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conliaiice en votre largeur, et Dieu me garde de chercher à vous prouver qu'elle n'est pas orthodoxe, car je veux que vous la conserviez, et pourtant je veux aussi que vous soyez orthodoxe. Vous êtes presque le seul dépositaire de mes pensées les plus secrètes; au nom du ciel, montrez-moi de l'indulgence, et consentez encore à m'appeler votre frère. Quant à mon affection, mon bon ami, elle vous est acquise pour toujours... Votre ami plein de tendresse,
E. Renan, clerc minoré.
Cette lettre est d'un raisonnement moins serré et d'un style moins achevé que celle où M. Renan découvrit, quinze jours plus tard, l'état de son âme à M. B., son directeur; mais elle en est un complément et un commentaire aussi sincèi'e qu'instructif. C'est un portrait de jeunesse absolument ressemblant et d'autant plus précieux que l'original n'existe plus. M. Renan s'est souvent crayonné lui-même; car il n'a jamais soupçonné que le moi fût haïssable. Dans ces nombreux croquis aussi différents que l'état de son esprit est variable, il ne s'est jamais peint avec plus de vérité et de relief. La complexité de sa nature s'y dessine en traits vivants : le Gascon et le Breton, le libre-penseur et le clerc minoré s'y livrent un combat visiblement inégal, mais plein de péripéties émouvantes. Délogé de la tête, le Breton fait un der-
nier effort; il se retranche dans le cœur et la conscience et ne perd pas l'espoir de s'y maintenir. Vaine espérance! La citadelle est au pouvoir du Gascon, et on sent qu'il n'est pas homme à perdre ses avantages; il poursuivra ses conquêtes. Ce n'est qu'une affaire de quelques mois ; forcément tout tombera au pouvoir de « la faculté critique ».
Le clerc minoré proteste qu'il est chrétien et « jure qu'il le sera toujours ». Il abandonne le Christ historique, l'Homme-Dieu de l'orthodoxie: mais il ne s'attache que plus fortement au Christ idéal, à la morale de l'Evangile, au christianisme 'pur dont il contemple avec enthousiasme l'épanouissement merveilleux en Allemagne. Il a en effet étudié l'Allemagne ; et il a cru entrer dans un temple. Tout ce qu'il y a trouvé est pur, élevé, moral, beau, touchant. (( O mon âme, s'écrie-t-il, oui, c'est un trésor, c'est la continuation de Jésus-Christ. » Aussi est-il convaincu que le Christ, rénovateur du monde, viendra de là. Herder, Ronge, Czerski en sont les précurseurs. Leur morale le transporte. « Oh ! qu'ils sont doux et forts ! » Même quand ils ne seraient pas purs, il les aimerait; car ce qu'il aime en eux (( comme en tous les hommes à qui il voue son enthousiasme », c'est lui-même, c'est sa faculté critique, c'est son idéal. Là était sa place. Car là on peut être prêtre, évêque même, sans être orthodoxe. Herder était évêque, Ronge et Czerski étaient prêtres, et certes ces hommes doux et forts n'étaient pas orthodoxes. Mais ils avaient au plus haut degré, avec la
libre-pensée, le sentiment religieux et le sentiment moral.
Ce double sentiment fait absolument défaut à la France. Chez les catholiques, « on ne trouve qu'une orthodoxie sèche, anticritique, roide, inféconde, petite : type Saint-Sulpice ; ou bien un niais creux et superficiel, plein d'affectation et d'exagération : le néo-catholicisme ». Chez les autres on ne rencontre en haut « qu'une philosophie sèche et sans cœur, revêche et méprisante : l'Université et son esprit »; en bas « qu'un antichristianisme d'une couleur si détestable, si basse, si dégoûtante, qu'en vérité il y aurait de quoi s'éloigner, ne fût-ce que par modestie naturelle >j . Son admiration enthousiaste pour l'Allemagne et pour son « christianisme pur » n'est égalée que par son mépris pour la France, y compris Saint- Sulpice qui l'a élevé et l'Université à laquelle il va demander son avenir.
Cependant quoique « la Fi-ance lui paraisse de plus en plus un pays voué à la nullité pour le grand œuvre du renouvellement de la vie dans l'humanité »^ il lui reste assez de patriotisme pour espérer que le Christ allemand finira par forcer nos frontières, non pas en la personne d'un individu, mais sous la forme d'un certain esprit, qui est le pur esprit de l'Évangile. Son regard distingue même l'homme qui « serait disposé à comprendre cela et capable de fonder le christianisme pur en France » : c'est M. Affre, l'archevêque de Paris. Mais il aura fort à faire contre nos orthodoxes, « bonnes gens qui ont une verve de
dogmatisme tout à fait tenace ». Il y aura donc bataille, et M. Renan voudrait bien être là. Malheureusement il va se couper les bras en renonçant au sacerdoce ; car peut-être faudra-t-il être prêtre pour y pouvoir quelque chose... xgri somnial
Evidemment, quoiqu'une sorcière lui ait prédit ses destinées, M. Renan n'a pas été bercé sur les genoux d'une sibylle. Ses prophéties sur l'avenir ne sont pas faites pour nous inspirer confiance en ses jugements sur le passé. L'Allemagne, il est vrai, a franchi nos frontières ; mais en guise de christianisme pur, elle nous a apporté, dans l'ordre des faits, Sedan et un peu la Commune, dans l'ordre des idées, Edwald, Strauss et toutes les gi-andes négations dont M. Renan s'est fait le traducteur, et pour prix de ce double bienfait, nous a emporté cinq milliards et deux provinces. L'illustre archevêque de Paris ne s^est pas fait le promoteur du christianisme pur ; il s'est contenté d'un rôle moins ambitieux, celui de verser son sang pour son peuple en demandant qu'il fût le dernier versé ; il a eu la naïveté de croire que l'héroïsme de la charité valait mieux que la critique pour « le renouvellement de la vie dans l'humanité •» , et il a simplement donné sa propre vie en témoignage de sa foi.
M. Renan, qui a reçu de ce pontife orthodoxe et martyr la tonsure et les ordres mineurs, n'est pas tellement protestant qu'il ne reste catholique par une partie de lui-même, qui croit « sans savoir pourquoi ». Le Breton n'a pas encore tout lâché au
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Gascon. En attendant qu'il puisse les concilier, M. Renan accepte leurs exigences contradictoires, grâce au « joug de la contradiction dont il s'est provisoirement débarrassé ». Le cœur admet comme sentiment ce que la tête repousse comme dogme. Telle est sa position intellectuelle et morale qu'il peut paraître « telle chose à celui-ci, telle chose à celui-là, sans que ni l'un ni l'autre se trompe », absolument comme la chauve-souris du fabuliste. (( Ah ! si vous connaissiez mon cœur et ma tête. . . Je crois encore; je prie, je dis le Pater avec délices. J'aime beaucoup à être dans les églises; la piété pure, simple et naïve me touche beaucoup dans mes moments lucides, quand je sens l'odeur de Dieu. J'ai même des accès de dévotion ; j'en aurai toujours, je crois ; car la piété a une valeur, ne fùt-elle que psychologique. Elle nous moralise délicieusement et nous élève au-dessus des misérables soucis de l'utile; or là où finit l'utile commence le beau. Dieu, l'infini; et l'air pur qui vient de là est la vie. »
Prétendre séparer la piété de la foi, garder l'une et rejeter l'autre est un rêve aussi creux que la prétention de séparer la morale du dogme. Cette piété, ces accès de dévotion, cette odeur de Dieu, sont des restes d'une foi perdue qui ne tarderont pas à se perdre comme elle. Le scepticisme qui est dans la tête séchera bientôt le cœur, n'y laissant que l'égoïsme, et la conscience elle-même, atteinte à son tour, y perdra sa sûreté et la délicatesse de son sens moral. M. Renan en a le pressentiment. « En-
core, dit-il, si j'étais sûr de moi ! Mais si j'allais pei'dre par leur contact la pureté de mon cœur et ma conception de la vie? S'ils venaient à m'infecter de leur positivisme? Et quand je serais sûr de moi, serais-je sûr de l'extérieur qui agit sur nous si fatalement, et qui peut se connaître lui-même sans craindre sa faiblesse? »
Il reconnaît d'ailleurs que le catholicisme, qui le garantit contre tous ces périls, satisfait à toutes ses facultés^ sauf sa raison critique. Pourquoi n'en faitil pas le sacrifice? Quoique la possibilité d'un tel sacrifice lui apparaisse plus affreuse que la mort, il le ferait sans hésiter, répond-il, si sa conscience morale ne s'y opposait. Quoi ! cette conscience trouve bon qu'il fasse le sacrifice de toutes ses autres facultés, qu'il s'expose au danger de perdre, avec la foi, les sentiments et les vertus dont elle est la garantie, et elle s'oppose absolument cà ce qu'il ampute sa faculté critique! Mais quels sont donc les droits de cette faculté à la souveraineté sur toutes les autres facultés de l'homme? Serait-elle seule exempte de cette faiblesse dont a conscience quiconque ne s'ignore pas lui-même? Y a-t-il dans l'homme une faculté plus infaillible que l'homme avec toutes ses facultés? Infaillible ou non, répond M. Renan, c'est la critique de la raison de chacun qui forme ses convictions personnelles; or il est immoral de commander la conviction, comme le fait la foi, à la faculté qui forme la conviction. Sans doute, quand cette faculté de la raison opère raisonnablement, c'est-à-dire con-
formément aux lois de sa nature. Mais est-il conforme aux lois de sa nature que, se sachant et devant se savoir faillible, elle rejette toute lumière qui ne lui vient pas d'elle-même, se proclame indépendante de toute autorité doctrinale, de tout enseignement, de toute tradition, de toute foi, même dans les questions qui intéressent souverainement l'homme et la société ! J'admets autant qu'on le voudra que la raison a toujours raison, que la science ne peut pas se tromper. Mais la raison de M. Renan n'est pas la raison ; sa science n'est pas la science. Elle n'est pas souveraine et indépendante, et son premier devoir est de reconnaître ses limites et sa dépendance. Ce n'est donc pas amputer sa raison que de soumettre son jugement particulier au jugement de tous, ou à une autorité doctrinale légitime, pas plus que ce n'est abdiquer sa liberté de citoyen que de la soumettre aux lois justes de son pays. C'est au contraire la régler et la prémunir contre l'erreur.
La faculté critique de M. Renan est donc moins une faculté que l'abus d'une faculté, c'est-à-dire une passion aussi contraire à la logique qu'à la saine morale. Ce qui le démontre, c'est « l'avancement de sa pensée » sous l'impulsion de cette passion implacable qui, depuis quarante ans, le pousse sans trêve ni repos de négation en négation jusqu'au nihilisme en doctrine et à l'égoïsme en morale. Il n'y a pas autre chose en effet dans la dernière expression de sa pensée soit à l'Académie, soit à la Bévue des
Deux- M oîides {i).' Et voilà pourquoi il est aussi intéressant qu'instructif de rapproclier de ce terme final de sa faculté critique les lettres qu'il m'a écrites et qui en marquent le point de départ et l'évolution.
La maladie grave dont j'ai parlé ne me permit pas de répondre à la première lettre de M. Renan. Les vacances se passèrent; il revint à Paris et, ne me trouvant pas à Saint-Sulpice, il m'écrivit en date du J2 novembre la lettre suivante :
Paris, 12 noveiîibre 1845.
Ce n'était pas sans surprise, mon cher ami, que j'avais vu se terminer les vacances sans recevoir de réponse de vous. Aussi ma première question en arrivant à Saint-Sulpice fut pour vous demander, afin d'apprendre la cause de ce silence, et plus encore afin de m'entretenir avec vous des actualités d'alors. Jugez de la peine que j'éprouvai quand j'appris qu'une maladie grave avait été la cause qui avait entravé votre correspondance. Bientôt, il est vrai, les détails que l'on me donna suffirent pour lever toutes mes inquiétudes, mais ils me laissèrent toujours le regret de voir reculer peut-être pour longtemps l'époque où nous pourrons nous entretenir. Que de réflexions, mon bon
(1) Voy. Réponse au discours de réception de M. Louis Pasteur. - Revue des Deu.r-Mondes, du 15 novembre 1882.
ami, fit naître en moi celte nouvelle inattendue qui concourait avec une phase si singulière de mon existence! Croiriez-vous que j'ai envié votre sort, et que j'appelais de mes vœux une cause quelconque qui retardât pour moi mon entrée dans le tourbillon de la vie active, en prolongeant l'assoupissement de la vie domestique si calme, si insoucieuse. Vous le comprendrez, mon ami, quand je vous aurai exposé les épreuves par lesquelles j'ai dû passer, et celles qui me sont encore réservées. Je n'entreprendrai pas de vous en faire un récit détaillé, ce sera l'objet de nos futures conversations. Je vous en dirai seulement les faits principaux et ceux qui ont amené un résultat durable. Ma résolution inébranlable en venant à Saint-Sulpice était de rompre eniin avec un passé qui n'était plus en harmonie avec mes dispositions actuelles et de quitter un extérieur qui ne pouvait plus être qu'un mensonge. Mais je voulais tout faire gravement et lentement, d'autant plus qu'une réaction dans un avenir plus ou moins éloigné ne me paraissait pas improbable. Une circonstance extérieure vint hâter, malgré moi, mes pas un peu lents. A mon arrivée à Saint-Sulpice, on m'apprend que je ne fais plus partie du séminaire, mais bien de la maison des Carmes que l'archevêque vient enfin de fonder définitivement, et l'on m'intime l'ordre d'aller dans la journée lui porter moi-même ma réponse. Jugez de mon embarras. Il redouble encore quand, quelques heures après, on m'apprend que l'archevêque est venu lui-même au séminaire, et demande à nous parler. Accepter était immoral, donner la vraie raison du refus était impossible, en donner une fausse me répugnait. J'eus recours au bon M. Carbon qui se chargea de tout et m'épargna celte fatale entrevue. Je crus devoir poursuivre dès lors ce que les circonstances avaient si bien commencé pour moi; je fis en un jour ce que je comptais faire en quelques semaines,
et le soir même de mon arrivée, je ne faisais partie ni du séminaire ni de la maison des Carmes.
Que de liens, mon ami, rompus en quelques heures! J'en étais effrayé, j'eusse voulu arrêter cette marche fatale, trop rapide à mon sens; mais la nécessité me poussait en avant , et il n'y avait plus moyen de reculer. C'est alors, mon ami, que je passai les jours les plus cruels de ma vie. Figurez-vous l'isolement le plus complet, sans ami, sans conseil, sans connaissance, sans appui au milieu de personnes froides et indifférentes, moi qui venais de quitter ma mère, ma Bretagne, ma vie toute dorée, tant d'affections pures et simples. Seul maintenant dans ce monde, pour qui je suis un étranger. 0 maman, ma petite chambre, mes livres, mes études calmes et douces, mes promenades à côté de ma mère, adieu pour toujours! Adieu à ces joies pures et douces où je me croyais près de Dieu; adifiu à mon aimable passé, adieu à ces croyances qui m'ont si doucement bercé. Plus pour moi de bonheur pur. Plus de passé, pas encore d'avenir. Et ce monde nouveau voudra-t-il de moi? J'en quitte un autre qui m'aimait et me caressait. Et ma mère, dont la pensée autrefois était mon soulagement dans mes peines, cette fois c'était mon souvenir le plus douloureux. Je la poignardais presque. 0 Dieu, fallait-il me rendre le devoir si cruel? Et l'opinion qui rira de moi ! Et l'avenir!... Oh ! qu'il m'apparaissait pâle et décoloré. L'ambition ne pouvait soulever ce voile de tristesse et de regrets qui enveloppait mon cœur. Je maudissais ma destinée qui m'avait amené de force entre de si fatales contradictions. Et la vie matérielle qui nr'apparaissait avec ses besoins grossiers et impérieux! J'enviais le sort des simples qui naissent, vivent et meurent sans bruit et sans pensée, suivant bonnement le courant qui les entraîne, adorant un Dieu qu'ils appellent leur Père. Oh! que j'en voulais à ma raison de
m'avoir ravi mes rêves. Je passais une partie de mes soirées dans l'église de Saint-Sulpice et là je cherchais à croire, mais je ne pouvais. Ohl oui, mon ami, ces jours compteront dans ma vie; s'ils n'en furent les plus décisifs, ils en furent au moins les plus pénibles. A vingt-trois ans, recommencer comme si je n'avais pas encore vécu (1)1 Je me figurais au milieu d'une foule turbulente, grossièrement ambitieuse, et moi, au milieu, simple et timide; et il fallait se mêler à cette tourbe. Qne de fois je fus tenté de choisir une vie simple et vulgaire que j'aurais su ennoblir par l'intérieur. J'avais perdu le besoin de savoir, de scruter, de critiquer; il me semblait qu'il m'eût suffi d'aimer et de sentir, mais pourtant je sentais bien qu'au premier jour où le cœur cesserait de battre si fort, la tête recommencerait à crier famine.
Il fallait pourtant chercher à me créer une nouvelle existence dans ce monde pour lequel j'étais si peu fait. Je vous épargne le récit de ces complications qui vous seraient aussi ennuyeuses qu'elles me furent pénibles. Figurez-vous votre pauvre ami courant des journées entières de visite en visite. J'en avais honte, mais que faire contre la nécessité? L'homme ne vit pas seulement de pain, mais il vit aussi de pain. Je n'ai pourtant pas cessé un instant de regarder le ciel.
Il suffit de vous dire que pour obéir aux conseils de M. Carbon, et pour une autre raison péremptoire dont je vous parlerai tout à l'heure, je crus devoir refuser quelques propositions assez avantageuses, pour accepter, à l'école préparatoire annexée au collège Stanislas, une petite place qui, sous plusieurs rapports, était assez bien en harmonie avec ma situation actuelle. Cette place ne m'occupait pas plus d'une heure
(1) C'est de ces vingt-trois ans que M. Renan a vécu toute sa vie.
et demie par jour et je trouvais là des cours spéciaux de mathématiques, de physique, etc., sans parler des cours préparatoires à la licence dont l'un, entre autres, fait deux fois par semaine, par M. Lenormant. J'ai été d'ailleurs surpris de la bonté cordiale et franche que j'ai trouvée en ces jeunes gens : je puis dire que je n'ai pas eu en cette maison une ombre de désagrément et que j'ai éprouvé de sincères regrets en la quittant. Mais ce que cette courte période de ma vie a eu de remarquable, ce sont certainement mes rapports avec M. Gratry, directeur du collège. Je vous en parlerai beaucoup et je suis enchanté d'avoir fait sa connaissance. C'est une miniature exacte de M. Bautain, dont il est l'élève et l'ami. Nous entrâmes, dès la première minute, en contact immédiat, et dès lors nos rapports se continuèrent sur un pied tout à fait singulier et dont je n'avais jamais trouvé l'analogue en moi. Sur plusieurs points nos idées se rencontraient merveilleusement; pour lui aussi tout est philosophie. En somme, c'est un esprit spéculatif remarquable, mais sur certains points il sonne creux.
Qu'est-ce donc, me demanderez-vous, qui m'a obligé à quitter cette position où, après tout je ne me trouvais pas si mal, et où je pouvais si facilement poursuivre mes projets actuels? Ceci est, mon ami, une des passes les plus singulières de ma vie; j'aurais mille peines à le faire comprendre à qui que ce soit; nul ne l'a, je pense, bien compris. C'est encore le devoir. Oui, mon ami, la même raison qui m'a obligé à quitter Saint- Sulpice, à refuser les Carmes, m'a obligé encore à quitter le collège Stanislas... M. Dupanloup et M. Manier m'entraînaient d'ailleurs en avant, je marchai en avant, et ce fut à recommencer (1). En vérité, mon
(1) Ce fut pendant son séjour au collège Stanislas que M. Renan eut avec M. l'abbé Dupanloup l'entretien qu'il raconte plus bas et qui le détermina à quitter la soutane.
cher, il faut qu'il m'arrive toujours des aventures uniques, et je me réjouirais de celle-ci. ne fût-ce que pour les singulières positions où elle m'a placé, lesquelles m'ont fourni l'occasion d'apprendre une foule de choses.
Il me fut fort facile en sortant de Stanislas, de renouer une des négociations que j'avais rompues pour y entrer, et de suivre mon plan primitif qui était simplement de prendre dans Paris une chambre d'étudiant. Telle est, mon ami, ma position actuelle. J'ai pris une chambre comme pensionnaire libre dans une institution, près du Luxembourg, et quelques répétitions de mathématiques et de littérature dont je me suis chargé, me mettent à peu près, comme l'on dit, ait pair. Je n'en demanderais pas tant. Du reste j'ai ma journée à moi, et je peux faire à la Sorbonne et dans les bibliothèques, des séances aussi longues qu'il me plaît. Ce sont là mes vrais domiciles, et ceux où je passe les moments les plus agréables. Cette vie me serait bien douce, si de pénibles souvenirs, des inquiétudes trop bien fondées, et surtout un terrible isolement n'y mêlaient encore bien des peines. Venez donc avec moi, cher ami, et nous passerons ensemble d'agréables moments.
Je ne vous ai entretenu jusqu'ici que des faits qui ont concouru à fixer momenianément ma position dans Paris, et je ne vous ai encore rien dit des projets ultérieurs auxquels ces démarches se rattachent; car vous présumez, je pense, que je n'ai prétendu en tout ceci que me procurer une position transitoire, commode pour la continuation de mes études. C'est, en effet, vers un avenir ultérieur que se dirigent mes pensées, depuis que ma position actuelle est fixéer. Nouvelles sources de peines intellectuelles excessivement vives, et auxquelles je suis actuellement en proie; car c'est pour moi un supplice de me spécialiser et, de plus,
nulle spécialité ne cadre parfaitement avec les divisions de mon esprit. Et pourtant il le faut. 0 mon ami, qu'il est cruel d'être gêné dans son développement intellectuel par des circonstances extérieures! Jugez combien je souffre, moi surtout qui avais donné à mon esprit une si franche liberté pour suivre sa ligne de développement.
J'ai d'abord fait quelques démarches du côté des langues orientales, on m'a promis des conférences avec M. Quatremère et M. Julien, professeur de chinois au Collège de France, et le résultat a été que telle ne serait pas ma spécialité extérieure (je dis extérieure, car intérieurement je n'en aurai jamais, à moins qu'on n'appelle la philosophie une spécialité, ce qui à mon sens serait inexact). L'Université s'est alors offerte à moi : ici, vous le comprendrez, nouvelles difficultés. Le professorat proprement dit m'est à peine supportable, et en supposant qu'on n'y reste pas toujours, il faut au moins y passer longtemps. La philosophie seule me souriait, encore faudrait-il me laisser faire, et ils ne me laisseraient pas. Et puis il faudrait pour y arriver faire des années de ce que j'appelle littérature écolière (i), vers latins, discours de rhétorique, etc. Jugez
quel supplice! J'ai tellement été effrayé de cette
perspective, que je fus quelque temps décidé à m'agréger à la classe des sciences; mais ce serait alors plus que jamais qu'il faudrait me spécialiser; car, enfin, dans leur littérature, ils admettent bien encore une sorte d'universalité. Et puis cela m'écarterait de mes idées chéries. Non, non, je me rapprocherai le plus possible de ce centre qui est philosophie, théologie, science, littérature, etc., qui est Dieu, suivant moi. Ainsi
(1) M. Renan est très ingrat envers cette littérature écolière. C'est à sa forte éducation littéraire qu'il doit son style, et sans son style il ne serait rien, pas même académicien.
donc, mon ami, je regarde comme probable que je viserai aux lettres, afin de m'agréger à la philosophie. Ah! croyez que tout cela est pâle pour moi, et que cet esprit universitaire m'est profondément antipathique. Mais il faut être quelque chose et j'ai dû chercher à être ce qui s'écarte le moins de mon type idéal. Et puis, qui sait, j'arriverai peut-être par là à faire jour à mes idées. Il arrive tant de choses inattendues, qui déjouent tous les calculs. Il faut donc se préparer à tout, et se tenir prêt à déployer sa voile au premier vetit qui souffle...
M. Renan entre ensuite dans quelques détails sur sa préparation à l'examen d'admission à l'Ecole normale et à la licence es lettres. Quant à l'examen du baccalauréat qu'il n'a pas encore passé, il s'en inquiète peu. Il a eu cependant de grandes difficultés pour s'y faire admettre et ne s'en est tiré qu'en produisant un certificat d'études domestiques, malgré la répugnance que lui inspirait ce moyen obreptice. Il n'avait pas cru devoir se refuser une faculté que tout le monde s'accordait et qui semblait tolérée par la loi du monopole de l'enseignement universitaire, afin de diminuer l'odieux de sa prescription. « Quoi qu'il en soit, ajoute-t-il, je lui en veux beaucoup de m'avoir forcé à mentir; et le directeur de l'École normale qui venait, après cela, me vanter la libéralité de l'Université! »
Ce qui suit est trop important pour être analysé. Je laisse donc la parole à M. Renan.
Il faut aussi que je vous parle, mon ami, d'un fait intellectuel qui m'a beaucoup soutenu et consolé en
ces moments pénibles : ce sont mes rapports avec M. Dupanloup. Je lui fis d'abord connaître par une lettre mon état intérieur et les démarches que je croyais devoir faire en conséquence. 11 me comprit parfaitement et il s'en suivit entre nous une longue conférence d'une heure et demie, où pour la première fois de ma vie j'exposais à un homme le fond de mes idées et de mes doutes sur le catholicisme. Ah ! j'avoue n'avoir jamais rien rencontré de plus distingué ; j'ai trouvé en lui de la vraie philosophie et un esprit décidément supérieur; ce n'est que de ce moment que j'ai appris à le connaître. Nous ne nous abordâmes point de front; nous ne fîmes qu'exposer, moi, la nature de mes doutes, lui, le jugement qu'il devait en porter comme orthodoxe. Il fut extrêmement sévère et me déclara nettement : 1° qu'il n'était nullement question de tentations contre la foi, terme dont je m'étais servi dans ma lettre, par l'habitude que j'avais contractée de me conformer à la terminologie sulpicienne pour me faire entendre, mais bien d'une perte totale de la foi; 2" que j'étais hors de l'Église ; 3° qu'en conséquence je ne pouvais approcher d'aucun sacrement, et qu'il ne m'engageait pas à pratiquer l'extérieur de la religion; A° que je ne pouvais sans mensonge continuer un jour de plus à paraître ecclésiastique, etc., etc. Du reste, en tout ce qui ne tenait pas à l'appréciation de mon état, il fut bon autant qu'on peut l'être... Ces messieurs de Saint-Sulpice et M. Gratry étaient bien loin d'en juger aussi rondement, et prétendaient que je devais toujours me considérer comme tenté... J'ai obéi à M. Dupanloup et le ferai toujours désormais. Pourtant je me confesse encore, et comme je n'ai plus M. B., je le fais à M. Le Hir, que j'aime à la folie. Je remarque que cela m'améliore et me console beaucoup. Je me confesserai à vous quand vous serez prêtre. — Pourtant par condescendance, comme il disait, pour le
sentiment des autres, M. Dupanlonp voulut qu'avant de quitter Stanislas je fisse une retraite. Cette proposition, dans sa bouche surtout, me fit d'abord éclater de rire. Je changeai de ton quand il me proposa de la faire avec M. de Ravignan. J'aurais accepté; car c'eût été. finir noblement avec le catholicisme. Malheureusement M. de Ravignan ne devait être à Paris que vers le 10 novembre, et dans l'intervalle M. Dupanloup a cessé d'être supérieur du petit séminaire et moi de faire partie du collège Stanislas. La réalisation de ce projet me paraît au moins bien ajournée...
Adieu, bon et cher ami, pardonnez-moi de ne vous avoir parlé que de moi. Pour vous et pour vos amis, je vous supplie de ménager votre santé durant la convalescence et de ne point la compromettre de nouveau par un travail prématuré. Je ne demande de réponse qu'au cas où cela ne vous fatiguerait pas. La vraie réponse sera quand nous nous embrasserons. En attendant, croyez à ma bien sincère amitié.
E. Renan.
Je ne ferai que quelques courtes remarques sur cette longue lettre. Quoique M. Renan ne dise pas tout, on y voit avec quelle charité, aussi délicate qu'inépuisable, ce transfuge est soutenu et protégé par ses anciens maîtres, et particulièrement par M. Cai-bon et par M. Dupanloup. En quittant le séminaire pour cause d'inciédulité, tout lui manque, argent, position, direction, appui et jusqu'à son premier habit laïque : tout cela lui est offert et procuré par ces maîtres dont il renie les enseignements et la foi, par ces prêtres dont il trompe si cruellement les
espérances, par ce monde clérical qui V aimait et le caressait et dont il se montrera bientôt et toute sa vie l'ennemi déclaré. Voilà, prise sur le fait, cette intolérance du clergé dont M. Renan dira finement plus tard : a Sans M. Homais (qui triomphe de son curé), nous serions tous brûlés vifs. »
L'un des défauts dont se glorifie davantage et le plus souvent M. Renan est son manque absolu d'esprit bourgeois et pratique. Il pose pour un habitant des royaumes de l'air qui ne sait pas prendre pied sur terre, pour un malhabile aussi incapable de veiller à son pot-au-feu qu'à chauffer sa candidature de député ou de sénateur. Or cette lettre nous le montre sous un tout autre jour. A la manière dont il raisonne sur la carrière qu'il doit embrasser, aux démarches qu'il fait pour se concilier de puissantes amitiés, aux précautions qu'il prend pour ne rien compromettre et tout préparer en vue de son avenir, il n'est pas difficile de prévoir qu'il ne mourra pas sur la paille et que chez lui le Breton et le Gascon se renforcent au besoin du Normand.
Mais, pour moi, l'intérêt principal de cette seconde lettre de M. Renan est le changement qu'elle accuse dans son état intellectuel et moral depuis le 2/i août, date de sa première lettre. « Je travaille courageusement, dit-il dans celle-ci, à l'avancement de ma pensée. » Ce travail n'a pas été stérile. En deux mois l'avancement s'est fait à pas de géant. Au 2/i août M. Renan croyait encore, au moins par le cœur, sinon au catholicisme et à la divinité* de Jésus-Christ, au
moins à l'esprit et à la morale du christianisme. Il croyait en un Dieu personnel, à notre Père qui est dans les cieux, à sa Providence et aux soins qu'il prend de ses créatures. Dans ses moments lucides il le priait et en sentait l'odeur. Le 12 novembre, l'avancement de sa pensée a chassé de son cœur ces croyances qui l'ont « si doucement bercé ». Il a dit adieu à ces « joies pures et douces où il se croyait près de Dieu », où comme les âmes simples il adorait Dieu et l'appelait son père. Tous ces rêves de son cœur lui ont été ravis par sa raison, laquelle n'admet plus d'autre Dieu que « ce centre qui est philosophie, théologie, science, littérature, etc. » Ainsi deux mois ont suffi pour le mener de la négation du catholicisme à la négation du christianisme dogmatique, pour ébranler dans son esprit le dogme de l'existence d'un Dieu personnel, le dogme de la Providence et pour tarir dans son cœur les sources mêmes de la prière et de la reconnaissance. Avec l'amour de Dieu, tous les autres amours légitimes se débandent. Il le sent lui-même, et ce n'est pas sans un accent navré qu'il dit un éternel adieu à « tant d'affections pures et simples » qui ont caressé et charmé sa jeunesse.
Mais, ce qui est plus grave, « l'avancement de sa pensée », en desséchant son cœur, a entamé son sens moral. Le 24 août sa conscience gardait quelque inquiétude sur la légitimité de son apostasie. Elle n'osait affirmer qu'il n'y eût dans cet acte rien de coupable ; elle inclinait au contraire à se laisser dire
et à croire qu'un pareil naufrage dans la foi n'était pas exempt de péché.
Le 12 novembre ces craintes pusillanimes ont disparu; il s'est aguerri et il ne reste plus trace du moindre remords. M. Renan commence à porter d'un cœur léger, qui sera bientôt triomphant, le poids de son passé religieux. S'il abjure sa foi, s'il afflige ses maîtres, s'il abandonne ses amis, s'il poignarde sa mère, s'il immole tout à la liberté de sa pensée, c'est pour obéir au devoir. Car il n'a pas seulement le droit, il a le devoir absolu de défendre la souveraineté de sa raison contre toute autorité, de ne se soumettre qu'à son propre jugement, et de n'abdiquer en faveur de rien, ni de personne, l'autonomie et la liberté de sa critique. Pour lui, désormais, la liberté de penser est le souverain bien de l'homme. Le sacrifier à un sentiment, à une autorité quelconque et même à un dogme qui paraît certain, c'est du même coup sacrifier la vérité, la vertu et l'honneur de la vie humaine. Et propter vitam vivcndi 'perdere causas. Ainsi la passion transformée en vertu et l'égoïsme en héroïsme, tel est et sera de plus en plus le dernier mot de sa morale, comme le scepticisme sera le but de « l'avancement de sa pensée ».
Cette évolution logique et presque fatale du principe de la souveraineté et de la sainteté de la raison individuelle, se continue, en s' accentuant, dans les deux lettres que m'écrivit M. Renan, en 1846, et qu'il me reste à faire connaître.
La maladie qui avait brusquement interrompu le cours de mes études théologiques, avait tellement affaibli mes forces que ma convalescence se prolongea pendant plusieurs mois. Je ne revins donc à Paris, que j'avais quitté au mois de juillet 18/i5, qu'après les vacances de Pâques 1846 pour entrer à l'Ecole des hautes études des Carmes où m'avait appelé M. Affre. L'un de mes premiers besoins, après mon retour, fut de revoir mon ami, qui logeait alors comme pensionnaire libre, dans une institution située rue des Trois-Églises, aujourd'hui rue de l'Abbé-de-l'Epée. Nos relations conservèrent le caractère d'intimité cordiale qu'elles avaient eu au séminaire, malgré le dissentiment profond de nos esprits sur des questions qui, suivant l'expression de Pascal, sont le tout de l'homme. Nos entrevues se passaient en conversations dont les lettres, la philosophie, la théologie faisaient habituellement les frais. Par une sorte de convention tacite, nous évitions, l'un et l'autre, d"aborder de front ce qui nous séparait, ne prenant les. questions que par le côté où l'accord existait ou était possible. Vaines précautions d'une amitié qui voulait démentir la définition qu'un ancien en donne : Idem velle, idem 7iolle, ea est firma amicitia;]^ ne sortais jamais de ces entrevues sans constater avec tristesse
que de moins en moins nous pensions et sentions de même.
Les vacances de 18/i6 nous séparèrent de nouveau. M. Renan resta à Paris et j'allai au bord de l'Océan respirer un air fortifiant dont ma santé avait toujours besoin. Nous reprîmes, par correspondance, nos conversations orales; j'écrivis le premier à M. Renan qui m'adressa la réponse suivante :
Paris, 5 septembre 184G.
Merci, mon cher ami, pour votre excellente lettre. Elle m'a été une grande joie et un grand secours durant ces tristes vacances que je passe dans le plus pénible isolement qui se puisse imaginer. Pas une âme humaine à qui je puisse ouvrir mon cœur, bien plus, avec qui je puisse avoir de ces conversations qui, pour être indifférentes, ne laissent pas de délasser l'esprit et de satisfaire au besoin de société. On peut être à Paris bien plus seul qu'au fond d'un désert, et je l'éprouve. Ce n'est pas de voir des hommes qui constitue la société, mais d'avoir avec eux quelquesuns de ces rapports qui rappellent qu'on n'est pas seul au monde. Quelquefois, quand l'occasion m'engage dans ces foules indifférentes qui remplissent nos rues, je me figure au milieu d'une forêt d'arbres qui marcheraient. C'est absolument la même chose. Quand je songe au bonheur si pur dont je jouissais autrefois, à pareille époque, je suis pris d'une grande tristesse, surtout quand je songe que j'ai dit à ces jours un adieu éternel. Je ne sais si vous êtes comme moi; mais il n'y a rien qui me pèse davantage que de dire même pour les choses les plus indifférentes : c'est fini, absolument fini pour toujours! Jugez donc quand il s'agit de jouissances, les seules chères à mon cœur.
Mais qu'y fais-je, mon ami? Je ne me repens de rien, et il y a à souffrir pour son devoir une joie bien supérieure à toutes celles dont on a pu faire le sacrifice. Je bénis Dieu, mon cher, de m'avoir donné en vous quelqu'un qui sait si bien me deviner, que je n'ai pas besoin de lui exposer l'état de mon cœur; oui, c'est une de mes plus grandes peines que de songer que les personnes dont l'approbation me serait la plus chère, doivent me blâmer et me trouver coupable. Heureusement que cela ne doit pas les empêcher de me plaindre et de m'aimer.
Je ne suis pas, mon cher, de ceux qui prêchent sans cesse la tolérance aux orthodoxes; c'est là pour les esprits superficiels de l'un et de l'autre parti la cause d'innombrables sophismes. C'est faire tort au catholicisme que de l'accommoder ainsi à nos idées modernes, outre qu'on ne le fait que par des concessions verbales qui dénotent mauvaise foi ou frivolité. Tout ou rien, les néo-catholiques sont les plus sots de tous (1).
Non, mon ami, ne craignez pas de me dire que je suis dans cet état par ma faute, je sais que vous devez le croire. Il m'est sans doute bien pénible de songer que la moitié, peut-être, du genre humain éclairé, me dirait que je suis dans l'inimitié de Dieu, et pour parler la vieille langue chrétienne, qui est la vraie, que, si la mort venait à me surprendre, je serais damné à l'instant même. Cela est affreux, et me faisait frémir au^ trefois, car je ne sais pourquoi la pensée de la mort m'apparaît toujours comme très prochaine. Mais je m'y suis aguerri, et je ne souhaite aux orthodoxes qu'une paix d'âme égale à celle dont je jouis. Je puis
{l) Tout ou rien est la maxime des esprits Taux et la prati(iue des fanatiques. Les principes sont absolus et n'admettent pas de plus ou moins. Leur application est relative et comporte des ménagements et des atténuations dans la pratique.
dire que depuis que j'ai accompli mou sacrifice, au milieu de peines extérieures plus grandes qu'on ne saurait croire et qu'une délicatesse fausse peut-être me force de cacher à tous, j'ai goûté un calme qui m'était inconnu à des époques de ma vie en apparence plus sereines (i). Il faut se garder, mon cher ami, de croire sur le bonheur certaines généralités très fausses, supposant toutes qu'on ne peut être heureux que conséquemment et avec un système intellectuel parfaitement harmonisé. A ce prix, nul ne serait heureux, ou celui-là seul le serait dont l'intelligence bornée ne pourrait s'élever à la conception du problème et du doute. Heureusement il n'en est pas ainsi ; nous sommes heureux grâce à une inconséquence et à un certain tour qui nous fait prendre en patience ce qui avec un autre tour deviendrait un supplice. J'imagine que vous avez dû éprouver ceci : il se passe en nous relativement au bonheur une espèce de délibération, où, du reste, nous sommes fatalement déterminés, par laquelle nous décidons sur quel tour nous prendrons telle ou telle chose; car il n'est personne qui ne doive reconnaître qu'il porte en lui mille causes actuelles qui pourraient le rendre le plus malheureux des hommes. Il s'agit de savoir s'il leur donnera droit d'agir ou s'il en fera abstraction. Nous ne sommes heureux qu'à la dérobée, mon cher ami, mais qu'y faire? Le bonheur n'est pas quelque chose d'assez saint pour qu'il ne faille l'accepler que d'une parfaite raison (2).
Vous trouverez peut-être singulier, mon cher ami. que ne croyant pas au christianisme, je puisse me tenir en une telle assurance; sans doute, mon cher, si je doutais encore, mais, s'il vous faut tout dire, je vous
(1) Impius cAim in profundum venerit, conlemnit. (2; Ce principe peut mener loin et a, en effet, mené fort loin les gnostiques.
avouerai que je ne doute plus guère. Expliquez-moi donc un peu comment vous faites pour croire. Mon pauvre ami, c'est trop tard pour vous dire : prenez garde; si vous n'étiez pas ce que vous êtes, je me jetterais à vos genoux, devant vous, pour vous demander au nom de notre amitié si vous vous sentez capable de jurer de vous-même, que vous ne changerez d'avis à aucune époque de votre existence. Songez-y, jurer de l'avenir de sa pensée!... J'ai été désolé que notre pauvre ami X*** se soit lié; je parierais mille contre un qu'il a douté ou qu'il doutera. On verra dans vingt ans (1). Mon cher ami, je ne sais ce que je vous dis, mais je ne puis m'empêcher de désirer, comme saint Paul, oinnes fieri qualis et ego sum, heureux de n'avoir pas à ajouter exceptis vinculis his. Quant à ceux qui me liaient déjcà, je ne m'en repens pas ; quelle est la philosophie qui ne doit dire : Dominus pars...? C'est la profession de la vie belle et pure, et, grâce à Dieu, j'en conserve toujours un goût très sensible. Je vous ferai une confidence, mon cher, puisque je puis vous tout dire; aussi bien est-ce une des pensées qui me reviennent avec le plus de charme.
Au moment oîi je marchais à l'autel pour recevoir la tonsure, des doutes terribles me travaillaient déjà; mais on me poussait et j'entendais dire qu'il était toujours bon d'obéir. Je marchai donc; mais je prends Dieu à témoin de la pensée intime qui m'occupait et du vœu que je fis au fond de mon cœur. Je pris pour mon partage cette vérité qui est le Dieu caché; je me consacrai à sa recherche, renonçant pour elle à tout ce qui n'est que profane, à tout ce qui peut éloigner
(1) II va sans dire que l'ami dont il est ici question, et qui occupe une très haute position dans le clergé français, a absolument trompé toutes les prévisions de M. Renan ; tant il ne savait ce qu'il disait!
l'homme de la fm sainte et divine à laquelle l'appelle sa nature. Ainsi je l'entendais et mon âme m'attestait queje ne me repentirais jamais de ma promesse. Et je ne m'en repens pas, mon ami, et je répète sans cesse avec bonheur ces douces et suaves paroles : Dominus pars... et je crois être tout aussi agréable à Dieu, tout aussi fidèle à ma promesse que celui qui croit pouvoir Ibs prononcer avec un cœur vain et un esprit frivole. Alors seulement elles me seront un reproche quand, prostituant ma pensée à des soins vulgaires, je donnerai à ma vie un de ces mobiles grossiers qui suffisent aux hommes profanes, et préférerai les jouissances inférieures à la sainte poursuite du beau et du vrai. Jusque là, mon ami, je me rappellerai sans regrets le jour où je les prononçai. L'homme ne peut jamais être assez sûr de sa pensée pour jurer fidélité à tel ou tel système qu'il regarde maintenant comme le vrai. Tout ce qu'il peut, c'est de se consacrer à la vérité, quelle qu'elle soit, et de disposer son cœur à la suivre partout où il croira la voir, dût-il lui en coûter les plus pénibles sacrifices.
Je vous écris ces lignes, mon ami, à la hâte et tout préoccupé du travail, fort peu attrayant, de ma préparation à la licence... Excusez donc le désordre de mes pensées. J'attends de vous une longue lettre qui me rafraîchisse un peu au milieu de ces aridités.
Adieu, cher ami, croyez à la sincérité de mon affection et promettez-moi que la vôtre m'est pour toujours acquise.
Votre ami tout affectionné,
E. R-ENAÎf.
Je répondis en effet longuement â cette lettre et je regrette aujourd'hui de ne connaître ma réponse que par celle qu'y fit M. Renan, la dernière page que
j'aie conservée de notre correspondance. Avant de la produire, je noterai quelques points de la lettre précédente.
J'y remarque d'abord la théorie de M. Renan sur la certitude. Selon lui « l'homme ne peut jamais être assez sur de sa pensée pour jurer fidélité à tel ou tel système qu'il regarde maintenant comme le vrai ». Faire une profession de foi religieuse ou philosophique, se croire capable de conserver, sa vie durant, une opinion, une conviction quelque certaine qu'elle paraisse, est une témérité, une présomption qui le fait frémir pour ses amis. A ses yeux, c'est presque un crime, à tout le moins, c'est un suicide intellectuel. « Songez-y! jurer de l'avenir et de sa pensée! » Tout ce que le penseur peut et doit faire, c'est de s'attacher non à telle ou telle vérité actuellement certaine pour lui, mais à la vérité en général, à la vérité qu'il ignore, de disposer son cœur à la suivre partout où il croii'a la voir, et s'il la voit certainement, de bien se garder de lui jurer fidéhté pour le reste de sa vie.
Cela revient à dire qu'enchaîner sa raison au vrai qui paraît certain, c'est en abdiquer la liberté, c'est renoncer à être libre-penseur: de même que soumettre sa volonté k un précepte de morale évident et déterminé, c'est renoncer à son libre arbitre, c'est se priver d'être libre faiseur. S'attacher à la vérité en général, se dévouer à la vertu en général, voilà tout le pouvoir et le devoir de l'homme.
On voit d'où part et où aboutit une pareille
théorie. Son principe c'est qu'il n'y a jamais pour l'homme de vérité absolue. Personne ne peut jamais être assez sur de sa pensée pour jurer que ce qu'il croit vrai aujourd'hui, il ne le jugera pas faux demain. La fin de la raison humaine n'est donc pas la possession, mais la recherche de la vérité, et l'état normal de l'intelligence n'est pas le repos dans le vrai, mais la permanence dans le doute. Ce principe une fois admis mène fatalement au scepticisme, et le scepticisme est en effet le terme auquel a fini par aboutir la libre-pensée de M. Renan.
Ses idées sur le bonheur s'harmonisent peu avec la notion qu'en ont communément les hommes, mais elles sont en parfait accord avec sa théorie sur la certitude. On croit généralement qu'un être raisonnable n'est pas heureux dans le doute; qu'il souffre surtout quand ce doute porte sur des problèmes dont la solution pratique est nécessaire pour vivre et pour voir clair dans sa destinée. Ce sont là, dit M. Renan, des généralités très fausses, bonnes pour les esprits qui supposent, avec Jouffroy, ce désespéré de la philosophie, qu'on ne peut être heureux que conséquemment et avec un système intellectuel parfaitement harmonisé. Le bonheur n'est pas chose si sainte qu'on doive le demander à la raison et ne l'accepter que d'elle. De même que la contradiction est le signe de la vérité, ainsi l'inconséquence est la condition du bonheur. Chaque homme porte en lui mille causes actuelles qui pourraient le rendre le plus malheureux des hommes. H y a un moyen bien
simple de s'y soustraire : c'est l'abstraction. Vous avez perdu votre sœur, votre mère, votre fortune, votre santé, votre réputation. Ces pertes peuvent vous laisser heureux, à la condition que vous les prendrez sur im certain tour et que vous en ferez abstraction. Sans doute ce n'est être heureux qu'à la dérobée, mais on ne peut l'être autrement. Tant pis pour les âmes qui cherchent le bonheur dans la logique et en dehors de l'abstraction. Le bonheur n'est pas fait pour elles.
C'est conformément à ce système, que M. Renan trouve dans ses promesses cléricales, qui pour d'autres auraient été un souvenir pénible et une cause de remords, une des pensées qui lui reviennent avec le plus de charme. Il est vrai qu'en les prononçant il fit une restriction mentale qui, au premier abord, peut paraître un mensonge bien caractérisé. Ni M. Affre, qui reçut les promesses du séminariste prosterné à ses pieds en soutane et en surplis, ni le clergé ni les fidèles présents à la cérémonie d'ordination ne purent se douter qu'en prononçant ces paroles : Doininus pars hereditatis mese... M. Renan les détournait mentalement de leur sens naturel et exigé par l'Église, afin de soustraire sa conscience à l'engagement très précis qu'elles expriment; et qu'au lieu de se consacrer au Dieu chrétien dans la cléricature catholique, il n'entendait se dévouer qu'à la recherche du Dieu caché et introuvable de la librepensée. Il est certain de plus que si le prélat consécrateur avait pu soupçonner l'intention secrète du
lévite libre-penseur, il se fût abstenu de lui couper les cheveux et de l'introduire dans le for de l'Église. Mais, pour M. Renan, il en est de la morale comme du bonheur. On n'est vertueux, comme on n'est heureux, qu'à la dérobée. En pienant les circonstances de ses promesses cléricales sur un certain tour et moyennant la méthode à' abstraction^ il en est venu à se glorifier de sa restriction mentale comme d'un acte méritoire et à prendre en pitié ceux qui, à côté de lui, ont simplement et honnêtement promis ce qu'exprimait la formule consacrée de leur engagement.
Ces théories philosophiques et morales, que sans doute il professait et suivait de bonne foi, m'étonnèrent dans M. Renan. Elles me révélèrent un scepticisme qui allait plus loin que la négation du christianisme et mettait en question les principes mêmes de la religion et de la loi naturelles. Je ne le laissai pas ignorer à mon correspondant qui, mettant de côté, cette fois, les nuances habituelles de son style, m'exprima sans réticence et sans voile, presque avec dureté, sa pensée tout entière, dans la réponse suivante.
Paris, 11 septembre 1846.
Je voudrais pouvoir commenter, ligne par ligne, votre lettre que je viens de recevoir, il y a une heure,
et vous communiquer les réflexions qu'elle a fait naître en moi en mille sens divers. Mais d'impérieux travaux m'en empêchent. Je ne puis pourtant m'empêcher de jeter à la hâte sur le papier les principaux points sur lesquels il est important que, à l'heure même, nous nous entendions.
J'ai beaucoup souffert de vous entendre dire qu'il y a désormais un abîme entre vos croyances et les miennes. Non, mon cher; nous croyons les mômes choses, vous sous une forme, moi sous une autre. Les orthodoxes sont trop concrets, ils tiennent à des faits, à des riens, à des minuties. Rappelez-vous celte définition que donnait du christianisme ce proconsul {ni fallor) dont il est parlé dans les Actes : « Il s'apt d'un certain Jésus. Paul dit qu'il est en vie, les autres disent qu'il est mort. » Prenez garde de ramener la question à de si misérables termes. Que peut faire, je vous le demande, la croyance à tel fait, ou plutôt la manière d'apprécier et de critiquer tel fait, à la valeur morale d'un homme? 0 que Jésus était bien plus philosophe! Il n'a pas été dépassé; mais l'Église, de bonne foi, l'a été.
Vous me direz : Dieu veut que l'on croie ces petites choses, puisqu'il les a révélées. Prouvez-le, là est mon fort (1). Je n'aime pas la méthode par objections. Mais vous n'avez pas une preuve qui tienne devant la critique psychologique ou historique. Jésus seul tient. Mais il est pour moi, comme pour vous. Pour être platonicien, fallait-il adorer Platon et croire toutes ses paroles (2)?
(1) En bonne logique, ce n'est pas au christianisme qui possède depuis dix-neuf siècles, à prouver la légitimité de sa possession. C'est à M. Renan qu'incombe l'onus probandi. Possession vaut titre.
(2) L'on voit avec quel mépris la critique idéaliste de M. Renan traite les faits. C'est ramener la question de la divinité de Jésus-
Je ne trouve pas, dans la classe des hommes qui ont écrit, des gens plus sots que tous vos apologistes modernes : esprits plats, têtes sans critique. Il en est d'autres plus fins, mais ils n'abordent pas la question.
Vous me direz, comme j'entendais dire au séminaire (il est réglé qu'on dit cela, c'est caractéristique) : ne jugez pas l'intrinsèque des preuves par la petite manière dont elles sont présentées. Nous n'avons pas de vigoureux hommes, mais nous pourrions en avoir : cela ne fait rien à la vérité intrinsèque. Je réponds : 1° Une bonne preuve, surtout en critique historique, est toujours bonne, de quelque manière qu'elle soit présentée. 2° Si la cause était absolument la vraie, nous aurions de meilleurs défenseurs à classer parmi les orthodoxes :
1. Esprits vifs, non dénués de finesse, mais superficiels. Ceux-là se défendent mieux; mais l'orthodoxie rejette leur système de défense, ils ne comptent donc plus.
2. Esprits déprimés, vieux radoteurs... Ceux-ci sont les stricts orthodoxes.
3. Ceux qui ne croient que par le cœur, comme des enfants, sans entrer dans tout cet attirail apologétique. Oh! ceux-ci, je les aime, j'en conçois un ravissant idéal; mais nous sommes en critique, ils ne comptent pas. En morale, je fraterniserai avec eux.
D'autres ne se définissent pas, sont incrédules sans le savoir : l'incrédulité est dans leurs principes, mais ils ne les poussent pas... D'autres croient en rhéteurs parce que les auteurs auxquels ils ont voué un culte ont été de celte opinion, sorte de religion classique, littéraire. Ils croient au christianisme comme les so-
Christ à de niiséi-ables termes que de la prouver par le lait de sa résurrection. Jésus n'est rien, l'idée de Jésus est tout. Voilù. pourquoi Jésus est pour M. Renan.
phistes de la décadence croyaient au paganisme. Je regrette de n'avoir pas le temps d'achever et de mettre en ordre cette classification.
Vous vous défiez de la raison individuelle quand elle cherche à se dresser un système de vie. Fort bien; donnez-moi mieux, j'y croirai. Je la suis, faute de mieux, et je me dépite souvent contre elle.
Quant à la position extérieure que tout cela me fera, n'importe. Je ne me classerai nulle part. Si par le fait je me trouve classé, ce sera un fait. Si j'en trouve qui voient comme moi, nous sympathiserons, sinon je serai seul. Je suis fort égoïste : retranché en moimême, je me moque de tout. J'espère me faire de quoi vivre. Les gens qui ne me connaîtront pas me classeront avec ceux avec qui je sympathise le moins : tant pis, ils se tromperont.
Pour avoir de l'influence, il faut arborer un drapeau et être dogmatique. Allons, tant mieux pour ceux qui en ont le cœur. Moi, j'aime mieux caresser ma petite pensée et ne pas mentir.
Que si par un retour qui n'est pas sans exemple, une telle manière devient influente, c'est bon; on viendra à moi, mais je ne me mêlerai pas à ces tourbes. J'aurais pu mettre dans la classification que je faisais tout à l'heure une catégorie de plus : ceux qui ne voient rien au-dessus de l'action et prennent le christianisme comme un moyen d'action : esprits communs (1), si on les compare au penseur. Celui-là est le Jupiter olympien, l'homme spirituel qui juge tout et n'est jugé par personne. Que les âmes simples possèdent beaucoup de vrai, oh! mon Dieu! je le crois, mais la forme sous laquelle elles le possèdent ne peut suffire à celui
(1) Esprit commun saint Vincent de Paul! Que la France en produise beaucoup de ces esprits communs, fût-ce au détriment dos Jupiters olympiens de la pensée.
dont la raison est en juste proportion avec les autres facultés. Cette faculté élimine, discute, épure, et impossible de l'étouffer. Ah ! si j'avais pu, je l'eusse fait. Quant au cupio omnes fieri, voici mon idée. Je ne l'applique qu'à ma liberté. Il faut, autant que possible, se maintenir dans une position où l'on soit prêt à virer de bord, alors que change le vent de la croyance. Et combien de fois doit-il changer dans la vie? Cela dépend de sa longueur. Or un lieu n'est pas ce qu'il y a de plus propre à cela. On respecte plus la vérité en se tenant dans une position telle qu'on puisse lui dire : traîne-moi oii tu voudras. Je suis prêt. Un prêtre ne peut pas dire cela commodément. Il lui faut plus que du courage pour reculer. S'il n'est pas céleste après cela, il est horrible; et cela est si vrai que je ne vois pas un seul beau type en ce genre, pas môme M. de Lamennais. Il faut donc marcher et se déclarer très positivement : Je verrai toujours comme j'ai vu par le passé, et je ne verrai pas autrement. Gomment vivre un instant en se disant cela?
Quant à l'affaire de M. X., en dehors de toute considération personnelle, voici mon syllogisme. On ne doit pas jurer de ce dont on n'est pas sûr. Or on n'est pas sûr de ne pas changer de croyance à l'avenir, quelque certitude qu'on ait du présent et du passé, donc... Moi, aussi, autrefois, j'aurais juré et pourtant...
Ce que vous dites des antagonistes du christianisme est très vrai. J'ai même fait incidemment sur ce point des recherches assez curieuses qui, complétées, pourraient faire une histoire assez intéressante, intitulée : Histoire de Vincrédulité dans le christianisme. Les résultats paraîtraient triomphants aux orthodoxes et surtout le premier, à savoir que le christianisme n'a guère été attaqué jusqu'ici qu'au nom de l'immoralité et des doctrines abjectes du matérialisme, par des polissons, en un mot. Voilà le fait et je le prouverai.
Mais j'explique cela. A ces époques-là, on devait croire aux religions. C'était la loi d'alors ; et ceux qui n'y ont pas cru ont été en dehors de l'ordre commun. Il est temps qu'un autre ordre commence. Je crois même qu'il a commencé, et la dernière génération de l'Allemagne en a offert d'admirables exemples : Kant, Herder, Jacobi, Goethe même.
Mon cher ami, excusez-moi, je vous prie, de vous écrire de la sorte. Mais je fais pour vous ce que je ne fais pas pour ce que j'ai de plus cher au monde, ma sœur, par exemple, à qui hier j'ai expédié une lettre d'un quart de page, tant je suis accablé de travail. Je me délecte en songeant aux conversations que nous aurons ensemble, après mon examen surtout, car alors je prendrai mes vacances. J'aurais pourtant encore mille choses à vous dire sur ce que vous me dites de vous. Là encore, je jouerais le rôle réfutalif, à meilleur droit sans doute. Mon ami, concevoir certaines choses, c'est être appelé à les réaliser.
Adieu, mon très cher... croyez à mon afFectioii toute sincère.
E. Renan.
M. Renan n'a jamais parlé de lui avec plus de franchise et d'abandon que dans cette lettre, écrite sans apprêt et au courant de la plume.
C'est la dernière que j'aie conservée de notre correspondance. On y voit le dénouement de la crise dont la première marque les débuts. De celle-ci à celle-là, c'est-à-dire du 24 août 1845 au 11 septembre 1846, M. Renan a vigoureusement travaillé (( à l'avancement de sa pensée ». Il a fidèlement pratiqué sa maxime (( qu'il faut se maintenir dans une position où l'on soit prêt à virer de bord, alors que change le vent
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de la croyance ». Eu un an, il passe du catholicisme au protestantisme, puis du protestantisme à la négation de toute religion. L'avancement moral suit « l'avancement de la pensée » . C'est en vain qu'il se trace pour programme « d'abandonner Jésus pour être son disciple, de lâcher le moins possible du christianisme et d'en garder tout ce qui peut se pratiquer sans la foi au surnaturel. » La foi disparue, la morale ne reste pas entière. Après la confession et la prière, après les vertus sulpiciennes, « celles qu'un philosophe peut approuver » disparaissent à leur suite, et le séminariste doux, pieux et modeste se transforme en un « Jupiter Olympien » méprisant et moqueur, et disant de lui-même : « Je suis fort égoïste : retranché en moi-même, je me moque de •tout ». L'égoïsme, tel sera en effet le dernier mot de sa morale, comme le scepticisme sera la dernière étape de « l'avancement de sa pensée ».
Mes relations avec M. Renan continuèrent quelque temps encore, malgré l'abîme qui séparait mes croyances de ses idées. Ce ne fut qu'en ISlil qu'elles se rompirent définitivement d'une manière dont le douloureux souvenir est demeuré profondément gravé dans ma mémoire. Dans une visite qu'il était venu me faire à la maison des Carmes où, après avoir passé mon examen de Hcence, j'avais été nommé maître de conférences, notre conversation s'était engagée comme de coutume sur les questions qui depuis deux ans étaient le sujet habituel de nos conversations et de nos correspondances. La discussion
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avait pris un tour plus vif que de coutume, lorsque M. Renan, avec une animation ([uc je ne lui avais jamais vue, s'en prit directement à la sincérité de mes convictions religieuses en s'écriant par trois fois : f( Non, non, non, vous ne croyez pas que Jésus est Dieu, vous avez trop d'esprit pour cela. » Je bondis sous le soufflet de ce compliment en comparaison duquel toutes les injures m'ont paru depuis facilement acceptables. Après avoir protesté à mon tour par trois fois de ma croyance absolue et inébranlable en la divinité de Jésus-Christ, je dis à mon interlocuteur : a Vous voyez bien, mon ami, que j'avais raison de vous écrire cette parole qui a révolté votre amitié : chaos magnum mter te et me firmatum est, il y a désormais entre vous et moi un abîme infranchissable. Nous ne nous tenons plus que par le cœur. Ce dernier lien ne se rompra pas, au moins de mon côté. Mais je crois sage de renoncer à des discussions aussi pénibles pour moi qu'inutiles pour vous. Disons-nous donc adieu jusqu'à ce que Dieu vous rende la vue de l'âme, si un jour vous consentez à lui dire comme l'aveugle de l'Evangile : Domine, ut videam!
Les relations de M. Renan avec M. Le Hir, qu'il adorait, cessèrent pour la même cause. « Je sentis, dit-il, que les rapports de l'homme de foi avec l'incrédule deviennent vite assez pénibles, et je m'interdis des relations qui ne pouvaient plus avoir d'agrément et de fruit que pour moi seul. » 11 finit même, me diton, après la publication des Etudes bibliques, par ne
plus reconnaître son ancien maître quand il le rencontrait dans la rue, et j'ai recueilli, à Saint-Sulpice, ce propos de M. Le Hir : « J'ai rencontré aujourd'hui M. Renan, il ne m'a pas salué. »
M. Renan est, en effet, plus sensible à la critique qu'on n'aurait droit de le supposer dans un écrivain qui en use si largement et se « moque de tout ». En sa qualité « d'homme spirituel qui juge tout et n'est jugé par personne », il ne reconnaît à qui que ce soit le droit de le juger. J'en fis l'expérience en 1859. Pendant mon professorat au petit séminaire de Paris, j'avais recueilli les matériaux d'une thèse de doctorat es lettres. Cette thèse devint un hvre intitulé : Clément d'Alexandrie, et ce livre, à mon grand étonnement, fut couronné par l'Académie. Je dus cette distinction au patronage de M. Cousin et de M. Villemain, mais, si je l'obtins, ce ne fut pas la faute de M. Renan.
Je m'étais permis, à la fin de mon livre, de dire quelques mots de sa critique et de sa théologie dans des termes qui lui déplurent. II était membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Il s'en autorisa pour prétendre que l'Académie tout entière était attaquée dans l'un de ses membres, et qu'il était malséant de me couronner sur son dos.
Les écrits que M. Renan a publiés depuis ses Etudes d'histoire religieuse, n'ont fait que justifier le jugement que j'ai porté sur lui en 1859. Je n'ai donc pas à le changer, mais à le compléter. C'est ce qu'il me reste à faire brièvement pour achever cette étude et en justifier le titre.