‹ M. Renan hier et aujourd'huiChapitre 3 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. Motifs de cet écrit. — II. Enfance de M. Renan, ses premiers maîtres. — III. Famille de M. Renan. — IV. Le bonhomme Sj/^tème, la petite Noémi. — Prière de M. Renan sur l'Acropole, Il Athènes. — V. Quelques reflexions sur le récit de M. Renan.

M. Renan a publié, clans la Bévue des Deux- Mondes (l), SCS souvenirs d'enfance et de jeunesse. Son but est de fournir des documents authentiques à ses biographes futurs, et surtout de tourner à son bénéfice particulier cette maxime qu'il édicté en faveur des renégats en général : « La foi qu'on a eue ne doit jamais être une chaîne; on est quitte envers elle quand on l'a soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts. »

(Ij Voir Ic^ articles do l;i /fcr^c, r^'iniprimès on un volniuc iii-8",

Un aphorisme si nouveau n'entre pas de plein droit dans la conscience humaine. A tout le moins, il souffre des exceptions; et l'on comprend que l'auteur de la Vie de Jésus mette un certain prix à n'être pas confondu avec les apostats vulgaires qui ont jeté le froc aux orties, « par d'autres raisons, comme il le dit finement, que celles tirées de l'hébreu et de la philologie ».

Donc, comme tous les grands artistes, M. Renan a voulu se peindre lui-même, et je reconnais sans peine la touche magistrale de son pinceau. Mais audessous de la forme il y a le fond. Le peintre a-t-il été aussi vrai qu'habile? Le portrait est-il ressemblant au modèle? M. Renan a le culte de l'idéal et l'horreur du concret. En posant devant les lecteurs de la Bévue des Deux-Mondes, il s'est gardé soigneusement de tomber dans le réalisme. Artiste délicat plutôt qu'historien fidèle, il a écrit sa propre biographie comme la Vie de Jésus, et pris en moindre souci la vérité exacte des faits que ce précepte d'Horace que nous avons étudié ensemble :

Qu8B

Desperat tractata nitescere posse, relinquit ; Atque ita mentitur, sic veris falsa remiscet Primo ne inetlium, medio ne cliscrepet imum.

Il a donc laissé dans l'ombre ce qui, mis en lumière, aurait peut-être amoindri le héros, et, par un savant mélange du fictif avec le réel, il s'est efforcé de ramener à une harmonieuse unité les traits les plus

disparates de son caractère et les faits les plus discordants de sa vie.

Je ne puis pas lui en faire un crime. Tout homme qui se produit devant le public a le droit dé faire sa toilette et, s'il n'est un Augustin pénitent, de ne se présenter que par les beaux côtés. Si donc la personne de M. Renan était seule en cause, si je n'avais devant moi qu'un portrait plus ou moins flatté, je n'aurais ni l'envie ni le mauvais goût de critiquer cette œuvre d'art. Moins que personne, j'aurais été tenté d'entreprendre une tâche qui répugne à mon besoin impérieux de bienveillance et d'admiration, et ravive en moi le souvenir de l'une des plus grandes tristesses de ma vie.

Il fut un temps où M. Renan était mon plus intime ami. Je m'en souviens comme d'hier. Je n'ai pas oublié cette adjuration émue qu'il m'adressait en 1845 : « Quelque opinion que vous soyez obligé d'avoir de ma situation actuelle et de l'innocence de mon âme, conservez-moi du moins votre amitié. Des erreurs et même des fautes ne peuvent suffire pour la rompre... Vous êtes presque le seul dépositaire de mes pensées les plus secrètes; au nom du ciel, montrez-moi de l'indulgence et consentez encore à m'appeler votre frère. »

J'ai des raisons de croire que M. Renan n'attache plus le même prix à mon amitié et à mon estime. Pour moi, je l'ai trop aimé pour l'oublier ou le haïr. Dieu sait les sentiments que j'ai conservés et que je conserve au fond de mon cœur, après trente-six ans

d'une séparation absolue, pour ce frère de mon éducation littéraire et cléricale, pour cet ami de mes premières et plus pures années. Je continue à aimer en lui tout ce qu'il aiïecte, hélas ! de renier lui-même, cette pauvre âme déveloiiîée, comme il dit, mais toujours immortelle, créée à l'image de Dieu et marquée du caractère indélébile du baptême; j'aime ce chrétien malgré lui, ce séminariste demeuré, en dépit de ses efforts et des lieux qu'il fréquente, tout imprégné des parfums de l'encens, ce lévite, qui, après avoir perdu sa foi pour courir après une science toujours fuyante, comme le mirage des sables du désert, se reprend, malgré tout, à regarder en arrière et à redire dans ses moments de lassitude : Jésus-Christ, Jésus-Christ !

Je suis donc demeuré fidèle aux sentiments de nos premières années, et je ne viens pas faire ici une œuvre de rancune, mais de légitime défense.

M. Renan, dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse^ comme dans ses diverses publications d'histoire et de critique religieuse, ne se confine pas dans les régions sereines et désintéressées de l'art pur. Il ne se borne pas à plaider pro domo sua, pour cette frêle et branlante cabane qu'il s'est construite laborieusement avec des matériaux d'outre- Rhin. Il s'efforce de prouver en sa personne que l'apostasie peut être non seulement une nécessité logique, mais un devoir de conscience, et que, s'il a abjuré le christianisme, c'a été pour conserver sa raison et sauver sa vertu. Allant plus loin encore, et

s' appuyant toujours sur sa propre expérience, il soutient que tout homme doué de sens critique et usant de la plénitude de sa raison ne peut, à l'heure qu'il est, devenir ou demeurer logiquement et honnêtement chrétien.

Une thèse aussi radicale provoque une réponse, et puisque M. Renan en appelle à son expérience personnelle, je le suivrai sur ce terrain, quelque glissant qu'il soit, non pour amoindrir l'homme, mais pour rétablir dans toute leur vérité concrète les faits dont il tire de si graves conséquences.

A défaut des qualités nécessaires peut-être pour remplir cette tâche, j'ai un titre sérieux qui m'impose ce devoir. J'ai été le témoin oculaire des faits que raconte M. Renan et le confident intime de la crise morale qui l'a arraché du sein de l'Église, pour le précipiter dans l'abîme sans fond du scepticisme. J'en ai vu l'origine, j'en ai suivi, jour par jour, les progrès, les phases émouvantes et le triste dénouement. M. Renan ne peut récuser mon témoignage; car il m'écrivait encore le 5 septembre I8Z16, presque à la veille de notre séparation définitive, ces paroles textuelles : « Je bénis Dieu, mon cher, de (( m'avoir donné en vous quelqu'un qui sait si bien « me deviner, que je n'ai pas besoin de lui exposer (( l'état de mon cœur. » Quant à mes souvenirs, ils ont été gravés dans ma mémoire par un chagrin qui les a rendus ineffaçables. J'ai d'ailleurs sous les yeux, pour les faire revivre au besoin, des témoignages écrits par M. Renan, et absolument irrérusa])les.

Mes relations avec M. Ernest Renan datent de 1838. Nous nous rencontrâmes pour la première fois au petit séminaire de Saint-Nicolas, dirigé par M. l'abbé Dupanloup. Le futur auteur de la Vie de Jésus y avait obtenu une bourse, grâce à ses succès au petit séminaire de Tréguier et à la protection d'un chanoine, son compatriote, M. Tresvaux du Fraval. J'y étais arrivé dans les mêmes conditions de l'extrémité opposée de la France. Je n'ai donc pas connu les quinze premières années de sa vie, et je n'en sais que ce qu'il en a révélé à tout le monde. Cette révélation est assez complète et fort intéressante; elle jette des clartés sur sa trempe d'esprit, sur son caractère et sur sa vie. Si M. Renan n était pas fait en allant à Paris, comme il le prétend, on peut lui accorder qu'il était au moins ébauché.

M. Renan est né à Tréguier, « une ville tout ecclésiastique, étrangère au commerce, à l'industrie, un vaste monastère, où nul bruit du dehors ne pénétrait, 01^1 l'on appelait vanité ce que les autres hommes poursuivent, et où ce que les laïques appellent chimère passait pour la seule réalité ». Les environs de la ville présentaient le même caractère. « On y nageait en plein rêve, dans une atmosphère aussi mythologique au moins qu'à Rénarès ou à Jaguernat. » C4'est dans ce milieu que se passa l'enfance de

M. Renan, ot il y contracta, dit-il, un indestructible pli, La cathédrale de Tréguier, « chef-d'œuvre de légèreté, fol essai pour réaliser en granit un idéal impossible », fut son premier maître. Ce, paradoxe architectural^ sous les voûtes duquel il passait de longues heures, lui faussa l'esprit, au point de faire de lui un homme chimérique, d'une complète incapacité pratique, d'une antipathie instinctive contre la bourgeoisie, et pour tout résumer d'un mot, <( un disciple de saint Tudvvall, de saint Iltud et de saint Cadoc, dans un siècle où l'enseignement de ces saints n'a plus aucune application » .

M, Renan eut d'autres maîtres à Tréguier. Le portrait qu'il en trace ne se prête pas à l'analyse. C'est un chef-d'œuvre dans l'art oïi il excelle d'amener le cliquetis des mots et des idées et, comme il dit, de montrer au monde le petit carillon qui est en lui. Je transcris donc ici ses propres paroles.

« Un clergé sérieux, désintéressé, honnête, veillait à la conservation de ces croyances avec assez d'habileté pour ne pas les affaiblir et néanmoins pour ne pas trop s'y compromettre. Ces dignes prêtres ont été mes premiers précepteurs spirituels, et je leur dois ce qu'il peut y avoir de bon en moi. Toute parole d'eux me semblait un oracle; j'avais un tel respect pour mes maîtres, que je n'eus jamais un doute sur ce qu'ils me dirent avant l'âge de seize ans, quand je vins à Paris. J'ai eu, depuis, des maîtres autrement brillants et sagaces ; je n'en ai pas connu de plus vénérables, et voilà ce qui cause souvent des

dissidences entre moi et quekfues-uns de mes amis. J'ai eu le bonheur de connaître la vertu absolue; je sais ce que c'est que la foi: et bien que plus tard j'ai reconnu qu ime grmide part d ironie a été cachée par le séducteur suprême dans nos plus saintes illusions^ j'ai gardé de ce vieux temps de précieuses expériences. Au fond, je sens que ma vie est toujours gouvernée par une foi que je n'ai plus. La foi a cela de particulier que, disparue, elle agit encore... Après qu'Orphée, ayant perdu son idéal, eut été mis en pièces par les Ménades, sa lyre ne savait toujours dire qu'Eurydice, Eurydice.

<( La règle des mœurs était le point sur lequel ces bons prêtres insistaient le plus, et ils en avaient le droit par leur conduite irréprochable. Leurs sermons sur ce sujet me faisaient une impression profonde, qui a suffi à me rendre chaste toute ma jeunesse. Ces prédications avaient quelque chose de solennel qui m'étonnait. Les traits s'en sont empreints si profondément dans mon cerveau, que je ne me les rappelle pas sans une sorte de terreur. Tantôt c'était l'exemple de Jonathas, mourant pour avoir mangé un peu de miel : Gustans gustavi jjaululum mellis et ccce morior. Cela me faisait faire des réflexions sans fin. Qu'était-ce que ce peu de miel qui fait mourir? Le prédicateur se gardait de le dire, et accentuait son effet par ces mots mystérieux : tetigisse,periisse, dits d'un ton profond et larmoyant. D'autres fois, le texte était ce passage de Jérémie : Mors ascendit per fenestras^ qui m'intriguait encore beaucoup plus. Cette

mort qui monte par les fenêtres, ces ailes de papillon que l'on souille dès qu'on les touche, (fu'est-ce que cela pouvait être? Le prédicateur disait ces mots le front plissé, le regard au ciel. Ce qui mettait le comble à mes préoccupations était un endroit de la vie de je ne sais quel saint personnage du dix-septième siècle, lequel comparait les femmes à des armes à feu qui blessent de loin. Pour le coup, je n'en revenais pas; je faisais les plus folles hypothèses pour imaginer comment une femme peut ressembler à un pistolet. Quoi de plus incohérent? La femme blesse de loin, et voilà que d'autres fois on est perdu pour la toucher. C'était à n'y rien comprendre...

« Dans la bouche de personnes en qui j'avais une confiance absolue, ces saintes inepties prenaient une autorité qui me saisissait jusqu'au fond de mon être. Maintenant, avec ma pauvre âme déveloutée de cinquante ans, cette impression dure encore. La comparaison des armes à feu, surtout, me rendait extrêmement réservé. Il m'a fallu des années et presque les approches de la vieillesse, pour voir que cela aussi est vanité, et que V Ecclesiastc seul fut un sage, quand il dit : « Va donc, mange ton pain en joie avec la femme que tu as une fois aimée. » Mes idées à cet égard survécurent à mes croyances religieuses, et c'est ce qui me préserva de la choquante inconvenance qu'il y aurait eu, si les gens du monde avaient pu prétendre que j'avais quitté l'état ecclésiastique par d'autres raisons que celles tirées de l'hébreu et de la philologie. L'éternel lieu commun : « Où est

la femme? » par lequel les laïques croient pouvoir expliquer tous les cas de ce genre est quelque chose cle fade qui porte à sourire ceux qui connaissent les choses comme elles sont.

« Mon enfance s'écoulait dans cette grande école de foi et de respect. La liberté, où tant d'étourdis se trouvent portés du premier bond, fut pour moi une acquisition lente. Je n'arrivai au point d'émancipation que le gamin de Paris atteint sans aucun effort de réflexion, qu'après avoir traversé Gesenius et toute l'exégèse allemande. Il me fallut dix années de méditation et de travail forcené, pour voir que mes maîtres n'étaient pas infaillibles. Le plus grand chagrin de ma vie a été, en entrant dans cette nouvelle voie, de contrister ces maîtres vénérés ; mais fai la certitude absolue que fai eu raison^ et que la peine qu'ils éprouvèrent fut la conséquence de ce qu'il y avait .de respectahlement borné dans leur manière d'envisager l'univers. »

Cette citation est un peu longue ; mais je n'ai pas eu le courage de gâter par une analyse ce petit chefd'œuvre littéraire. M. Renan y roule avec une délicatesse et un soin exquis, <( dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts », sa foi naïve et la timide pudeur de son enfance, la vertu et l'enseignement de ses maîtres, la vénération et la reconnaissance qu'il leur garde. Impossible de dire à ces maîtres vénérés, leurs saintes illusions, leurs saintes inepties^ leur manière respectablement bornée d'envisager l'univers avec plus de grâce et de respect. Si

d'un côté, il les montre en chaire débitant de saintes inepties, le front plissé, le regard au ciel, d'autre part, pour racheter cette innocente ironie et le chagrin qu'il leur a causé par sa défection, il leur adresse cette touchante apostrophe : « Vieux et chers maîtres, maintenant presque tous morts, dont l'image m'apparaît souvent dans mes rêves, non comme un reproche, mais comme un doux souvenir, je ne vous ai pas été aussi infidèle que vous le croyez. Oui, j'ai reconnu que votre histoire était insuffisante, que votre critique n'était pas née, que votre philosophie naturelle était tout à fait au-dessous de celle qui nous fait accepter comme un dogme fondamental : Il ny a pas de surnaturel particulier ; xmivi au fond vous avez raison et je suis toujours votre disciple. La vie n'a de prix que par le dévouement à la vérité et au bien. »

Je doute qu'en ce monde ou en l'autre ces vieux et chers maîtres acceptent la paternité intellectuelle et morale d'un disciple qui déclare qu'il n'y a pas de surnaturel particulier, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de miracle; et je crains fort qu'une reconnaissance exprimée en ces termes ne paraisse injurieuse à leur foi et à leur mémoire. Que le dévouement à la vérité et au bien puisse logiquement se concilier avec la philosophie naturelle de M. Renan, c'est une question qui trouvera plus tard sa place dans cette étude psychologique. Pour le moment je me borne à faire une observation qui me semble avoir une giande importance.

M. Renan prétend qu'il n'arriva au point d'émancipation que le gamin de Paris atteint sans aucun effort de réflexion qu'après avoir traversé pendant dix ans Gesenius et toute l'exégèse allemande. Ailleurs il réduit ce temps de moitié et nous dit qu'il lui fallut « cinq ou six ans de recherches ardentes, l'hébreu, les langues sémitiques, Gesenius, Ewald et la critique allemande, pour arriver juste au résultat que ce petit drôle atteint tout d'abord et comme du premier bond ». Or le fait est que l'hébreu est encore plus innocent que la femme de son émancipation mtellectuelle (1). Ce n'est pas Texégèse, c'est la philosophie allemande qui a été la cause extérieure ou, comme disent les logiciens, la cause occasionnelle du scepticisme radical dont il se glorifie aujourd'hui. Dès le séminaire d'Issy, M. Renan n'était plus chrétien, et il loue M. Gottofrey d'en avoir eu l'intuition et de lui avoir déclaré à lui-même. J'ai sous les yeux une lettre de lui qui constate le même fait. Ici, d'ailleurs, les dates sont certaines. Ce n'est qu'au séminaire de Saint-Sulpice que nous commençâmes, lui et moi, à étudier l'hébreu et les langues sémitiques, et pendant les deux ans que dura cette étude, M. Renan ne savait guère de Gesenius, d'Éwald et de l'exégèse allemande que ce que lui en apprenait jour par jour notre professeur, M. Lehir. Quelque peu de temps qu'il donnât à l'étude de la théologie et quel-

(1) M. Renan reconnaît ailleurs que sa sœur, IMUe Heni-iette Renan, eut sur la direction de son esprit et de sa vie une influence très soi-iense, I,a fomme est donc dans son cas.

que opiniâtre que fût son travail, il n'aurait pu, en deux ans, traverser, comme il dit, Gesenius, et s'approprier toute la science critique d'Allemagne, apprendre à fond l'allemand et les langues sémitiques. La vérité sur ce point important d'histoire psychologique est que le scepticisme religieux de M. Renan a été la suite de son scepticisme rationnel, et qu'avant de perdre la foi il avait abjuré les premiers principes de la raison. La suite de ce travail ne laissera pas subsister l'ombre d'un doute sur ce fait capital.

En même temps que de ses premiers maîtres, M. Renan parle longuement de sa famille. Il fait remonter jusqu'au cinquième siècle l'établissement de ses ancêtres en Bretagne. « Il y a, dans le pays de Goelo ou d'Avangour, sur le Trieux, un endroit que l'on appelle le Lédano... Sur les bords du Lédano est une grande ferme qui s'appelait Réranbélec ou Meskanbélec. Là était le centre du clan des Renan, bonnes gens venus du Cardigan, sous la conduite de Fragan, vers l'an /j80. Ils vécurent là treize cents ans d'une vie obscure, faisant des économies de pensées et de sensations dont le capital accumulé m'est échu. Je sens que je pense pour eux et qu'ils vivent en moi... Mon incapacité d'être méchant ou seulement de le paraître me vient d'eux... Peu avant la révolution trois d'entre eux gréèrent une barque en commun

et se fixèrent à Lézardrieux. Ils vivaient ensemble sur la barque, le plus souvent retirée dans une anse du Lédano; ils naviguaient à leur plaisir, et quand la fantaisie leur en prenait. »

On voit que les ancêtres de M. Renan avaient quelque ressemblance avec les apôtres. Voici en quoi ils en différaient.

« Mon grand-père, fun d'eux, fit une étape de plus dans la vie citadine; il vint à Tréguier. Quand éclata la révolution, il se montra patriote ardent, mais honnête... Les événements de 1814 et de 1815 le mirent hors de lui... Mon père partageait les mêmes sentiments. Il fit les campagnes de l'amiral Villaret- Joyeuse. Pris par les Anglais, il passa plusieurs années sur les pontons. Chaque année, sa jouissance était d'aller, le jour où l'on tirait au sort, humilier les recrues nouvelles de ses souvenirs de volontaire. » Il vécut et mourut pauvre, en vrai marin, né pour naviguer et se battre, et n'entendant rien aux affaires.

M. Renan parle aussi de ses oncles. L'oncle Pierre était toujours par voies et par chemins, passait ses jours et ses nuits au cabaret, et lisait, aux gens du peuple qui f adoraient. Don Quichotte, Gil Blas, le Diable boiteux. De la sorte il mangea le peu qu'il avait, devint un « pur vagabond » et finit par mourir au bord d'un chemin. « Pauvre oncle Pierre, s'écrie M. Renan, j'ai bien pensé à lui. Cette tardive estime sera sa seule récompense. Le paradis métaphysique ne serait pas sa place. »

Les autres oncles de M. Renan, plus réglés que

l'oncle Pierre, étaient pour la plupart grands patriotes aussi. « Quand il y avait des deuils publics, par exemple, à propos de la trahison de Dumouriez, mes oncles laissaient croître leur barbe, sortaient avec des mines consternées, des cravates énormes et des vêtements en désordre. » L'oncle Y tranchait sur tous les autres; il était très révolutionnaire et, quoique au fond très honnête, ne répugnait pas à la guillotine. Quant à l'oncle Homais, horloger et voltairien, il était désolé des succès classiques de son neveu, parce qu'il voyait en lui une future colonne de l'Eghse. Plus tard, lors de ses écrits, il triompha. « Je me reproche quelquefois, dit M. Renan, d'avoir contribué au triomphe de M. Homais sur son curé. Que voulez-vous? C'est M. Homais qui a raison. Sans M. Homais, nous serions tous brûlés vifs. » Et pour la troisième fois, M. Renan ajoute cette réflexion mélancolique qui semble obséder son esprit. <( Quand on s'est donné bien du mal pour trouver la vérité, il en coûte d'avouer que ce sont les frivoles, ceux qui sont bien résolus à ne lire jamais saint Augustin ou saint Thomas d'Aquin, qui sont les vrais sages. Gavroche et M. Homais arrivant d'emblée et avec si peu de peine au dernier mot de la^philosophie ! C'est bien dur à penser. »

Quant à ses tantes, car il parle aussi de ses tantes, M. Renan croit devoir nous apprendre qu'elles restèrent presque toutes sans se marier; mais qu'elles n'en furent pas moins heureuses, « grâce à un esprit de sainte enfance qui rendait tout léger ».

Leur respectable mère était un fort aimable modèle de l'ancienne bourgeoisie, et les dames nobles l'avaient en haute estime. Quand la révolution éclata, elle l'eut en horreur, et se mit à la tête des personnes qui cachaient les prêtres insermentés. La messe se disait dans son salon. Les dames nobles étant dans l'émigration, elle regardait comme son devoir de les remplacer en cela. « La piété de ma grand'mère, ajoute M. Renan, sa politesse, son culte pour l'ordre établi, me sont restés comme une des meilleures images de cette vieille société fondée sur Dieu et le roi, deux étais qu'il n'est pas sur qu'on puisse remplacer. »

M""" Renan, paraît-il, différait beaucoup de sa mère. Elle était, à ce que dit son fils, pleine d'esprit, rieuse, ouverte, curieuse, avait plus d'amour que de haine pour la révolution, dont les grandes et terribles scènes avaient laissé en elle une empreinte ineffaçable. Quand elle s'égarait en ces souvenirs, sa vie semblait revivre tout entière. « J'ai pris d'elle, dit M. Renan, un goût invincible de la révolution, qui me la fait aimer malgré ma raison, et malgré tout le mal que j'ai dit d'elle... Je n'efface rien de ce que j'ai dit, mais... je commence à croire que c'est peutêtre ce que nous avons fait de mieux, puisqu'on en est si jaloux. » J'ai de M. Renan un autre portrait de sa mère qui me semble plus vrai et qui, dans tous les cas, est plus digne de sa piété filiale. Il est vrai que le premier a été tracé en 1845, en pleine monarchie, et le second en 1876, sous notre troisième république.

Ce que j'ai connu indirectement de M"'" Renan ne m'a jamais laissé soupçonner son amour pour la révolution. Je savais seulement qu'en bonne et simple chrétienne, elle croyait fermement au paradis métaphysique, et que, comprenant peu les idées de son fils, elle ne doutait pas, même après la Vie de Jésus, que son Ernest ne méritât dans ce paradis une place plus assurée que l'oncle Pierre. Je me suis laissé dire, sans le vérifier, que M. Renan, très tolérant pour la foi de sa mère, aurait, à sa prière, fait baptiser son premier enfant (1).

Dans cette galerie de portraits de famille, M. Renan introduit deux étrangers, un vieillard et une jeune fille : le bonhomme Système et la petite Noémi.

(1) Le fait que je n'indique ici que par ouï-dire m'a été confirmé depuis par le prêtre qui a baptisé le fils de M. Renan, et qui est devenu curé de l'une des plus importantes paroisses de Paris. Voici un extrait de la lettre qu'il m'a écrite à cette occasion.

i< Vous pouvez affirmer absolument que M. Ernest Renan a fait baptiser, h l'église de Saint-Tliomas d'Aquin, un de ses enfants. C'est moi qui l'ai baptisé en 1857. Je fis le baptême comme vicaire de garde. Mme Ronan, aïeule patei'nelle do l'enfant, était marraine. Nous échangeâmes quelques paroles de piété. Je me souviens encore qu'elle me dit avec émotion : « Ah! monsieur l'abbé, priez « bien pour que ce petit enfant soit pieux, comme l'était autrefois » son père. »

« Ernest Renan assistait au baptême , sa tenue a été correcte et silencieuse; il a signé l'acte qui se trouve dans les registres paroissiaux, où je viens de le vérifier.

« L'acte est du 11 novembre 1857. L'enfant, Ernest-Arj-, était né le 28 octobre précédent. »

Le premier « compta pour quelque chose parmi les causes qui firent de M. Renan bien plus un fils de la révolution qu'un fils des croisés ». Il le range donc parmi ses ancêtres, quoiqu'il n'ait jamais su son nom, et ne lui ait jamais parlé. C'était en effet un personnage singulier; il n'était pas de Tréguier et n'avait pas de famille. Il avait d'abord essayé d'avoir des rapports avec les gens du pays, et de leur dire quelques-unes de ses idées. Naturellement personne n'y comprit rien. Le mot système qu'il prononça deux ou trois fois parut drôle. On l'appela Sijstème^ et bientôt il n'eut plus d'autre nom. Comprenant que, s'il continuait à parler, les enfants lui jetteraient des pierres, il se tut en vrai sage. Son silence lui valut le repos, et son visage sérieux, mais non triste, plutôt aimable que malveillant, vraie image de Spinoza, le saint d Amsterdam, lui concilia même le respect. Les Bretons ne comprenaient pas, mais ils s'inclinaient. Quoique le clergé ne parlât pas de lui au prône, il le voyait de très mauvais œil, et il avait pour cela ses raisons. Système ne mettait jamais les pieds à l'église et évitait avec un soin scrupuleux tout ce qui l'aurait obligé à manifester une foi matérielle. Mais ce qui était beaucoup plus grave, il possédait une bibliothèque considérable, composée d'écrits du dix-huitième siècle, « toute cette grande philosophie, dit M. Renan, qui, en somme, a plus fait que Luther et Calvin ». Il ne se contentait pas de la savoir par cœur, mais il en louait les volumes à quelques lettrés du lieu, et vivait des petits béné-

fices ffue lui rapportait ce prêt. Bien entendu, l'obscurantisme du clergé ne pouvait trouver son compte à cette diffusion de lumière, et la bibliothèque de Système était une sorte de puits de l'abîme dont on ne parlait qu'avec horreur, M. Renan partageait cette horreur, et ce ne fut que lorsque ses idées philosophiques se furent assises, qu'il songea qu'il avait eu « le bonheur dans son enftmce de voir un véritable sage ». Il n'avait pas eu le bonheur d'être son disciple, mais quelques mots qu'il avait retenus de lui sans d'abord les comprendre lui ont depuis sufli pour reconstruire sans peine les idées du philosophe.

M. Renan les résume ainsi, en les déclarant vraies et conformes aux siennes. « Dieu était pour lui l'ordre de la nature, la raison intime des choses. Il ne souffrait pas qu'on le nicàt. Il aimait l'humanité comme représentant la raison et haïssait la superstition comme la négation de la raison. Sans avoir le souille poétique que le dix-neuvième siècle a su ajouter à ces grandes vérités. Système, j'en suis sûr, vit très haut et très loin. Il était dans le vrai. Loin de méconnaître Dieu, il avait honte pour ceux qui imaginent le toucher. Perdu dans une paix profonde et une sincère humilité, il vit que les erreurs des hommes méritent plus de pitié que de haine. Il était évident qu'il méprisait son siècle. La renaissance de la superstition qu'il avait crue enterrée par Voltaire et Rousseau, lui semblait, dans la génération nouvelle, le signe d'un complet abêtissement. »

Ce sage qui voyait si haut et si loin, cet amant de l'humanité, ce contemplatif, perdu dans une paix profonde et une sincère humilité, aux yeux de qui les erreurs des hommes méritaient plus de pitié que de haine, n'était rien moins, au témoignage de M"" Renan, qu'un vieux terroriste qui tint la guillotine en permanence à Lannion, tant que dura Robespierre. « Tant il est vrai, remarque M. Renan, que l'homme, pour être bon, n'a pas besoin de trouver une base logique à sa bonté et qu'on peut devenir brûleur d'hommes par sensibilité, charité, comme on le verra quand 7iotre grand maître^ Victor Hugo, donnera son Torquemada. »

M. Renan aime les contrastes presque autant que les contradictions. Au sombre portrait du bonhomme Système, il a donné, comme pendant, la douce figure de la petite Noémi, une de ses amies d'enfance. On dirait du Mignard ou du Watteau. « C'était un petit modèle de sagesse et de grâce. Ses yeux étaient d'une délicieuse langueur, empreints à la fois de bonté et de finesse ; ses cheveux étaient d'un blond adorable. Elle pouvait avoir deux ans de plus que moi, et la façon dont elle me parlait tenait le milieu entre le ton d'une sœur aînée et les confidences de deux enfants... A vingt-deux ans, c^étaitun miracle. Ses cheveux, qu'elle tenait en vain prisonniers sous un lourd bonnet, s'échappaient en tresses tordues comme des gerbes de blé mûr. Elle faisait ce qu'elle pouvait pour cacher sa beauté. Sa taille admirable était dissimulée par une pèlerine; ses mains longues

et blanches étaient toujours perdues dans des mitaines. Rien n'y faisait. A l'église, il se formait des groupes de jeunes gens pour la voir prier. Elle était trop belle pour nos pays, et elle était aussi sage que belle. »

M. Renan m'a gâté le plaisir littéraire que j'ai pris à lire cette page charmante, en se laissant entraîner par sa manie d'observateur profond à dire pourquoi, dans son enfance, il préférait les petites filles aux petits garçons. Pour qui l'a connu à cet âge, l'expUcation est fort simple et n'exige pas une fatigante réflexion. Dans une réunion de jeunes garçons, le gauche et timide Ernest n'avait pas à prétendre au premier rang ni à exercer une protection dont il avait besoin lui-même. « Ils m'appelaient mademoiselle, dit-il, et il n'y avait taquinerie qu'ils ne me fissent. » Parmi les petites filles, au contraire, il reprenait ses avantages, jouait le rôle d'arbitre et de protecteur, et son amour-propre, autant que sa tranquillité, y trouvait satisfaction. Cette explication, qui est la vraie, est trop vulgaire; M. Renan nç s'en contente pas. Voici celle qu'il y ajoute.

« Je voyais bien ma supériorité intellectuelle, — M. Renan n'a jamais cessé de la voir, — mais dès lors (à douze ans) je sentais que la femme, très belle ou très bonne, résout complètement, pour son compte, le problème qu'avec toute notre force de tête nous ne faisons que gâcher (??). Nous sommes des enfants ou des pédants auprès d'elle. Je ne comprenais que vaguement; déjà, cependant, j'entre-

voyais que la beauté est un don tellement supérieur, que le talent^ le génie^ la vertu même ne sont rien auprès delle^ en sorte que la femme vraiment belle a le droit de tout dédaigner, puisqu'elle rassemble, non dans une œuvre hors d'elle, mais dans sa personne môme, comme en un vase myrrhin, tout ce que le génie esquisse péniblement en traits faibles au moyen d'une fatigante réflexion. » Dans son Marc-Aurèle, M. Renan est moins exigeant pour la beauté et plus indulgent pour la vertu. Il veut bien consentir à les mettre sur le même rang. Mais ses concessions à la morale chrétienne n'iront pas plus loin. « Le défaut du christianisme, dit-il, apparaît bien ici. Il est trop uniquement moral; la beauté, chez lui, est tout à fait sacrifiée. Or, aux yeux d'une philosophie complète, la beauté, loin d'être un avantage superficiel, un danger, un inconvénient, est un don de Dieu, comme la vertu. Elle vaut la vertu. » Voilà pourquoi M. Renan se sentait attiré, dès son enfance, vers les petites filles plutôt que vers les petits garçons.

Je me réserve de parler j)lus tard des théories morales de M. Renan. Je ne ferai ici qu'une simple observation. Sans doute, la beauté physique est un don de Dieu, comme la vertu, mais la conscience humaine, aussi bien que la morale chrétienne, mettent entre ces deux dons une différence qu'une philosophie complète ne peut négliger sans se démentir. La beauté est uniquement l'œuvre de la nature ou plutôt de Dieu, auteur de la nature. La

vertu, au contraire, a deux facteurs. Dieu d'abord et l'homme ensuite. La beauté n'implique donc pas le mérite; elle peut provoquer l'admiration pour l'œuvre de Dieu, elle ne commande pas l'estime pour la personne qui en est douée; et, si cette personne use du droit que lui donne M. Renan de tout dédaigner, même la vertu, sa beauté, don de Dieu, ne la sauvera pas du mépris que mérite l'abus qu'elle en fait. Quant à la vertu, elle a sans doute son principe et son appui en Dieu, mais elle suppose aussi l'effort et la coopération libre de l'homme vertueux. L'Église exprime cette doctrine, dans la préface de la messe en l'honneur des saints, par ces paroles que M. Pxenan n'a peut-être pas oubliées, quoiqu'il les méconnaisse : Sanctorum coronando mérita coronas doua tua. « 0 Dieu! en couronnant les mérites des saints, vous couronnez vos propres dons. » La vertu ne va donc pas sans le mérite, et c'est en quoi elle diffère essentiellement de la beauté et lui est absolument supérieure. Elle n'a pas besoin de la beauté plastique pour avoir droit à l'estime des hommes, et, même dans un Benoît Labre, elle force l'admiration et le culte de la conscience humaine. Tout ce qu'on peut accordera M. Renan, c'est que la vertu, quand la beauté s'y ajoute, se revêt d'un éclat plus sensible : Pulchrior et pidchro veniens in corpore virtus.

M. Renan a intercalé dans ses souvenirs de jeunesse un hors-d'œuvre, où son culte de la beauté pardessus la vertu se donne libre carrière. C'est le récit

des impressions qu'il éprouva à Athènes, en 1865, et sa prière sur l'Acropole. Impossible de dire en un meilleur style des choses plus contradictoires et plus absurdes. Il y a un lieu, dit-il, où la perfection existe, il n'y en a pas deux, et ce lieu ce n'est ni Jérusalem, ni Rome, c'est Athènes. « Depuis longtemps je ne croyais plus au miracle, dans le sens propre du mot; cependant la destinée unique du peuple juif aboutissant à Jésus et au christianisme m'apparaissait comme quelque chose de tout à fait à part. Or voici qu'à côté du miracle juif venait se placer pour moi le miracle grec, ce fait d'un peuple créant un type de beauté éternelle... Quand je vis l'Acropole, j'eus la révélation du divin, comme je l'avais eue la première fois que je sentis vivre l'Évangile, en apercevant la vallée du Jourdain des hauteurs de Casyoun. »

C'est principalement sur l'Acropole que M. Renan fut assiégé par ces sentiments du divin, et les heures qu'il passait sur la colline sacrée, comme celles qu'il avait passées dans son enfance sous les voûtes de la cathédrale de Tréguier, et plus tard dans le sanctuaire de l'église de Saint-Sulpice, étaient des heures de prière. Et quelle prière !

Elle débute par une amende honorable à la déesse aux yeux bleus, « dont le culte signifie raison et sagesse ». « J'arrive tard, dit-il, au seuil de tes mystères; j'appoi'te à ton autel beaucoup de remords. »

Le ])lus cuisant de ces remords est d'avoir été chrétien durant les premières années de sa vie. Mais

la laule en est au temps et au lieu où il est né, aux maîtres qui l'ont élevé. « Des prêtres d'un culte étranger, venu des Syriens de Palestine, prirent soin de m'élever. Ces prêti-es étaient sages et saints. Ils m'apprirent les longues histoires de Gronos qui a créé le monde et de son fils qui a, dit-on, accompli un voyage sur la terre. Leurs temples sont trois l'ois haut comme le tien... seulement ils ne sont pas solides. Ce sont des fantaisies de barbares qui s'imaginent qu'on peut faire quelque chose de bien en dehors des règles que tu as tracées à tes inspirés, ô Raison... On y chantait des cantiques dont je me souviens encore... Tiens, déesse, quand je me rappelle ces chants, mon cœur se fend, je deviens presque apostat. Pardonne-moi ce ridicule... »

D'ailleurs, tout dans le monde où il vit est un obstacle au culte de Minerve. « Il n'y a plus de république d'hommes libres; il n'y a plus que des rois issus d'un sang lourd... » Une pambéotie redoutable, une ligue de toutes les sottises étend sur le monde un couvercle de plomb sous lequel on étouffe. Ne l'at-on pas vu à l'apparition de la Vie de Jésitsl « J'ai écrit, selon quelques-unes des règles que tu aimes, ô Théonoé, la vie du jeune Dieu que je servis dans mon enfance; ils me traitent comme Evhémère... Te rappelles-tu ce jour, sous l'archontat de Dionysodore, où un laid petit Juif, parlant le grec des Syriens, vint ici, parcourut tes parvis sans te comprendre, lut des inscriptions tout de travers et crut trouver dans ton enceinte un autel dédié à Dieu qui serait le Dieu

inconnu. Eh bien, ce petit Juif l'a emporté; pendant mille ans on t'a traitée d'idole, ô Vérité, durant mille ans le monde a été un désert où ne germait aucune fleur... Déesse de l'ordre, image de la stabilité céleste, on était coupable pour t'aimer, et aujourd'hui qu'à force de consciencieux travail, nous avons réussi à nous rapprocher de toi, on nous accuse d'avoir commis un crime contre l'esprit humain en rompant des chaînes dont se passait Platon. »

Après cela, il est tout naturel que M. Renan s'écrie : « Le monde ne sera sauvé qu'en revenant à toi, en répudiant ses attaches barbares. Courons, venons en troupe. »

Il n'est pas étonnant non plus que M. Renan mette désormais toutes les forces de son esprit, toutes les énergies de sa vie, dans la contemplation et le culte de cette divinité, de cette Minerve d'Athènes, qui résume en elle toute vérité, toute beauté et tout bien. Aussi lui en fait-il la promesse. « Je n'aimerai que toi. Je vais apprendre ta langue, désapprendre le reste... J'arracherai de mon cœur toute fibre qui n'est pas raison et art pur... Ferme en toi, je résisterai à mes fatales conseillères, à mon scepticisme qui me fait douter du peuple, à mon inquiétude d'esprit, qui, quand le vrai est trouvé, me le fait chercher encore, à ma fantaisie, qui, après que la raison a prononcé, m'empêche de me tenir en repos. »

Voilà un ferme propos qui semble irrévocable, et Minerve aura dans M. Renan un parfait adorateur... N'allez pas le croire. Minerve aura le sort de Jésus,

aprt''S avoir reçu ses adorations, il laudia qu'elle se résigne à subir son apostasie. Après lui avoir promis de se faire stylite sur les colonnes de son temple, M. Renan lui déclare que, tout bien pesé, elle n'a pas à compter sur sa fidélité ; il aura des retours, des faiblesses. Il sent que de nouveau il brûlera ce qu'il a adoré. La raison en est dans <.<. une philosophie perverse sans doute, qui l'a porté à croire que le bien et le mal, le plaisir et la douleur, le beau et le laid, la raison et la folie se transforment les uns dans les autres par des nuances aussi indiscernables que celles du cou de la colombe... Si une société, si une philosophie, si une religion eût possédé la vérité absolue, cette société, cette philosophie, cette religion aurait vaincu les autres et vivrait seule à l'heure qu'il est. . . J'irai plus loin, déesse orthodoxe, je te dirai la dépravation intime de mon cœur. Raison et bon sens ne suffisent pas. 11 y a de la poésie dans le Strymun glacé et dans l'ivresse du Thrace... Le monde est plus grand que tu ne crois. Si tu avais vu les neiges du pôle et les mystères du ciel austral, ton front, ô déesse, toujours calme, ne serait pas si serein, la tête, plus large, embrasserait divers genres de beauté. »

La conclusion de cette étrange prière est une profession d'athéisme, à peine voilée sous les termes suivants :

« Un immense fleuve d'oubli nous entraîne dans un gouffre sans nom. 0 abîme, tu es le Dieu unique. Los larmes de tous les peuples sont de vraies larmes;

les rêves de tous les sages renferment une part do vérité. Tout n'est ici-bas que symbole et que songe. Les dieux passent comme les hommes, et il ne serait pas bon qu'ils fussent éternels. La foi qu'on a eue ne doit jamais être une chaîne. On est quitte envers elle quand on l'a soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts. »

Une pensée domine et inspire à chaque ligne ces souvenirs d'enfance et de jeunesse. M. Renan, je l'ai dit, veut répondre à l'étonnement que produit dans les uns, au scandale que cause aux autres, le spectacle d'un séminariste chrétien, catholique, clerc minoré, ne quittant la soutane que pour passer dans le camp des ennemis les plus déclarés du christianisme et de toute religion. On ne voit pas du premier coup d'œil la soudure logique qui peut unir deux extrêmes aussi contraires. M. Renan déclare que rien n'est plus simple que ce phénomène. Il a d'abord admis la vérité du christianisme parce qu'il est né dans le christianisme et a été élevé par des maîtres chrétiens. Son état (c ne différait pas de celui de tant de bons esprits du dix-septième siècle, mettant la religion hors de doute, ce qui n'empêchait pas qu'ils n'eussent sur tout le reste des idées fort claires ». Combien de temps dura cet état de foi? M. Renan

insiime que le doute vint de bonne lieuie dans son esprit; peut-être dès son arrivée à Paris. C'est une c[uestion que nous parviendrons sans doute à éclaircir. Pourquoi cessa-t-il de croire? Sur ce point M. Renan est très explicite, sans être complet. Son scepticisme a, selon lui, deux causes principales. La première est sa complexité d'origine. « Par ma race, j'étais partagé et comme écartelé entre dfes forces contraires. Il y avait dans la famille de ma mère des éléments de sang basque et bordelais. Un Gascon, sans que je le susse, jouait en moi des tours incroyables au Breton et lui faisait la nique avec des grimaces de singe. » Sa famille elle-même, comme il a eu soin de nous l'apprendre, était partagée d'opinions et de croyances. De là, conclut-il, « j'étais prédestine à être ce que je suis... un tissu de contradictions, rappelant Vhircocerfà^ la scolastique, qui avait deux natures. Une de mes moitiés devait être occupée à démolir l'autre, comme cet animal fabuleux de Ctésias qui se mangeait les pattes sans s'en douter. C'est ce que ce grand observateur, Challemel-Lacour, a dit excellemment : « Il pense comme un homme, il sent « comme une femme, il agit comme un enfant. » M. Renan accepte modestement cette formule. Moins accommodant que lui, je ne l'admets que sous bénéfices d'inventaire. Sans doute M. Renan pense comme un homme; mais cet homme est Gorgias; il sent comme une femme, si toutefois cette femme est Célimène; il agit comme un enfant, mais un enfant rfui cacherait sous une apparente ingénuité le

savoir-l'aire du plus rusé Normand. J'ajoute que, malgré le tissu de contradictions qu'il dit être luimême, il y a un point qui n'a jamais varié, qui est le seul trait culminant et immuable de son caractère, je veux dire le sentiment qui ne l'abandonne jamais de la suréminence de son esprit et de son génie critique. Cet homme mouvant et divers a un pivot immuable, ce sceptique a une certitude, c'est que tous ses contradicteurs se trompent et qu'il a toujours raison, même et surtout quand il passe d'une opinion à une opinion contraire, et qu'une de ses moitiés est, comme il dit, occupée à démolir l'autre. C'est surtout par cette infatuation d'esprit et par ce tempérament moral que M. Renan répugne au christianisme et qu'il en est devenu l'ennemi personnel et irréconciliable. L'orgueil humain qui va jusqu'à dire : « Pour moi, je ne crois pas qu^à aucune époque de ma vie j'aie obéi... ; qui a obéi est un capitis minor^ souillé dans le germe même de la vie noble » ; et qui en même temps a l'outrecuidance d'ajouter : « J'ai pu seul, de mon siècle, comprendre Jésus et François d'Assise », cet orgueil-là n'est pas apte au royaume de Dieu et va fatalement se heurter contre cette maxime évangélique : « Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles. »

M. Renan, qui ne croit pas au lien logique qui unit la vertu à la vérité morale et religieuse, prétend qu'entre lui et le christianisme, il n'y a qu'une question de critique historique. C'est, à l'en croire, étant donnée la complexité de son origine, l'examen des

origines historiques du christianisme qui a ruiné sa foi. Les faits de sa propre histoire, je l'ai déjà dit, ne s'accordent pas avec cette prétention. Chez lui le philosophe libre penseur a précédé le critique historique, et sa critique historique ne vaut que ce que vaut cette philosophie perverse^ comme il l'appelle, dont elle emprunte ses principes et ses règles de jugement. Ce fait est important. J'espère le mettre dans tout son jour en suivant M. Renan, comme témoin oculaire et auriculaire, au petit séminaire de Saint-Nicolas et au grand séminaire de Saint- Sulpice.

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