‹ M. Renan hier et aujourd'huiChapitre 6 sur 20 · HO · texte numérisé non relu

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morale laïque, il confesse qu'en conversations il s'applique à sei'vir par anticipation leur propre pensée à ses interlocuteurs, que clans sa correspondance il exprime mal la sienne, et que dans ses écrits seulement il la produit tout entière avec une sincérité absolue. Serait-il excessif et injuste de le croire et de le juger sur parole, surtout quand on y ajoute cet autre aveu, fait deux ans après sa sortie d'Issy : « Pour la prernière fois de ma vie, j'exposai à un homme (M. Dupanloup) le fond de mes idées et de mes doutes sur le catholicisme? »

Je n'insisterai pas sur une question qui est du domaine réservé de la conscience, et que je n'aurais pas abordée, si M. Renan ne l'eût posée et tranchée en sa faveur contre M. Gosselin et ses autres directeurs du séminaire.

Mais ce que je ne puis admettre à aucun degré, c'est qu'après avoir reconnu expressément que « sa philosophie était l'hétérodoxie même », il ait le droit de dire dans la même page : « Je ne peux pas dire que ma foi chrétienne fût réellement diminuée. Ma foi a été détruite par la critique historique, non par la scolastique ni par la philosophie. » Tout, dans ses propres aveux comme dans les faits, proteste contre cette prétention à laquelle il attache tant d'importance qu'il ne se lasse pas de la reproduire. Croire que l'âme n'est pas distincte du corps, qu'un éternel fieri est la loi du monde, que la nature est un ensemble où la création n'a point de place et où, par conséquent, tout se transforme, n'est pas, ne peut

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pas être le symbole d'un chrétien ; et M. Renan, qui avait assez de réflexion et de force d'esprit pour concevoir et adopter de telles idées philosophiques, ne pouvait en être assez dénué pour ne pas comprendre qu'elles étaient absolument incompatibles avec la profession de la foi chrétienne. Un fait qu'il n'a pas raconté dans ses récits, mais dont le souvenir doit être très présent à sa mémoire, révèle, dans toute sa vérité, l'état de son âme, à la fin de son cours de philosophie. A cette époque, c'est-à-dire en i8/io, il fut appelé à la tonsure et à faire ainsi le premier pas dans le sanctuaire.

Il était travaillé par des doutes terribles, et la parole de M. Gottofrey : Vous îi êtes pas chrétien! retentissait avec une nouvelle force au fond de sa conscience. Sa perplexité fut cruelle. Que faire? Reculer, c'était s'exposer à des conséquences auxquelles il n'était pas préparé. Avancer, c'était s'engager dans une voie qui n'était pas la sienne. Mais on le poussait; il entendait dire qu'il était toujours bon d'obéir. 11 obéit donc, contrairement à ses principes sur l'obéissance. Il marcha à l'autel. Mais avant de prononcer les paroles de son engagement en livrant sa chevelure aux ciseaux du pontife : Dominus pars hœreditatis mese et calicis met, il prit ses mesures pour mettre d'accord sa promesse et ses doutes. Par une restriction mentale qui manque aux Provinciales de Pascal, il donna intérieurement à ces douces et suaves paroles : Dominus pars, un sens auquel pas un casuiste, fùt-il Escobar, n'avait jamais pensé. II

prit pour son partage non le Dieu des chrétiens, le Dieu du Sinaï et du Calvaire, mais la vérité, qui est le Dieu caché ; il s'engagea à rechercher cette vérité, renonçant pour elle à tout ce qui n'est que profane, à tout ce qui peut éloigner l'homme de la sainte poursuite du beau et du vrai. M. Renan s'assurait ainsi la liberté de ses opinions pour l'avenir et se mé- ' nageait le droit de pouvoir dire un jour : « La foi qu'on a eue ne doit jamais être une chahie. On est quitte envers elle quand on l'a soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts. ))

Je n'apprécierai pas cette restriction mentale au point de vue de la morale; je craindrais, en n'étant que juste, d'être forcé à un jugement trop sévère. Je n'y veux voir qu'une preuve historique, mais une preuve cette fois irréfutable, qu'en recevant la tonsure, M. Renan n'avait plus la foi et ne se sentait plus chrétien. Or, à cette époque, il ne savait ni l'hébreu ni l'allemand; iln'avait traversé ni Gesenius, ni Evvald, ni l'exégèse allemande; sa critique historique était à naître. Il impute donc à la critique historique d'avoir détruit sa foi avec autant de raison que le loup de la fable accuse l'agneau d'avoir troublé son breuvage. La vérité est qu'à sa sortie d'Issy, il avait posé les fondements de sa critique et élevé le gros œuvre de son scepticisme. Ce qui lui restait à faire et ce qu'il fit à Saint-Sulpice, c'était d'achever son bâtiment en lui donnant le jour, l'aménagement cL les décorations nécessaires. En un mot, et sans

figure, il appliqua à l'examen des origines et de la doctrine de la religion les principes qu'il s'était faits en philosophie. Sa critique et sa philosophie sont deux sœurs utérines, originaires l'une et l'autre d'outre- Rhin.

En terminant ses Souvenirs d'Issy, M. Renan, que la gloire de Darwin empêche de dormir, exprime le regret de n'avoir pas suivi l'impulsion de M. Gottofrey, et quitté le séminaire. Au lieu de faire de l'hébreu et de la théologie, il se fût livré à l'étude de la physiologie et des sciences naturelles. « Or, ajoute-t-il, je puis bien le dire, l'ardeur extrême que ces sciences vitales excitaient dans mon esprit me fait croire que si je les avais cultivées d'une façon suivie, je fusse arrivé à plusieurs des résultats de Darwin, que j'entrevoyais. » A quoi tient la gloire humaine! Darwin ne serait pas le célèbre Darwin, son tombeau ne serait pas dans l'abbaye de Westminster, si M. Renan ne fût entré à Saint-Sulpice, n'y eût appris l'allemand et n'eût été entraîné vers les sciences historiques, « petites sciences conjecturales qui se défont sans cesse après s'être faites, et qu'on négligera dans cent ans )). M. Renan apprécie ici, à lem' juste valeur, ses conjectures historiques, dont la condition est de se défaire sans cesse après s'être faites; mais il se trompe en leur donnant une durée d'un siècle. Elles passeront probablement avant lui. « C'est par la chimie à un bout, ajoute-t-il, par l'astronomie à un autre, c'est surtout par la physiologie générale que nous tenons vraiment le secret de l'être, du

monde, de Dieu, comme on voudra fappeler. » Tenir le secret de l'être ou du monde ou de Dieu, ce qui est la même chose sous des noms différents, est une ambition bien digne d'une âme qui a dit au pied des autels : Dominus pars, et s'est solennellement vouée à la recherche et au culte de l'idéal. L'on comprend donc que M. Renan s'écrie avec tristesse : « Le regret de ma vie est d'avoir choisi pour mes études un genre de recherches qui ne s'imposera jamais et restera toujours à l'état d'intéressantes considérations sur une réalité à jamais disparue. » Heureux Darwin ! heureux Paul Bert! M. Renan vous envie.

Mais sll y a en lui un homme qui pleure, il y a aussi un homme qui rit. Il ne mourra donc pas de chagrin, il nous en donne lui-même l'assurance : « Mais pour l'exercice et pour le plaisir de ma pensée, je pris certainement la meilleure part. A Saint-Sulpice, en effet, je fus mis en face de la Bible et des sources du christianisme. Je dirai dans un prochain récit l'ardeur avec laquelle je m'enfonçai dans cette étude, et comment, par une série de déductions critiques qui s'imposèrent à mon esprit, les bases de ma vie, telle que je l'avais comprise jusque-là, furent totalement renversées. »

Suivons-le dans ce récit.

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