SCHERER E. DE GONCOURT
Quelle date, et quel souvenir!
rieux tel qu'il est, qu'il n'en aurait pas le courage. )> Voilà le bonheur de M. Renan ; et ce bonheur sans affection, sans dévouement pour personne, il est sans lendemain, sans durée, sans espérance. « J'ai tant joui dans cette vie, dit-il allègrement, que je n'ai vraiment pas le droit de réclamer une compensation d'outre-tombe. » Que le droit n'y soit pas, c'est trop évident; mais qu'il prenne si facilement son parti du néant ou de pire encore, c'est une conception du bonheur qui n'est pas commune. Puisque c'est là son idéal, je le lui laisse.
Quant à sa perfection morale, c'est une autre question. Dieu me garde de fouiller dans sa vie privée. Je jugerai l'arbre non à sa sève, mais à ses fruits. Or ses fruits, ce sont ses livres. « Je ferai des livres », disait-il dans son enfance. Il a tenu sa parole et a beaucoup écrit. Ses livres, ses discours, ses articles, sont des actes publics qui ne sont pas seulement justiciables des règles du bon goût, mais des règles de la morale. Et quand je parle de la morale, ce n'est pas de la morale de M. Renan, c'est de la morale éternelle, de la morale du genre humain que tout homme droit porte gravée dans sa conscience. Eh bien, à la lumière de cette morale qui est de tous les temps, de tous les lieux et de toutes les consciences vraiment humaines, je dis c[ue l'œuvre de M. Renan, depuis ses premiers articles dans la Liberté de penser jusqu'à ses derniers dans la Revue des Deux-Mondes, est, dans son esprit, ses tendances générales, ses procédés et ses effets, une œuvre
immorale au premier clief. Son livre principal, en particulier, celui qui lui a acquis le plus d'argent et de célébrité, sa Vie de Jésiis, est le plus grand crime de presse qui se soit commis en France depuis Voltaire. A quelque point de vue qu'on se place, saper par la base une religion qui depuis dix-neuf siècles soutient les mœurs, les lois, les institutions, la vie sociale en un mot, de toutes les nations civilisées du monde, surtout quand cette religion vous a élevé, sans avoir rien à mettre à la place que la gaie ironie du sage, ou la divine ivresse du Thrace, c'est plus (\\\un peu léger, c'est un attentat de lèse-humanité. Et cet attentat, M. Renan l'a commis jusqu'à ses dernières limites. Son scepticisme démolisseur n'a pas seulement attaqué le fait de la religion révélée, il s'est retourné contre les fondements de la religion naturelle elle-même : Dieu, l'immortalité de l'âme, l'obligation morale.
Je sais bien que M. Renan peut alléguer et allègue en effet, pour sa défense, le droit à la liberté de penser, les intérêts de la science, et enfui le succès de ses écrits (1).
Je ne nie pas qu'il n'y ait une liberté légitime de la pensée; mais oette liberté, comme toutes les autres, n'est pas absolue parce qu'elle peut avoir et
(1) « On aurait tort, dit-il, d'accuser la science de prosélytisme antireligieux. Le devoir du savant est d'exprimer avec francliise le résultat de ses études, sans chercher à troubler la conscience des personnes qui ne sont pas appelées à la même vie que lui, mais aussi sans tenir compte des motifs d'intérêt et des protendues convenances qui faussent si souvent l'expression de la vérité. »
a des abus. Aussi a-t-elle toujours cttj réglementée dans toutes les sociétés humaines. Dans tous les cas, si elle échappe à la loi civile, elle tombe toujours sous l'atteinte de la loi morale. Lue mauvaise pensée, un mauvais conseil, un mauvais livre, peut être aussi coupable qu'une mauvaise action. Le poison qui corrompt Tesprit est pire que celui qui ne tue que le corps.
Quant à la science, je ne vois pas, et je ne suis pas le seul, en quoi ses intérêts sont liés aux écrits de M. Renan. C'est un érudit, un philologue, un homme de lettres; ce n'est point un penseur original, et je ne lui connais pas une seule découverte importante dans le domaine de l'histoire ou des sciences positives. Pas une de ses objections contre la raison et la morale ne lui appartient; principes et procédés de critique, il a tout emprunté à l'Allemagne; il n'a en propre que son style.
Je n'ai aucune peine à convenir que son succès a été grand, trop grand, hélas! et pour lui et pour ses lecteurs. Mais aujourd'hui, plus que jamais, il est vrai de dire que le succès ne prouve rien. Celui de M. Renan peut s'expliquer par bien des causes. Je me bornerai à une seule : M. Renan est, dans le mauvais sens du mot, de son temps et de son pays. Or nous sommes dans un temps et dans un pays où la célébrité et le pouvoir vont aux consciences insuffisantes et au scepticisme. C'est l'heure terrible où Dieu, pour punir un peuple, se contente de lui laisser le choix de ses docteurs et de ses chefs.
M. Renan a voulu être immortel par ses œuvres. Il le sera peut-être, et je regrette de ne pas être Platon pour lui assurer l'immortalité de Gorgias. En tout cas, je forme un vœu ardent pour lui, c'est que, malgré son scepticisme et le mal qu'il a fait et fera aux âmes, il obtienne par son repentir, dans l'autre monde, une immortalité dont on ne puisse dire avec saint Augustin : Laiidantiir ubi non sinit, criiciantur ubi sunt.