CHAPITRE H
I. Petit scmiiiairo do Saint-Nicolas du Cliardonnot. — M. l'abbé Diipanloup. — Le prince de Talloyrand. — II. M. Littrc. — Scandale causé à M. Renan par l'importance que les catholiques attachent à, la conversion des mourants. — III. Éducation donnée par M. l'abbé Dupanloup aux élèves du petit séminaire de Saint-Nicolas. — M. R(Mian, élève de seconde et do rhétorique.
Avec sa complexité d origine qui fait qu'il est double et qu'une de ses parties rit pendant que l'autre pleure (1), M. Renan apporta de Tréguier à Paris « l'habitude de voir sous terre et de discerner des bruits que d'autres oreilles n'entendent pas ». De là son aptitude aux études historiques, l'essence de la critique étant « de savoir comprendre des états très diflerents de celui où nous vivons ». Cette critique historique, qui est son don spécial, M. Renan l'a récemment décrite avec complaisance dans sa
(t) « .le suis double; quelquefois une partie do moi rit pendant que l'autre pleure. C'est là l'explication do ma y;aieté. Comme il y a deux liommes en moi, il y en a toujoni-s un (|ui a lieu d'être content, j'
réponse au discours de réception de M. Pasteur, à l'Académie française. Celui qui en est doué, dit-il, se défie de la méthode scolastiqiie, et a pour loi suprême cet esprit de finesse et cet esprit géométrique dont parle Pascal. Et voyez tout ce qu'il faut au vrai critique non pour voir de face les vérités historiques et morales, mais pour les apercevoir de côté et comme du coin de l œill « Il faut la culture variée de l'esprit, la connaissance de l'humanité, de ses états divers, de ses faiblesses, de ses illusions, de ses préjugés, à tant d'égards fondés, en raison de ses respectables absurdités ; il faut l'histoire de la philosophie, qui rend parfois religieux, l'histoire de la religion, qui souvent rend philosophe, l'histoire de la science, qui devrait toujours rendre modeste; — il faut la connaissance d'une multitude de choses qu'on apprend uniquement pour voir que ce sont des vanités; — il faut, par-dessus tout, l'esprit, la gaieté, la Jjonne santé intellectuelle d'un Lucien, d'un Montaigne, d'un Voltaire. Et le résultat final, c'est encore que le plus grand des sages a été l'Ecclésiaste, quand il représente le monde livré aux disputes des hommes, pour qu'ils n'y comprennent rien depuis un bout jusqu'à l'autre. »
On ne définit si bien que ce que l'on pratique soimême. Aussi, principe, procédés et résultat, tout ici est bien la critique propre à M. Renan. Ce qui lui appartient surtout, c'est que les recherches de l'esprit doivent, comme la vie, « pouvoir se résumer en sourire, et jouir », que le but en est la jouissance et
lion la vérité,' « cette grande coquette qui vous échappe quand on croit la tenir, qui se livre quand on sait l'attendre ».
C'est armé de cette critique et le sourire de Voltaire sur les lèvres que M. Renan raconte ses souvenirs du petit séminaire de Saint-Nicolas du Cliardonnet et parle de notre grand et vénéré maître, M. Dupanloup. Il le présente d'abord à ses lecteurs, lui donnant pour parrains, selon l'usage suivi à l'Académie, deux personnages considérables, deux prélats dont le caractère et la vie forment le plus absolu contraste, l'ancien évêque d'Autun, M. de Talleyrand, et l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen. Voici le morceau.
« Vers le mois d'avril 1838, M. de Talleyrand, en son hôtel Saint-Florentin, sentant sa fin approcher, crut devoir aux conventions humaines un dernier mensonge, et résolut de se réconcilier, pour les apparences, avec une Église dont la vérité, une fois reconnue par lui, le convainquait de sacrilège et d'opprobre. Il fallait, pour cette délicate opération, non un prêtre sérieux de la vieille école gallicane, qui aurait pu avoir l'idée de rétractations motivées, de réparations, de pénitence, non un jeune ultramontain de la nouvelle école, qui eût tout d'abord inspiré au vieillard une complète antipathie; il fallait un prêtre mondain, lettré, aussi peu philosophe que possible, nullement théologien, ayant avec les anciennes classes ces relations d'origine et de société, sans lesquelles l'Évangile a peu d'accès en des cercles
pour lesquels il n'a pas été fait. M. l'abbé Dupanloup, déjà conçu par des succès au catéchisme de l'Assomption, auprès d'un public plus exigeant en fait de jolies phrases qu'en fait de doctrine, était juste l'homme qu'il fallait pour participer innocemment à une collusion que les âmes faciles à se laisser toucher devaient pouvoir envisager comme un édifiant coup de la grâce. Ses relations avec M""' la duchesse de Dino, et surtout avec sa fille, dont il avait fait l'éducation religieuse, sa parfaite entente avec Mgr de Quélen, les protections aristocratiques qui, dès le début de sa carrière, l'avaient entouré et l'avaient fait accepter dans tout le faubourg Saint-Germain comme quelqu'un qui en est, le désignaient pour ime œuvré de tact m.ondain plutôt que de théologie^ où il fallait savoir duper à la fois le inonde et le ciel. « On prétend qu'au premier moment, surpris de quelque hésitation, M. de Talleyrand aurait dit : (( Voilà un jeune prêtre qui ne « sait pas son état », S'il dit cela, il se trompa tout à fait. Ce jeune prêtre savait so?i art comme personne ne le sut jamais. Le vieillard, décidé à ne biffer sa vie que quand il n'aurait plus une heure à vivre, opposait à toutes les suppUcations un obstiné « Pas encore! » Le Sto ad ostiu?n et pulso dut être pratiqué avec une rare habileté. Un évanouissement, une brusque accélération dans la marche de l'agonie pouvaient tout perdre. Une importunité déplacée pouvait amener un }ion qui eût renversé toute l'œuvre si savamment concertée. Le 17 mai, jour de la mort du vieux pécheur, au matin,
rien n'était signé encore. L'angoisse était mortelle. On sait rimportance que les catholiques attachent au moment de la mort. Si les rémunérations et les châtiments futurs ont quelque réalité, il est clair que ces rémunérations et ces châtiments futurs doivent être proportionnés à une vie entière de vertu ou de vice. Le catholique ne t entend "pas ainsi. Une bonne mort couvre tout. Le salut est remis au petit bouheur de la dernière heure. Le temps pressait; on résolut de tout oser. M. Dupanloup se tenait dans une pièce à côté du malade. La charmante enfant que le vieillard admettait toujours avec un sourire fut dépêchée près de son lit. O miracle de la grâce! la réponse fut oui; le prêtre entra; cela dura quelques minutes, et Dieu dut se montrer satisfait : on lui avait fait sa part. Le jeune catéchiste de l'Assomption sortit, tenant un papier que le mourant avait signé de sa grande signature complète : Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord^ prince de Benévent,
« Ce fut une grande joie, sinon dans le ciel, au moins dans le monde catholique du faubourg Saint- Germain et du faubourg Saint-Honoré. »
Quel art merveilleux que celui d'une critique qui voit non seulement sous terre, mais dans la conscience d'un mourant cinquante ans après sa mort, et cela sans considérer de face, et rien qu'à regarder « de côté et comme du coin de l'œil ».
Quand se passa le grand événement que M. Renan raconte en témoin si bien informé, presqu'en acteur, il n'en savait, comme moi-même, que ce que nous en
laissait deviner M. Dupanloup,par son air préoccupé, anxieux, et par les recommandations réitérées et instantes qu'il nous faisait de prier pour la conversion de l'illustre mourant. Mais depuis, l'auteur de la Vie de Jésus est entré en possession de la critique générale qu'exige la solution des problèmes moraux. Il a acquis la culture variée de l'esprit, la connaissance de l'humanité, de ses états divers, de ses faiblesses, de ses préjugés, de ses respectables absurdités; il a étudié et possède l'histoire de la philosophie, de la religion, de la science ; il a, par-dessus tout, l'esprit, la gaieté, la bonne santé intehectuelle d'un Lucien, d'un Montaigne, d'un Voltaire. Avec tout cela comment n'être pas infaillible dans la discussion des événements historiques ! Quel besoin d'observer et de constater minutieusement les faits matériels et les témoignages? Le criticisme est bien moins une enquête qu'une intuition. Il est inutile d'examiner comment les faits se sont passés, quand on sait comment ils ont dû se passer. Connaître les causes^ n'est-ce pas connaître les effets?
Or, ici, les causes, c'est-à-dire les acteurs, sont connues de M. Renan. C'est d'abord un fm diplomate j évêque schismatique et apostat, qui ne pouvait revenir sincèrement à l'Église sans biffer sa vie et se convaincre lui-même de sacrilège et d'opprobre. Étant donnés ce caractère et cette situation, une conversion vraie n'aurait été possible qu'à la condition d'un miracle de la grâce. Mais qui dit miracle dit un fait imaginaire qui «( n'est appuyé sur aucune induction.
sur aucune analogie », qu'on ne peut « prouver ni clans le présent ni dans le passé », qui n'a jamais existé et n'existera jamais. La conversion de M. de Talleyrand n'est donc qu'un dernier mensonge qu'il crut devoir aux conventions humaines.
Le second acteur fut M. l'abbé Dupanloup, créature de Mgr de Quélen, à qui le cardinal de Talleyrand avait confié en mourant l'àme de son parent et l'honneur de son nom. M. Dupanloup était bien l'homme « désigné pour une œuvre de tact mondain plutôt que de théologie, où il fallait savoir duper à la fois le monde et le ciel » . En effet, remarque le critique, ce qu'il avait et ce qu'il n'avait pas, ce qu'il était et ce qu'il n'était pas, tout devait concourir au succès de t opération, 11 n'était pas un prêtre sérieux de la vieille école gallicane, qui aurait pu avoir l'idée de rétractations motivées, de réparations, de pénitence; il n'était pas non plus philosophe, encore moins théologien, ce qui aurait tout compromis : l'abbé Dupanloup était un prêtre mondain et du faubourg Saint-Germain, par conséquent /jerso^zot grata\ il excellait à faire de jolies phrases, avait un tact infini, une habileté supérieure; en un mot, il « savait son art comme personne ne le sut jamais ». Et voilà comment la conversion du prince de Talleyrand, discutée selon les règles de la critique scientifique, se réduit à n'être qu'une comédie amusante, jouée avec assez d'habileté pour paraître « un édifiant coup de la grâce aux âmes faciles à se laisser toucher ».
Que M. Renan me le pardonne, s'il y a ici une
comédie, elle lui appartient tout entière. Sa bonne santé intellectuelle s'est épanouie en une fiction amusante qui a pu provoquer le sourire des âmes faciles à croire qu'on peut plaisanter sur tout, même sur la conscience d'un mourant, et sur ce qu'il y a de plus grave et de plus sérieux dans le ministère du prêtre. La vérité historique est tout autre pour ceux qui la cherchent non avec fesprit de Voltaire, mais avec la gravité et l'impartialité qu'elle exige. Le portrait que M. Renan a tracé de M. l'abbé Dupanloup est de pure fantaisie et créé pour le besoin de sa cause. J'en prends à témoin tous ses élèves, encore vivants, et tous ceux qui font connu. Que dis-je? J'en appelle de M. Renan à M. Renan lui-même. Car voici ce qu'il écrivait, le 12 novembre iSlib, à l'un de ses condisciples, au moment où il venait de quitter le séminaire de Saint-Sulpice.
« Il faut aussi que je vous parle, mon ami, d'un fait intellectuel qui m'a beaucoup soutenu et consolé en ces moments pénibles, ce sont mes rapports avec M. Dupanloup. Je lui fis d'abord connaître par une lettre mon état intérieur et les démarches que je croyais devoir faire en conséquence. Il me comprit parfaitement, et il s'ensuivit entre nous une longue conférence d'une heure et demie, où, pour la première fois de ma vie, j'exposais à un homme le fond de mes idées et de mes doutes sur le catholicisme. Ah! f avoue n avoir jamais n'en rencontré de plus distingué; j'ai trouvé en lui de la. vraie philosophie
ET UN ESPRIT DÉCIDÉMENT SUPÉRIEUR; CC 11 eSt que de CC
moment que f ai appris à le connaître. Nous ne nous abordâmes point de front, nous ne fîmes qu'exposer, moi la nature de mes doutes, lui le jugement qu'il devait en porter comme orthodoxe. Il fut extrêmement sévère et me déclara nettement : 1° qu'il n'était nullement question de tentations contre la foi, terme dont je m'étais servi dans ma lettre par l'habitude que j'avais contractée... mais bien d'une perte totale de la foi; 2° que j'étais hors de l'Éghse; 3° qu'en conséquence je ne pouvais approcher d'aucun sacrement et qu'il ne m'engageait pas à pratiquer l'extérieur de la religion ; k" que je ne pouvais, sans mensonge, continuer un jour de plus à paraître ecclésiastique, etc., etc. Du reste, en tout ce qui ne tenait pas à l'appréciation de mon état, il fut bon autant quon peut l'être. »
Comparez ce portrait de 18/i5 avec celui de 1880 ; je ne dis pas : quelle dissemblance, mais quelle contradiction !
Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé?
Il y aurait d'après les principes de la critique scientifique une réponse très simple à cette question. M. Renan, il ne faut pas l'oublier, est double. Il y a en lui deux hommes, un qui rit et l'autre qui pleure, un Gascon et un Breton. Evidemment le portrait de 1880 est l'œuvre badine du Gascon qui a y on\\x jouer vn tour et faire la nique au Breton, auteur sérieux du portrait de 18/i5. Mais si, conformément aux règles de la métWbde scolastique^ on ne veut admettre dans
M. Renan qu'une seule personne, auteur des deux portraits, il faut alors se résigner à reconnaître que cette personne a fait ici « comme l'animal fabuleux de Ctésias, qui se mangeait les pattes sans s'en douter ».
La vérité est que M. l'abbé Dupanloup a été, dans son ministère auprès du prince de Talleyrand, tel que l'a connu M. Renan dans cette conférence d'une heure et demie, où il lui a révélé le fond de son âme ; assez philosophe pour démêler ses idées, assez théologien pour définir son état, assez ferme pour lui tracer son devoir, assez charitable pour être aussi bon qu'on peut l'être envers un élève qui devait si peu s'en souvenir.
Quant aux dispositions de M. de Talleyrand luimême, j'ai toujours entendu l'évêque d'Orléans affirmer qu'elles étaient sincères. Ce témoignage, il ne s'est pas contenté de le donner oralement à plusieurs de ses amis, il l'a consigné dans un mémoire qui est entre les mains de son ancien vicaire général, M. l'abbé Lagrange, héritier de ses écrits. Or j'ai prié M. l'abbé Lagrange de me dire ce qu'il pensait d'une question qu'il devait avoir étudiée et connaître mieux que personne, et voici la réponse que j'en ai reçue, à la date du II avril 1872 :
« Mon cher ami,
« Vous me rappelez ce que M. Renan, dans la Revue des Deux-Mondes, a écrit touchant la mort du prince de Talleyrand, et la comédie à laquelle, selon cet écrivain, se seraient prêtés Mgr de Quélen et l'abbé Dupanloup, et vous ajoutez : « Nul, mieux que vous, ne « connaît ce fait historique. »
« Je crois le connaître, en effet, car non seulement j'ai ontcndu plus d'une fois l'évoque d'Orléans s'exprimer sur la fin chrétienne du prince de Talleyrand, mais, de plus, j'ai entre les mains le récit le plus détaillé des derniers moments du prince, écrit par l'abbé Dupanloup lui-même. J'en cite de longs extraits dans le premier volume, déjà imprimé, de la vie de Mgr l'Evêque d'Orléans et c'est ce qui m'a empoché de relever les assertions de l'écrivain de la Revue des Deux-Mondes.\
« Ces pages feront, sur ce point d'histoire, la pleine et défmitive lumière (1). Je suis absolument convaincu que nul de ceux qui les auront lues, ne pourra conserver un doute quelconque sur les points suivants :
« 1° Le scrupule avec lequel les règles de l'Église, contrairement aux affirmations légères de M. Renan, ont été observées en cette délicate circonstance par l'archevêque et par l'abbé Dupanloup ;
« 2° Le zèle admirablement sacerdotal de celuici; non, rien là des calculs mondains, imaginés par M. Renan;
« 3° La parfaite sincérité du prince et sa pleine et entière liberté, sa pleine et entière possession de luimême, dans ce retour, qui n'a pas été, du reste, aussi in extremis qu'on le croit.
« L'Évoque d'Orléans est mort : qu'il est noble à M. Renan de l'attaquer et de le défigurer à son aise. Mais, lui vivant, jamais M. Renan n'eût osé faire ce qu'il fait.
« Lorsque celui qui ne peut pas répondre à M. Renan publia son Avertissement à la jeunesse et aux itères de famille : « Pensez-vous, lui demanda-t-on, que les (( écrivains signalés par vous répondent? — Il y en a « un, du moins, répliqua-t-il, que je déPie bien de me
(1) Voyez la Vie de Monseigneur Dupanloup, par M. l'abbé Lagrange, t. I, ch. XIV et XV, p. 222-257. 2" édition.
« répondre! Il y a un homme sur la terre, un seul « peut-être, mais il y en a un, que je défie bien de me « regarder en iace, et il sait bien pourquoi. » (( Tout à vous bien affectueusement,
(c L'abbé F. Lagrange, « Chanoine de Notre-Dame. »
La mort chrétienne du prince de Talleyrand, niée avec tant d'esprit et si peu de raison par M. Renan, me rappelle une autre mort récente, sur laquelle il a répandu des nuages que je tiens à dissiper.
Dans la séance académique du 27 avril 1882, M. Renan, répondant au discours de réception de M. Pasteur, dit que « la foi de M. Littré ne fut nullement atteinte par l'affaiblissement des organes ». Et cette foi, il la trouve exactement formulée dans un écrit intitulé : Pour la dernière fois^ qui, ajoutet-il, « est en quelque sorte son testament philosophique ».
Il y a, dans cette double affirmation, une vérité et une erreur aussi certaines l'une que l'autre. Oui, il est certain que l'affaiblissement des organes ne porta nulle atteinte à la forte intelUgence de M. Littré. Les rares amis dont il admettait la visite pendant les derniers jours de sa vie lui trouvaient eux-mêmes une vigueur toujours soutenue et une lucidité de
plus en plus frappante. Je puis, moi aussi, l'affirmer sciemment; sur ce point, M. Renan est absolument clans la vérité.
Là où il ne l'est plus, c'est quand il prétend que l'écrit : Pour la dernière fois est la dernière et définitive expression des pensées et des sentiments de M. Littré. Quel est en effet la date de cet écrit? Le mois d'avril 1880. Il a été, il est vrai, réédité dans la Revue de philosophie positive, après la mort de M. Littré, au mois de juin 1881. Mais cette reproduction posthume, faite dans un dessein facile à comprendre, sans l'aveu de l'auteur ni de sa famille, ne prouve absolument qu'une chose, à savoir, que l'écrit : Pour la dernière fois était l'expression vraie des idées philosophiques de M. Littré à l'époque de sa première publication. Ce fait est hors de doute, et s'il en était besoin, je pourrais le confirmer par un témoignage personnel. Car, répondant à une lettre que j'avais pris la liberté de lui adresser sur ce sujet, M. Littré m'écrivait le 26 mai 1880 :
« C'est bien pour la dernière fois, comme je l'ai dit dans l'article auquel vous faites allusion ; et votre lettre, que j'ai lue attentivement et dont je vous remercie, ne fait que me confirmer en ce sentiment, car il est inutile que je repasse par la voie que vous me mettez sous les yeux, voie que je viens de parcourir... »
La question à résoudre consiste donc à savoir si depuis le mois de mai 1880 jusqu'à sa mort, arrivée le 2 juin 1881, M. Littré est demeuré immuable dans
sa foi positiviste. Je réponds sans hésiter : non. Cette voie, par laquelle il lui semblait inutile de repasser, il a eu le courage de s'y engager de nouveau avec l'assistance d'un prêtre de son choix, pour lequel il professait l'estime la plus affectueuse et la mieux méritée. Que s'est-il passé entre M. l'abbé Huvelin et M. Littré dans ces entretiens de chaque semaine et souvent de chaque jour, qui, commencés le 25 novembre 1880, n'ont été interrompus que le 2 juin 1881? Je le sais, mais je n'ai pas mission pour le révéler au public. Cette révélation, qui se fera en son temps, au plus grand honneur de M. Littré, n'est pas nécessaire pour prouver le changement qui s'est opéré dans ses idées avant sa mort. Un seul fait y suffit : son enterrement religieux. M. Renan y a assisté comme moi, et je suis heureux d'ajouter que sa tenue a été si correcte, qu'elle lui a valu, de la part de quelques libres penseurs, ayant moins que lui le sentiment des convenances, l'épithète, assurément peu justifiée, de clérical. Or, je le répète, l'enterrement chrétien de M. Littré, précédé de son baptême, est à lui seul une preuve qu'il est mort chrétiennement. Tous ceux qui l'ont connu savent qu'il était incapable de commettre un mensonge, ou de permettre qu'on en fît un en son nom, même après sa mort. Si donc l'Église a présidé à ses funérailles, c'est qu'il l'a voulu. Il l'a si bien voulu qu'il a demandé jusqu'à quatre fois de détruire un testament où était consignée une volonté contraire. Quelque tolérant qu'il fût pour la foi des siens, sa
tolérance ne fût jamais allée jusqu'à se renier dans la mort et à se démentir lui-même dans cet acte suprême qu'il avait appelé une fonction^ si aucun changement dans ses idées n'eût justifié à ses yeux ce changement de conduite.
J'affirme donc que la fin de M. Littré a été une fin chrétienne et que son enterrement n'a pas été un mensonge concédé aux conventions humâmes^ ni une faiblesse arrachée à la tendresse conjugale. Grâce au rayon divin et vainqueur qui, dans ses derniers jours, a pénétré et consolé son âme, la mort lui est apparue non pas telle que la voit M. Renan, « odieuse, haïssable, insensée », non plus même comme une « fonction, la dernière et la plus tranquille de toutes », mais comme \m passage^ transitus, ainsi que parle l'Église, dans la région de la lumière et de la paix.
M. Renan est fort scandalisé de l'importance que les catholiques attachent au moment de la mort. « Si les rémunérations et les châtiments futurs, dit-il, ont quelque réalité, il est clair que ces rémunérations et ces châtiments doivent être proportionnés à une vie entière de vertu ou de vice. Le catholique ne l'entend pas ainsi. Une bonne mort couvre tout. Le salut est remis au petit bonheur de la dernière heure. »
De toutes les choses étonnantes qu'a écrites l'auteur de la Vie de Jésus^ je n'en trouve pas de plus difficiles à qualifier. Elles me mettent en effet dans l'alternative ou de nier sa science théologique, ce qu'il n'admettra jamais, ou de suspecter sa bonne
foi, ce que je ne veux pas admettre moi-même. M. Renan se dit en possession des sciences les plus variées; mais la théologie est peut-être celle qui lui tient le plus au cœur. Entendez-le. « Je ne puis croire que mes labeurs aient été vains, ni qu'en théologie on puisse avoir raison à aussi bon marché que le croient les rieurs. En réalité, peu de personnes ont le droit de ne pas croire au christianisme. Si tous savaient combien le filet tissé par les théologiens est solide, comme il est difficile d'en rompre les mailles, quelle érudition on y a déployée, quelle critique il faut pour dénouer tout cela!... » M. Renan a donc le droit de ne pas croire au christianisme parce qu'il est un théologien très fort. La théologie est même sa spécialité, sa partie, si j'osais le dire, à la Revue des Deux-Mondes^ à l'Institut et ailleurs. Cela prouve que nous ne vivons pas au temps où un Condé argumentait contre un Bossuet. En ce temps-là, je ne dis pas les théologiens, mais les hommes et les femmes du monde, pour peu qu'ils eussent appris le catéchisme et lu l'Évangile, auraient fait observer à M. Renan que, d'après la doctrine chrétienne, il n'y a aucune proportion adéquate entre le salut et toute une vie de vertu; et que l'homme le plus vertueux n'entre dans le ciel que par les mérites infinis du Rédempteur. D'après ce principe, si le chrétien, même après une vie coupable, même au moment de la mort, a le bonheur de recevoir, avec les dispositions convenables, l'application de ces mérites divins, ses péchés, passibles de la peine éternelle, lui sont remis et son
droit au bonheur éternel reconquis. Est-ce à dire que la théologie catholique le fasse entrer d'emblée au paradis, et dans les mêmes conditions que le juste qui a passé toute sa vie dans la pratique du devoir? Que M. Renan se rassure. Si la morale catholique a plus de miséricorde que lui pour le pécheur mourant, elle n'a pas moins de sollicitude pour les droits de la justice. Elle enseigne et le catholique croit qu'il y a plusieurs places dans le ciel, que chaque élu y jouit d'un bonheur proportionné à ses œuvres, et qu'avant d'y entrer il lui faut expier ses fautes et payer ses dettes soit en ce monde, soit dans le purgatoire.
M. Renan, « le seul de son siècle qui ait pu comprendre Jésus », le seul qui ait écrit sa vie selon « quelques-unes des règles qu'aime Théonoé », aurait dû, ce semble, se montrer moins dur aux catholiques qui pensent qu « une bonne mort couvre tout » . N'est-ce pas ce que pensait leur Maître sur sa croix quand il disait au bon larron, dont la vie n'était évidemment pas proportionnée à cette faveur : « Je vous le dis en vérité, vous serez aujourd'hui avec moi dans le paradis? » N'est-ce pas cette même morale que Jésus enseignait dans les divines paroles des Ouvriers de la vigne ^ dont les derniers venus obtiennent le même salaire que ceux qui avaient porté tout le poids du jour et de la chaleur, et de l'Enfant prodigue^ qui, au grand scandale de son frère aîné, est accueilli non comme un coupable implorant son pardon, mais comme un triomphateur digne de tous les honneurs?
Chose incroyable! M. Renan qui reproche avec tant d'austérité aux catholiques leur morale relâchée à l'endroit des mourants, invoque trois pages plus haut, cette même parabole de X Enfant prodigue^ afin d'y trouver l'excuse de son extrême indulgence pour des vivants coupables de faiblesses qu'il affirme n'avoir point eu à se reprocher dans sa vie immaculée. « Jésus, sur ce point, dit-il, a été mon maître plus qu'on ne pense, Jésus qui aime à provoquer et à narguer l'hypocrisie, et qui, par la parabole de Xhnfant prodigue^ a posé la morale sur la vraie base, la bonté du cœur, en ayant l'air d^en renverser les fondements. » Pourquoi alors refuser à des pécheurs mourants qui se repentent l'indulgence qu'on accorde, au nom de la bonté de Jésus et pour narguer l'hypocrisie, à des pécheurs pleins de vie qui ne se repentent pas? Pourquoi? La réponse est si facile à trouver qu^il me semble inutile de la dire.
Nous voilà bien loin du petit séminaire. Mais, pour arriver rue Saint-Victor, M. Pienan a eu la fantaisie de passer par la rue Saint-Florentin, et force m'a été de le suivre.
Lorsque j'arrivai à Paris, en 1838, du fond de ma province, j'éprouvai un véritable désenchantement. J'avais entendu parler de la capitale comme d'une
ville si merveilleuse, je lui avais donné, clans mon imagination, tant de grandeur, de magnificence et d'éelat, que la réalité se trouva au-dessous de mes rêves d'écolier. Il n'en fut pas ainsi pour M. Renan. En arrivant à Paris, « je vis, dit-il, des choses aussi nouvelles pour moi que si j'avais été jeté brusquement en France de Tahiti ou de Tombouctou. Oui, un lama boudhiste ou un faquir musulman serait moins surpris que je ne le fus en tombant subitement dans un milieu si différent de celui de mes vieux prêtres de Bretagne, têtes vénérables, totalement devenues de bois ou de granit, sorte de colosses osiriens, semblables à ceux que je devais admirer plus tard en Egypte se développant en longues allées, grandioses en leur béatitude. »
L'étonnement que causa à M. Ernest Renan le nouveau milieu qu'il trouva à Paris, sa personne le fit éprouver d'abord aux écoliers parisiens qui allaient devenir ses condisciples. Le jeune Breton, « lourdement engagé dans sa gaine », n'avait rien des grâces d'un éphèbe grec, et je doute que Platon lui eût donné place à son Banquet. Pâle et malingre, son corps chétif portait une grosse tête dont les yeux presque toujours baissés semblaient, comme il le dit de sa critique, lire sous terre et ne se relevaient que pour regarder de côté. Timide jusqu'à la gaucherie, pensif jusqu'au mutisme, ne se mêlant jamais aux jeux, il était fort embarrassé de lui-même pendant les récréations, causait peu et avec un très petit nombre d'amis. Si l'on ajoute à la situation que lui
créait cette manière d'être, le souvenir de son pays, la séparation de sa mère et surtout la mortification bien naturelle de n'être plus, à Paris, comme à Tréguier, le premier de sa classe, l'on comprendra qu'il fût saisi d'un accès de nostalgie qui faillit être mortelle. M. Dupanloup le sauva, en faisant un éloge public d'une lettre qu'il avait écrite à sa mère. Voici comment il raconte le fait. « Je dois deux choses à M. Dupanloup, de m' avoir fait venir à Paris et de m' avoir empêché de mourir en y arrivant... Le jour où ma lettre lui fut remise était un vendredi. C'était le jour solennel . Le soir, on lisait en sa présence les places et les notes de la semaine. Je n'avais pas cette fois-là réussi ma composition, j'étais le cinquième ou le sixième. « Ah! dit-il, si le sujet eût été celui d'une lettre que j'ai lue ce matin, Ernest Renan eût été le premier. » Dès lors, il me remarqua. J'existai pour lui. Il fut pour moi ce qu'il était pour tous, un principe de vie, une sorte de dieu. Un culte remplaça un culte, et le sentiment de mes premiers maîtres s'en trouva fort affaibli. »
On sait ce que durent les cultes dans le cœur de M. Renan, et quel nombre de dieux morts il a déjà soigneusement roulés dans leur linceul de pourpre et ensevelis dans la nécropole de sa critique. Le culte qu'il avait voué à M. Dupanloup n'a pas duré plus que les autres, mais il a eu un privilège, celui de se transformer en un sentiment amer qui va toujours jusqu'à l'oubli de la reconnaissance et quelquefois jusqu'au déni de justice. M. Renan est trop habile
pour refuser tout éloge au supérieur de Saint-Nicolas et à son œuvre. Il n'hésite donc pas à reconnaître que « ceux-là seuls qui ont connu Saint-Nicolas du Chardonnet, dans ces années brillantes de 1838 à ISi/i, peuvent se faire une idée de la vie intense qui s'y développait. Et cette vie, ajoute-t-il, n'avait qu'une seule source, un seul principe, M. Dupanloup lui-même. ïl était sa maison tout entière. Le règlement, l'usage, l'administration, le gouvernement spirituel et temporel, c'était lui... L'écrivain, l'orateur, chez lui était de second ordre (?); r éducateur était tout à fait sa7îs égal... Tous les soirs une demi-heure devait être consacrée à la lecture d'un ouvrage ascétique... Cette demi-heure, il la prit pour lui. Tous les jours il se mit directement en rapport avec la totalité de ses élèves par un entretien intime, souvent comparable pour l'abandon et le naturel aux homélies de Jean Chrysostome, dans la Palaea d'Antioche. Toute circonstance de la vie intérieure de la maison, tout événement personnel au supérieur, ou à l'un des élèves, était l'occasion d'un entretien rapide, animé. La séance des notes du vendredi était quelque chose de plus saisissant et de plus personnel encore. Chacun vivait dans l'attente de ce jour. Les observations dont le supérieur accompagnait la lecture des notes étaient la vie ou la mort. 11 n'y avait aucune punition dans la maison ; la lecture des notes et les réflexions du supérieur étaient l'unique sanction qui tenait tout en haleine et en éveil...
« Adoré de ses élèves, M. Dupanloup n'était pas
toujours agréable à ses collaborateurs (1)... Ce qu'il était, c'était un éveilleur incomparable; pour tirer de chacun de ses élèves le summum de mouture qu'il pouvait donner, personne ne l'égalait. Chacun de ses deux cents élèves existait distinct dans sa pensée ; il était pour chacun d'eux l'excitateur toujours présent, le motif de vivre et de travailler...
« Durant trois ans, je subis cette influence profonde, qui amena dans mon être une complète transformation. M. Dupanloup m'avait, à la lettre, transfiguré. Du pauvre petit provincial le plus lourdement engagé dans sa gaine, il avait tiré un esprit ouvert et actif. »
Impossible de mieux apprécier, en termes plus élogieux et plus justes, l'éducation donnée à Saint- Nicolas et le maître éminent qui la donnait. Après avoir établi ce principe que « l'essentiel dans l'éducation, ce n'est pas la doctrine enseignée, c'est l'éveil », M. Renan déclare que M. Dupanloup était « un éveilleur incomparable », et par conséquent « un éducateur tout à fait sans égal » . Il ajoute qu'il « amena dans son être une complète transformation >> , une vraie transfiguration. Ce jugement semble absolu et définitif. Il n'en est rien.
(1) Los principaux collaborateurs de M. Dupanloup, dont trois sont morts, MM. Dobeauvais et Duchesne, curés de Paris, et M. Richard, au petit séminaire, contribuèrent puissamment au succès de son œuvre. Ils n'étaient pas ses instruments passifs, mais intelligents et dévoués. La preuve qu'il no leur était pas désagréable, c'est qu'ils lui demeurèrent attaches jusqu'à, son départ du petit séminaire.
Disinit in piscem...
Après la tête, voici la queue et son venin.
(( Certes, quelque chose manquait à cette éducation, et, tant qu'elle dut me suffire, j'eus toujours un vide dans l'esprit. Il y manquait la science positive, l'idée d'une recherche critique de la vérité. Cet humanisme superficiel fit chômer en moi trois ans le raisonnement, en même temps qu'il détruisait la naïveté première de ma foi. Mon christianisme subit de grandes diminutions... »
La critique de M. Renan trouve, comme il l'indique ici, à l'éducation donnée au petit séminaire de Saint- Nicolas, deux défauts qui, dit-il, étaient les défauts mômes de l'esprit de M. Dupanloup. Or, toujours selon cette même critique, M. Dupanloup n'était qu'un humaniste superficiel, sans philosophie ni théologie, une sorte de Villemain en soutane. Religion et enseignement devaient donc être et étaient, en effet, à son image. « Ma venue à Paris, dit M. Renan, fut le passage d'une religion à une autre. Mon christianisme de Bretagne ne ressemblait pas plus à celui que je trouvais ici qu'une vieille toile, dure comme une planche, ne ressemble à de la percale. Ce n'était pas la même religion. »
Quoi donc? Le Credo et le Décalogue étaient-ils changés? N'était-ce pas la même messe à Paris qu'à Tréguier? Sans doute, mais ce n'est pas en cela, paraît-il, que consiste la religion, selon M. Renan.
« Mes vieux prêtres, poursuit-il, dans la lourde
chape romane, m'apparaissaient comme des mages, ayant les paroles de l'éternité; maintenant ce qu'on me présentait, c'était une religion d'indienne et de calicot, une piété musquée, enrubannée. »
Si telle fut l'impression de M. Pienan à son entrée au petit séminaire en J 838, il faut avouer qu'il excella à la dissimuler et joua bien son jeu. A la chapelle, il se rangea du premier coup parmi les plus recueillis et les plus pieux. Il se fit même par sa piété une place à part dans l'opinion de ses condisciples et de ses maîtres. Aussi les encouragements et les distinctions ne lui manquèrent-ils pas. Je n'ai pas oublié de quel œil d'envie je voyais mon ami parmi les dignitaires de la confrérie de la Sainte-Vierge, établie au petit séminaire, quand moi-même je n'étais encore parvenu qu'à grand'peine au degré modeste d'aspirant à cette pieuse institution. Et ce n'était pas seulement à la chapelle, quand, nouvel Eliacin, revêtu de l'aube de lin, enrubanné des couleurs de la Vierge, il faisait les fonctions enviées d'enfant de chœur, que M. Pvenan se montrait fervent disciple « d'une religion d'indienne et de calicot », c'était en récréation, en classe et partout qu'il paraissait animé d'un sentiment de piété sincère. J'ai eu la curiosité de consulter les cahiers d'honneur où étaient inscrits les meilleurs devoirs de chaque classe, de 1838 à 18/il, et c'est sans étonnement qu'entre plusieurs autres compositions religieuses d'Ernest Renan, j'y ai rencontré, à la date du mois de mai 18^0, un hymne en vers grecs à Marie. J'ajoute un détail, léger en ap-
parence, mais caractéristique. Al. Renan n'omettait jamais d'introduire une croix dans le paraphe de sa signature.
La vérité est que, contrairement à sa maxime que M l'essence de la critique est de savoir comprendre des états très différents de celui où nous vivons », M. Renan a jugé de ses sentiments de jeune séminariste par ses idées actuelles sur la religion.
La vérité est encore que l'enseignement et la pratique de la religion étaient à Saint-Nicolas ce qu'ils devaient être pour des enfants et des humanistes de huit à dix-neuf ans. Lne chapelle n'est pas une cathédrale et un enfant n'est pas un philosophe. Saint Paul, « ce laid petit Juif », comme l'appelle M. Renan, le grand apôtre, comme l'appelle Rossuet avec l'univers chrétien, était d'avis qu'il ne fallait pas donner la même nourriture aux enfants et aux hommes faits. 11 voulait du lait pour les enfants, pourvu que ce lait ne fût pas frelaté, sine dolo. C'est ce que faisait M. Dupanloup.
Le second grief de M. Renan contre M. Dupanloup et le petit séminaire porte sur le programme des études. Ce programme, sauf l'esprit, était le programme adopté par l'Université et suivi dans tous ses collèges, à cette époque. Voici comment il s'en explique :
« M. Dupanloup aimait trop peu son siècle et lui faisait trop peu de concessions, — d'autres ont prétendu contrairement à M. Renan qu'il lui en faisait trop, — pour qu'il put lui être donné de former des
hommes au droit fil du temps. . . Il était trop peu rationnel, trop peu scientifique. On eût dit que ses deux cents élèves étaient destinés à être tous poètes, écrivains, orateurs. 11 estimait peu l'instruction sans le talent. Cela se voyait surtout à Saint-Sulpice, où le talent n'avait aucune valeur, où la scolastique et l'érudition étaient seules prisées. Quand il s'agissait de faire de la logique et de la philosophie en latin barbare, ces esprits trop nourris de belles-lettres étaient réfractaires et se refusaient à une aussi rude nourriture. Aussi les Nicolaïtes étaient-ils peu estimés à Saint-Sulpice. On n'y nommait jamais M. Dupanloup ; on le trouvait trop peu théologien. »
Que M. Renan préfère le programme de M. Bert et de M. Ferry à celui de M. Dupanloup et de l'ancienne Université, il n'y a rien là d'étonnant : il est l'un de leurs collaborateurs. Je reconnais que MM. Bert et Ferry sont beaucoup plus aptes que M. Dupanloup à former des hommes au droit fil du temps présent. Mais que M. Renan, qui est un homme d'esprit, appuie sa préférence sur des raisons qui en supposent si peu, voilà ce qui me surprend. « L'essentiel de l'éducation, dit-il lui-même, ce n^est pas la doctrine enseignée, c'est l'éveil. » Or cette maxime en ce qu'elle a de vrai, il l'a emprunté au Traité d'éducation de M. Dupanloup. Là \ éducateur sans égal répète à satiété que le but des études classiques, des humanités, comme il disait, n'est pas de former des poètes, des écrivains, des orateurs, des savants, des philosophes ou des théologiens, mais
d'élever des hommes en développant et réglant l'usage des facultés de l'enfant. Quant au peu d'estime que Saint-Sulpice aurait eu pour M. Dupanloup et ses élèves, je ne puis attribuer cette affirmation de M. Renan qu'à un défaut de mémoire, causé par ses préoccupations présentes. D'abord Messieurs de Saint-Sulpice n^ont jamais prétendu que M. Dupanloup dût leur envoyer des théologiens : que leur eûtil resté à faire? Ils n'avaient donc pas à mesurer le degré de sa science théologique. Ce qu'on appréciait à Saint-Sulpice et à l'archevêché de Paris dans M. Dupanloup, c'était le supérieur actif et dévoué envoyant chaque année à Issy un nombre d'élèves qu'on n'avait jamais vu sous ses prédécesseurs; et la preuve que ces élèves avaient l'estime de leurs nouveaux maîtres, c'est qu'ils étaient à la tête de tout et occupaient toutes les charges confiées aux meilleurs séminaristes, depuis les réglementaires jusqu'aux maîtres de conférence. Combien de fois M. Renan n'a-t-il pas entendu, comme moi, M. Dupanloup nous dire avec Fénelon : « Je ne connais rien de plus apostolique que Saint-Sulpice. » Or, cette vénération qu'il a gardée jusqu'à ses derniers jours pour ses pères dans le sacerdoce, Saint-Sulpice le lui a toujours rendue en estime et en affection. Si ces prêtres^ d'une humilité égale à leur vertu, avaient pu se glorifier de quelque chose, c'eût été assurément d'avoir donné à l'Église de France un tel prêtre et un tel évêque.
Pour mieux accentuer la prétendue opposition
entre Saint-Nicolas et Saint-Sulpice, M. Renan se donne, comme toujours, en exemple. Je le cite ; car tout ce que je pourrais dire de lui ne vaudrait pas ce qu'il en dit lui-même.
« Mes succès dans les classes étaient très inégaux... Les compositions de pure rhétorique m'inspiraient un profond ennui ; je ne pus jamais faire un discours supportable... J'étais trop sérieux pour ces enfantillages. On nous donnait à faire des récits du moyen âge qui se terminaient toujours par quelque beau miracle; j'abusais déplorablement des guérisons de lépreux (1). Le souvenir de mes premières études de mathématiques, qui avaient été assez fortes, me revenait quelquefois. J'en parlai à mes condisciples, que cela faisait beaucoup rire. Ces études leur paraissaient quelque chose de tout à fait bas, comparées aux exercices littéraires qu'on leur présentait comme but suprême de l'esprit humain. Ma force de raisonnement ne se révéla que plus tard, en philosophie, à Issy. La première fois que mes condisciples m'entendirent argumenter en latin, ils furent surpris (?). Ils virent bien alors que fêtais dune autre race qu'eux et que je continuerais à marcher quand ils avaient trouvé leur point d'arrêt. Mais, en rhétol'ique, je laissai un renom douteux. »
Je prends ma part de l'infériorité qu'attribue ici
(1) Les souvenirs par à peu près de M. Renan confondent tout. Il fait ici allusion peut-être à la guérison de l'aveugle-ne de l'Évangile, donnée comme sujet de narration par notre professeur de seconde, M. L. Bessicre.
M. Renan à ses condisciples, puisque j'en étais un. Mais plusieurs d'entre eux auraient le droit d'éprouver, en lisant ces lignes, une surprise plus fondée que celle qu'il prétend leur avoir causée par son argumentation en latin. Car s'ils n'ont pas l'honneur d'être de la même race que lui, ils n'ont pas pour cela trouvé leur point d'arrêt à Issy. Je vois parmi eux un archevêque, un évêque, un vicaire, général, trois ou quatre curés de Paris. Ils ont marché, eux aussi, et ils marchent sans suivre, il est vrai, le même chemin. Mais la question est de savoir à qui d'eux ou de lui peut et doit s'appliquer le mot de saint Augustin : Magni passas, sed extra viam. M. Renan attribue à la supériorité et au sérieux de son esprit Xinégalité de ses succès dans ses études classiques qu'il appelle des enfantillages. Il y aurait impolitesse à le contredire; cependant la brutalité des faits exige ici quelques observations. M. Renan fit deux années de seconde au petit séminaire, de 1838 à 18ZiO. Or, pendant ces deux années, durant la deuxième surtout, où je le rejoignis, après avoir moi-même redoublé la classe de troisième, M. Renan ne manifesta jamais l'ombre d'un dédain pour ces enfantillages. Il était, au contraire, l'un des bù~ cheurs, comme nous disions, les plus acharnés de sa classe. L'intensité de son application se manifestait en étude, non seulement par son silence, mais par un tic qu'il avait contracté et dont tout mon bon vouloir ne parvint pas à le corriger. Ce tic opiniâtre, comme son travail, consistait à frapper ses dents du
revers de l'index ou du pouce, avec une force et une rapidité proportionnées à la difficulté du sujet à traiter, et à F intensité de son application. Outre la contraction grimaçante des lèvres que nécessitait cette opération, il en résultait des calus énormes qui défiguraient ses doigts, lesquels étaient ainsi une attestation permanente de son travail.
Mais, quelque précis que soient mes souvenirs, j'ai des preuves plus incontestables encore de l'application de M. Renan aux enfantillages de la littérature classique. Ce sont les devoirs nombreux signés de lui, et inscrits aux cahiers d'honneur de la classe de seconde. J'en ai compté plus de quinze. Ce qu'il y a de curieux, c'est que cet esprit qui se dit sérieux et scientifique excellait surtout à traiter en vers latins les sujets légers et badins. Ainsi je trouve parmi ses œuvres : le Papillon^ t Abeille ou la victime de Venvie^ la Douairière et le petit chat^ etc. Je dois ajouter, pour être juste, que la morale tirée de ces fables était grave et digne d'un esprit sérieux. Voici, par exemple, comment se termine la fable de P Abeille^ victime de sa colère envieuse :
Livor ruinarii sic gravem Plerumque junctus et furor Profert : amice, si sapis, Livore nunquam sa?Yias.
Voici la part de vérité qui se trouve dans les affirmations de M. Renan. 11 s'était soutenu comme vétéran de seconde, non le premier, mais parmi les premiers
de sa classe. En rhétorique, il déclina sensiblement, et ne put jamais faire un discours supportable. Le motif qu'il en donne, c'est que « écrire sans avoir à dire quelque chose de pensé personnellement lui paraissait dès lors le jeu d'esprit le plus fastidieux ».
Cette raison en soi n'est guère acceptable. Notre professeur de rhétorique nous dictait sans doute la matière, c'est-à-dire le sujet et les idées principales des discours que nous devions composer. Mais cette indication avait pour but de régler et de stimuler notre pensée personnelle, et non d'en étouffer l'éclosion ni d'en paralyser l'essor. M. Renan, d'ailleurs, depuis qu'il écrit, n'a pas fait autre chose que ce que fait moins bien un élève de rhétorique. Je ne connais pas d'écrivain qui ait un plus pauvre fond d'idées lui appartenant en propre. Ses écrits ne sont que des variations plus ou moins brillantes sur un thème presque toujours allemand. Ce qui est bien à lui, c'est la forme dont il revêt les idées d' autrui, c'est le style. Il est moins penseur que virtuose., selon sa propre expression, mais il est un virtuose sans égal. L'explication est donc ailleurs, et voici celle que me fournissent des souvenirs très présents.
M. Renan prétend que son émancipation intellectuelle commença à l'âge de seize ans. Ce qui est certain, c'est que les premiers symptômes de cette émancipation se produisirent en rhétorique. Il se fit parmi nous une réputation d'hétérodoxie littéraire, en affectant son mépris pour les règles classiques et son goût pour le romantisme. Ce travers pouvait
n'être qu^un caprice et un enfantillage. C'est ainsi qu'en jugea notre professeur, M. l'abbé Duchesne, prêtre d'un esprit vif et délié, qui donnait souvent à ses leçons un intérêt piquant par la fine ironie dont il assaisonnait sa critique. Pour ramener son élève révolté au respect des règles du bon sens et aux traditions du bon goût, il pratiqua la maxime de la comédie, Castigat ?nde7ido mores, et nous amusa, en corrigeant un de ses discours, aux dépens de la prose prétentieuse, triviale et hérissée de néologismes du jeune novateur. Il réussit à blesser mortellement son amour-propre ; il ne parvint pas à soumettre son jugement. Le révolté se raidit contre maître et condisciples, et se sentant déjà d'une autre race, il sembla dès ce moment s'approprier la devise des Machabées : Et si omnes, ego non. Plutôt que se soumettre, il préféra se démettre. Abandonnant l'étude sérieuse des lettres, il tourna tout l'effort de son travail vers l'histoire où, se trouvant en présence d'émulés moins préparés, il obtint facilement le premier rang. Voilà comment il a laissé un renom douteux en rhétorique.
M. Renan termine le récit de ses souveiiirs du petit séminaire de Saint-Nicolas par une insinuation qui est bien dans la nature de son esprit et dans le droit fil de sa critique. En voici les termes :
« Quand je me figure une de ces lectures spirituelles, où le maître répandait si abondamment son esprit, cette salle du rez-de-chaussée, avec ses bancs serrés où se pressaient deux cents figures d'enfants, tenus immobiles par l'attention et le respect, et que
je me demande vers quel vent du ciel se sont envolées ces deux cents âmes, si fortement unies alors par l'ascendant du même homme, je trouve plus d'un déchet, plus d'un cas singulier. Comme il est naturel, je trouve d'abord des évêques, des archevêques, des ecclésiastiques considérables, tous relativement éclairés et modérés. Je trouve des diplomates, des conseillers d'Etat, d'honorables carrières dont quelques-unes eussent été plus brillantes, si le 16 mai eût réussi. Mais voici quelque chose d'étrange. A côté de tel pieux condisciple prédestiné à l'épiscopat, j'en vois un qui aiguisera si savamment son couteau pour tuer son archevêque qu'il frappera juste au cœur... Cette éducation avait des dangers, elle surchauffait, surexcitait, pouvait très bien rendre fou. Verger l'était. »
En critique habile, M. Renan se garde bien de dire que Verger ne fit que passer par le petit séminaire de Saint-Nicolas, qu'il en fut chassé, en troisième, pour cause de vol, avant d'avoir eu le temps d'être surchauffé et surexcité par l'éducation qu'on y recevait; qu'il continua ses études et fut ordonné prêtre dans un autre diocèse que celui de Paris. Ces détails, pour vrais qu'ils soient, auraient nui à Teffet voulu : jeter sur la soutane de M. Dupanloup les éclaboussures de la boue de Verger et du sang de Mgr Sibour.
En cherchant bien parmi ses anciens condisciples, M. Renan trouve, sans se compter, un second déchet dans H. de B. Celui-là fut incontestablement l'un des élèves les plus distingués du petit séminaire de
Saint-Nicolas. Son talent était hors ligne, sa piété sérieuse et vraiment élevée. Il entra à Saint-Sulpice, en sortant de Saint-Nicolas, fut promu à la dignité du sacerdoce, devint professeur et vicaire... puis un jour quitta la soutane et passa en Amérique. Quelle fut la cause de cette triste défection? Je l'ignore. Mais, dans son malheur, il lui reste un titre à l'estime des honnêtes gens, et, je l'espère, à la miséricorde de Dieu : il n'a pas battu monnaie avec son apostasie.
Ces deux exemples, même en y ajoutant celui de M, Renan, ne prouvent pas que l'éducation donnée par M. Dupanloup « pouvait très bien rendre fou ». L'éducation la plus parfaite est impuissante à refaire un cerveau détraqué ou mal équilibré et à forcer le retranchement impénétrable d'une volonté perverse. Judas était à bonne école s'il en fut : il n'en resta pas moins le plus cupide des avares et le plus infâme des traîtres.
Si, comme M. H. de B., M. Renan est devenu incrédule, ce n'est pas sous la direction de M. Dupanloup. Il est obligé de reconnaître lui-même, en se contredisant, il est vrai, que lorsqu'il quitta le petit séminaire, « il n'y avait rien dans son esprit qui put encore s'appeler doute », Cela est certain. J'en ai sous les yeux le témoignage écrit dans un discours sur l'histoire, qui a pour titre : la Justice de Dieu sur les nations, l'un des derniers qu'il ait inscrits au cahier d'honneur de rhétorique. Voici la péroraison de ce développement oratoire qui date de 1841.
« Ainsi roule ici-bas le torrent des choses humaines. La vei'tu maintient les empires, le crime en sape les fondements, la justice réduit tout en poudre. Puissance redoutable, elle plane sans cesse dans les airs au-dessus des royaumes et des rois, brandissant dans sa main le glaive étincelant qui frappe les nations, et dont les coups nous remplissent d'effroi.
« Il n'est qu'une seule société qu'elle épargne icibas, parce que elle-même en est le fondement et l'auteur et la fm; société éternelle et sans bornes, qui, commençant par où les autres finissent, par l'expiation, mérite seule d'être à l'abri des coups de la justice vengeresse. Elle voit sans s'émouvoir les grandes catastrophes, elle entend sans se troubler le fracas des empires, parce qu'ils ne sauraient l'entraîner dans leur ruine, et que son sceptre n'est pas comme le sceptre fragile des rois de la terre qui passe en d'autres mains : Et regniim ejiis alteri populo non tradetur : comminuet aiitem et consumet omnia régna hœc^ et ipsum stabit in seternum. Cette société, toujours subsistante au milieu des ruines, toujours victorieuse au milieu des combats, c'est l'Église de Jésus-Christ, à jamais immortelle et triomphante sur la terre comme au plus haut des cieux. »
Depuis, M. Renan a mieux écrit; il a pensé beaucoup plus mal. 11 faudra bien qu'un jour il revienne, de gré ou de force, à son point de départ : je désire ardemment et je demande à Dieu que ce soit en ce monde plutôt que dans l'autre.