle lui procure, il redoute la mort pour les souffrances et les démolitions successives qui la précèdent. Ce qu'il lui faut, c'est une mort noble^ qui est non un accident pathologique, mais une fin voulue, comme celle du soldat sur le champ de bataille. C'est pour cela que, n'étant pas soldat, il a désiré d'être sénateur; car, du train dont marche la répubUque, il prévoit que nos sénateurs ne mourront pas par démolitions successives, et trouveront de belles occasions de se faire assommer et fusiller. Le suffrage des électeurs n'étant pas entré dans cette combinaison, M. Renan prend ses précautions contre « une de ces périodes d'affaiblissement où l'homme, — lisez M. Claude Bernard et M. Littré, — qui a eu de la force et de la vertu n'est plus que l'ombre et la ruine de lui-même, et souvent, à la grande joie des sots, s'occupe à détruire la vie qu'il avait laborieusement édifiée ». Pour se prémunir contre un pareil malheur, il déclare donc ce qui suit :
« Si un tel sort m'était réservé, je proteste
(l'avance contre les faiblesses qu'un cerveau ramolli pourrait me faire dire ou signer. C'est Renan sain d'esprit et de cœur, comme je le suis aujourd'hui ; ce n'est pas Renan à moitié détruit par la mort et n'étant plus lui-môme, que je veux qu'on croie et qu'on écoute, w Je me regarde comme l'un des sots visés par cette protestation. Car j'ai été l'un des premiers à me réjouir du retour à Dieu de M. Littré, et mon invincible amitié sera la dernière k désespérer de celui de M. Renan.
Il est temps de conclure cette trop longue étude. Je serai bref; car, pour les lecteurs attentifs, ce qui précède porte avec soi sa conclusion.
M. Renan est heureux de sa vie et content de sa vertu. Quant à son bonheur, c'est un sentiment personnel auquel je n'ai pas à contredire. Du bonheur, comme des goûts et des couleurs, on ne dispute pas. J'y mets cependant une condition, c'est qu'il le garde pour lui et ne le recommande pas aux autres. Pour moi, et je crois être du plus grand nombre, là moitié de ce bonheur suffirait pour me rendre le plus malheureux des hommes. Par tout ce qu'elle a d'élevé dans l'âme et de généreux dans le cœur, la nature humaine répugne à ce bonheur fait de tout ce qu'il y a de plus abaissé dans les sentiments, l'égoïsme, de tout ce qu'il y a de plus dé-
réglé dans l'intelligence, le scepticisme. Ce bonheur, c'est celui du disciple rabaissant ses maîtres pour repousser leur enseignement, celui du fils poignardant sa mère pour caresser sa petite pensée ; du frère s'applaudissant de n'avoir pas dit un suprême adieu à sa sœur mourante pour ne pas obscurcir la sérénité de ses idées ; de l'ami se glorifiant d'être peu serviable à ses amis pour ne pas blesser la justice; du citoyen contemplant sans lésion de ses sens les malheurs de sa patrie, et faisant profession d'avoir au cœur Yamour de ï étranger autant que de la France (1) ; de l'homme qui aime à ce point l'humanité, que, « lors mêm.e qu'il pourrait réformer le monde, peut-être le trouverait-il si cu-
(1) J'ai reçu commuiiicatiou do riiiscription d'une médaille frappée en l'honneur de M. P. Brébant ainsi conçue ;