CHAPITRE VII
I. Épilogue. — Préface des Souvenirs d'enfance et de jeunesse. — Pourquoi et comment il est double et contradictoire en luimême et dans ses écrits. — On aurait tort de le prendre pour un bien grand réactionnaire; pourquoi? — II. Nouvelle édition de la théorie do l'univers qu'il porte en soi. — III. Quelques observations sur cette théorie. — IV. M. Renan et M. Eugène Pelletan.
M. Kenan a réuni en un volume, comme je l'ai dit, les six morceaux qu'il a servis aux lecteurs de la Revue des Deux-Mondes, en y ajoutant un appendice et une préface. L'appendice reproduit, telles que je les ai publiées moi-même dans le Correspondant, les quatre lettres qu'il m'a écrites en 18/i5 et I8/16. Je n'ai rien à ajouter aux annotations que j'y ai faites. Quant à la préface, elle me semble appeler une réponse. Ce n'est pas que j'y trouve des idées nouvelles, mais M. Renan a mille façons de dire les mêmes choses. Il est, dirait Platon, un cuisinier très inventif : il sert toujours le même poisson, mais quelle variété dans la sauce!
Après le récit d'une légende bretonne propre à éveiller l'attention et l'intérêt du lecteur, lAl. Renan
définit le caractère qu'il a entendu donner à ses Souvenh's.
11 n'a pas eu la prétention, en les écrivant, de former un récit complet et suivi, ni la mesquine vanité de fixer les menus détails de sa propre vie et de fournir des documents à ses biographes futurs. Sans doute, tout ce qu'il y dit est vrai, mais de cette vérité idéale qui est poésie et philosophie, et non de cette vérité concrète qui est requise pour une Biograpkie universelle. Sa composition est, à proprement parler, un poème philosophique en six chants qu'il a écrit « pour transmettre aux autres la théorie de l'univers qu'il porte en soi; et la forme de Souvenirs lui a paru commode pour exprimer certaines nuances de pensée que ses autres écrits ne rendaient pas ». Le vrai titre de cette œuvre d'art serait celui que Goethe choisit pour ses mémoires, Vérité et poésie. Car, remarque-t-il, « on ne saurait faire sa propre biographie de la même manière qu'on fait celle des autres. Ce qu^î dit de soi est toujours poésie », c'est-à-dire embelli de façon à donner de soi la moins mauvaise idée possible. Outre la poésie, M. Renan ne dissimule pas qu'il a mis dans son œuvre « bien des choses afin qu'on sourît » ; et si l'usage l'eût permis, « il aurait du écrire plus d'une fois en marge : cum grano salis » , ici l'on rit. Guignol n'est pas fait pour ne plaire qu'aux petits enfants et à leurs nourrices.
Instruire et amuser ses lecteurs « mêler le grave au doux, le plaisant au sévère )>, tel est le but qu'a
visé M. Renan, en se faisant l'Homère cle son odyssée. Toutefois ce poème philosophique semble manquer (le fun des caractères essentiels à toute œuvre d'art : l'unité. Il n'est pas, comme le demande Horace, simplcx et imum. Le livre et le héros apparaissent doubles jusqu'à la contradiction.
M. Renan ne le nie pas, il reconnaît cette opposition, mais il prétend la justifier par sa théorie sur les antinomies de la nature humaine. W est double, il l'avoue; mais, ajoute- t-il « presque tous nous sommes doubles. Plus l'homme se développe par la tète, plus il rêve le pôle contraire, c'est-à-dire l'irrationnel, le repos dans la complète ignorance, la femme qui n'est que femme {sic)... Le cerveau brûlé par le raisonnement a soif de simplicité, comme le désert a soif d'eau pure. Quand la réflexion nous a menés au dernier terme du doute, ce qu'il y a d'affirmation spontanée du bien et du beau dans la conscience féminine nous enchante et tranche pour nous la question. Voilà pourquoi la rehgion n'est plus maintenue dans le monde que par la femme... La supériorité de la science moderne consiste en ce que chacun de ses progrès est un degré de plus dans l'ordre des abstractions. Nous faisons la chimie de la chimie, l'algèbre de l'algèbre; nous nous éloignons de la nature à force de la sonder. Cela est bien; il faut continuer, la vie est au bout de cette dissection à outrance. Mais qu'on ne s'étonne pas de l'ardeur fiévreuse qui, après ces débauches de dialectique, n'est étanchée que par les baisers de l'être naïf en
qui la nature vit et sourit. La femme nous remet en communication avec l'éternelle source où Dieu se mire. La candeur d'une enfant qui ignore sa beauté et qui voit Dieu clair comme le jour est la grande révélation de l'idéal (1) ».
Comment une science dont la supériorité consiste à monter de degré en degré dans l'ordre des abstractions, qui est la chimie de la chimie et l'algèbre de l'algèbre, qui s'éloigne de la nature à force de la sonder, peut-elle mener à la vie? Mystère aussi profond et de même valeur que le pain et le vin chimiques fabriqués par M. Berthelot. Qu'est-ce que ce Dieu qui se mire et cette source éternelle où il se mire? Comment la femme qui n'est que femme metelle en communication, avec cette source où Dieu se mire, le cerveau du philosophe brûlé par le raisonnement? Comment peut-elle seule par ses baisers naïfs étancher l'ardeur fiévreuse produite par les débauches de la dialectique et devenir par sa beauté qui s'ignore la grande révélation de l'idéal? Comment enfin résulte-t-il de tout cela que l'homme est double? Ces choses ne sont-elles qu'un plaidoyer en faveur de Salomon tombé à l'état de Cohélet? Je ne sais. Tout ce que je puis découvrir d'intelligible dans ce gahmatias philosophico-sentimental est cette idée aussi fausse que chère à M. Renan : la raison éloigne de Dieu, le sentiment en rapproche; ou pour me servir des expressions qu'il emploie ailleurs : « Ce n'est pas
(1) Voir la seconde édition do cette pensée dans le Prêtre de Ncmi, préface, X.
la raison, c'est le sentiment qui détermine Dieu... Si l'humanité n'était qu'intelligente, elle serait athée. » Voilà pourquoi la femme qui n'est que femme, c'està-dire qui sent et ne raisonne pas, révèle l'idéal et maintient la religion dans le monde.
Cette fausse psychologie ne tient pas devant l'étude approfondie et l'observation sérieuse de l'âme humaine, et le dualisme que signale ici M. Renan n'est pas une loi de sa nature, mais un accident de sa liberté. Cette opposition qu'il constate en lui-même entre la raison et le sentiment, ce dualisme qu'il cherche à justifier en le généralisant, est un désordre ([ue M. Cousin a signalé et flétri en ces termes : « La raison, ayant perdu la foi en sa propre puissance sans pouvoir perdre le besoin de Dieu, pour satisfaire ce besoin immortel, s'adresse à tout, excepté à ellemême, et, faute de savoir s'élever à Dieu dans la mesure qui lui a été permise, se jette hors du sens commun, et tente le nouveau, le chimérique, l'absurde même, pour atteindre à l'impossible (1). » C'est le cas de M. Renan. N'aboutissant par sa raison faussée qu'à l'athéisme, il prend « la femme qui n'est que femme » pour médium, et lui demande de le mettre en communication avec (( l'éternelle source où Dieu se mire « .
Après cette explication des contradictions de ses écrits et de sa vie, M. Renan tient à cœur de se justifier d'un autre reproche, moins fondé, mais qui lui semble beaucoup plus grave. L'on sait ce qu'il en
(1) Bu Vrai, du beaic et du f/ien, V leçon.
coûte à M. Taine pour avoir parlé de l'ancien régime et de la révolution autrement que M. Paul Bert. L'ancien familier du prince Napoléon tient à ne pas encourir la même disgrâce auprès de ses amis d'aujourd'hui. Il ne veut à aucun prix que la sympathie, avec laquelle il a parlé dans ses Mémoires d'un passé qui lui est cher, produise un fâcheux malentendu, ni qu'on le prenne « pour un bien grand réactionnaire » . Sans doute, il aime le passé, mais il porte envie à l'avenir. Il est un homme de progrès, et il pense que ceux-là seront les plus avantagés qui passeront sur cette planète le plus tard possible. « Descartes serait transporté de joie s'il pouvait lire quelque chétif traité de physique et de cosmographie écrit de nos jours. Le plus simple écolier sait maintenant des vérités pour lesquelles Archimède eût sacrifié sa vie. Que ne donnerions-nous pas pour qu'il nous fût possible de jeter un coup d'œil furtif sur tel livre qui servira aux écoles primaires dans cent ans? » Voilà ses pensées et ses espérances; et, certes, elles ne sont pas d'un réactionnaire bien fanatique. En les lisant, M. Paul Bert et M. Compayré ont dû tressaillir d'aise. Il est vrai que M. Benan n'est pas absolument satisfait du temps présent et qu'il lui reste des craintes sur l'avenir de demain. Le monde marche vers une sorte d'américanisme qui blesse ses goûts personnels et ses idées raffinées. « Une société où la distinction personnelle a peu de prix, où le talent et l'esprit n'ont aucune cote officielle, où la haute fonction n'ennoblit pas, où la politique devient l'em-
ploi des déclassés et des gens de troisième ordre, où les récompenses de la vie vont de préférence à l'intrigue, à la vulgarité, au charlatanisme qui cultive l'art de la réclame, à la rouerie qui serre habilement les contours du Code pénal, une telle société ne saurait lui plaire. » Le temps présent lui paraît donc très sombre, et il n'est pas prophète à bien augurer de Yaveriir prochain. « Notre pauvre pays, dit-il, est toujours sous la menace de la rupture d'un anévrisme, et l'Europe entière est travaillée de quelque mal profond. »
Ce tableau, il faut l'avouer, manque moins de vérité que de charme. Evidemment, M. Renan aime son temps sans enthousiasme, et M. Paul Bert a grandement raison de se défier de lui. Erreur ! Cet américanisme, ce règne de la médiocrité, de la platitude, des intérêts grossiers, cet état de dépression intellectuelle et morale, où la distinction personnelle, où l'honneur et la vertu n'ont pas de prix, où les récompenses de la vie vont à l'intrigue, et la richesse à la rouerie, a deux grandes compensations qui le rendent, tout bien pesé, préférable à l'ancien régime et en feront peut-être la condition a du bonheur des élus », c'est-à-dire des gens d'esprit libre, les seuls qui comptent en ce monde.
D'abord, M. Renan nous l'a déjà dit, si notre siècle n'est pas le plus grand des siècles, il en est le plus amusant. Avec ses accidents, ses drôleries, ses bouffonneries, le monde de notre temps est si favorable à la gaieté et au sourire du philosophe, que
quand il le pourrait, M. Renan n'y changerait rien pour ne pas nuire à la bonne santé de son esprit.
Mais « la théoiie de l'univers qu'il porte en soi » lui impose, par une raison plus sérieuse, l'obligation de préférer le présent au passé et l'avenir au présent.
Cette raison souveraine est la fin même pour laquelle subsistent le monde et les sociétés humaines. Or quelle est cette fin?
<( Le but du monde, répond M. Renan, est le développement de l'esprit, et la première condition du développement de l'esprit, c'est sa liberté. » Tout est là : la moralité des individus, la tranquillité sociale, l'ordre public, la prospérité et le bien-être des masses, sont choses secondaires. « La seule chose qui importe est l'affranchissement et le progrès de l'esprit humain. »
C'est uniquement à ce point de vue qu'il faut se placer pour juger d'un état social. Il est bon ou mauvais en proportion de la liberté de penser qu'il accorde ou refuse à l'esprit humain.
Or de tous les obstacles qui s'opposent dans les sociétés humaines à la liberté de penser, le plus grand, pour ne pas dire le seul, est le dogme religieux. Plus un peuple est religieux, plus il se laisse dominer par la religion, plus il s'éloigne du « but du monde, le développement de l'esprit y> , plus il manque de l'unique nécessaire, « de la seule chose qui importe », la liberté de penser.
Il a donc vu haut et loin, le porte-drapeau de la
démocratie contemporaine, l'héroïque organisateur de la défense nationale, le créateur du « grand ministère i) , le puissant homme d'Etat à qui la république élève en ce moment une statue qui n'arrivera jamais à la mesure de sa taille, M. Gambetta, enfin, f< puisqu'il faut l'appeler par son nom », quand il a dit ces quatre mots qui biffent, jusqu'à sa dernière syllabe, le Discours fanatique de Bossuet sur l'Histoire universelle : a Le cléricalisme, voilà l'ennemi! )) Il y a là, selon M. Renan, plus qu'un cri de guerre et un appel à la persécution ; il y a la vraie et large formule du progrès de l'esprit humain, dont la découverte et l'application est destinée à produire dans l'état social des résultats plus féconds que ceux qu'a produits dans l'ordre scientifique la découverte de la gravitation universelle par Newton.
Que parlez-vous du treizième siècle, du siècle de Léon X, du siècle de Louis XÏV? « Le plus mauvais état social, c'est l'état théocratique, comme l'islamisme et l'ancien état pontifical, oîi le dogme règne directement d'une manière absolue. » Jusqu'au seizième siècle, « un poids colossal de stupidité a écrasé Tesprit humain. L'effroyable aventure du moyen âge, cette interruption de mille ans dans l'histoire de la civilisation, vie?iê moins des barbares que du triomphe de l'esprit dogmatique chez les masses ».
Les pays à religion d'État exclusive, comme ils étaient tous avant la révolution française, et comme est encore l'Espagne, « ne valent pas beaucoup
mieux » que la théocratie. « Richelieu et Louis XIV regardaient comme un devoir de pensionner les gens de mérite du monde entier. » De quoi se mêlaientils? Au lieu de fonder l'Académie française, « ils auraient mieux fait de laisser les gens de mérite tranquilles, sans les pensionner ni les gêner ».
Quant aux pays à religion de la majorité, ils ont aussi de graves inconvénients, et chez eux « l'affranchissement et le progrès de l'esprit humain » ne sont guère possibles. En effet, au nom des croyances réelles ou prétendues du grand nombre, l'État se croit obligé d'imposer à la pensée des exigences qu'elle ne peut accepter. Ainsi le temps de la Restauration passe pour une époque libérale : pure légende! Qui d'entre les libres penseurs voudrait vivre aujourd'hui sous un régime « qui fit gauchir un génie comme Cuvier, étouffa en de mesquins compromis l'esprit si vif de M. Cousin, retarda la critique de cinquante ans? »
Le règne de Louis-Philippe fut vraiment un temps de liberté ; mais la direction officielle des choses de l'esprit confiée à des hommes tels que MM. Cousin, Thiers, Guizot, de Rroglie, Villemain, de Salvandy, « fut à peine supérieure aux jugements d'une mesquine bourgeoisie ».
Le second empire, qui succéda à la monarchie de Juillet, ne valut guère mieux. Les huit premières années « écrasèrent l'esprit ». Les dix dernières années furent meilleures ; l'empereur se tourna contre le pape, et nomma M. Renan à la chaire
d'héhrcu au Collège de France. Mais, lout-puissanL pour écraser l'esprit, il se montra d'une faiblesse extrême pour le relever.
Ce réquisitoire contre tout le passé de notre histoire, qu'on dirait tiré du Manuel de M. Paul Bert, est complet. Je me trompe : il y manque « le signe de la vérité », c'est-à-dire la contradiction. Aussi M. Renan s'empresse-t-il de combler cette lacune et d'écrire, quelques pages après, en critique que la vue claire d'une vérité n'empêche pas de voir, tout de suite après, la vérité contraire avec la même clarté : <( L'erreur la plus fâcheuse est de croire qu'on sert sa patrie en calomniant ceux qui l'ont fondée. Tous les siècles d'une nation sont les feuillets d'un même livre. Les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de départ un respect profond du passé. Tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes est l'aboutissant d'un travail séculaire. » Toujours « l'animal fabuleux de Ctésias » . Je le laisse se manger les pattes sans le savoir, et je reviens à « la théorie de l'univers qu'il porte en soi ».
It
Cette théorie nous montre le présent sous un jour qui, pour n'être pas sans ombre, est cependant plus lumineux que les ténèbres ou les pâles clartés de tous les siècles précédents. Il a sur tout le passé cet
immense avantage qu'il est plus favorable « au but du monde, le développement de l'esprit », parce qu'il assure mieux la liberté de penser, première condition de ce développement. Le grand obstacle qui a entravé ou rendu impossible jusqu'à ces derniers temps « la liberté de recherche et de discussion » s^affaiblit sensiblement et tend à disparaître. « Il n'y a plus de masses croyantes ; une très grande partie du peuple n'admet plus le surnaturel, et on entrevoit le jour où les croyances de ce genre disparaîtront, dans les foules, de la même manière que la croyance aux farfadets et aux revenants a disparu. Si nous devons traverser, comme cela est très probable, une réaction catholique momentanée, on ne verra pas le peuple retourner à l'église. »
C'est là l'essentiel. Qu'il y ait encore des croyances individuelles, cela est inévitable et la chose du monde la plus légitime. Car les croyances individuelles étant du domaine de la libre pensée sont sans danger pour cette même liberté et ont droit à la tolérance et au respect. Ce qui est dangereux, ce qu'il faut empêcher à tout prix, c'est que ces croyances individuelles se rapprochent, s'unissent en une foi collective, deviennent la religion de la majorité et s'oi'ganisent en une Église ayant une existence propre et légale, en dehors et au-dessus de la grande et seule véritable Église des libres penseurs. La démocratie française l'a bien compris. C'est pourquoi l'organe le plus autorisé de cette démocratie n'hésite pas à déclarer qu'il faut avec
prudence, mais sans rémission, dénoncer le Concordat. « Le parti républicain, dans son immense majorité, à la Chambre et hors de la Chambre, veut accomplir chaque année un pas en avant vers la séparation de l'Église et de l'État (1). »
Sans doute, l'Église n'est pas le seul obstacle à la liberté de penser. M. Renan n'ignore pas « qu'un régime démocratique borné est facilement vexatoire » ; et que « la démocratie française a quelques principes essentiels h conquérir pour devenir un régime libéral ». Il prévoit que, l'Église supprimée, « longtemps encore les applaudissements et la faveur du public seront pour le faux » ; que, d'autre part, « nous traverserons encore bien des alternatives d'anarchie et de despotisme avant de trouver le repos en un juste équilibre ». Mais il se rassure en pensant que « le vrai, quoique n'étant compris que d'un très petit nombre (de critiques), surnage toujours et finit par l'emporter; et que la liberté est comme la vérité : presque personne ne l'aime pour elle-même, et cependant, par l'impossibilité des extrêmes, on y revient toujours ».
En somme, malgré ses inconvénients, malgré « la médiocrité en toute chose » qui est son caractère propre, « l'état social à l'américaine, vers lequel nous marchons », reste très supérieur aux états sociaux précédents. « Au moins peut-on espérer que la vulgarité ne sera pas de sitôt persécutrice pour le
(1) Répiifjlifjiie française, citée par le Français, n" du 29 mai 1883.
libre esprit. » Le libre esprit ne doit guère demander à la démocratie que ce que Jésus demandait à la Madeleine : Noli me tangere. Or il peut à peu près compter sur cette faveur modeste. La démocratie française ne semble pas, il est vrai, vouloir l'accorder aux chrétiens. Mais elle ne « brûlerait point Giordano Bruno, ne persécuterait point Galilée ». Cela suffit pour « le but du monde » et pour « le bonheur des élus » de la libre pensée. Ceux-ci pourront se créer en un tel état social « des retraites fort tranquilles » .
Il n'y a donc pour les sages d'autre parti à prendre qu'à saluer, sans regret du passé, « l'ère de la médiocrité en toute chose qui commence et à laisser, sans trouble pour l'avenir, les destinées de la planète s'accomplir » . Il y aurait inutilité et inconvenance à se plaindre ou à résister. « Nos cris n'y feront rien ; notre mauvaise humeur serait déplacée. »
M. Renan prêche la résignation, mais il n'encourage pas l'espérance. La démocratie et la libre pensée sont sans doute les deux plus puissants facteurs du progrès. Mais le progrès, il est douteux qu'il aille jusqu'au bout, du moins sur notre planète.
« Il n'est pas sur, dit-il, que la terre ne manque pas sa destinée, comme cela est probablement arrivé à des mondes innombrables; il est même possible que notre temps soit un jour considéré comme le point culminant après lequel l'humanité n'aura fait que déchoir. » A'oiLà qui est flatteur pour nous, mais l'est moins pour nos arrière-neveux.
Mais qu'importe que le progrès de l'humanité,
malgré les héroïques efforts de la libre pensée et les découvertes de M. Renan, s'arrête après sa mort et avorte misérablement? Qu'importe que la terre manque sa destinée? Des mondes innombrables n'ont-ils pas eu le môme sort? C'est probable, M. Renan l'affu^me, et alors de quoi auraient à se plaindre la terre et l'humanité qui l'habite ? La terre n'est qu'un point imperceptible dans le temps et l'espace . Qu'elle disparaisse après tant d'autres mondes disparus avant elle, comme des essais mal conçus et des épreuves mal venues, il reste l'Univers! Et l'univers, lui, ne connaît pas le découragement ; ouvrier infatigable, il recommence sans fin et sans lassitude l'œuvre avortée. « Chaque échec le laisse jeune, alerte, plein d'illusions. » Le spectacle de cet univers, jeune et alerte, détruisant, à la façon de Pénélope, son œuvre pour la recommencer et la recommençant pour la détruire, ravit, transporte M. Renan ; il n'y peut tenir et, comme le chœur dans les drames antiques, il applaudit, il conseille, il encourage, il éclate en cette adjuration :
« Courage, courage, nature! Poursuis, comme l'astérie sourde et aveugle qui végète au fond de l'Océan, ton obscur travail de vie; obstine-toi; répare pour la millionième fois la maille de filet qui se casse, refais la tarière qui creuse, aux dernières limites de l'attingible, le puits d'où l'eau vive jaillira. Vise, vise encore le but que tu manques depuis l'éternité; tâche d'enfiler le trou imperceptible du pertuis qui mène à un autre ciel. »
Quelle tâche cette prosopopée à la Zola n'imposet-elle pas à l' Univers-Nature! Les douze travaux d'Hercule ne sont en comparaison que jeux d'enfant. Cet ouvrier, sans doute, est toujours jeune et alerte, mais il est sourd et aveugle comme l'astérie qui végète au fond de l'Océan, ce qui fait qu'il manque depuis l'éternité le but qu'il vise depuis la même époque ; qu'il lui faut réparer pour la millionième fois la maille cassée de son filet et refaire sans cesse la tarière qui creuse, aux dernières limites de l'attingible, le puits d'où l'eau vive va jaillir. M. Renan ne lui en conseille pas moins de s obstiner. Il veut qu'il vise, qu'il vise encore, qu'il vise toujours et qu'il « tâche enfin d'enfiler le trou imperceptible du pertuis qui mène à un autre ciel ». Pour l'encourager à poursuivre « son obscur travail de vie », il lui allègue ce motif tout-puissant : « Tu as l'infini de l'espace et l'infini du temps pour ton expérience. Quand on a le droit de se tromper impunément, on est toujours sûr de réussir. » C'est évident.
Mais rUnivers-Nature n'est pas seul à cette immense tâche; il est aidé par les libres penseurs à « enfiler le trou imperceptible du pertuis qui mène à un autre ciel ». M. Renan, qui est de l'équipe, a aussi pour ses compagnons des encouragements. « Heureux ceux, s'écrie-t-il, qui auront été les collaborateurs de ce grand succès final qui sera le complet avènement de Dieu ! Un paradis perdu est toujours, quand on le veut, un paradis reconquis. Bien qu'Adam, — on ne s'attendait guère à voir Adam en
ce pertuis, — ait clù souvent regretter l'Éden, je pense que s'il a vécu, comme on le prétend, neuf cent trente ans après sa faute, il a dû bien souvent s'écrier : Félix culpa ! »
Telle est « la théorie de l'Univers que M. Renan porte en soi » , et qu'il a voulu « transmettre aux autres », en écrivant ses Mémoires d'enfance et de jeunesse.
On ne s'attend pas que je discute sérieusement un pareil produit. M. Renan en serait fort étonné luimême, et ne manquerait pas de répondre, à toutes les objections qu'on pourrait lui faire, ce qu'il a dit ailleurs sur sa manière d'entendre la philosophie. « La plus humble comme la plus sublime intelligence a eu sa façon de concevoir le monde ; chaque tête pensante a été, à sa guise, le miroir de l'univers; chaque être vivant a eu son rêve qui l'a charmé, élevé, consolé : grandiose ou mesquin, plat ou sublime, ce rêve a été sa philosophie... Cela est si vrai, que l'originalité personnelle est, en philosophie, la qualité la plus requise » et non, comme dans les sciences positives, la vérité des résultats. Ce n'est donc pas pour nous exposer scientifiquement la vérité, c'est pour nous donner la mesure de « son originalité personnelle » et le « reflet de son indivi-
dualité » qu'il a cru devoir « transmettre aux autres » son rêve ou « la théorie de l'Univers qu'il porte en soi ».
11 est vrai qu'on ne discute pas une théorie qui n'est qu'un rêve. Le rêve ou la fiction littéraire a pourtant ses lois; « grandiose ou mesquin, plat ou sublime m, il faut qu'il soit intelligible, qu'il offre une prise à la raison, qu'il ne déconcerte pas l'esprit par le vide ou la contradiction de la pensée.
Or le rêve de M. Renan, « reflet de son individualité », n'est assurément ni grandiose ni sublime; il n'est même pas plat ou mesquin ; la seule chose qu'on en puisse dire c'est qu'il est, comme le néant, au-dessous de toute qualification. Priiis est esse quam esse ialis. Je ne vois ici d'autre reflet que celui d'un cerveau vide, d'autre originalité que celle d'un rêveur qui pense creux.
Qui pourra me dire, je le demande, ce qu'est cet univers qui a l'infmi de l'espace et l'infini du temps, et qui est à la recherche d'un autre ciel? Quelle est l'œuvre avortée qu'il recommence sans fin, ne connaissant jamais le découragement, restant toujours jeune, alerte et plein d'illusions? Quel est cet avènement complet du règne de Dieu, grand succès final du travail de la nature parvenant enfin à « enfiler le trou du pertuis qui mène à un autre ciel? » Quel est cet autre ciel en dehors de la nature? Quel est ce Dieu dont l'univers cherche le complet avènement? Qu'est-ce que Fesprit dont le développement est le but du monde? Et comment ce but
sera-t-il atteint si le monde que nous habitons « manque sa destinée », comme tant d'autres mondes l'ont manquée avant lui?
O langue française, langue de Descartes, de Pascal, de Malebranche, de Bossuet, de Fénelon, langue si franche, si précise, si lumineuse, organe incomparable de la raison et de la logique, en quel jargon inintelligible te voilà transformée par les sophistes! Quelles violences on t'impose pour te faire exprimer Tabsurde, le contradictoire, le non-sens!
M. Renan prétend « transmettre aux autres la théorie de l'Univers », et il n'aboutit, après quarante ans d'exercice de sa liberté de penser, qu'à être le guitariste du néant. A une société qui a besoin d'agir et de croire à quelque chose, il ne sait offrir qu'un rêve incohérent auquel on ne peut qu'appliquer le mot fameux de M. Desmousseaux de Givré : Rien, rien, rien.
Je me trompe : il y a quelque chose dans ce rêve, il y a une haine voilée, mais profonde, la haine de tout dogme religieux et particulièrement du dogme chrétien et de l'Église qui en est la dépositaire et la gardienne. Il lui importe fort peu, sans doute, de transmettre aux autres une théorie de l'Univers, un rêve grandiose ou mesquin, plat ou sublime qui les charme, les élève, les console. Le but qu'il poursuit n'est pas d'édifier, mais de détruire. Il tient beaucoup moins à transmettre aux autres sa propre théorie de l'Univers qu'à démohr celle que Jésus- Christ a transmise à ses apôtres, et que l'Église catho-
lique transmet depuis dix-neuf siècles à ses fidèles. Il n'est pas le plus violent, mais il est assurément, malgré son apparente modération, le plus habile et le plus radical des démolisseurs contemporains de la civilisation chrétienne. C'est avec une conscience parfaitement sûre d'elle-même qu'il peut dire aux révolutionnaires les plus emportés : u Je ne suis pas un bien grand réactionnaire. » Non certes, et il faudrait que la révolution eût un triple bandeau sur les yeux pour ne pas voir en lui un de ses apôtres les plus décidés. Elle ne s'y trompe pas; elle le choie et l'écoute comme son sophiste préféré, et c'est à ses écrits qu'elle emprunte la formule de ses principes et le programme de ses lois.
Pour M. Renan, la religion n'est pas seulement une erreur de l'humanité, elle est une monstruosité antisociale. Et pour le prouver, nous venons de voir comment il raisonne : « Le but du monde est le développement de l'esprit, et la première condition du développement de l'esprit est sa liberté. » Or la religion est radicalement inconciliable avec la liberté de l'esprit; donc elle est essentiellement opposée au but du monde. Et puisque tout doit être coordonné au but, à la fin dernière du monde, il est évident que le droit et le devoir de la société est d'exterminer la religion, ou, suivant l'expression de Voltaire, d'écraser l'infâme. Que vaut ce sophisme et que contient-il?
11 contient d'abord une absurdité dans les termes. Que veut dire le mot développement ou progrès de
l'esprit? Pas autre chose ([mq 'marche progressive vers le but que poursuit l'esprit. Or la marche n'est pas le but, mais le moyen de l'atteindre. Le chemin que je suis d'étape en étape pour aller à Rome n'est pas le but de mon voyage ; je ne marche pas pour marcher; je marche pour arriver au but que je me suis proposé, c'est-à-dire à Rome. M. Renan confond donc le moyen avec la fin, quand il prétend que le développement de l'esprit est le but du monde.
Veut-il dire que ce développement est la fin prochaine, et que la science ou la vérité est le but dernier? Son affirmation aurait plus de sens, mais encore il faudrait la bien entendre et la compléter. Si par le monde on entend l'humanité, — et c'est bien ainsi que semble l'entendre M. Renan, — la science est une partie intégrante du but du monde, elle n'est pas ce but tout entier. A ne tenir compte que de la nature humaine, la raison nous apprend que la fin de l'homme réside dans la perfection de son être et dans la pleine satisfaction de toutes ses facultés. Le progrès, mais le progrès harmonieux de toute sa personne, de son esprit, de son cœur, de sa volonté, est sa loi; la conquête et la jouissance du vrai, du bien et du beau, sa destinée ou sa fin dernière.
M. Renan ne l'entend pas ainsi, il ne voit dans la nature, comme dans l'homme, que l'esprit, et en face de cet esprit une vérité toujours relative, se faisant sans cesse dans un éternel devenir, et n'arrivant jamais ni à être complète ni à être complète-
ment connue. Pour lui, le but du monde ou de l'humanité, sa raison d'être consiste donc dans une perpétuelle recherche, excluant tout repos, toute certitude dans le vrai, le bien et le beau. Et cela est si vrai, qu'il déclare que tout dogme métaphysique, moral ou religieux, c'est-à-dire toute affirmation d'une vérité absolue, est un obstacle au but du monde, ou au progrès de l'esprit, « la première condition, selon lui, du développement de l'esprit,. étant la liberté » de penser.
Cette seconde affirmation, prise dans le sens absolu que lui donne M. Renan, est doublement fausse. Elle est fausse, d'abord, en ce qu'elle suppose le droit à l'erreur, prétendu droit qui dérive du scepticisme, et est aussi contraire aux lois de la raison qu'à l'ordre social. H y a des lois intellectuelles aussi certaines et aussi obligatoires pour l'esprit que les lois morales le sont pour la volonté. La raison n'a pas plus de droit de nier l'évidence et la vérité démontrée que le fibre arbitre, de nier le devoir et de s'affranchir de la vertu. Le droit à l'erreur est d'ailleurs incompatible avec le progrès de l'esprit, loin d'en être la première condition. L'erreur n'a jamais produit la lumière; elle est l'infirmité de l'esprit, elle n'en est pas la force. Pour progresser en connaissance, l'esprit va du connu à l'inconnu, le faux n'a jamais été un acheminement vers le vrai. Ainsi, eùt-on « le droit de se tromper impunément », on ne serait pas pour cela « toujours sur de réussir ».
La liberté absolue de penser n'est donc pas un
droit personnel. Elle est bien moins encore un droit social. Or c'est surtout ce dernier droit que M. Renan réclame comme première condition du progrès de l'esprit. Ici, il n'est pas seulement en contradiction avec le bon sens et la logique, il méconnaît les faits les mieux constatés et les lois les plus permanentes de l'ordre social. Qu'un penseur, dans son cabinet ou son laboratoire privé, mette en question toutes les vérités acquises, que, par des théories nouvelles, il renverse toutes les croyances reçues, qu'il trouve son plaisir dans un rêve où sont méconnues, niées, toutes les lois intellectuelles, morales et religieuses de la société où il vit, c'est là un fait qui ne relève que de sa conscience et dont il n'est responsable que devant Dieu. L'abus qu'il fait de sa liberté est du for intérieur et ne tombe pas sous la juridiction sociale. Mais qu'il prétende avoir le droit de se faire l'apôtre de son rêve, de « transmettre aux autres » ses théories subversives de l'ordre établi, de prêcher l'athéisme, le matérialisme, le mépris des lois morales, la révolte contre l'autorité, voilà une prétention contre laquelle protestent toutes les législations humaines sans exception. La liberté absolue de tout dire, de tout enseigner, de tout écrire, de tout publier, n'a jamais existé, ni en droit ni en fait, chez aucun peuple civilisé. La raison en est simple, ce n'est pas le progrès, c'est l'anarchie et, à sa suite, la barbarie qu'amènerait infailliblement une pareille licence.
Au fond, M. Renan le sait bien^ et tout libéral qu'il
se dit « il se résignerait volontiers à servir un tyran philanthrope, instruit, intelligent et libéral », pourvu qu'il protégeât les libres penseurs et le progrès de l'esprit humain, en séparant l'Etat de l'Eglise et en biffant les dogmes religieux. Sans cela, il ne serait ni intelligent, ni instruit, ni surtout philanthrope.
L'esprit humain, en effet, ne peut être libre, et par conséquent se développer et progresser — ce qui est le but du monde — que s'il est absolument affranchi du dogme religieux. La critique historique de M. Renan lui a révélé cette loi morale, dont M. Paul Bert a donné la formule incomplète quand il a dit : « Plus on s'éloigne de la religion, plus on s'approche de la morale. » La formule de M. Renan est plus complète et plus compréhensive : « La foi religieuse, chez les individus et chez les peuples, est en raison inverse du progrès de l'esprit humain qui est le but du monde, n
M. Renan donne ses preuves. Pour les individus, il cite deux noms illustres de ce siècle : Cuvier et M. Cousin. Qui est-ce qui fit gauchir le génie du premier, étouffa en de mesquins compromis l'esprit si vif du second et retarda la critique de cinquante ans? Pas autre chose pour l'un que son respect pour la Bible, et pour l'autre que les concessions qu'il fallait faire à la religion de la majorité. Ah ! si Cuvier avait pu impunément traiter la Bible comme la traite M. Renan, si M. Cousin avait pu sans inconvénients transmettre aux autres, comme M. Renan, la théorie du monde qu'il portait en soi, nous aurions de moins,
sans doute, le Discours sur les révolutions du globe et le livre du Vrai, du beau et du bien, mais nous aurions eu cinquante ans plus tôt l'homme gorille et « l'univers toujours jeune, alerte, plein d'illusions, visant sans cesse le but qu'il manque depuis l'élernité ».
La loi découverte par la critique de M. Renan est plus manifeste encore dans la vie des peuples. Là, surtout, l'on voit que « tant qu'il y a eu des masses croyantes, la liberté de recherche et de discussion n'a pas été possible, et qu'un poids colossal de stupidité a écrasé l'esprit humain ». Témoin l'eff'"oyable aventure du moyen âge. A quoi tient cette interruption de mille ans dans l'histoire de la civilisation? Les historiens l'attribuent aux barbares. Pure légende. La cause en est dans « le triomphe de l'esprit dogmatique chez les masses ». Les moines qui ont défriché les terres, transcrit et conservé les manuscrits, les évêques qui ont fondé les écoles, les papes qui ont par tous les moyens encouragé les arts et les lettres sacrées et profanes, n'ont été que des artisans de l'ignorance et des oppresseurs de l'esprit humain. Sous ce rapport, l'ancien état pontifical ne peut être comparé qu'à l'islamisme, et Léon X à Omar. Le plus mauvais état social, en effet, est l'état théocratique, et tout ce qui s'en rapproche, religion d'État, religion de la majorité, sans être aussi mauvais, n'en vaut guère mieux et présente de graves inconvénients. Le siècle si vanté de Louis XIV ne vaut pas, à beaucoup près, le dix-
huitième, et celui-ci à son tour est très inférieur au dix-neuvième, surtout depuis l'avènement de la troisième république. Aujourd'hui, en effet, la foi a presque disparu ; les masses ne croient plus au surnaturel (?), le peuple n'écoute plus l'Église et ne retournera plus à elle; l'esprit humain est enfin affranchi du joug des dogmes, et la libre pensée, ayant pour elle désormais l'opinion, les mœurs, les lois et l'Etat, n'a plus à craindre la réaction religieuse. Une nouvelle ère commence de ce jour. Les libres penseurs ne sont pas seulement affranchis, ils sont les maîtres. Le progrès désormais va marcher à pas de géant, le but du monde va être pleinement atteint par un développement incommensurable de l'esprit humain.
A ce mauvais rêve, aussi contraire à l'histoire qu'à la raison, et inventé pour justifier et encourager l'oppression légale et administrative des consciences qui s'étale et fleurit sous nos yeux, il me plaît d'opposer, au lieu d'une réfutation personnelle que tous mes lecteurs peuvent faire, les pensées d'un républicain d'hier et d'aujourd'hui sur les droits de l homme et la liberté de conscience.
« L'homme, dit M. Eugène Pelletan, est un être religieux; l'animal vit et meurt, mais il ne sait ni qu'il vit ni qu'il doit mourir. L'homme sait, au
contraire, qu'il passe, et cette notion de la mort fait sa grandeur. Pourquoi le Créateur l' aurait-il mis dans la confidence de sa propre fin, si la tombe était le dernier mot de sa destinée? Il ne lui en aurait donné la connaissance que pour en faire une longue mort à l'avance. Le plus beau don de sa munificence serait alors un bourreau intime, destiné à nous relire sans cesse notre arrêt jusqu'au jour de l'exécution, pour nous en verser lentement, goutte à goutte, toute l'horreur. Il nous aurait accordé davantage, et, par je ne sais quelle ironie, il nous punirait davantage à l'aide même de son bienfait. L'esprit, à ce compte, reflet vivant de sa divinité, serait uniquement un raffinement de supplice.
« Cela n'est pas, et cela ne peut pas être : Dieu a mis la mort devant nous, comme une vigie sévère, pour nous rappeler, chaque jour, à notre destinée. Si l'homme n'avait pas la prescience de la tombe, il glisserait sur le temps et jetterait sa vie au vent, sans travailler un instant à faire provision d'éternité. Mais la fosse est là toujours béante sous son pied; il la voit et il ne veut pas mourir. Il songe alors que sa vie est quelque chose de plus que le moment présent et quelque chose au delà, et il fait effort pour échapper à la dispersion de son être et pour rentrer dans la vérité de sa destinée.
« Or, comme la morale est la loi de notre destinée, la mort est une réminiscence de la morale continuellement présente à l'humanité . Aussi chaque coup de balancier dans le nionde frappe la note
d'un trépas. Heureux qui sait l'entendre, celui-là met sa tête à l'abri. 0 mort! que veux-tu! lui dirat-il toujours dans la paix de sa conscience, et que peux-tu me prendre? Je n'ai amassé que l'immortel dans mon âme, le vrai ou le bien ; couché un instant sous ta main, je te brave ; au delà de ton heure, je me sens déjà debout.
« Ainsi la vie est tellement sainte en elle-même et tellement pénétrée de la sainteté de sa mission ici-bas, que partout et de tout temps, à chacune de ses grandes heures, à la naissance ou à la mort, l'homme a mis une marque solennelle, une pierre ou une cérémonie. Le respect de la vie, en ce qu'elle est et dans ce qu'elle est appelée à être, constitue, à vrai dire, le sentiment religieux. Quiconque développe en lui ce sentiment monte par cela même de la race profane à la race sacerdotale, dans l'acception sincère de l'expression. Il a élevé d'un étage de plus sa maison, il a pris position sur la hauteur, il voit plus loin et il embrasse du regard un plus large horizon. Si nous avions à classer la gloire, nous la classerions en raison du sentiment religieux. // liij a pas de gloire là où Fidée de Dieu a manqué. »
Voilà une psychologie qui ne s'accorde guère avec le laïcisme du jour, et avec la théorie de l'homme et de l'Univers que M. Renan porte en soi. Mais par compensation, elle a pour elle le sens commun, l'expérience et tous les penseurs dignes de ce nom : cela suffit.
Passant du sentiment religieux à la religion qui en est l'expression sociale, M. Eugène Pelletan continue en ces termes :
« La faculté religieuse ainsi comprise, abstraction faite de la forme extérieure, est évidemment la part de tout homme naissant. L'ignorant la possède aussi bien que le savant, le croyant aussi bien que le philosophe... Et cependant cette religion intérieure, renfermée dans l'étroite enceinte de la conscience, suffit-elle, je ne dis pas à l'individu, mais à l'humanité?... La piété dans la solitude individuelle formera toujours l'exception.
(( Dieu a voulu, et c'est la beauté de notre nature, que toutes les fois que nous avons quelque chose de bon à dire ou à faire, nous ayons besoin de mettre notre croyance ou notre conduite en commun. J'ai compris une vérité, et cette vérité m'écrase de son poids si je ne la partage pas avec mon prochain. Je cherche la vertu, mais je périrai à l'œuvre si personne, dans le duel de la vie, ne veut être mon témoin. Ah! loin de là; par je ne sais quelle admirable loi de solidarité, l'homme doit vivre à chaque instant en présence de l'homme. Chacun de nous sert de complément à un autre pour lui enseigner et pour apprendre de lui en même temps à bien vivre et à bien penser. Aide-moi et je t'aiderai; encourage-moi dans la tempête et je t'encouragerai à mon tour. Et tous ensemble, nous appelant, dans la mêlée, de la voix et du geste, nous prêchant réciproquement de la parole ou de l'exemple, nous donnant à chaque
instant, de l'un à l'autre, notre vie en garantie, nous pourrons ainsi accomplir plus facilement l'œuvre de notre destinée. L'homme faiblit dans Tisolement; il grandit, il doit grandir par la société, et tout ce qu'il acquiert de grandeur, il doit le rendre à la société,
« Le sentiment religieux exige donc impérieusement, sous peine de stérilité, cette association intime et cette garantie mutuelle que de tout temps l'humanité a pratiquées sous le nom de religion. Religion, le mot exprime admirablement l'idée. Le culte ou le sentiment religieux associé est donc le rendez-vous spirituel où l'homme vient, à certaines places consacrées et à certaines heures solennelles, retirer un instant son âme au temps qui la trompe et qui la distrait de sa véritable fonction, pour la poser devant Dieu, pour l'interroger en silence, pour prendre et donner une part de plus au fond commun de bonnes volontés, pour contracter l'engagement pubUc de tendre partout et toujours à sa propre perfection.
« Toute forme extérieure, toute église, toute liturgie, toute cérémonie n'a pas d'autre but que ce perfectionnement intérieur de chacun par tous et de tous par chacun. En un mot, le culte est à l'âme humaine ce que le serment est à la parole, un lien plus étroit pour retenir plus fortement l'homme, sans cesse emporté par la mobilité de la vie, à la loi morale et à la foi jurée. La religion a donc seule puissance de développer pleinement le sentiment religieux^ et^ en développant le sentiment religieux, de déve-
lopper^ dans la même proportion^ la moralité (1) . » Ces vraies et belles considérations ne laissent rien subsister du laïcisme creux et antisocial de M. Renan. Sans doute, il peut nous objecter que le publiciste qui a publié ces paroles les a depuis effacées, comme tant d'autres, par ses écrits et par ses votes contradictoires. Mais si l'homme change, la vérité reste. Après comme avant la fièvre irréligieuse qui travaille un si grand nombre de répubUcains et leur ôte le sens de la liberté et de la justice dont ils se faisaient autrefois les champions, il n'en reste pas moins vrai que « l'homme est un être religieux ; que le sentiment religieux constitue le respect de la vie en ce qu'elle est et dans ce qu'elle est appelée à être; que développer ce sentiment, c'est monter plus haut, c'est prendre position sur la hauteur, voir plus loin et embrasser du regard un plus vaste horizon ; qu'il n'y a de gloire ni dans l'homme ni dans la société où l'idée de Dieu a manqué ; que le sentiment rehgieux exige impérieusement, sous peine de stérilité, cette association que de tout temps l'humanité a pratiquée sous le nom de religion; qu'enfin la religion a seule puissance de développer pleinement le sentiment religieux et, en développant le sentiment religieux, de développer dans la même proportion la moralité. » Contre ces vérités de raison et de constante expérience, le laïcisme, ses lois, ses manuels, ses so-
(1) Les Droits de l'homme, 2° édition, p. 181 et suiv. Paris. Pagnerrc, éditeur.
phistes et leurs écrits ne peuvent prévaloir. Comme le remarque M. Renan, clans l'un de ces rares moments où l'œil de son âme n'est pas voilé par sa sophistique, il y a des époques où il faut se résigner ■ à voir la raison opprimée par les gens qui ont le verbe tranchant et l'affirmation hautaine. Les applaudissements et la faveur du public peuvent être quelque temps pour le faux. Mais le faux change sans cesse et tombe. Le vrai seul dure et, malgré les sophistes et les persécuteurs, il surnage toujours et finit par l'emporter. On a beau proclamer le droit à l'erreur et en rendre l'enseignement obligatoire. Dieu et la vérité ont dans les entrailles de l'humanité un refuge inexpugnable, et contre cette église de la conscience humaine, portique de l'Église de Jésus-Christ, il est écrit que les portes de l'enfer ne pourront jamais prévaloir.