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CHAPITRE III

I. Séminaire do Saint-Sulpicc. — M. Olier. — Maison d'Issy. — Esprit de Saint-Snlpice. — II. M. Renan et ses vertus suipiciennes. — III. Directeurs d'Issy et leur enseignement. — MM. Gossolin et Manier, Pinault et Gottofrey.

« Selon la règle^ après avoir terminé ma rhétorique à Saint-Nicolas du Chardonnet, j'allai à Issy, maison de campagne du séminaire de Saint-Sulpice, faire deux ans de philosophie. »

La règle dont parle ici M. Renan a besoin, pour être comprise, d'une interprétation qu'il n'a pas cru devoir donner à ses lecteurs, ce qui me force à la fournir aux miens.

Le programme des études du petit séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet ne comprenant pas le cours de philosophie, les élèves qui en sortaient, leur rhétorique achevée, prenaient deux directions différentes. Ceux qui ne se sentaient pas appelés au sacerdoce et aspiraient à une carrière libérale entraient dans un établissement de l'État ou reconnu par

l'État (1), pour y faire leur philosophie et se préparer à l'examen du baccalauréat. Les élèves ecclésiastiques, au contraire, c'est-à-dire ceux qui étaient entrés au petit séminaire avec l'intention d'embrasser l'état ecclésiastique et qui, pour la plupart — c'était le cas de M. Renan — y avaient été admis comme boursiers du diocèse, passaient, selon la règle, au séminaire d'Issy, pour y suivre un cours de philosophie et de sciences préparatoire à la théologie. Toutefois cette règle n'était pas si absolue qu'elle ne souffrît d'assez nombreuses exceptions. Arrivés au seuil du grand séminaire, quelques-uns ne se sentaient pas assez sûrs d'eux-mêmes pour le franchir. Quelques autres avaient le courage de faire ce premier pas, mais se retiraient après une courte épreuve. Enfin il s'en rencontrait que les maîtres éliminaient eux-mêmes, ne leur trouvant pas, selon l'expression consacrée, faciem eiintis, c'est-à-dire des marques suffisantes de vocation à l'état ecclésiastique. On voit par là que l'entrée au séminaire d'Issy, même pour les élèves boursiers de Saint-Nicolas, était moins affaire de règle que de conscience. Comme il ne s'agissait pas simplement de passer de rhétorique en philosophie, mais de faire le premier pas dans le sanctuaire, le compelle intrare n'était pas de mise, et nos maîtres ne le pratiquaient pas. M. Renan aurait donc pu se soustraire à cette i^ègle qu'il semble pré-

(1) En 18/il, l'État avait le monopole de l'enseignement, auquel on nous ramène aujourd'hui avec l'athéisme en plus.

senter comme obligatoire. S'il en décida autrement, ce fut en pleine connaissance de cause, avec une pleine et entière liberté. Sa détermination ne peut être imputable qu'à lui seul.

Il sortit donc, dans sa dix-neuvième année, « de la direction de M. Dupanloup, pour entrer sous une discipline absolument opposée à celle de Saint-Nicolas du Chardonnet ». Nous retrouvons ici le parti pris déjà signalé de mettre en contradiction absolue M. Dupanloup et messieurs de Saint-Sulpice, le petit et le grand séminaire. Je le répète, rien n'est moins justifié que cette affirmation. Assurément, il y avait entre la discipline de Saint-Nicolas et celle de Saint- Sulpice une très grande différence, exigée par l'âge des élèves, la nature des études et le but à atteindre. Mais cette différence n'était pas une contradiction.

Au petit séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet, nous étions soumis à une surveillance très paternelle, sans doute, mais active et incessante. L'œil du maître ne se fermait jamais sur nous, même pendant notre sommeil; des notes de travail et de conduite, proclamées publiquement chaque vendredi, distribuaient à chacun l'éloge ou le blâme qu'il avait mérité, et stimulaient par l'aiguillon de l'honneur le sentiment du devoir. On nous traitait en enfants et en écoliers, et on avait raison.

Le même régime n'était pas de mise au séminaire d'Issy. En y entrant, nous faisions acte d'homme^ Même quand il sort d'uu petit séminaire, le rhétoricien de dix-huit à vingt ans qui franchit le seuil de

ce noviciat ecclésiastique se sent transporté comme dans une nouvelle terre et sous de nouveaux cieux. Lieux, études, discipline et maîtres, tout lui rappelle le mot de saint Paul, et semble lui dire : « Lorsque j'étais enfant, je parlais et je pensais en enfant; mais me voilà devenu homme, il me faut rejeter ce qui est de l'enfance. »

Les hommes du monde, si tristement ignorants aujourd'hui de tout ce qui touche à la religion et aux institutions de l'ÉgUse catholique, se représentent volontiers un séminaire comme une caserne ecclésiastique, soumise à une discipline rigide et étouffant toute vie personnelle. Ils s'attendrissent sur la destinée de ces jeunes gens, renfermés là comme dans une prison, et de là conduits à l'autel, sans connaissance d'eux-mêmes et de la vie, pour y prendre des engagements irrévocables dont ils ne soupçonnent pas la terrible gravité. Les hommes dont je parle s'épargneraient cette charitable pitié s'ils connaissaient mieux nos séminaires et savaient jusqu'à quel scrupule le régime qu'on y suit est respectueux de la liberté de conscience. Autant tout y est sagement prévu et ordonné en vue du but à atteindre, la formation du bon prêtre, autant tout y est exempt de contrainte, et laissé à la responsabihté morale de chacun. Je puis l'affirmer par expérience, et, sur ce point, les souvenirs de M. Renan sont d'accord avec les miens, nulle part ailleurs la liberté de conscience, dans ce qu'elle a de vraiment légitime, n'est ni mieux comprise ni traitée avec un plus religieux respect.

Sans doute, puisqu'il s'agit du noviciat à une vie de sainteté, de renoncement et de sacrifice, le règlement y est austère, les études sérieuses, les exercices de piété fréquents et prolongés. Mais tout cela est proposé par la foi à la conscience, et jamais imposé par la contrainte à la volonté. Au séminaire, les maîtres sont des directeurs. C'est le titre qu'on leur donne et qui répond le mieux à la haute mission qu'ils remplissent par l'enseignement, par le conseil et surtout par l'exemple.

Ceux qui nous accueillirent, M. Renan et moi, au séminaire d'Issy, méritaient à tous égards le bel et juste éloge que Fénelon à fait de leurs prédécesseurs. Plusieurs d'entre eux ajoutaient aux vertus sacerdotales qui sont le fond commun et héréditaire des prêtres de Saint-Sulpice, une notoriété acquise par de solides et remarquables écrits. MM. Gosselin, Manier, Pinault, n'étaient pas inconnus dans le monde des lettres et des sciences, et n'eût été leur soutane et leur modestie, ils auraient pu, sans plus de présomption que M. Pienan, prétendre aux palmes de l'Institut. Mais ils connaissaient et pratiquaient la maxime de Ylmitatmi : « A77ia iiescirin, et leur unique souci était de faire bénéficier de leurs connaissances acquises par toute une vie d'étude et de méditation les jeunes lévites que leur envoyait la Providence.

Le fond de l'enseignement de M. Manier et de sou jeune confrère, M. Gottofrey, nos professeurs de philosophie, était le cartésianisme, entendu à la manière

de Bossuet, et amendé, pour la logique et la psychologie, par des emprunts à l'Ecole écossaise. La méthode était rigoureusement scolastique, et, sauf pour l'histoire de la philosophie et la psychologie expérimentale, le latin était seul admis dans les leçons de classe et dans l'argumentation. Outre qu'il est la langue de la tradition, de la théologie et de l'Église, le latin a l'avantage d'empêcher les divagations auxquelles est toujours plus ou moins exposé un débutant en philosophie qui raisonne dans l'idiome maternel.

D'ailleurs, on ne nous tenait pas rigueur sur la liberté de discussion. En classe, dans des conférences journalières présidées par l'un de nous, dans des soutenances de thèses qui avaient lieu le dimanche devant la communauté, toute latitude nous était laissée de produire nos objections contre l'enseignement donné par nos professeurs, à nos risques et périls, sous la seule condition de respecter les règles de la convenance et de la logique. L'autorité intervenait sans doute, comme c'était sou devoir, mais pour diriger notre raison inexpérimentée dans la recherche du vrai et non pour l'enchaîner à la parole du maître. Rien, assurément, ne ressemble moins au magister dixit qui, — je l'ai lu plus tard, à mon grand étonnement, dans des revues et des livres prétendus sérieux, — résumerait la méthode d'enseignement philosophique des écoles cléricales.

La liberté d'investigation et de discussion que nous laissaient nos maîtres, outre qu'elle était conforme à

la nature des études philosophiques, avait un double avantage : elle stimulait l'activité de nos esprits, et elle donnait à nos croyances la fermeté de vérités conquises par une méditation personnelle et raisonnée.

On a remarqué, et le fait est malheureusement incontestable, que les études philosophiques, qui sont, dans notre système d'éducation classique, le couronnement de l'enseignement secondaire, deviennent souvent funestes à la foi d'un grand nombre d'élèves de nos lycées. Plusieurs, à partir de ce moment, rompent avec les habitudes religieuses de leur enfance et deviennent ou se disent libres penseurs. Les uns en ont conclu que la foi était irréconciliable avec la raison, les autres que la philosophie était une source d'erreurs. Ces deux conclusions sont également fausses. Il n'y a pas plus de contradiction entre la raison et la foi qu'il n'y en a entre la liberté et l'autorité. Mais il y a des sophistes qui se disent philosophes, comme des révolutionnaires qui se prétendent libéraux. Le philosophe n'est pas plus que le politique à l'abri des mœurs et des passions humaines ; et la vérité qu'il fait profession de chercher, loin d'être une grande coquette , est une vierge austère ({ui ne se montre que voilée et en compagnie de sa sœur, la vertu.

C'est ainsi que l'entendaient nos vénérables directeurs d'Issy. En nous excitant à l'étude scientifique du vrai, ils nous exhortaient avec plus de sollicitude encore à la recherche du bien, c'est-à-dire à la pra-

tique des préceptes et des conseils évangéliques. Ils n'avaient pas recours, pour cela, à ces sermons solennels et terrifiants, prononcés le front plissé, le regard au ciel, que M. Renan prête, d'un esprit fort gai, à ses anciens maîtres de Tréguier. Leur méthode était beaucoup plus simple : ils mettaient sous nos yeux, dans des méditations et des avis spirituels où la rhétorique n'avait pas de place, l'Évangile commenté par les saints et par leur propre vie. Logés comme le dernier d'entre nous, dans de modestes et étroites cellules, ils étudiaient et priaient avec nous et en même temps que nous. Ils partageaient nos récréations, s'asseyaient à la même table, prenaient les mêmes heures de sommeil quand ils ne les abrégeaient pas par des prières et un travail prolongé dans la nuit, nous donnant toujours et partout l'exemple à l'appui de leurs leçons. Ces hommes vénérables, dignes par leur science et leur vertu des plus hautes charges de l'Église, n'avaient d'autre ambition que de vivre et de mourir en parfaits séminaristes.

L'action de pareils maîtres sur des jeunes gens ouverts à toute vérité et à tout bien devait être puissante. Elle l'était, en effet, et je n'ai vu nulle part plus qu'au séminaire d'Issy la réalisation de cette belle parole de l'Ecclésiastique : « Les enfants de la sagesse forment l'assemblée des justes, et le peuple qu'ils composent n'est qu'obéissance et amour. » Voilà plus de quarante ans que j'ai quitté cette maison, berceau de mon sacerdoce, et les souvenirs

toujours vivants que j'en garde avec un charme toujours nouveau me redisent chaque jour que les deux années que j'y ai passées sont les plus belles, les plus pures et les plus heureuses de ma vie.

M. Renan, étant « d'une autre race » que ses condisciples et ayant « l'habitude de voir sous terre et de discerner des bruits que d'autres oreilles n'entendent pas », a vu et entendu durant notre séjourà Issy des choses que, semblable aux dieux des nations, je n^ai su ni voir ni entendre. Ses souvenirs diffèrent donc considérablement des miens. Ils ne sont pas moins intéressants ; ce qu'ils perdent en vérité concrète est largement compensé par le charme des fictions qui les idéalisent.

Le public de la Revue des Deux-Mondes n'appartient pas en général aux parties simples de l' humanité. Il est très cultivé et très savant. Mais enfin on ne peut tout savoir. La culture de l'esprit, plus encore que celle de la terre, laisse toujours quelque coin en friche dans le vaste domaine des connaissances, et ce coin, chez les lecteurs de M. Renan, pour une raison ou pour une autre, se trouve être presque toujours celui de la religion. Lui, qui est prophète en Israël, connaît les fidèles de son église, et, en homme avisé, il se garde bien de leur ouvrir

les portes de Saint-Sulpice, avant de leur avoir appris, par une introduction préalable, dans quel pays aussi étranger qu'étrange il a dessein de les mener. Il commence ainsi :

<( L'institut de Saint-Sulpice a exercé sur moi une telle influence et a si complètement décidé de la direction de ma vie, que je suis obligé d'en esquisser rapidement l'histoire, d'en exposer les principes et l'esprit, pour montrer comment cet esprit est resté la loi la plus profonde de tout mon développement intellectuel et moral. »

De tous les chocs produits sur ma raison par les affirmations de M. Renan, j'avoue que celui-là est le plus inattendu et le plus renversant. J'ai dû rehre plusieurs fois ces lignes, me demandant si je n'étais pas victime d'une hallucination. M. Renan produit de Saint-Sulpice! L'esprit de Saint-Sulpice resté la loi la plus profonde de tout le développement intellectuel et moral de l'auteur de la Vie de Jésus! Autant dire que le soleil est le père de la nuit parce qu'elle se fait quand il se retire.

L'esprit de Saint-Sulpice, c'est l'esprit de M. Olier, toujours vivant dans ses disciples. Est-ce pour montrer la filiation qui rattache ses idées et sa morale à l'esprit de Saint-Sulpice, que M. Renan nous représente M. Olier, « flottant sans cesse de Louis de Léon à Spinosa? » Il a fait cette découverte, qui avait échappé à M. Faillon (1), dans un livre du vénérable

(1) Voyez la belle et savante Vie de M. Olier, par M. Faillon.

fondateur de Saint-Sulpice, intitulé Catéchisme chrétien pour la vie intérieure. Ce catéchisme, dit-il, « qu'on ne lit plus guère hors de Saint-Sulpice, est un livre des plus extraordinaires, plein de poésie et de philosophie sombre, flottant sans cesse de Louis de Léon à Spinosa. Olier conçoit comme l'idéal du chrétien ce qu'il appelle Vétat de mort. Les sombres rêves de Calvin sont presque de l'optimisme pélagien auprès des alîreux cauchemars que le péché originel cause à notre pieux contemplatif ».

A l'appui de son dire, M. Renan cite quelques passages de ce catéchisme, choisis avec beaucoup d'habileté pour mettre en branle les nerfs délicats d'un public qui lit plus volontiers la Revue des Deux- Mondes que les Épîtres de saint Paul. C'est en effet à saint Paul et non à Calvin, à Baïus ou à Spinosa, qu'il faut demander compte des affreux cauchemars causés par le péché originel à notre pieux contemplatif. Saint Paul a dit avant M. Olier : « La chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair ; la chair n'est pas soumise à la loi de Dieu, elle ne peut l'être ; vous êtes mort et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ : le baptême est un tombeau où doit être enseveli le vieil homme, et un berceau où doit naître l'homme nouveau. » Et cette doctrine de mort et de renaissance, de sépulture et de résurrection, Jésus-Christ l'avait enseignée lui-même à Nicodème,

C'est là que M. Renan a puisé les détails intéressants qu'il donne sur les origines de Saint-Sulpice et sur la maison d'Issy. C'est là aussi qu'on pourra se faire une idée juste de M. Olier.

qui, à la vérité, comme les lecteurs de M. Renan, n'y comprit absolument rien, et s'écria tout ahuri : « Comment un homme peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître de nouveau? » M. Renan est un théologien plus fort que Nicodème. Il a manqué là une belle occasion d'expliquer aux 'parties cultivées de l'humanité qui préfèrent ses homélies au prône de leur curé le sens attaché par Jésus-Christ, par saint Paul et par M. Olier, à ces mots de chair, de mort, de sépulture et de résurrection, de vieil homme et d'homme nouveau. Rien ne lui était plus facile. Combien de fois n'a-t-il pas dit en mettant son surphs : Indiie me, Bomine, noviim hominem « Revêtez-moi, Seigneur, de l'homme nouveau? »

D'ailleurs, il sait son histoire. Quoiqu'il trouve que « tout n'était pas mauvais dans la franche gaieté rabelaisienne, qui, à cette époque, n^était pas tenue pour incompatible avec l'état ecclésiastique », il reconnaît néanmoins que les mœurs cléricales, sous Henri IV et au commencement de Louis XIII, avaient besoin de réformes. Ce besoin, qu'il exagère plutôt qu'il ne le dissimule, fut vivement senti par M. Olier, contemporain et coopérateur de saint Vincent de Paul, du cardinal de Bérulle, du P. de Condren, du P. Eudes, d'Adrien Bourdoise, tous animés du même esprit, tous fondateurs de congrégations religieuses ayant pour objet la réforme de l'éducation ecclésiastique. Il n'est donc pas étonnant que, dans son Catéchisme chrétien pour la vie intérieure, adressé surtout au clergé, M. Olier insiste avec force sur les ravages

produits dans la nature humaine par le péché originel et sur la nécessité de la mortification de la chair. L'ardeur de son zèle lui suggère, je le veux bien, des expressions qui parfois semblent dépasser le but, mais il n'est quô juste de reconnaître que (( sa mystique » est pour le fond en parfait accord avec la doctrine morale des grands réformateurs religieux qui ont eu un rôle si considérable dans la préparation du dix-septième siècle.

Si les contradictions coûtaient quelque chose à M. Renan, on pourrait s'étonner de le voir critiquer, sur des apparences, dans M. Olier, le manque d'orthodoxie qu'il approuve et exalte dans Port-Royal. Parallèlement à ces efforts de réformes, « se dresse, dit-il, Port-Royal, très supérieur à Saint-Sulpice, à Saint-Lazare, à la Doctrine chrétienne et même à l'Oratoire, pour la fermeté de la raison et le talent d'écrire, mais à qui manque la plus essentielle des vertus catholiques^ la docilité n. Y aurait-il témérité à supposer que ce manque de docilité n'est pas le moindre titre de la préférence accordée ici à Port- Royal par un critique qui professe pour son propre compte n'avoir jamais obéi, et pour qui un k homme qui obéit est un capitis minor, souillé dans le germe même de la vie noble? ^>

En cela, au moins, il est difficile de rattacher son développement moral à l'esprit de M. Olier et de Saint-Sulpice.

M. Renan remarque dans M. Olier une autre vertu catholique, qui ne paraît pas non plus avoir eu sur

son développement une influence bien décisive, ni le rattacher à Saint-Sulpice par un lien bien étroit.

« Héros de l'humilité chrétienne, dit-il, Olier croit bien faire en bafouant la nature humaine, en la traînant dans la boue. Il avait des visions, des faveurs intérieures dont on possède à Saint-Sulpice le cahier autographe, écrit pour son directeur. 11 s'interrompt de temps en temps par des réflexions comme cellesci : « Mon courage est parfois tout abattu en voyant « les impertinences que j'écris. Elles me semblent « être de grandes pertes de temps pour mon cher « directeur, que j'ai crainte d'amuser. Je plains les « heures qu'il doit employer à les lire, et il me « semble qu'il devrait me faire cesser d'écrire ces « niaiseries et ces impertinences tout à fait insup- « portables. »

Voilà un héroïsme que M. Renan n'est pas incapable d'admirer, lui qui déclare « n'avoir d'amour que pour les caractères d'un idéalisme absolu, martyrs, héros, utopistes, amis de l'impossible ». Mais cette admiration platonique ne l'empêche pas de voir ce que ne voient pas les exaltés; il « voit que ces grands accès n'ont plus d'utilité et que d'ici longtemps les héroïques folies (sans excepter celle de la croix) que le passé a déifiées ne réussiront plus » .

M. Renan est pour la littérature des résultats; il s'est donc mis en garde contre l'héroïsme de l'humilité chrétienne. Je ne connais pas de lui de préface où il dise aux lecteurs de ses écrits, comme M. Olier à son directeur : « Mon courage est parfois tout

abattu en voyant les impertinences que j'écris. » Il n'est pas homme non plus à dire à M. Buloz : « Mes articles me semblent être de grandes pertes de temps pour mon cher directeur, que j'ai crainte d'amuser. Je plains les heures qu'il doit employer à les lire, et il me semble qu'il devrait me faire cesser d'écrire ces niaiseries et ces impertinences tout à fait insupportables. ))

Il n'admet ni l'humilité dans les sentiments ni la modestie dans le style ; et se souvenant que, conformément à l'esprit de leur fondateur, « le principe que messieurs de Saint-Sulpice prêchaient le plus était de ne jamais faire parler de soi, et si l'on a quelque chose à dire, de le dire simplement et comme en se cachant », M. Renan les gourmande en ces termes pi'otecteurs : (( Vous en parliez bien à votre aise, chers rhaîtres, et avec cette complète ignorance du monde qui vous fait tant d'honneur. Mais si vous saviez à quel point le monde encourage peu la modestie, vous verriez combien la littérature aurait de la peine à s'accommoder de vos principes. Que serait-il arrivé si M. de Chateaubriand avait été modeste? Vous aviez raison d'être sévères pour les procédés charlatanesques d'une théologie aux abois, cherchant les applaudissements par des procédés tout mondains. Mais, hélas! votre théologie à vous, qui est-ce qui en parle? Elle n'a qu'un défaut, c'est qu'elle est morte. Vos principes littéraires ressemblaient à la rhétorique de Chrysippe, dont Cicéron disait qu'elle était excellente pour apprendre à se taire. »

— Si —

Je pourrais répondre à M. Renan que les principes littéraires que nous inculquaient nos maîtres de Saint-Sulpice se résumaient dans ces belles paroles de Fénelon, l'un de leurs plus illustres et plus authentiques disciples : « L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. Rien n'est plus méprisable qu'un parleur de métier qui fait de ses paroles ce qu'un charlatan fait de ses remèdes ». Mais la question à résoudre n'est pas là. Elle consiste à montrer en quoi l'esprit de Saint-Sulpice est resté « la loi la plus profonde de tout le développement moral de M. Renan ». Or plus il se défie des principes de mortification, d'humilité et de modestie de ses anciens maîtres, moins il réussit à prouver que leur esprit est la loi profonde de son développement moral.

Peut-être leur influence sur tout son développe- 7nent intellectuel sera-t-elle plus sensible. Ecoutons donc ce qu'il dit de leur enseignement.

« La société fondée par Olier garda jusqu'à la révolution son respectable caractère de modestie et de vertu pratique. En théologie, son rùle fut faible. Elle n'eut pas l'indépendance et la hauteur de Port- Royal. Elle fut plus moliniste qu'il n'était nécessaire de l'être, et n'évita pas ces mesquines vilenies qui sont comme la conséquence des idées arrêtées de l'orthodoxe et le rachat de ses vertus. »

Je croirais faire injure à M. Renan de regarder comme « la loi profonde de tout son développement

intellectuel » une théologie sans indépendance et sans hauteur, une théologie raoliniste et orthodoxe qui rachète ses vertus par de mesquines vilenies. Là n'est pas évidemment le mot de l'énigme. Je ne le découvre pas non plus dans les réflexions suivantes :

« La règle des Sulpiciens est de ne rien publier que sous le voile de l'anonyme et d'écrire toujours du style le plus eflacé, le plus éteint. Ils voient à merveille la vanité et les inconvénients du talent, et ils s'interdisent d'en avoir. Un mot les caractérise, la médiocrité; mais c'est une médiocrité voulue, systématique. Ils font exprès d'être médiocres. (( Mariage « de la mort et du vide -» , disait Michelet de l'alliance des Jésuites et des Sulpiciens. Sans doute, mais Michelet n'a pas assez vu que ce vide est ici aimé pour lui-même. Il devient alors quelque chose de touchant; on se défend de penser de peur de penser mal. »

C'est chose ardue de découvrir sous ce voile de l'anonyme, dans cette recherche du style le plus effacé et le plus éteint, dans ce dédain affecté du talent, dans cette médiocrité voulue et systématique, dans ce vide aimé, dans cette abstention de penser de peur de penser mal, la loi profonde du développement intellectuel d'un écrivain qui ne manque pas de vide, il est vrai, mais dont le style raffiné est le mets des délicats, dont la pensée ne recule devant aucune négation, n'a peur d'aucune audace, et redoute à ce point la médiocrité qu'il en perd le sens commun.

Et cependant il a fallu à M. Renan au moins une apparence, un prétexte, un titre plus ou moins coloré, pour qu'il se déclaiàt avec tant d'assurance un produit de Saint-Sulpice. En y regardant bien, nous le trouverons peut-être. Continuons.

Après avoir loué la modération politique et le gallicanisme mitigé des anciens directeurs de Saint- Sulpice, M. Renan ajoute : « Vers 18/i0, tout cela changea. Les vieux d'avant la révolution étaient morts; les jeunes passèrent presque tous à la thèse de l'infaillibilité papale ; mais il resta toujours une profonde différence entre ces ultramontains de la dernière heure et les hardis contempteurs de la scolastique et de l'Église gallicane sortis de l'école de Lamennais... Ce qui est vieux doit rester vieux; comme tel, il est respectable... C'est par ce franc aveu des choses que Saint-Sulpice représente en religion quelque chose de tout à fait honnête... On n'y prouvait pas la divinité de Jésus-Christ par Mahomet ou par la bataille de Marengo. Ces pantalonnades théologiques^ qu'on faisait applaudir, à Notre-Dame, à force d'aplomb et d'éloquence, n'avaient aucun succès auprès de ces sérieux chrétiens... Ils manquaient de critique, en simaghiant que le catholicisme des théologiens a été la religion même de Jésus et des apôtres ; mais ils n'inventaient pas pour les gens du monde un christianisme revu et adapté à leurs idées. Voilà pourquoi l'étude (dirai-je la réforme?) sérieuse du christianisme viendra bien plutôt de Saint-Sulpice que de directions comme celles

de M. Lacordaire ou de M. Gratry, à plus forte raison de M. Dupanloup, où tout est adouci, faussé, émoussé... Les conversions opérées par les prédications de cette sorte ne sont bonnes ni pour la religion ni pour l'esprit humain. On croit avoir fait des chrétiens ; on a fait des esprits faux, des politiques manques. Malheur au vague ! mieux vaut le faux ! »

C'est donc par l'étude honnête et sérieuse du christianisme que M. Renan prétend se rattacher à Saint-Sulpice. Pour honnête, je ne veux pas y contredire. Quant au sérieux, il peut être dans ses intentions et dans les tristes résultats que produisent ses écrits sur les âmes irréfléchies, il n'est pas dans ses écrits. Ce n'est pas moi, c'est lui qui dit de lui-même : « Si le penchant gascon à trancher beaucoup de questions par un sourire que ma mère avait mis en moi eût dormi éternellement, peut-être mon salut eùt-il été plus assuré. » Il n'y aurait pas une évidente injustice à retourner contre lui ce qu'il affirme de \ imagination des théologiens de Saint-Sulpice, et du christianisme adouci^ faussé, émoussé de l'école catholique moderne. L'anathème qu'il fulmine contre le vague retombe de tout son poids sur sa critique. Il est, s'il en fut, l'artiste de V adouci, du nuancé, du flottant et de l'indécis. Ce qu'il dit de sa croyance s'applique exactement à ses écrits : « Le bien et le mal, le plaisir et la douleur, le beau et le laid, la raison et la folie s'y transforment les uns dans les autres par des nuances aussi indiscernables que celles du cou de la colombe, w II y a, en particulier, plus

de violence que de mesure et de sérieux dans la critique qu'il fait des PP. Lacordaire et Gratry, de Mgr Dupanloup et de l'école catholique. On voit trop qu'il ne leur pardonne pas l'influence qu'ils ont exercée de ISZiO à 1852, et l'arrêt qu'ils ont mis à la marche de la libre pensée, aujourd'hui triomphante.

M. Renan a aussi peu d'estime que de goût pour les vertus catholiques. 11 paraît cependant tenir beaucoup à ce qu'on sache qu'il procède de Saint- Sulpice par la vertu. « Saint-Sulpice est avant tout, dit-il, une école de vertu. C'est principalement par la vertu que Saint-Sulpice est une chose archaïque, un fossile de deux cents ans. Beaucoup de mes jugements étonnent les gens du monde, parce qu'ils n'ont pas vu ce que j'ai vu. J'ai vu à Saint-Sulpice l'absolu de la vertu et, associée à des idées étroites^ je l'avoue, la perfection de la bonté, de la politesse, de la modestie, de l'abnégation personnelle. Ce qu'il y a de vertu dans Saint-Sulpice suffirait pour gouverner un monde, et cela m'a rendu difficile pour ce que j'ai trouvé ailleurs. »

11 va sans dire que les idées étroites qui s'unissent à l'absolu de la vertu dans les prêtres de Saint- Sulpice, comme dans ceux deTréguier, ?>o\\i\Q'6 vertus catholiques, à savoir : la docilité, qui les rend très inférieurs à Port-Royal; ï humilité et la mortification, ces accès héroïques qui n'ont plus à' utilité et qui ne réussiront plus à l'avenir.

La ressemblance ne suffirait pas à M. Renan, si, les imitant par la vertu, il ne se rattachait par les

défauts à ses maîtres de Tréguier et de Saint-Sulpice. h Je ne fus pas prêtre de profession, dit-il, je le fus d'esprit. Tous mes défauts tiennent à cela; ce sont des défauts de prêtre. Mes maîtres m'avaient appris le mépris du laïque... J'ai toujours ainsi été très injuste d'instinct envers la bourgeoisie. Au contraire, j'ai un goût vif pour le peuple... »

« A la même cause se rattache un autre de mes défauts, un manque apparent de franchise dans certaines relations, je veux dii-e en paroles et en correspondance. Le prêtre porte en tout sa politique sacrée: sa parole implique beaucoup de convenu... Sous ce rapport, je suis resté prêtre... Voué par une sorte de parti pris à une politesse exagérée, une politesse de prêtre, je cherche trop à savoir ce que mon interlocuteur a envie qu'on lui dise. Mon attention, quand je suis avec quelqu'un, est de deviner ses idées et, par excès de déférence, de les lui servir anticipées... Je ne m'exprime librement qu'avec les gens que je sais dégagés de toute opinion et placés au point de vue d'une bienveillante ironie universelle. »

Un misanthrope dirait à M. Renan :

Quand sur une personue on prétend se régler, C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler.

Un logicien scolastique, raisonnant comme tout le monde, exigerait de plus, avant de lui accorder que ses défauts sont dus à son éducation cléricale, la solution préalable de ces deux petites questions. D'abord est-il bien certain que ces défauts ne sont pas, comme

il dit, des penchants gascons mis en lui par sa mère? Il paraît bien que dans le renard gascon de la Fontaine le manque apparent de franchise était un vice de naissance. Ensuite, même en admettant que M. Renan soit né sans ces penchants vicieux, est-il démontré qu'ils soient des défauts de prêtres et tellement propres aux prêtres, qu'il n'ait pu les contracter que dans son commerce avec eux? — Mais évidemment ces questions sont du nombre de celles qu'il est habitué à trancher par un sourire.

Au fond, en attribuant à Saint-Sulpice la loi profonde de son développement intellectuel et moral, M. Renan obéit à deux sentiments que je suis prêt à reconnaître. Le premier est commun à tous les hommes de progrès ou de changements successifs. Généralement ils n'avancent pas : ils tournent, mais ils tiennent à ce qu'on sache qu'ils tournent sur le même pivot. Ils rendent ainsi hommage à ce principe d'Horace :

Denique sit quodvis simplex duntaxat et unum.

Ils sont jaloux de l'unité de leur vie; s'ils changent de cocarde, c'est un pur changement de couleur qui n'atteint pas le fond. Combien de républicains ardents aujourd'hui ne veulent pas admettre que, il y a moins de dix ans, ils étaient ardemment autre chose? Ce qui se passe dans le monde mouvant de la politiqu '. se retrouve souvent dans les régions plus sereines de la pensée. Voilà pourquoi dans ce qu'il est aujourd'hui, M. Renan veut absolu-

ment retrouver le séminaiiste de Saint -Sulpice.

Il y est porté par un autre sentiment plus profond encore. Il y a du prêtre en M. Renan. Il n'a pu si bien déchirer sa soutane que des lambeaux ne soient restés collés à ses flancs. Il le dit lui-même en des termes qui, plaisants en apparence, révèlent le vide profond laissé dans son âme par la perte de la foi. Les voici :

« Mon jeune compatriote et ami Quillien, poète breton d'une verve si originale, le seul homme de notre temps chez lequel j'ai trouvé la faculté de créer des mythes, a rendu ce tour de ma destinée par une fiction très ingénieuse. Il prétend que mon âme habitera, après ma mort, sous forme d'une mouette blanche autour de l'église ruinée de Saint-Michel, vieille masure frappée par la foudre, qui domine Tréguier. L'oiseau volera toutes les nuits avec des cris plaintifs autour de la porte et des fenêtres barricadées, cherchant à pénétrer dans le sanctuaire, mais ignorant l'entrée secrète; et ainsi durant toute l'éternité, sur cette colline, ma pauvre âme gémira d'un gémissement sans fin. — « C'est l'âme d'un prêtre « qui veut dire sa messe », dira le paysan qui passe. — « Il ne trouvera jamais d'enfant pour la lui « servir », dira un autre. Effectivement, voilà ce que je suis : un prêtre manqué. Quillien a très bien compiis ce qui fera toujours défaut à mon église, c'est l'enfant de chœur. Ma vie est comme une messe sur laquelle pèse un sort, un' éternel Introibo ad altare Dei^ et personne pour répondre : Ad Deiim qui lœti-

ficat jiwentutem meam. Ma messe n'aura pas de servant. Faute de mieux, je me la réponds à moimême, mais ce n'est pas la même chose. »

Hélas! oui, M. Renan est un prêtre manqué, un prêtre sans Dieu et sans autel, qui veut absolument dire sa messe. Critique et sentimental, sceptique et mystique, libre penseur et religieux, il est bien, comme il le dit, « un tissu de contradictions, rappelant \hircocerf de la scolastique, qui avait deux natures ».

En entrant à Issy, M. Renan révéla avec plus de liberté et accusa en traits plus vifs cette double face de sa nature à la fois sceptique par l'esprit et mystique par le cœur. Sa piété devint plus sérieuse et plus fervente, mais en dehors et sans l'aveu de sa raison. De là, à la chapelle et dans les exercices religieux, un séminariste paraissant absorbé dans la prière, communiant avec ferveur, se délectant dans le sentiment d'une piété simple et instinctive; en classe et à l'étude, un disciple en contradiction permanente avec l'enseignement reçu, cherchant la vérité dans l'objection, l'erreur dans la thèse, prenant parti en toute question philosophique, religieuse ou morale, pour le scepticisme contre le dogmatisme.

« La liberté de penser, avoue- t-il lui-même, arriva jusqu'à moi, par les solvuntw objecta des théologies. La grande bonne foi de l'ancien enseignement

ecclésiastique consistait à ne rien dissimuler de la force des objections; comme les réponses étaient très faibles, un bon esprit pouvait faire son profit de la vérité où il la trouvait. » 11 tient à marquer ce procédé de son bon esprit^ et il y revient à plusieurs reprises. « La grande bonne foi de la vieille scolastique ne permet pas de clore la démonstration d'une proposition sans l'avoir fait suivre de la rubrique : solvuntur objecta. Là sont exposées avec honnêteté les objections contre la proposition qu'il s'agit d'établir; ces objections sont ensuite résolues, souvent d'une manière qui laisse toute leur force aux idées hétérodoxes qu'on prétend réduire à néant. Ainsi, sous le couvert de réfutations faibles, tout l'ensemble des idées modernes venait à nous. »

On le voit, le séminariste de dix- neuf ans était déjà l'académicien de soixante ans, qui disait naguère à M. Pasteur : « Pour moi, quand on nie ces dogmes fondamentaux, j'ai envie d'y croire; quand on les affirme autrement qu'en beaux vers, je suis pris d'un doute invincible. J'ai peur qu'on en soit trop sûr. )> Quel malheur qu'au lieu de faire sa philosophie à Issy, M. Pienan n'ait pas suivi les cours d'un professeur de la libre pensée ! Nous aurions aujourd'hui, au lieu d'un prêtre manqué, un vrai prêtre, disant sa messe et ne manquant jamais d'un enfant de chœur pour la servir.

C'est avec ce parti pris de contradiction qui, selon lui, est la marque d'un bon esprit, que M. Pienan aborda l'étude de la philosophie scolastique. '< Je

m'y passionnai, dit-il, comme mi ouistiti sur sa noix. » Moins heureux que le ouistiti, après quarante ans d'efforts, il en est toujours à ronger la coquille. Sa raison, plus déliée que ferme, plus dominée par l'imagination que réglée par la logique, ne put sonder sans vertige les profondeurs de la métaphysique. Plus d'une fois il me fit la confidence qu'obsédé par la pensée de l'éternel et de l'infini, et continuant pendant la nuit les méditations de la veille, il était pris d'hallucinations terrifiantes qu'il ne pouvait vaincre que par une diversion violente. C'était la vérité, se dérobant, comme la Psyché de la fable, à la curiosité indiscrète et aux exigences présomptueuses de ce nouvel Eros; ou pour parler comme nos saints livres, c'était la majesté du Dieu qui se révèle aux humbles et résiste aux superbes, accablant du poids de sa gloire le scrutateur orgueilleux et intempérant du mystère impénéti'able de sa nature.

Il est des esprits que le mystère en Dieu et en ses œuvres rappelle au sentiment de leur infirmité, et qui, suivant la belle comparaison de Bossuet, tenant les deux bouts de la chaîne, s'y attachent fortement, quoiqu'ils ignorent par quels anneaux ils se rattachent entre eux. Il en est d'autres, au contraire, que le mystère irrite, que l'incompréhensible révolte, et qui disent à la vérité, comme saint Thomas à son maître ressuscité : Tout ou rien ! ou je te verrai tout entière de mes yeux et te toucherai de mes mains, ou je ne croirai pas. M. Renan est de ces derniers esprits, les seuls qui lui paraissent ^avoir la faculté critique-

Cette faculté critique, dont il se croit éminemment doué, il l'appliqua, en passant à Issy, avec une liberté absolue, et aux hommes et aux doctrines. Les portraits qu'il esquisse de nos maîtres, MM. Gosselin, Pinault, Manier, et Gottofrey, sont d'une palette magistrale et d'une rare perfection plastique. Quant à leur caractère moral et à leur enseignement, il les voit de haut, en critique « placé au point de vue (( d'une bienveillante ironie universelle », et trop « du coin de l'œil ».

(( M. Gosselin, dit-il, était un érudit plutôt qu'un théologien. Sa critique était sûre dans les limites d'une orthodoxie dont il ne discuta jamais sérieusement les titres; sa placidité, absolue. » Cette mince et incomplète critique du vénérable supérieur d'Issy ne lui laissa pas soupçonner ce que recelait la conscience de M. Renan, qui l'avait pris pour directeur. « Comme il voyait l'honnêteté de ma nature, dit-il, la pureté de mes mœurs et la droiture de mon esprit,, l'idée ne lui vint pas un instant que des doutes s'élèveraient pour moi sur des matières où lui-même n'en avait aucun. Le très grand nombre de jeunes ecclésiastiques qui avaient passé entre ses mains avaient un peu émoussé son diagnostic, il procédait par catégories générales. »

Il n'y avait pas loin de M. Gosselin à M. Manier, notre professeur de philosophie. Celui-ci « était, dit M. Renan, un parfait honnête homme, dont les opinions se rapprochaient de celles de l'école universitaire modérée, si décriée alors dans le clergé. Il

affectionnait la philosophie écossaise et me fit lire Thomas Reid. . . Il devait à la fréquentation de Thomas Reid une grande aversion pour la métaphysique et une confiance absolue dans le bon sens. La philosophie allemande commençait à être connue; ce que j'en saisissais me fascinait étrangement. M. Manier me faisait remarquer que cette philosophie changeait trop et que pour la juger il fallait attendre qu'elle eût achevé son développement. « L'Ecosse rassérène, « me disait-il, et conduit au christianisme. »

Ni la critique orthodoxe de M. Gosselin, semblable à « une vieille qui cherche à enfiler son aiguille en la tenant bien fixe entre la lampe et ses lunettes », ni le bon sens de M. Manier, qui avait pour texte favori : Posuit in visceribus hominis sapientiam, n'étaient de force à arracher M. Renan à la fascination étrange que commençaient à produire sur lui la critique transcendantale et la grande philosophie allemande du devenir. Le bon sens est l'apanage des 'parties simples de l'humanité, et M.. Renan était, il nous l'a dit, d'autre race; la critique orthodoxe est enfermée dans certaines limites, et déjcà sa critique, à lui, n'en voulait pas admettre.

MM. Pinault et Gottofrey avaient de moins que MM. Gosselin et Manier la critique et le bon sens, ils avaient de plus l'exaltation mystique, le dédain de la science et le mépris de l'humanité.

« M. Pinault, professeur de mathématiques et de physique, ressemblait beaucoup à M. Littré par sa passion concentrée et par l'originalité de ses allures.

Si M. Littré eût reçu une éducation catholique, il eût été un mystique exalté; si M. Pinault avait été élevé en dehors du catholicisme, il eût été révolutionnaire et positiviste. »

Cette antithèse hypothétique est tout à fait dans le droit fil de la critique de M. Renan, mais la preuve en serait difficile à faire. J'ai connu ces deux savants : l'un fut mon directeur au séminaire d'Issy, et j'ai vu l'autre d'assez près durant les dernières années de sa vie. Il y avait assurément entre eux plus d'un trait de ressemblance; mais celui qui m'a paru le plus frappant était la profondeur du sens moral et la délicatesse de la conscience. Comme Kant, M. Littré est revenu à Dieu par le sentiment du devoir. Il s'est senti responsable de ses écrits et de ses actes avec une conviction si poignante et une humilité si profonde, qu'il a fini par comprendre, et a eu la sincérité de reconnaître qu'il était justiciable de quelqu'un, et que ce quelqu'un ne pouvait être {[u'un Dieu vivant et personnel. Si donc il avait eu le bonheur de recevoir une éducation catholique, on peut présumer qu'il aurait été non un mystique exalté, non un saint laïque, mais un saint sans épithète, ce qui vaut beaucoup mieux.

Continuant ses antithèses sur M. Pinault, M. Renan ajoute : « C'était un saint, c'était à peine un prêtre,, ce n'était pas du tout un Sulpicien. H manquait à la première règle de la compagnie, qui est d'abdiquer tout ce qui peut s'appeler talent, originalité, pour se plier à la discipline d'une commune médiocrité.

M, Pinault avait commencé par être professeur de mathématiques dans l'Université. Comment associat-il à des études qui, selon nous, excluent la foi au surnaturel, un catholicisme fervent? De la même manière que M. Cauchy fut à la fois un mathématicien de premier ordre et un fidèle des plus dociles; de la même manière que l'Académie des sciences possède encore aujourd'hui dans son sein un grand nombre de croyants. Le christianisme se présente comme un fait historique surnaturel. C'est par les sciences historiques qu'on peut établir (et, selon moi, d'une manière péremptoire) que ce fait n'a pas été surnaturel, et que, même, il n^y a jamais eu de fait surnaturel. Ce n'est pas par un raisonnement a priori que nous repoussons le miracle, c'est par un raisonnement critique ou historique. »

Je ne m'arrête pas à ce jeu puéril de mots, où M. Renan fait de M. Pinault un saint original et indisciplinable, pour avoir le prétexte de proclamer de nouveau la commune médiocrité de Saint-Sulpice. Mais je dois noter, en passant, l'explication qu'il donne de l'union de la foi et de la science dans M. Pinault, M. Cauchy et un grand nombre de membres de l'Académie des sciences. Évidemment ce fait le gêne, car il ne se lasse pas de poser le problème et de le résoudre à sa façon. Cette façon est connue et toujours la même. Elle se résume en cet aphorisme : Quiconque croit au surnaturel, fùt-il un savant de premier ordre, fùt-il M. Cauchy, M. Dumas ou M. Pasteur, manque de critique. La critique, tout est

là. En effet, le christianisme se présente comme un fait historique surnaturel, et un fait ne se démontre pas a prioi'i; il se constate par un raisonnement critique ou historique. Or la critique historique établit que le christianisme est un fait naturel et qu'il n'y a jamais eu de fait surnaturel. Et voilà comment l'ignorance des sciences historiques explique le fait anormal d'un savant qui croit au surnaturel et en Jésus- Christ.

Ce raisonnement repose sur une hypothèse, à savoir, qu'il n'y a qu'une critique et que M. Renan en est le prophète. Il le prétend, mais il se trompe. Il se trompe même ici deux fois. D'abord il y a une critique historique, celle de M. Wallon, par exemple, qui contredit absolument la critique de M. Renan et arrive, non a priori, mais par des témoignages positifs, à une conclusion absolument opposée à la sienne. Je sais bien que M. Renan décrète souverainement que cette critique-là ne vaut rien et que la sienne est seule infaillible. Mais à cette affirmation gratuite, il n'est pas besoin d'autre réponse que celle qu'il a faite lui-même à M. Pasteur : Quod gratis asseritîir, gratis negatur.

De plus, en ce qui le concerne, M. Renan se prévaut à tort de ses études historiques pour justifier sa perte de la foi chrétienne. C'est, je le maintiens, par des raisonnements a priori qu'il a abjuré le christianisme. Lui-même, tout à l'heure, nous en fournira, par ses propres aveux, les preuves irréfragables.

Achevant le portrait de M. Pinault, M. Renan lui

prête (( une ardente imagination mystique » unie à une « nullité théologique » absolue, ce qui lui donna une inlluence considérable sur de tout jeunes gens « qui n'avaient pas étudié les textes. Il fut le chef de ceux qu'entraînait une ardente piété, des îiiystiques^ comme on les appelait. Il était leur directeur à tous ; cela faisait une coterie à part, une sorte d'école d'où les profanes étaient exclus et qui avait ses hauts secrets ».

Mais M. Pinault n'était pas le seul chef reconnu du bataillon des mystiques. « Un auxiliaire très puissant de ce parti était le concierge de la maison, celui qu'on appelait le père Hanique. J'étonne toujours les réalistes, quand je leur dis que j'ai vu de mes yeux un type que leur connaissance insuffisante du monde humain ne leur a pas permis de trouver sur leur chemin, je veux dire le portier sublime, arrivé aux degrés les plus transcendants de la spéculation. Dans sa pauvre loge de concierge, Hanique avait presque autant d'importance que M. Pinault. Ceux qui visaient à la sainteté le consultaient, l'admiraient. On opposait sa simplicité à la roideur d'âme des savants ; on le citait comme un exemple de la gratuité des dons de Dieu. Tout cela constituait une division profonde dans la maison. Les mystiques vivaient dans un état de tension si extraordinaire que quelquesuns d'entre eux en moururent. »

M. Renan procède dans ses Souvenirs comme dans la Vie de Jésus. Il raconte moins qu'il ne raisonne et plaisante, et son raisonnement et ses plaisanteries

— loi —

se résument en une thèse, toujourfi la même, à savoir que tous les chrétiens sont des esprits exaltés ou sans critique. Voilà pourquoi, négligeant ce qu'il appelle la petite certitude des minuties, il sollicite doucement les faits pour leur faire dire ce qu'il pense. Il les taille, comme le sculpteur le morceau de marbre, pour en faire sortir une œuvre d'art qui lui semble d'autant plus près de la vérité qu'elle est plus conforme à son idéal philosophique et qu'elle amuse le lecteur. Ici, tant de choses sont idéalisées, que j'ai beaucoup de peine à les reconnaître telles que je les ai vues. Je ne reconnais pas le vrai M. Pinault : et cependant il était mon confesseur et mon professeur, je lui ai servi la messe pendant deux ans. J'ai donc vécu dans son intimité; comme M. Renan, j'ai connu en lui un saint, consumé de l'amour de Dieu et de zèle pour la sanctification du clergé. Sa mortification était effrayante; sa piété à l'autel, celle d'un ange. Son cœur était aussi chaud que son esprit était froid et réfléchi. Quant à l'exaltation, je n'en ai jamais vu en lui le plus petit accès ni dans sa direction ni dans sa doctrine mystique. Il nous apprenait que la science enfle et que la cJiarité édifie; mais en nous prémunissant, avec saint Paul, contre un danger que M. Pvenan a trop méconnu et où il s'est perdu misérablement, il n'entendait pas nous dispenser de l'étude et nous en donnait lui-même l'exemple par le soin avec lequel il préparait ses classes. Il prêchait la mortification, l'humilité, le désintéressement par ses paroles et par sa propre conduite; mais il ne con-

damnait pas la nature humaine et ne méprisait pas l'humanité, comme un disciple de Port-Royal. Il voulait sans doute pour l'Eglise des prêtres instruits, mais il les voulait surtout saints, et il pensait avec raison qu'il n'y a pas de sainteté en dehors de la pratique des conseils évangéliques. Là fut le secret de « son influence considérable sur de tout jeunes gens qui n'avaient pas étudié les textes ». Sans doute ces jeunes gens n'étaient pas plus théologiens que M. Renan. Ils étaient peut-être moins philosophes que lui; mais peut-être aussi avaient-ils, plus que lui, la flamme qui fait les saints prêtres et les apôtres. Si quelques-uns, entraînés par l'ardeur naturelle à leur âge, et mettant à devenir saints le même zèle que mettait M. Renan à devenir libre penseur, dépassèrent les limites d'un sage et prudent prosélytisme, aucun d'eux n'en mourut, la maison n'en fut pas aussi profondément divisée ni troublée qu'il le prétend. M. Gosselin ne fut pas forcé de donner sa démission, comme il l'affirme. Quelques mots, dits avec une autorité paternelle, suffirent pour rétabhr l'union et la paix. Voilà la vérité concrète. Tout ce qu'y ajoute M. Renan est art pur et pure fantaisie.

Il lui a fallu aussi une imagination créatrice d'une grande puissance, pour faire du portier Hanique « un auxiliaire très puissant » de M. Pinault dans la formation des jeunes clercs à la haute piété. Nommé, par M. Gosselin, aumônier des pauvres qui venaient tous les jours frapper à la porte du séminaire, j'avais avec ce brave homme des rapports quotidiens. Je

l'ai donc connu plus que M. Renan qui, n'étant pas « mystique », mais de la race des penseurs, « qui voient de haut, ont peine à s'abaisser et ne savent pas dire les choses vulgaires », ne le voyait qu'en passant et uniquement pour lui dire, comme tout le monde : Cordon^ s il vous plaît! Eh bien! dût M. Renan m'accuser d'une « connaissance insuffisante du monde humain », je suis pour le moins aussi étonné que les réalistes, ses amis, qu'il ait découvert dans Hanique « le portier sublime, arrivé aux degrés les plus transcendants de la spéculation ». En fait de haute spéculation, ce brave et honnête serviteur n'en connaissait pas d'autre que de surveiller la porte et de la tenir, selon le cas, ouverte ou fermée. Sincèrement et simplement pieux, il aimait, il est vrai, à prier Dieu et à parler, dans l'occasion, avec les séminaristes, des choses de la piété. Sa ti'?nscendance n'allait pas plus loin que le catéchisme. C'était assez pour savoir plus de vérités que n'en contiennent toutes les spéculations hautes ou basses des libres penseurs.

M. Pinault avait, pour conduire les séminaristes dans les voies du mysticisme, un auxiliaire plus sérieux que le portier Hanique : c'était M. Gottofrey, l'un de nos professeurs de philosophie. M. Renan en a conservé un très vif souvenir. 11 le peint, comme George Sand, ses héros de roman. Ce jeune prêtre de vingt-six ou vingt-huit ans « avait, dit-il, la ravissante figure rose d'une miss anglaise, de beaux grands yeux, où respirait une candeur triste. C'est

le plus extraordinaire exemple que l'on puisse imaginer d'un suicide par orthodoxie mystique... Je n'ai pas connu d'homme qui eût pu être plus aimé des femmes. Il portait en lui un trésor infini d'amour. Il sentait le don supérieur qui lui avait été départi ; puis, avec une sorte de fureur, il s'ingéniait à s'anéantir lui-même. On eût dit qu'il voyait Satan dans les grâces dont Dieu avait été pour lui si prodigue. Un vertige s'emparait de lui; il se prenait de rage en se voyant si charmant; il était comme une cellule de nacre, où un petit génie pervers serait toujours occupé à broyer sa perle intérieure. Au temps héroïque du christianisme, il eût cherché le martyre. A défaut du martyre, il courtisa si bien la mort, que cette froide fiancée, la seule qu'il ait aimée, finit par le prendi'e. Il partit pour le Canada. Le choléra, qui sévit à Montréal en 18^6, lui offrit une belle occasion de contenter sa soif. 11 soigna les cholériques avec frénésie et mourut, h

M. Renan, qui parle ici de Dieu et de Satan comme s'il y croyait, et de ]\I. Gottofrey, comme d'un Werther mystique, épris de Tamour du suicide, et ne se dévouant avec frénésie aux pestiférés que pour satisfaire sa passion de la mort, achève son portrait en le montrant aussi implacable contre sa raison que furieux contre sa beauté. « Ce qu'il y avait d'injuste, c'est qu'il se vengeait des troubles de sa nature inquiète sur la raison, qui peut-être n'y était pour rien. Il pratiquait l'absurdité voulue de Tertullien, se complaisait en la folie de saint Paul. Il était chargé

— lOj —

de l'un des cours de philosophie; jamais on ne vit plus amèie trahison ; son dédain pour la science qu'il enseignait perçait k chaque mot; c'était un perpétuel sarcasme, où il développait une sorte de talent âpre. »

Malgré tout cela, M. Renan n'hésite pas à déclarer que M. Gottofrey, comme M. Dupanloup, était « un homme vraiment supérieur )>. Il l'était en effet. Mais la raison principale qu'il en donne, c'est la perspicacité de son fanatisme. Car d'après les principes de la critique, les fanatiques sont des observateurs aussi sagaces que les mystiques sont des organisateurs puissants. (( Le fanatisme rend parfois très sagace, dit-il. M. Gottofrey me remarqua, me suivit; il démêla ce que l'optimisme paterne de M. Gossehn ne savait point voir. Il porta la foudre dans ma conscience, comme je le dirai bientôt, et, d'une main brutale, déchira tous les bandages par lesquels je me dissimulais à moi-même les blessures d'une foi profondément atteinte. »

A force de se mettre en garde contre l'enseignement de ses maîtres et de se laisser fasciner par les idées modernes et par la philosophie allemande, M. Renan en était venu peu à peu non seulement à douter de la foi chrétienne, mais des premiers principes de la métaphysique. « Je perdis de bonne heure, avoue-t-il, toute confiance en cette métaphysique abstraite qui a la prétention d'être une science en dehors des autres sciences et de résoudre à elle seule les plus hauts problèmes de l'humanité. La science positive m'apparut dès lors comme la .seule

source de la vérité... J'aperçus l'insuffisance de ce qu'on appelle le spiritualisme; les preuves cartésiennes de l'existence d'une àme distincte du corps me parurent toujours très faibles; dès lors j'étais idéaliste et non spiritualiste, dans le sens qu'on donne à ce mot. Un éternel fieri^ une métamorphose sans fin me semblait la loi du monde. La nature m'apparaissait comme un ensemble où la création particulière n'a point de place, et où, par conséquent, tout se transforme. Comment cette conception, déjà assez claire, d'une philosophie positive ne chassaitelle pas de mon esprit la scolastique et le christianisme? Parce que j'étais jeune, inconséquent, et que la critique me manquait. »

Je trouve cette explication absolument insuffisante. Il ne faut ni beaucoup d'expérience, ni une logique bien défiée, ni une critique transcendante pour comprendre qu'un système philosophique qui nie la création et la distinction de l'âme et du corps est la négation même du christianisme; le catéchisme suffit, et M. Renan savait au moins son catéchisme. Mais en admettant que son esprit si pénétrant et si observateur pour les autres s'ignorât lui-même à ce point, comment n'a-t-il pas vu clair dans sa conscience, après que la main brutale de M. Gottofrey y eût porté la foudre et déchiré les bandages qui lui dissimulaient les blessures mortelles de sa foi?

Ce fait est important; il l'a consigné lui-même dans ses Souvenirs^ et je tiens à lui en laisser le récit.

« M. Gottofrey me parlait très rarement, mais il m'observait attentivement avec une très grande curiosité. Mes argumentations latines, faites d'un ton ferme et accentué, l'étonnaient, l'inquiétaient... Un jour que mes objections avaient été poussées avec vigueur, et que, devant la faiblesse des réponses, quelques sourires s'étaient produits dans la conférence, il interrompit l'argumentation. Le soir, il me prit à part. Il me parla avec éloquence de ce qu'a d'antichrétien la confiance en la raison, de l'injure que le rationalisme fait à la foi. Il s'anima singulièrement, me reprocha mon goût pour l'étude (?). La recherche... à quoi bon? Tout ce qu'il y a d'essentiel est trouvé. Ce n'est point la science qui sauve les âmes. Et, s'exaltant peu à peu, il me dit avec un accent passionné : « Vous n'êtes pas chrétien! »

« Je n'ai jamais ressenti d'effroi comme celui que j'éprouvai à ce mot prononcé d'une voix vibrante. En sortant de chez M. Gottofrey, je chancelais : ces mots : « Vous n'êtes pas chrétien I » retentirent toute la nuit à mon oreille comme un coup de tonnerre... M. Gottofrey vit clair. Il avait raison, pleinement raison: je le reconnais maintenant. »

Malgré les terreurs de sa conscience, M. Renan ne le reconnut pas alors. Je le demande de nouveau : Pourquoi s'en est-il tenu quitte pour la peur? Quelles raisons ont pu tranquilliser sa conscience et la rassurer contre le péril si grave et si pressant de «jouer, comme il dit, avec les croyances les plus respectables une odieuse comédie? »

Outre sa jeunesse, son inconséquence et son manque de critique, M. Renan allègue deux motifs qui le déterminèrent à se croire chrétien et à le paraître, malgré l'autorité de M. Gottofrey, et malgré sa philosophie du fieri^ qui, de son aveu, m était l'hétérodoxie même ». Le premier fut l'exemple « de tant de grands esprits qui avaient vu si profond dans la nature et qui pourtant étaient restés chrétiens. Il pensait surtout à Malebranche, qui dit sa messe toute sa vie, en professant sur la Providence générale de l'univers des idées peu différentes de celles auxquelles il arrivait ».

Ce premier motif me paraît d'un sérieux contestable. On peut être un grand esprit, voir profond dans la nature et demeurer chrétien de nom et d'effet. C'est le cas du P. Malebranche. Ce grand esprit, sur des matières qu'il croyait livrées à la libre discussion des philosophes, eut sans doute des idées singulières, mais jamais il ne les mit, jamais il ne les crut en opposition avec sa foi de chrétien. Il pouvait donc dire sa messe tous les jours sans « s'exposer à jouer avec les croyances les plus respectables une odieuse comédie ».

M. Renan allègue un second motif plus grave : la direction de son confesseur. Le lendemain du jour où M. Gottofrey porta l'effroi dans sa conscience par ces terribles mots : Vous n'êtes pas chrélien, il se réfugia auprès de M. Gosselin, pour lui confier l'angoisse qui l'avait oppressé toute la nuit. « L'excellent homme, dit-il, me rassura; il ne vit rien, ne voulut

rien voir. 11 ne me dissimula même pas tout à fait combien il était surpris et mécontent de cette entreprise d'un zèle intempestif sur une conscience dont il était plus que personne responsable... Il me défendit de penser à ce (jui venait d'arriver ; je le trouvais même ensuite plus allectueux que jamais. 11 ne comprit rien à la nature de mon esprit, ne devina l)as ses futures évolutions logiques. »

Je crains qu'en donnant cette explication de sa conduite, M. Uenan ne se soit mépris sui* les droits et les devoirs réciproques du confesseur et du pénitent. Un confesseur n'est pas tenu à deviner la nature des esprits et l'état des consciences. Dans les jugements qu'il porte et dans la direction qu'il donne, il ne peut et ne doit se déterminer que d'après les informations qu'il reçoit de celui-là môme qui veut être dirigé et conduit. De là pour ce dernier l'obligation étroite de se révéler lui-même tel qu'il se connaît, quand il sollicite la solution d'un cas de conscience. M. Renan accuse M. Gosselin de n'avoir rien voulu voir. Mais est-il bien sur lui-même d'avoir suffisamment éclairé sa lanterne^ et de n'être pour rien dans l'aveuglement et « l'optimisme paterne » de son directeur? « Une certaine modestie, dit-il, me retenait. » Cette modestie, qui n'est pas la qualité maîtresse de son caractère, n'aurait-elle pas dégénéré, à son insu, en un défaut qu'il se reconnaît et qu'il définit : « un manque apparent de franchise en paroles et en correspondance? » Conformément à la théorie des sincérités graduées dont il a enrichi la

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