CHAPITRE VIII
I. Nouvelles études d'histoire religieuse. — Influence des écrits de M. Renan. — Ses lecteurs et ses adhérents. — II. Ses illusions sur lui-même et sur l'efficacité de ses écrits contre la religion. — Les trois mille adorateurs de Rabbat-Tanit. — III. Deux moyens indiques par M. Renan pour détruire la religion en France. — Premier moyen : Dénouer le Concordat. — IV. Deuxième moyen : l'instruction publique. — Ce que M. Renan met à la place du surnaturel supprimé. — V. M. Renan et M. Ricliepin. — Vertu et bonheur de M. Renan.
Dois-je m'en excuser? Est-il opportun de revenir sur un sujet si connu, sur une matière si rebattue? N'est-ce pas perdre son temps et le faire perdre aux autres? Certainement M. Renan ne trouvera pas mauvais que je parle, fût-ce pour les critiquer, des Nouvelles études d histoire religieuse (1). Là n'est pas la question. Ce qui me préoccupe est de savoir si mes lecteurs seront du même avis et s'ils ne jugeront pas que la meilleure critique des nouvelles élucubrations de M. Renan serait le silence. Depuis longtemps ce fécond écrivain ne fait que tourner sur lui-même, comme l'écureuil sur sa roue. Il a vidé le fond de
(1) Nouvelles études d'histoire religieuse. Préface. — Discours de Tréguier.
son esprit, et ses efforts n'aboutissent qu'à des redites. Il lui reste assez d'imagination pour varier ses airs, mais sa chanson est toujours la même, et ramène toujours le même refrain. « Il n'y a rien en dehors et au-dessus de l'univers; il n'y a d'autre Dieu que l'idéal et ma tête en est le tabernacle. » M. Renan ne sort pas de là, et quoi qu'il écrive, fûtce le livre d'heures qu'il annonce, il n'en sortira pas. J'en conviens donc, rien de vraiment nouveau dans ces Nouvelles études. Il m'a semblé pourtant que ce nouveau coup de tam-tam pouvait être l'occasion de quelques réflexions utiles. II m'en a suggéré quelques-unes qui me semblent compléter ce que j'ai dit de ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse^ et je cède à la tentation de les dire.
Je ne cache pas mon goût pour les écrits de M. Renan. Est-ce, comme on pourrait le croire, un souvenir de nos anciennes et intimes relations? Estce l'espoir secret et obstiné de surprendre dans cet esprit sceptique un commencement de retour vers la vérité qu'il a suivie et adorée jusqu'à l'âge de vingt ans? Il y a de cela sans doute dans l'attrait dont je ne sais pas me défendre. Mais j'obéis en le lisant à un motif moins personnel et plus puissant.
Ce motif le voici en deux mots : M. Renan bien
compris est un des meilleurs apologistes du christianisme. Je trouve qu'il a plus raison qu'il ne pense quand il dit : « J'ai l'assurance que, même quand je me suis trompé, j'ai été utile. J'ai servi mes adversaires autant que mes adhérents, et si les études catholiques se relèvent un jour, on reconnaîtra, j'espère, que j'aurai contribué à ce résultat. » Cela peut paraître étrange, paradoxal; mais cela est vrai. Toutes les fois que je ferme un de ses livres, je me sens plus heureux de croire, comme le Spartiate s'attachait avec plus de résolution à la sobriété lorsqu'il avait rencontré un Ilote ivre. Je ne crois pas que ce résultat tienne à une disposition particulière de mon esprit. J'ai la conviction, reposant d'ailleurs sur des faits, que tout homme sérieux, réfléchi, instruit à fond de la religion chrétienne et affranchi des préjugés et des intérêts qui ôtent à l'esprit sa droite vue et à la volonté sa force et son indépendance, ne •peut que trouver une confirmation de sa foi dans les productions critiques et historiques de M. Renan. Il est de ces adversaires qui perdent leur prestige et leur puissance à mesure qu'on les connaît plus à fond et qu'on les serre de plus près.
Je suis loin de nier que les trente à quarante volumes qu'il a publiés en un quart de siècle aient été sans influence sur les progrès du scepticisme et la décadence des mœurs ; et ce n'est pas moi qui le déchargerai de la redoutable responsabilité qu'il a encourue de ce chef. Ce que je prétends, c'est que dans ses nombreux écrits il n'y a pas, en dehors des
négations gratuites, un argument vraiment scientifique et nouveau contre l'existence de Dieu et l'ordre surnaturel, qui lui appartienne en propre et auquel la saine philosophie et l'apologétique chrétienne n'aient fourni une réponse péremptoire. L'influence exercée par M. Renan sur un certain nombre de ses contemporains n'est pas scientifique, comme il s'en glorifie. Il n'a pas de prise sur une raison qui se possède, sur un esprit droit, en garde contre fimagination et vraiment logique. Ses succès sont d'ordre littéraire, quoiqu'il s'en défende. Il sacrifie plus que personne à ce « vieil humanisme complaisant qui se soucie peu qu'une phrase soit vraie ou fausse, pourvu qu'elle soit bien tournée ». Il fait de la critique, comme M. Flammarion fait de l'astronomie, et M. Topinard de la science préhistorique. Ce n'est pas la raison qu'il convainc, ce sont les oreilles qu'il flatte, par ses phrases ciselées, fimagination qu'il charme par les horizons qu'il lui ouvre et les tableaux qu'il lui présente, l'orgueil et les passions auxquelles il lâche la bride en les couvrant d'un vernis de grandeur et de vertu, l'opinion régnante qu'il suit et caresse tout en se proclamant son juge indépendant. Il parvient ainsi à avoir presque autant de lecteurs que M. Zola et d'une qualité fort peu différente. Ce sont d'abord les femmes qui « pour s'élever au culte pur, n'ont qu'à rentrer en elles-mêmes et à entendre les voix intimes de leur sexe ». C'est « l'homme dont la virile prière s'élevant du plus chaud de la bataille de la vie perce le ciel d'un accent bref, sec et dur ».
C'est encore et surtout « la jeunesse qui a des traits de feu, des flèches aux pointes de diamant comme celle du séraphin qui transverbéra sainte Thérèse ».
M. Renan a conquis, il faut le reconnaître, une catégorie de lecteurs plus sérieux. Il a l'audience de nos maîtres du jour qui apprennent de lui l'art de gouverner scientifiquement la France, et de la mener, sans prière et sans Dieu, de progrès financier en progrès moral, à l'ère de prospérité dont nous commençons à jouir.
L'empire a eu son historien national ; la république a son Gorgias officiel.
Ses livres sont le manuel des politiciens qui nous gouvernent; c'est dans cet arsenal de sophismes qu'ils puisent à pleines mains les firmes qu'ils tournent contre Dieu et la religion. C'est à ses leçons qu'ils apprennent la morale de leur politique et la philosophie de leurs lois.
De tels services valent cher. Aussi nos Numas en sentent-ils le prix et se montrent-ils aussi généreux que délicats envers leur nymphe Egérie.
Il est vrai que « comme le patriarche d'Assise, M. Renan traverse le monde en vrai moine mendiant, sans attache au monde » . Il ne tient en aucune façon à être propriétaire. Il préfère vivre à l'état d'usufruitier et de locataire. Cela dispense des soucis que donnent la conservation du fonds et l'entretien du bâtiment.
A cela ne tienne. La République le traitera suivant ses goûts : elle a le budget entre les mains, pourquoi
ne lui en donnerait-elle pas largement l'usufruit? Elle dispose du Collège de France, qui l'eropêche de l'y loger? Locataire de l'Église à son entrée dans la vie, l'émule de saint François d^'Assise pourra donc la quitter en locataire de l'État. Vivre et mourir riche, « sans avoir rien en propre que l'usufruit de l'univers » , cela suffit à ses modestes désirs ; « admirateur attardé da discours sur la montagne, il ne demande pas de récompense civique pour s'être nourri d'une chimère ». Une autre raison que sa pauvreté volontaire l'en rend indigne. Car « non seulement il n'a rendu aucun service à la cause de l'ordre, mais peut-être plus d'un réfractaire, dans sa révolte contre Fordre établi, a pu s'autoriser de lui. Il n'a contribué à consolider la propriété de personne; les bourgeois de l'avenir ne lui devront pas de reconnaissance. »
Cher monsieur Renan, je vous savais des prétentions à l'humilité et à la pauvreté de saint François d'Assise, je ne vous en connaissais pas à l'ingénuité d'Agnès. Est-ce bien sérieusement que vous vous estimez indigne d'une récompense civique parce que la cause de l'ordre a en vous un adversaire plutôt qu'un défenseur? Mais vous connaissez mieux que moi ceux qui aujourd'hui disposent de ces récompenses, et vous ne pouvez ignorer qu'ils les réservent surtout à ceux c[ui, comme vous, « conservateurs peu sûrs, )) se signalent par leurs attaques contre l'ordre. D'ailleurs vous oubliez un acte de courage que nous ont révélé naguère \os Souvenù's d'enfance
et de jeunesse. « N'étant pas soldat, y disiez-vous, j'ai désiré d'être sénateur; car, du train dont marche la République, je prévois que nos sénateurs ne mourront pas par des démolitions successives et trouveront de belles occasions de se faire assommer et fusiller. » Vos titres sont donc évidents. Sans doute, il ne vous est jamais venu à la pensée de vous approprier la fière devise : « Plus d'honneur que d'honneurs », et vous avez toujours professé un culte médiocre pour la chevalerie. Mais depuis plus d'un quart de siècle vous guerroyez contre l'Eglise qui vous a élevé, contre Dieu qui vous a créé et qui vous conserve; vous avez donné, en désir, et pour vous épargner une mort par démolitions successives, votre vie pour la République : adversaire positif de l'ordre social, martyr idéal de la République, ces deux titres marquaient votre front pour les couronnes civiques. Vous les avez reçues : vous voilà non seulement commandeur de la Légion d'honneur, mais juge établi de l'honneur civil et militaire de vos concitoyens. Ne vous défendez pas. Vos honneurs sont un signe du temps. 11 est vrai, le temps change, les honneurs passent, l'honneur reste et prend sa revanche.
Dans l'ordre de l'usufruit, M. Renan est parvenu. Il ne lui manque plus guère que le grand cordon de
la Légion d'honneur. Si Dieu conserve santé et puissance aux maîtres du jour, un ou deux livres suffiront à cet avancement.
Nourri, logé et décoré par l'État, M. Renan aurait lieu d'être satisfait, s'il était de « ceux qui croient qu'il y a ici-bas des cités durables ». Mais il a dit : Dominus pars, et ce n'est pas lui qui « donnerait à sa vie un de ces mobiles grossiers qui suffisent aux hommes profanes ». Il a donc eu, fidèle à ses promesses cléricales, une ambition plus haute, celle de travailler à son avancement intellectuel et moral, et de pousser dans la voie du progrès « ce gros boulet de fer qu'on appelle la planète Terre », en dissipant, par les rayons de la critique scientifique, les ténèbres du surnaturel et de la foi en un Dieu personnel qui couvrent ce pauvre boulet et l'oppriment de temps immémorial. Telle est la fin supérieure qu'il s'est toujours proposée, et « sa joie, sur le déclin de sa vie, est de songer, dit-il, qu'il a pu servir en quelque chose à cette fin excellente ».
Pour timide et modeste que soit ce témoignage rendu par M. Renan à ses cheveux blanchis dans le labeur de la pensée, j'ai le regret de ne pouvoir y souscrire. Ses écrits ont obtenu assurément de grands résultats : ils ont fait de leur auteur, malgré lui, puisqu'il le dit, un professeur et un administrateur du Collège de France, un académicien, un commandeur membre du Conseil de la Légion d'honneur, un littérateur très goûté des rhéteurs, des dames et des jeunes gens, et richement doté par l'État.
Quant aux autres effets qu'il leur attribue pour le progrès des lumières et le bonheur de l'humanité, il faut qu'il se résigne à éprouver de sérieux mécomptes. Sauf la partie voltairienne de son œuvre, je l'ai dit, on ne trouve rien dans ses livres contre l'ordre religieux qui n'ait été dit par d'autres avec moins de charme, mais avec plus de précision et de science. Si les apologistes futurs du christianisme lui font l'honneur de le lire, ce ne sera pas pour faire à ses objections des réponses déjà faites, mais pour rappeler à son occasion la fable du Serpent et de la Lime. 11 se réjouit donc et se grandit outre mesure, quand il dit à propos de cette nouvelle publication : « Je suis heureux, en donnant au bout d'un quart de siècle cette continuation k mes premières études, de signaler un progrès considérable de l'esprit public... Les malédictions qui accueillirent mes premiers essais ne se comprendraient plus, à l'heure qu'il est. Des thèses pour lesquelles je fus anathématisé, au début de ma carrière, sont maintenant adoptées par des écrivaijis prétendant rester catholiques. Le temps est un collaborateur nécessaire de la raison. Il suffit de le laisser faire... On lïest martyr que pour les choses dont on n'est pas biensiir... Quand on tient la vérité, il n'y a pas de zèle à faire... Ainsi des méthodes que toutes les routines conjurées déclaraient, il y a trente ans, frivoles et dangereuses, sont maintenant devenues des lois pour tous les bons esprits. Cette vérité : « 11 ne se passe pas dans le monde accessible à l'expérience de l'homme de faits
surnaturels » , s'impose de plus en plus à la conscience du genre humain. Le genre humain arrive à prier de moins en moins, car il sait bien qu'aucune prière n'a jamais été suivie d'effet. »
Il me semble que les propositions que je viens de citer textuellement n'accusent pas une raison en progrès et sont juste aussi redoutables au christianisme que le trait du vieux Priam, telum imbelle sine ictu, l'était aux assaillants de Troie.
Soutenir « qu'on n'est martyr que pour les choses dont on n'est pas sûr » montre bien qu'on est fort embarrassé des martyrs chrétiens, mais ne suffit pas pour ôter tout crédit au mot de Pascal : « Je crois des témoins qui se font égorger. » Se flatter d'avoir obtenu d'écrivains cathohques l'adoption de ses méthodes et de ses thèses prouve qu'on met un certain prix à leurs suffrages, mais ne prouve pas moins qu'on est prompt à l'illusion.
Certainement les nouvelles pubhcations de M. Renan ne font pas le bruit que provoqua la Vie de Jésus. Le monde catholique ne s'ébranle pas; les évêques ne lancent ni malédictions ni anathèmes; les écrivains catholiques se taisent. Voilà M. Renan triomphant : on le juge enfin avec modération et maturité, on adopte ses thèses et on rend justice à ses méthodes.
M. Renan oublie que, de toutes les réponses que l'on peut faire à un homme, le silence n'est pas la plus honorable. Quand on reste l'arme au bras devant une attaque, on juge évidemment qu'elle n'est
pas redoutable. Ne serait-ce pas ici le cas? M. Renan est connu comme un tenant du naturalisme, ennemi d'un Dieu personnel et de tout l'ordre surnaturel : n'est-il pas inutile de s'émouvoir chaque fois qu'il fait éclater contre ces vérités un nouveau pétard? Les réclames de son libraire et de ses amis suffisent à cette besogne. M. Renan se répète comme il arrive à son âge; il rajeunit tant bien que mal par des habits à la mode du jour des objections vieilles comme le monde; est-ce une raison pour réfuter des redites mille fois réfutées? Enfin, comme il le rappelle sagement lui-même, le temps est un collaborateur nécessaire de la raison. Il suffit de savoir attendre. L'Eglise connaît et pratique depuis dix-huit siècles cette science-là. L'Église attend M. Renan : elle en a attendu de plus forts, et cela a suffi.
M. Renan affirme plus volontiers qu'il ne prouve. Ç/a toujours été le caractère de sa méthode critique. Aujourd'hui il est passé non seulement à l'état de locataire^ mais à la fonction d'oracle. Il juge la preuve indigne de ses affirmations. Il dit et c'est assez. Entendez-le.
« Cette vérité : // ne se passe pas dans le monde accessible à l'expérience de l homme de faits surnaturels^ s'impose de plus en plus à la conscience du genre humain. » Ainsi il n'y a pas en ce monde de faits qui n'aient pour cause ou la volonté de l'homme ou les énergies de la nature. M. Renan l'affirme comme une vérité acquise, contrairement à tout ce
qu'ont cru, pratiqué et enseigné jusqu'à ce jour les peuples et les philosophes. Sur quoi fonde-t-il cette affirmation. Sur une autre affirmation aussi gratuite. « Le genre humain arrive à prier de moins en moins ; car il sait bien qu'aucune prière n'a jamais été suivie d'effet. )) Evidemment M. Renan parle ici du genre humain, qui n'est pas celui de tout le monde. L'illusion ou le sophisme saute aux yeux. Il affirme du genre humain ce qui ne se peut dire que de l'infime minorité des libres-penseurs. C'est un fait absolument indéniable, aujourd'hui comme toujours, en France comme partout, l'immense majorité du genre humain croit à la prière et la pratique. J'entends bien la réponse de M. Renan : ce n'est pas le nombre des individus, c'est leur qualité qui constitue le genre humain. Or, vous autres croyants, vous êtes sans doute le nombre dont Horace a dit : nos numenis sumus et fruges consumer e nati. Mais nous sommes, nous, la tête, l'esprit, la lumière, la conscience de ce corps grossier, opaque, ténébreux, fanatique, voué aux illusions des sens et des préjugés. Nous pouvons donc le dire sans orgueil : l'humanité c'est nous !
L'histoire et les faits répondent à cette prétention. Non, jamais les sceptiques, les athées, les naturalistes, de quelque nom qu'on les appelle, n'ont été l'élite de l'humanité. Ils n'ont jamais eu le monopole de la science et encore moins celui de la vertu. Je ne m'attarderai pas à démontrer cette vérité banale que ne peut contester aucun esprit sincère. Mais quand il serait aussi vrai qu'il est logiquement et
pratiquement faux que la foi au surnaturel est incompatible avec la science, la foi, quand elle est sincère, aurait encore cet avantage sur la science, qu'elle ne va pas sans la vertu. Pour mieux dire, je ne crois pas plus à la vraie science de l'athée que je n'ai confiance en sa morale.
Je dois à M. Pienan une réparation. Il a fait une exception à la règle qu'il s'est imposée, d'affirmer sans preuve. Il daigne produire, dans la préface de ses Nouvelles études, un argument en faveur de sa thèse favorite contre le surnaturel et la prière. C4'est la déesse Rabbat Tank de Carthage, qui le lui fournit. « Près de trois mille stèles, dit-il, attestant des vœux faits à cette déesse, sont sorties de terre; elles sont maintenant déposées pour la plupart à la Bibliothèque nationale à Paris; toutes constatent que Piabbat Tanit a écouté la prière qu'on lui avait adressée. Eh bien! ces trois mille témoins d'une prière ayant atteint son but, se trompent assurément. En effet, Rabbat Tanit, étant une fausse divinité, n'a jamais pu exaucer personne. »
Le moyen, après cette trouvaille, que les prières publiques puissent continuer à être prescrites dans la Constitution de notre République, fille de la science et du progrès? Voyons cependant ce que vaut cet argument et ce qu'il prouve.
Ce qu'il prouve, le voici : il confirme une vérité généralement connue que tous les peuples, sans exception, ont cru à une Providence et à l'intervention de la Divinité dans les événements de ce monde.
Or cette croyance universelle, qui serait un effet sans cause si elle était fausse, ne prouve pas évidemment la thèse de M. Renan contre l'existence du surnaturel et l'efficacité de la prière. Dans le cas particulier dont il s'agit, l'erreur des trois mille adorateurs de Rabbat Tanit ne démontre pas davantage que tous les témoignages, dans une question de ce genre, doivent être rejetés par une saine critique. Il y a témoignage et témoignage. Il est facile de trouver dans l'histoire du paganisme des témoins pareils aux adorateurs de la déesse carthaginoise. Il n'est pas aussi facile, M. Renan en sait quelque chose, de démontrer qu'on ne doit aucun crédit aux témoignages qui établissent, dans l'Evangile et dans l'histoire de l'Église, l'efficacité de la prière. Il n'y a donc pas à le prendre au sérieux quand il conclut par cette plaisanterie d'un goût douteux : « L'efficacité du quinquina est prouvée, parce que, dans une infinité de cas, le quinquina ou ses équivalents ont changé la marche de la fièvre. A-t-on jamais prouvé cela pour la prière? Non, certes. )>
Que dites-vous de ce non, ceintes? C'est « bref, sec et dur » comme l'accent de l'homme qui, du plus chaud de la bataille de la vie, perce le ciel de « ses blasphèmes, plus agréables à l'Eternel que l'hommage hypocrite du dévot. » Cet accent suffira- t-il pour renverser les temples et arrêter sur les lèvres des dévots les millions de prières qu'ils adressent tous les jours au ciel? Comment l'avenir conciherat-il ce non, certes, avec le besoin qu'a l'homme de
s'incliner devant « un idéal supérieur )>? M. Renan ne saurait le dire. Mais si la théorie est obscure, la pratique, dit-il, est évidente. Voici donc ce qu'il conseille pour que la France arrive à prier de moins en moins.
La pratique conseillée par M. Renan pour affaiblir de plus en plus dans les masses les croyances religieuses est, à peu de choses près, celle que suit le gouvernement actuel de la République, dont il est l'un des conseillers écoutés.
Cette pratique se résume en deux points principaux, la séparation absolue de l'Église et de l'Etat et la direction donnée à l'instruction publique.
Il n'y a plus chez nous de religion d'État, puisqu'aucun culte ne s'impose légalement au citoyen, et que l'on peut jouir de tous les droits de Français sans appartenir à aucun culte, et même en professant publiquement l'athéisme. Toutefois cet ordre légal ne réalise pas complètement l'idéal de M. Renan. Selon lui, un pas ultérieur de séparation reste à faire qui consisterait à dénoncer le Concordat et à supprimer le budget des cultes. L'État conçu à la façon de M. Renan n'a pas plus de raisons pour avoir des concordats avec les religions que pour en avoir avec le romantisme, ou le réalisme, ou le classicisme, ou telle autre opinion qu'il est permis à chacun d'avoir ou
de ne pas avoir. La perfection serait, selon lui, qu'il n'y eût pas une seule loi spéciale sur les matières religieuses, pas plus qu'il n'y en a pour régler les costumes, les lectures, les divertissements particuliers des citoyens.
Ainsi amoindrie et réduite à n'être plus une institution sociale, mais une chose aussi individuelle qae la littérature, l'art ou le goût, M. Renan pense que la religion perdrait par là même une grande partie de son autorité et de son influence sur les âmes. La suppression des allocations inscrites au budget pour les frais du culte ne lui inspire d'ailleurs aucun scrupule de probité. Qu'il y ait là un droit reconnu par l'État, une indemnité consentie et garantie par lui, en compensation des propriétés volées légalement à l'Église par la, Révolution; c'est une question qui ne lui donne aucun souci.
Comme il le dit si bien, « les abus qui le choquent sont ceux qui atteignent la jouissance, bien plus que ceux qui atteignent la propriété. Il n'a contribué à consolider la propriété de personne; les bourgeois (et à plus forte raison les cléricaux) de l'avenir ne lui devront pas de reconnaissance ».
Cependant il faut rendre justice à M. Renan, et lui tenir compte de sa modération relative. S'il trouve bon qu'on prive l'Église de ses moyens actuels d'existence, il lui paraît excessif de lui enlever en même temps le droit de vivre. « La dénonciation des concordats supposerait votée, dit-il, une bonne loi sur les associations, les fondations de l'existence légale
des personnalités morales. Or une telle loi non seulement n'existe pas, mais le parti démocratique ne paraît nullement disposé à la voter... Le parti anticlérical a pour programme de supprimer les privilèges du clergé, sans lui donner en échange la liberté de s'organiser à sa guise. » Cette leçon de liberté et Ae justice donnée par i\I. Renan à ses amis et collaborateurs n'est pas sans courage; malheureusement, elle est sans logique. Puisqu'il considère comme « des vérités acquises » qu'il n'y a pas de Dieu personnel ni de Providence, « qu'aucune prièi-e n'a jamais été suivie d'effet » ; que par suite la religion n'est que superstition et fanatisme, et le plus grand obstacle à la diffusion des lumières et au progrès de l'humanité: je ne vois pas de quel droit il exigerait de ceux qui admettent ses principes une conduite qui en serait la contradiction.
Malgré la fermeté de ses convictions, M. Renan est opportuniste : il subordonne les principes au succès. Il n'exige donc pas la dénonciation immédiate du Concordat. D'abord, il n'y a pas péril en la demeure. Et puis « les années que nous traversons n'étant nullement propres aux grandes réformes, il ne faut point pousser à des changements fondamentaux qui pourraient avoir de graves inconvénients. Des retouches de détail peuvent suffire. » Sans doute l'état actuel de la législation religieuse en France est fort incohérent, mais il donne une liberté suffisante à tous. « Celui qui .n'appartient pas au culte sensé de la majorité n'a pas à se plaindre. »
Rien de plus incontestable, et à qui en douterait M. Renan n'aurait qu'à montrer ses galons et ses rentes. Mais voici où l'évidence n'a pas le même éclat. « Quant au catholicisme, il a tort, selon moi, poursuit M. Renan, de crier à la persécution; en réalité il est privilégie ; or à tout privilège correspond une charge. Qui sentit commodwn débet senlire et incommodum. » Le catholicisme a toujours tort, selon M. Renan : tous ses écrits ont pour but de démontrer qu'il a tort dans sa foi, dans sa morale, dans ses institutions, dans sa discipline. Qu'il le jDense et le dise une fois de plus, cela peut plaire à M. Paul Bert, mais ne résout pas la question. La question est de savoir si le commodwn et Vincommodum puisqu'il faut parler latin, sont demeurés depuis quelques années dans l'équilibre où les avait établis le Concordat. Or que des lois nouvelles, de nouvelles mesures administratives, aient altéré profondément l'esprit et la législation concordataire ; que la liberté de l'Église, la liberté religieuse, telle qu'elle fut stipulée par le Concordat, ait reçu de graves atteintes et soit menacée par les lois en préparation d'en recevoir de plus graves encore, voilà un fait visible, palpable, brutal, et M. Renan ne peut le nier que par un intérêt de système. Quelles sont en effet les causes véritables, les causes profondes de ces atteintes portées à la liberté de l'Église, à son droit divin, à son droit concordataire? Ces causes, dit Mgr Maret dans un livre publié la veille de sa mort, « sont les fausses doctrines qui veulent dis-
puter l'empire des âmes au christianisme catholique; ces doctrines panthéistiques et positives, ces doctrines de mensonge et d'illusion qui mènent l'humanité à sa dernière décadence et qui, pratiquement et politiquement, viennent se résumer dans le système de la neutralité absolue, de l'indifférence absolue de l'État à l'égard des doctrines religieuses et philosophiques; en d'autres termes, dans le système absolu de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, qui aboutit lui-même à l'individualisme absolu (1). » Or ces doctrines de mensonge et d'illusion sont celles de M. Renan, l'Église catholique sait quelles mènent l'humanité à sa dernière décadence. Elle tiendra donc à son union avec l'État, jusqu'au moment où, de retouches en retouches faites au Concordat, l'État aura rendu cette union impossible.
Mais M. Renan compte sur un moyen plus radical et plus sur encore que la dénonciation du Concordat pour affaiblir la foi dans les masses et miner insensiblement les croyances surnaturelles. Ses révélations sont pleines de franchise, et mettent en pleine lumière le but que se sont proposé les réformateurs de notre ancienne législation scolaire. Ce but, on le
(1) La Vérité catholique et la Paix religieuse.
savait déjà, mais les aveux de M. Renan ne permettront plus d'en douter, est de déchristianiser la France en la matérialisant. A oici ses propres paroles.
« Les croyances surnaturelles seront minées lentement par Y instruction primaire et par la prédominance de l'éducation scientifique sur l'éducation littéraire. Ces deux faits ne sont pas le résultat de tel ou tel régime politique, de théories vraies ou fausses répandues par les publicistes ; ils sont la conséquence de la marche des sociétés modernes vers un état où l'individu, pour vivre, a besoin d'une certaine instruction positive. Autrefois, le paysan, ne sachant ni lire, ni écrire, ni compter, vivait tout de même, protégé par le patronage et par une sorte d'esprit patriarcal généralement répandu. Maintenant la lutte pour la vie condamne un individu placé dans de telles conditions à mourir de faim. Or l'éducation usuelle et commune qui deviendra celle des foules, sera moins conservatrice des croyances surnaturelles que le vieil humanisme complaisant, qui se souciait peu qu'une phrase fût vraie ou fausse, pourvu qu'elle fût bien tournée. L'homme qui n'a pas fait ses classes se dégage des langes du surnaturel plus facilement que le demi-lettré; car ce dernier a été élevé dans l'admiration exclusive du dixseptième siècle, et ses maîtres, là moitié du temps, n'ont pas eu assez de force d'esprit pour lui faire faire une distinction entre le type excellent du style en prose que le dix-septième siècle a créé et l'enfantil-
lage intellectuel où nous tiennent souvent les œuvres littéraires de ce temps. L'homme vaut maintenant en proportion de ce qu'il sait; or les meilleurs écrivains du dix-septième siècle savaient peu de chose et ne peuvent presque rien nous apprendre. Les sciences historiques étaient à l'état naissant, les grandes sciences de la nature n'existaient que dans la tète de quelques rares génies. Un écolier de notre temps, avec son manuel, en sait plus que Bossuet sur une foule de points de première importance. Cette nouvelle éducation fera des générations moins lettrées, mais en somme plus éclairées que celles qui doivent leurs habitudes d'esprit aux humanités. C/est la faute des humanités, qui n'ont pas su inaugurer pour leurs adeptes une prise sérieuse de la robe virile, un acte de majorité intellectuelle, consistant à dépasser la littérature et à la remplacer par la culture positive de l'esprit humain. Dans de telles conditions, la superstition pourra disposer encore de très grandes forces; mais elle ne sera plus qu'une gêne sociale. Le fanatisme qui a pu, il y a trois cents ans, décapiter un grand pays comme l'Espagne, est un Tiphon vaincu, devenu désormais impuissant pour le mal. w J'ai tenu à citer tout au long cette page, parce que M. Renan y révèle des procédés de son art sophistique. Quelle habileté dans la négation! Quel art dans l'outrage ! Comme il sait, à défaut de solides raisons, rattacher à la thèse odieuse du matérialisme dans l'éducation, tous les sophismes et tous les préjugés propres h la rendre non seulement acceptable,
mais désii'able et nécessaire au progrès des lumières et au bonheur de l'humanité. Nous prétendons, nous autres, gens à courtes vues, que c'est un parti politique imbu des fausses théories des pubhcistes qui a chassé Dieu et le catéchisme des écoles primaires, et supprimé la littérature au profit des sciences positives. Pure erreur, dit M. Renan. Mes amis et moi nous sommes absolument innocents de cette révolution. Le vrai coupable, c'est le progrès; c'est la marche des sociétés vers un état où l'individu a besoin, pour vivre, de savoir lire, écrire et compter. Autrefois le paysan pouvait vivre sans cela, grâce au patronage et à l'esprit patriarcal. Aujourd'hui que le progrès a supprimé patrons et patriarches, en supprimant la charité, il n'y a plus de place pour la maxime surannée de l'Evangile : « Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît. » Le reste est le principal, l'unique nécessaire. Dieu, son royaume et sa justice ne sont qu'une chimère, propre seulement à faire mourir de faim ceux qui ont la sottise d'y croire. Ce qui a retenu jusqu'à ce jour dans les langes du surnaturel les hommes qui ont fait leurs classes, avant la réforme actuelle de l'enseignement, c'est le vieil humanisme complaisant qui se souciait peu qu'une phrase fût vraie ou fausse, pourvu qu'elle fut bien tournée; c'est l'admiration exclusive du dixseptième siècle, propre seulement à faire des demilettrés. Le grave tort de l'Université est que ses professeurs n'ont pas eu assez de force d'esprit pour
faire une distinction entre le type excellent de style en prose créé par les écrivains du dix-septième siècle et l'enfantillage intellectuel de la plupart des œuvres littéraires de ce temps. On ne peut assurément refuser à Bossuet d'avoir créé un beau type de style dans ses Sermons^ son Traité de la Connaissance de Dieu et son Discours sur r Histoire imiverselle. Mais le fond de ses écrits n'est qu'un pur enfantillage intellectuel, comparable à celui des Métamorphoses d'Ovide. Bossuet avait une manière très bornée d'envisager l'univers; comme les meilleurs écrivains du dix-septième siècle, il savait peu de chose et il ne peut presque rien nous apprendre. Un écolier de notre temps, avec le manuel de M. Paul Bert, en sait plus que lui sur une foule de points de première importance. Cette nouvelle éducation consistant à dépasser la littérature et à la remplacer par les sciences positives, par la physique, la chimie, l'algèbre, la géométrie, la géographie, la géologie, la botanique, l'astronomie, la physiologie, en un mol toutes les grandes sciences de la nature, est l'espérance de l'avenir. Elle inaugure, pour les générations nouvelles, une prise sérieuse de la robe virile, un acte de majorité intellectuelle qui les affranchira enfin du joug honteux et malfaisant des croyances surnaturelles. La superstition pourra disposer de très grandes forces, mais elle ne sera plus qu'une gêne sociale. Le christianisme est un Tiphon vaincu, devenu désormais impuissant pour le mal. Il résulte évidemment de ces affirmations de
M. Reiiaii que la nouvelle législation scolaire a pour but, et doit avoir pour résultat de miner les croyances surnaturelles et par conséquent le christianisme, et de leur substituer peu à peu le règne du naturalisme ou, ce qui est la même chose, du matérialisme. Mais alors, comment peut-on faire un crime aux catholiques de réprouver cette législation? Comment peut-on leur dénier le droit de défendre leurs enfants contre ses effets pernicieux?
L'injustice et f oppression sont ici si criantes et si odieuses que M. Renan lui-même refuse de s'y associer avec sa complaisance habituelle. « Je ne vois, dit-il, les principes libéraux violés sérieusement chez nous que par les obligations scolaires. L'Éîat a le droit d'enseigner à tous les degrés, à condition que nul ne soit forcé de suivre son enseignement. Quelques-unes des prescriptions actuellement en vigueur sur les examens de l'enfant qui ne va pas à l'école publique pourront devenir très vexatoires. L'obligation qu"a le père de donner l'instruction élémentaire à ses enfants n'exige pas de mesures préventives. Le père a aussi le devoir de donner à son fils la nourriture suffisante, sans qu'une surveillance soit exercée pour vérifier la manière dont il remplit ce devoir. »
M. Renan trouve donc que quelques retouches de détail sont à faire à la nouvelle législation scolaire. Mais il en approuve absolument le but et la juge excellente dans ses tendances parce que « désormais la culture intellectuelle même à son degré
le plus humble exclura la croyance au surnaturel. »
Mais exclure la croyance au surnaturel, n'est-ce pas se confiner en ce monde? JN'est-ce pas exclure toute religion et tomber dans l'athéisme et le matérialisme? La logique le voudrait, mais M. Renan ne le veut pas. Entendez-le : « S'il est vrai de dire que désormais la culture intellectuelle, même à son degré le plus humble, exclura la croyance au surnaturel, il est vrai de dire aussi que la plus haute culture ne détruira jamais la religion entendue dans le sens élevé. » Et quel est le sens élevé dans lequel la haute culture entendra la religion? Toute religion suppose un culte, une adoration, et tout culte, toute adoration, supposent un être qui en est l'objet, quel est le Dieu de la haute culture?
« L'homme ne dépend pas d'un maître capricieux qui le fait vivre, mourir, prospérer, souffrir. »
J'entends : la haute culture n'adore pas le Dieu de tout le monde, un Dieu créateur, tout-puissant, Providence, Sauveur, Justice et Bonté souveraines, principe et fin de l'homme ; ce serait admettre le surnaturel. Mais alors où place-t-elle son Dieu ? Et quel est-il?
a L'homme dépend de Vensemble de tunivers, lequel a un but et fait tout converger à ce but. L'homme est un être subordonné ; quoi qu'il fasse, il adore, il sert. »
Je commence à comprendre quel est le Dieu et quel est le culte de la haute culture. Son Dieu est « l'ensemble de l'univers ». A première vue, il me
semble que cette religioii-là n'est pas nouvelle. Bossuet, de qui, il est vrai, il y a peu à apprendre, en a parlé, si je ne me trompe, quand il a dit : <c Tout était Dieu excepté Dieu lui-même. » Les gens de basse culture appellent cela le panthéisme. Mais ils n'ont pas le sentiment des nuances et n'ont jamais connu le fin du fin. Le fin du fin consiste en ce que « l'ensemble de l'univers » comprenant « le gros boulet de fer qu'on appelle la planète Terre h et les autres planètes et étoiles fixes « a un but et fait tout converger à ce but. » Avoir un but et faire tout converger à ce but suppose d'après notre manière de concevoir, non seulement une intelligence, mais une puissance souveraines. Il n'en faut pas moins pour faire marcher vers un but déterminé une machine aussi vaste et aussi compliquée que Vensemble de l'ioiivers. Cette intelligence et cette puissance qui est Vensemble de rimivers et qui mène Vensemble de l'univers à un but déterminé, a-t-elle conscience d'elle-même, peut-elle dire moi, est-ce une personne? Évidemment non, car alors elle se distinguerait de l'univers dont elle est l'ensemble. Qu'est-ce donc? C'est Ve?isemble de l'univers^ et comme nous faisons partie de cet ensemble-là, nous avons notre part de cette divinité. A qui donc s'adresse le culte de la haute culture? Le voici.
Tout Dieu qu'il est, comme partie de Vejisemble de l'imivers, l'homme, nécessairement subordonné à cet ensemble, sert et adore fatalement, quoi qu'il
fasse. « On pourrait prouver que le plus mauvais des hommes collabore encore plus aux vues providcnticllcs par son action inconsciente qu'il ne les contrarie par sa révolte et ses méfaits. » Bons et méchants sont tenus au service obligatoire. La vertu, c'est de s'acquitter avec joie et empressement de ce service, forcé d'ailleurs. Le mal, c'est de le remplir sans grâce, comme un soldat médiocre qui va au feu en piurraurant contre son chef.
Il en est de même de l'adoration. « Le monde est un chœur immense où chaque homme a sa note à tenir, et à louer Dieu, c'est-à-dire Ve7isemble de l'univers, en chantant comme les hirondelles, petites sœurs de saint François d'Assise. Tous, hommes et femmes, jeunes et vieux, peuvent imiter l'oiseau, « qui est à cet égard dans une situation favorisée », au moins « pendant quelques heures ». Le chant de la femme, ce sont « les voix intimes de son sexe, ce sexe étant par lui-même une sorte de profession miséricordieuse, un acte de piété perpétuelle, et sa robe et sa ceinture, les insignes d'un ordre, uu vêtement de sainteté ». Le chant de l'homme est d'une autre note, mais il a aussi <.<. son oraison jaculatoire, sa virile prière perçant le ciel d'un accent bref, sec et dur et qui, reproche, murmure ou blasphème, est souvent un élan de justice, un acte de foi, et toujours une prière plus agréable à l'Eternel, V ensemble de l'univers, que l'hommage hypocrite du dévot ». Quant à la note de la jeunesse, elle est perçante elle aussi, mais d'une autre façon que celle de l'homme. « La
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jeunesse a des traits de feu, des flèches aux pointes de diamant comme celles du séraphin qui ti'ansver- Jjéra le cœur de sainte Thérèse. » Enfm le vieillard complète les trois âges et apporte sa note à l'immense chœur du monde, célébrant V ensemble de t univers. « Même à l'âge où l'on marque d'un signe blanc les. jours où l'on n'a pas souffert, il y a le rêve, triste manière d'adorer, à défaut d'autres, il y a de longs restes d'ardeur, de chaudes braises éteintes, une secrète affirmation que la nuit absolue elle-même n'est peut-être pas sans chaleur et sans vie. »
Quand on prête l'oreille à ce vaste et pieux concert, on peut dire hardiment que, « tout compté, il est peu de situations, dans le vaste champ de l'existence, à la surface de ce gros boulet de fer qu'on appelle la planète Terre, où la balance du doit et avoir ne se liquide encore par un petit surplus de bonheur. Et cela en une période de l'histoire du monde où Dieu, s il était un autocrate^ devrait être considéré da7is son gouvernement comme un souverain médiocrement intelligent et peu juste )>.
S'il en est déjà ainsi, grâce à l'affaiblissement dans les masses de la foi au surnaturel, que sera-ce <( quand la raison régnera davantage dans l'univers » et son ensemble ; quand « les dogmes tristes ne trouveront plus personne pour les croire? » Ce qui arrivera le voici : (( La joie éclatera de toute part, le nihilisme disparaîtra ou plutôt n'aura plus de raison d'être; la gaieté régnera en Russie, comme elle •règne, aux bons moments, en Bourgogne et en
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Normandie ; on ne sera plus athée par piété, destructeur par esprit de justice, criminel par amour du bien; les plus fanatiques adeptes du néant deviendront les meilleurs soldats de l'idéal. Puissions-nous voir, avant de mourir, quelque aurore de ces beaux jours! Ma joie, sur le déclin de ma vie, est de songer que j'ai pu servir en quelque chose à cette fin excellente. »
Qui donc, après cela, oserait dire que M. Renan est un simple Evhémère. Ah! sans doute, il veut détruire, mais ce n'est pas en adepte fanatique du néant, c'est en vaillant soldat de l'idéal. L'idéal, c'est la gaieté, telle qu'on la voit aux bons moments, en Bourgogne et en Normandie.
Or le surnaturel n'est pas gai, et, comme le dit Roileau,
De la religion les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.
Tant que l'homme croira qu'il dépend d'un autocrate dont la volonté capricieuse le fait vivre, mourir, prospérer, souffrir; qu'après sa mort, le jugement l'attend, et que de ce jugement dépend pour lui un bonheur ou un malheur éternel ; tant qu'il croira à sa déchéance par le péché originel et à la nécessité de se mortifier pour dompter ses mauvais instincts et pratiquer la vertu ; tant que la croix ne sera pas pour lui, comme pour le Juif et pour le Grec, un scandale et une folie, il demeurera dans « l'effroyable fond de tristesse que des siècles accumulés de violence et
de dureté entretiennent au centre de notre ancien continent ».
Il faut donc que les dogmes tristes disparaissent et que l'homme, maître de lui-même et usufruitier de l'univers, vive affranchi de la crainte qui a fait les dieux. Alors, et alors seulement, « l'existence se soldera pour tous, comme pour les oiseaux de François d'Assise, en un immense trop-plein d'amour et de reconnaissance >^ .
Et ne craignez pas qu'en supprimant le christianisme et le surnaturel, M. Pvenan laisse le genre humain dans le vide, sans morale, sans religion, sans culte, sans piété. Loin de lui un pareil dessein.
« Les leçons de moi'ale données par les religions n'ont besoin que d'une simple transposition pour devenir une très sainte philosophie; ou, pour mieux dire, l'excellente philosophie morale dont on fait honneur au christianisme, n'est-ce pas nous qui, de notre vieux fond de bonté et de dévouement instinctif, la lui avons prêtée? Le christianisme nous a faits, oui, sans doute; mais nous avons fait aussi le christianisme. En cherchant à recueillir les éléments d'une piété rationnelle en dehors des dogmes particu- Uers des Eglises, nous ne faisons donc que reprendre notre bien là où nous le trouvons. »
On le voit, il ne s'agit que d'une simple transposition, et non d'une destruction radicale. Grâce à cette transposition, Dieu disparaît, mais la religion reste avec l'ensemble de l'univers; le christianisme est expurgé du Symbole des apôtres, mais l'excel-
lente philosophie morale qu'il a empruntée « au vieux fond de bonté et de dévoument instinctif » des Renans du passé, est restituée à ses héritiers légitimes, les Renans du présent. Cette religion, il est vrai, est sans objet, mais elle n'en est que plus pure et plus idéale; cette morale est sans principe, sans règle et sans sanction, mais elle n'en est que plus indépendante et plus désintéressée. En un mot, « les dogmes sont passagers ; mais la piété est éternelle » .
Disciple par l'esprit de M. Oiier, émule par la pauvreté usufruitière de saint François d'Assise, M. Renan a de plus l'ambition d'être le François de Sales de la « piété rationnelle, n Déjà, paraît-il, il a trouvé ses Philotées, sur les confins indécis qui séparent le monde du demi-monde. Écoutons-le, c'est le morceau de la fin.
« Quelques personnes m'ayant témoigné avoir lu avec contentement certains passages de mes écrits, et les ayant trouvés susceptibles d'édifier et de consoler [sic), je songerais à extraire ces passages des volumes dont ils font partie, et à les publier en un petit livre, sous le nom de Lectures pieuses. Je diviserais la matière en cinquante-deux parties pour les cinquante-deux dimanches de l'année. Il y aurait pour chaque dimanche, un extrait des Evangiles et des Pères de la vie spirituelle, une prière et un bouquet spirituel, à la façon de François de Sales; plus tard, des images pouiraieiit venir s'y joindre. \}nQ femme pieuse ne s'apercevrait qu'à certaines omissions de la différence d'un pareil livre avec le Parois-
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sien qu'elle porte avec elle à l'église. Peut-être finirait-elle par le préférer.
« Ce serait là une bien belle victoire. Je ne cacherai pas, en efifet, que, de tous les livres, celui qui me fait le plus d'envie, c'est le livre de messe... Pour mériter d'être ainsi lu avec amour aux heures de recueillement et de solitude, pour jouir de Vincomparable privilège de recevoir le regard abandonné de la femme, au moment où elle se croit seule avecson créateur, le Paroissien devrait être tissu d'or et de fin hn. Or il n'en est rien. Ce petit volume, que tant d êtres exquis serrent d'une main fervente et parfois portent à leurs lèvres, renferme des faiblesses, des erreurs, des choses qui entretiennent la femme dans la fâcheuse habitude de trop pactiser avec l'absurde. Ces lignes, sur lesquelles tant d'yeux charmants se tiennent fixés avec une sorte de tension amoureuse, sont souvent presque vides de sens. Un grand pas serait fait le jour où nous pourrions mettre dans la main de la femme un livre de piété moins imparfait. Loin de moi d'entreprendre une œuvre aussi déhcate, où l'on ne pourrait réussir qu'à force de talent, de cœur et de naïveté. Je voudrais seulement réunir sous un petit format quelques pages sincères pour ceux ou celles à qui le vieux missel ne suffit plus. Ma dernière ambition sera satisfaite si je puis espérer entrer à l'église, après ma mort, sous la forme d'un petit volume in-18, relié en maroquin noir, tenu entre les longs doigts effilés d'mie m.ain fineme7it gantée. »
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Le dirai-je? Je préfère M. Ricliepin. Il blasphème, mais il est franc; il donne à ses blasphèmes, au lieu d'un masque mystique, leur forme naturelle et brutale, et ne prétend pas les ériger en prière. Il est athée, mais il le dit, et ne cache pas sa prétention de « traquer l'idée de Dieu et d'éventrer toutes les idoles » : idoles des dévots de religion surnaturelle; idoles des déistes, adorateurs d'un Être suprême; idoles des libres-penseurs « accrochés à la ridicule trimourtî du vrai, du beau et du bien »; idoles « en baudruche » des panthéistes; idoles enfin «. des matérialistes timides et honteux qui n'osent pas remplacer les causes par des hasards et les lois par des habitudes. »
x\l. Richepin professe le matérialisme, mais il en avoue les conséquences morales. Sa morale est gaie, réjouissante comme celle qui (( règne, aux bons moments, en Bourgogne et en Normandie » ; mais, pour la définir, il ne prend pas ces périphrases raffinées du rhéteur. Il l'appelle par son nom : boire et manger, s intoxiquer quand on a du chagrin, sans trop penser si demain on aura « mal aux cheveux et la gueule de bois », aimer « notre bon corps, être un bœuf vautré dans l'herbe, un porc repu, le groin dans son auge ». Voilà de la sincérité, et il n'y a pas moyen de confondre « l'excellente philosophie
morale dont on fait honneur au christianisme » avec cette morale du « groin dans l'auge ».
M. Richepin prie lui aussi, mais la prière de l'athée est conforme à sa morale, il ne demande qu'à être
Gomme un gros champignon qui pousse au pied d'un hêtre. Le cœur plein de fumier.
Assurément les blasphèmes de M. Richepin sont répugnants. Mais je ne vois pas de différence essentielle entre ses négations épileptiques et les négations académiques de M. Renan. Le fond est le même, ce qui distingue l'un de l'autre, c'est que le premier, après avoir coupé l'arbre, en jette les fruits dans la boue, tandis que le second voudrait arracher l'arbre et jouir de ses fruits. « Qu'un homme, dit la Saturdaij Review^ rejette la doctrine du christianisme, c'est son affaire; qu'il regrette et admire ce qu'il ne peut plus croire, c'est très naturel, car nos instincts et nos sentiments survivent à nos opinions. Mais quand un sceptique continue à entretenir avec amour, comme un bricà-brac poétique, les idées qu'il déclare fausses; quand il choie les mystères de la religion, comme un collectionneur passionné choie ses porcelaines de Chine, sa conduite est également répugnante pour les croyants et pour ceux qui, en perdant la foi, n'ont paB perdu les éléments du bon goût. M. Renan a essayé, non sans succès, qu'on nous passe l'expression, de manger son gâteau et de le garder tout à la fois. Il s'est délecté dans le senti-
ment religieux et il s'est donné toutes les jouissances spirituelles qui peuvent être extraites de 'l'onction la plus onctueuse, sans se charger, pour le poids d'une plume, des fardeaux de la foi. Bien des gens aiment à suivre M. Renan dans ses sentimentales rêveries, et ils écoutent avec plaisir les cloches d'église qui carillonnent en lui, comme la ville de Cacrjs sous la mer. Pour d'autres esprits, une bonne impiété bien franche paraît beaucoup moins déplaisante, et ils aimeraient mieux rire avec Voltaire que soupirer et lever au ciel leurs beaux yeux comme M. Ernest Renan. »
Sans me plaire au rire de Voltaire, j'avoue que je suis de ces derniers esprits. La dévotion de M. Renan est répugnante, comme de la boue dans du lait. Ce n'est pas seulement ici le goût qui fait défaut, c'est le sens moral. Quand je vois ce sexagénaire entrelaçant d'une manière inextricable ce qu'il y a de plus chaste et de plus délicat dans le sentiment religieux, avec son amour pour les « yeux charmants », pour « les regards abandonnés », pour les « étreintes ferventes » , les « longs doigts effilés » et les « mains finement gantées », je comprends que des critiques qui connaissent moins que moi M. Renan, blâment dans ces mièvreries autre chose que le manque de goût littéraire.
M. Renan parie, dans ses Souvenirs^ de son âme déveloutée. Ce néologisme est un euphémisme. Ce n'est pas seulement le velouté qui a disparu de cette âme que j'ai autrefois connue in-