‹ M. Renan hier et aujourd'huiChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

, Scmlnairn <le Saint-Sulpico, maison do Paris. — Disposition d'esprit do M. Renan. — II. Messieurs de Saint-Sulpice. — Leur caractère tracé par M. Renan. — Portraits de M. Garnier, de M. Carbon, M. Le Hir. — III. La critique de M. Le Hir. —

IV. La critique de M. Renan et ce qui la distingue de la critique do son maître. — Jugement de M. Le Hir sur M. Renan. —

V. La tliéologie et le miracle. — VI. La Bible et son interprétation. — VII. Encéphalite de M. Renan. — Dispositions avec losquollos il reçoit les ordres mineurs.

L'on comprend qu'en sortant du petit séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet, M. Renan n'ait pas hésité à entrer au séminaire d'Issy. Le rhéloricien romantique s'était sans doute émancipé des règles consacrées par le goût littéraire, mais n'ayant pas à exercer sa critique sur les dogmes de la foi, il y était demeuré soumis, par habitude d'enfance et préjugés d'éducation. Sa révolte contre les préceptes de la rhétorique classique avait laissé intacte sa soumission aux dogmes du symbole chrétien.

A Issy, nous l'avons vu, ce n'est plus sur la forme, c'est sur le fond des choses que s'exerça sa critique,

et l'émancipation de son esprit fit un pas immense en passant des règles du goût aux principes de la raison. La philosophie des Sulpiciens parut à cet esprit, qui se croyait déjà la mesure du vrai, aussi inacceptable que la rhétorique de M. Dupanloup lui avait semblé vaine, et il n'en retint que les objections. Il s'avança si loin dans cette voie téméraire et sans issue, que non seulement M. Gottofrey put lui dire sans exagération : « Vous n'êtes pas chrétien »; mais qu'il aurait pu ajouter peut-être avec la même vérité : Vous n'êtes pas théiste. Car la conception philosophique qu'il se fit dès ce moment du monde et de l'humanité portait en germe, avec la négation de la divinité du christianisme, la négation même des premiers principes de la religion naturelle.

Gomment, avec une telle disposition d'esprit, reconnue et décrite par lui-même, M. Renan put-il se décider à entrer au séminaire de Saint-Sulpice et à s'engager de plus en plus dans une voie qui le menait directement au sacerdoce? M. Renan se défend d'avoir joué une indigne comédie, et je le crois volontiers. J'écarte donc de la solution de ce problème psychologique tout ce qui pourrait ressembler à un calcul odieux. Voici, pour moi, sur ce point délicat, la vérité historique.

M. Renan, en entrant au séminaire de Saint-Sulpice, s'était mis en règle avec sa conscience. On lui disait, assure-t-il, que sa foi qui, au fond, était bien morte, n'était que malade; que ses doutes philosophiques n'étaient pas une incrédulité formelle, et

qu'ils finiraient par se dissiper devant les clartés que lui apporteraient la grâce de Dieu et l'étude approfondie de la théologie. De son côté, il ne demandait pas mieux que de se laisser persuader. Dès sa plus tendre enfance, il s'était considéré comme prédestiné au sacerdoce, et tout avait contribué à l'affermir dans cette pensée et à le pousser vers ce but. C'était le vœu ardent de sa pieuse mère qui, devenue veuve de bonne heure et restée sans fortune, voyait, dans la vocation de son fils au sacerdoce, une sécurité pour sa vieillesse, une satisfaction pour sa foi, une jouissance pour sa tendresse maternelle. Il y avait là un rêve de bonheur caressé par le fils autant que par la mère ; car ce fils avait concentré sur sa mère toutes les tendresses d'un cœur qui ne connaissait pas d'autre amour. Ce rêve, la Providence semblait avoir tout disposé pour en faire une réalité, en conduisant comme par la main le jeune Breton de séminaire en séminaire jusqu'aux portes de Saint-Sulpice. Comment reculer quand les directeurs de sa conscience, imparfaitement informés et suivant les indications ap|)arentes de la Providence, lui ouvraient ces portes et l'invitaient à enti'er.

D'ailleurs si ses idées l'éloignaient de la foi, ses sentiments l'en rapprochaient, et le combat qui se livrait en lui entre les exigences de son orgueilleuse raison et les instincts de sa tendre piété demeurait indécis et ne permettait pas de prévoir de quel côté serait la victoire .

Pour comprendre et juger M. Ptenan, sa conduite

et ses écrits, il ne faut jamais perdre de vue la complexité de sa nature, ce composé de Breton et de Gascon, qu'il appelle plaisamment l'homme qui rit et riiomme qui pleure, ei qu'il compare tantôt à l'hircocerf de la scolastique, tantôt à l'animal fabuleux de Ctésias qui se mange les pattes sans s'en douter. Sous ces figures et ces comparaisons un peu cherchées, il y a une vérité vivante. M. Renan est à la fois sceptique et mystique, ce qui ne lui est pas propre et s'observe dans les parties simples comme dans les parties cultivées de l'humanité. Il y aurait là une étude intéressante à faire dont la conclusion serait que, quels que soient ses efforts, l'homme est impuissant à détruire les lois de sa nature, à la fois croyante et pensante. L'âme humaine a deux yeux allumés au même foyer, qui s'aident et se contrôlent l'un l'autre : la foi et la raison. M. Renan a mis un bandeau sur l'un pour voir plus librement de l'autre. Il a réussi à ne plus rien voir du tout. A cette heure, en lui, le sceptique a définitivement vaincu le mystique et le tient sous ses pieds, sans pouvoir, il est vrai, lui ôter un reste de vie qui se manifeste, de temps en temps, par des retours offensifs. Mais, en 1843, au sortir d'Issy, le mystique, soutenu par les habitudes de la piété chrétienne et par la pratique fréquente des sacrements, paraissait toujours le plus fort. La volonté, spectatrice intime et souveraine du combat, n'avait pas mis, comme Brennus, son épée dans l'un des plateaux de la balance, et semblait dire aux combattants : Continuez, l'on verra!

M. Renan continua donc dans les mêmes errements. Il continua à Saint-Sulpice comme à Issy, en théologie comme en philosophie, d'étudier en librepenseur et de prier en homme de foi, de raisonner en sceptique et de communier en chrétien. Sa vie se bifurqua, pour ainsi dire, en deux directions qu'il suivit alternativement sans paraître se douter qu'elles aboutissaient à des termes absolument opposés l'un à l'autre.

Les maîtres que nous trouvâmes à Saint-Sulpice étaient, à tous égards, absolument dignes de leur haute mission. M. Renan leur rend hommage et reconnaît en eux toutes les qualités et toutes les vertus qu'il peut louer sans se diminuer et se contredire lui-même.

« Tout, dans ces vieux prêtres, dit-il, était honnête, sensé, empreint d'un profond sentiment île droiture professionnelle. Ils observaient leurs règles, défendaient leurs dogmes comme un bon militaire défend le poste qui lui a été confié. Les questions supérieures leur échappaient. Le goût de l'ordre et le dévouement au devoir étaient le principe de toute leur vie. »

Il fallait bien que quelque chose manquât à ces sous-officiers instructeurs, comme les appelle ail-

- uo —

leurs M. Renan, puisqu'ils ne pensaient pas comme lui; mais, sauf la restriction des questions supérieures^ l'éloge est aussi vrai que complet.

M. Renan aime les portraits autant qu'il excelle à les faire. Il a détaché du groupe des directeurs de Saint-Sulpice, en 18/i3, trois figures qu'il a peintes avec son art accoutumé, et où ceux qui ont connu MM. Garnier, Carbon et Le Hir, seront heureux, comme moi, de reconnaître quelques-uns des traits qui caractérisaient ces vénérables prêtres.

« M. Garnier, supérieur général, était un savant orientahste, et l'homme le plus versé de France dans l'exégèse biblique, telle qu'elle s'enseignait chez les catholiques, il y a une centaine d'années. La modestie sulpicienne l'empêcha de rien publier (1). Le résultat de ses études fut un immense ouvrage manuscrit représentant un cours complet d'Ecriture sainte, selon les idées relativement modérées qui dominent chez les catholiques et les protestants à la fin du dix-huitième siècle... M. Garnier était trop vieux pour enseigner; on nous lisait ses cahiers. L érudition était énorme^ la science très solide... M. Garnier ne s'était pas tenu au courant des derniers travaux de la nouvelle école allemande; il resta toujours dans une quiétude parfaite sur les blessures que la critique du dix-neuvième siècle avait faites au vieux système. Sa gloire est d'avoir formé, en

(l) Le manuscrit de M. Garnier n'est pas demeuré tout à fait inédit. Il a été publié en substance par M. Tabbé Glaire, à qui il a f;iit beaucoup d"boimeur.

M. Le Hir, un élève qui, Iiéritier de son vaste savoir, y joignit la connaissance des travaux modernes, et avec une sincérité qu'expliquait sa foi profonde, ne dissimula rien- de la largeur de la plaie. »

M. Garnier était, en effet, très vieux; il avait plus de quatre-vingts ans. 11 était, de plus, atteint d'une maladie cruelle, et ne sortait de sa chambre que pour faire quelques pas dans le corridor du premier étage de la maison, appuyé sur le bras d'un séminariste. Il ne pouvait môme plus, dans les derniers mois de sa vie, prendre cet exercice, et quelques-uns d'entre nous allaient, à tour de rôle, tenir compagnie au vénérable vieillard, pendant les heures de récréation. Sa conversation était des plus intéressantes et j'ajoute des plus édifiantes, quoique M. Renan prétende qu'elle (( n'avait jamais de caractère mystique », et qu'elle <( l'étonnait par le contraste avec les brûlantes ardeurs de M. Pinault, de M. Gottofrey ». Elle roulait ordinairement sur l'Amérique où il avait séjourné pendant la révolution, sur M. Emery, sur les Robertins et sur l'ancienne Sorbonne où il avait fait ses études. Comme le remarque M, Renan, il ne voyait pas la mort prochaine sans tristesse, mais s'il disait avec la grande victime de Gethsémani : « Que ce calice s'éloigne de moi » , il ajoutait aussitôt, comme elle : « Cependant que votre volonté soit faite et non la mienne. »

Accablé par l'âge et par la souffrance, M. Garnier employait ce qui lui restait de force au gouvernement général de la Société, et laissait an diiTctPur,

M. Carbon, tout le soin de la maison de Paris. M. Carbon, paraît-il, voulait faire de M. Renan un Sulpicien. « Me voyant studieux, appliqué, consciencieux, il me dit au bout de très peu de temps : Songez donc à notre Société; là est votre place. Il me traitait déjà presque en confrère. Sa confiance en moi était absolue. » Il ajoute avec un sentiment attendri : « M, Carbon est un des hommes que j'ai le plus aimés », et fait de lui un portrait qui, moyennant quelques retouches, serait fort ressemblant.

« M. Carbon, dit-il, était la bonté, la jovialité, la droiture même. Il n'était pas théologien; ce n'était nullement un esprit supérieur ; on pouvait d'abord le trouver simple, presque commun ; puis on s'étonnait de découvrir, sous cette humble apparence, la chose du monde la moins commune, l'absolue cordialité, une maternelle condescendance, une charmante bonhomie. Je n'ai jamais vu une telle absence d'amourpropre. Il riait le premier de lui-même, de ses bévues à demi intentionnelles, des plaisantes situations où le mettait sa naïveté. C'était lui qui lisait, au cours d'Écriture sainte, le manuscrit de M. Garnier. Il pataugeait exprès, pour nous égayer, dans les parties devenues surannées. Ce qu'il y avait de singulier, en effet, c'est qu'il n'était pas très mystique. « Quel, « pensez-vous, peut être le mobile de vie de M. Car- « bon? » demandai-je un jour à un de mes condisciples. « Le sentiment le plus abstrait du devoir », me répondit-il. »

Cette réponse ne fait pas honneur à la perspicacité

du condisciple interrogé par M, Renan. M. Carbon, que j'ai connu dans l'intimité la plus étroite, celle de la conscience, ne mettait pas l'ombre d'abstraction dans sa piété et dans sa direction.

Je me souviens que l'une des recommandations qu'il me faisait le plus souvent, dans nos conversations intimes, était la méditation et la pratique de cette parole de saint Paul : « Vous êtes morts et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ. » Cette maxime, mystique s'il en fût, était souvent sur ses lèvres, parce qu'elle était habituellement dans son cœur. Là était le secret de cette absence d'amour-propre, de cette simplicité, de cette humble apparence, de cette absolue cordialité, de cette charitable et maternelle condescendance qui ont laissé à M. Renan un si persévérant souvenir. Là aussi était le mobile de sa vie, le même qui anime tous les saints prêtres et particulièrement les prêtres de Saint-Sulpice et se résume en ces quatre mots du grand apôtre : Mihivivere Christiis est! Rien de moins abstrait.

M. Renan juge en quelques lignes et sans les nommer, nos autres directeurs. Il veut bien reconnaître qu'ils « étaient sans exception de dignes continuateurs d'une respectable tradition ». Mais à cet éloge modéré il ajoute une critique qui l'est moins. On sait qu'il est d'avis que « ce qui est vieux doit rester vieux ». Or, sans tenir compte de ce principe, quelques-uns de nos jeunes maîtres introduisaient « l'ultramontanisme et le goût de l'irrationnel » dans leur enseignement dogmatique. C'était faire

une brèche à « la citadelle de la théologie modérée » où s'était maintenue, jusque-là, l'ancienne école de Saint-Sulpice. Ce n'est pas que cette ancienne école représentée par M. Garnier, par M. Boyer, par M. Carrière, par M. Gallais, etc., fût la raison même. Loin de là; mais elle « savait délirer avec sobriété; elle portait dans l'absurde même les règles du bon sens. Elle n'admettait \irrationnel, le miracle^ que dans la mesure strictement exigée par l'Ecriture et l'autorité de l'Église. La nouvelle école, au contraire, s'y complaît et semble, à plaisir, rétrécir le champ de l'apologétique ».

Cependant, tout bien pesé, son estime se partage à peu près par moitié entre les deux écoles, et il n'est pas loin de renvoyer dos à dos, et les vieux théologiens qui délirent avec sobriété et les jeunes qui délirent à plaisir^ « Il ne faut pas nier, ajoute-t-il en eftet, que la nouvelle école ne spit, à quelques égards, plus ouverte, plus conséquente, et qu'elle ne tienne surtout de son commerce avec l'Allemagne, des éléments de discussion qu'ignoraient absolument les vieux traités de Locis theologicis. » Cette concession à la nouvelle école théologique est évidemment due à l'estime que M. Renan garde pour M. Le Hir. Car, remarque-t-il, « dans cette voie pleine d'imprévu et, si l'on veut, de périls, Saint-Sulpice n'a été représenté que par un seul homme; mais cet homme fut certainement le sujet le plus remarquable que le clergé français ait produit de 7ios jours; je veux parler de M. Le Hir. »

Le portrait que M. Renan trace de M. Le Hir est un chef-d'œuvre à plus d'un titre. Il me paraît si important; en représentant au vif M. Le Hir, il dévoile si bien la manière du peintre lui-même, que je n'hésite pas à le mettre tout entier, tel qu'il est, sous les yeux de nos lecteurs.

u M. Le Hir était un savant et un saint; il était éminemment l'un et l'autre. Cette cohabitation dans une même personne de deux entités qui ne vont guère ensemble se faisait chez lui sans collision trop sensible, car le saint l'emportait absolument et régnait en maître. Pas une des objections du rationalisme qui ne soit venue jusque lui. Il n'y faisait aucune concession, car la vérité de l'orthodoxie ne fut jamais pour lui l'objet d'un doute. C'était là de sa part un acte de volonté triomphante plus qu'un résultat subi. Tout à fait étranger à la philosophie naturelle et à l'esprit scientifique, dont la condition est de n'avoir aucune foi préalable et de rejeter ce qui n'arrive pas (le miracle), il resta dans cet équilibre où une conviction moins ardente eût trébuché. Le surnaturel ne lui causait aucune répugnance intellectuelle. Sa balance était très juste; mais dans un des plateaux il y avait un poids infini, une foi inébranlable. Ce que l'on aurait pu mettre dans l'autre plateau eût paru léger; toutes les objections du monde ne l'eussent point fait vacillei'.

« La supériorité de M. Le Hir venait surtout de sa profonde connaissance de l'exégèse et de la théologie allemandes. Tout ce qu'il trouvait, dans cette inter-

prétation, de compatible avec l'orthodoxie il se l'appropriait. En critique, les incompatibilités se produisaient à chaque pas. En grammaire, au contraire, l'accord était facile : ici, M. Le Hir n'avait pas de supérieur. Il possédait à fond la doctrine de Gesenius et d'Ewald, et la discutait savamment sur plusieurs points... Sa théologie était presque tout entière empruntée à l'école catholique allemande, à la fois plus avancée et moins raisonnable que notre vieille scolastique française. M, Le Hir rappelle, à beaucoup d'égards, Dœllinger, par son savoir et ses vues d'ensemble; mais sa docilité l'eût préservé des dangers que le concile du Vatican a fait courir à la foi de la plupart des ecclésiastiques instruits (1). Il mourut prématurément, à Paris, en 1870, à la veille du concile où il devait se rendre comme théologien. J'avais toujours eu l'intention de proposer à mes confrères de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, de le nommer membre libre de notre Compagnie. Il eût rendu, je n'en doute pas, à la commission du Corpus des inscriptions sémitiques, des services considérables.

« A son immense savoir, M. Le Hir joignait une manière d'écrire juste et ferme; il aurait eu beaucoup d'esprit s'il se fût permis d'en avoir. Sa mysti-

(1) M. Renan excelle à terminer ses phrases par des affirmations qui, pour sembler incidentes, n'en pénètrent que mieux Tesprit du lecteur irréfléchi. Si le concile du Vatican a fait courir des dangers, ce n'est assurément pas à la plupart des ecclésiastiques instruits. M. Dœllinger est sans contredit un prêtre instruit, mais sa défection est une exception.

cité tendue rappelait celle de M. Gottofrey; mais il avait bien plus de rectitude de jugement. Sa mine était étrange : il avait la taille d'un enfant et l'apparence la plus chétive, mais des yeux et un front de la compréhension la plus vaste. Au fond, il ne lui manqua que ce qui l'eut fait cesser d'être catholique, la critique. Je dis mal : il avait la critique très exercée en tout ce qui ne tient pas à la foi ; mais la foi avait pour lui un tel coefficient de certitude que rien ne pouvait la contre-balancer. Sa piété était vraiment comme les mères-perles de François de Sales « qui vivent emmy la mer sans prendre aucune (( goutte d'eau marine ». La science qu'il avait de l'erreur était toute spéculative ; une cloison étanche empêchait la moindre infiltration des idées modernes de se faire dans le sanctuaire rése?'ve' de son cœur, où brûlait, à côté du pétrole, la lampe inextinguible d'une piété tendre et absolument souveraine. Comme je n'avais pas en mon esprit ces sortes de cloisons étanches, le rapprochement d'éléments contraires, qui, chez M. Le Hir, produisait une profonde paix intérieure, aboutit, chez moi, à d'étranges explosions. »

Il y a une école historique qui veut que l'historien écrive non ad probandum mais ad narrandum. M. Renan n'est pas de cette école. Gomme je l'ai re-

marqué en commençant cette étude, ses Souvenirs cV enfance et de jeunesse ne sont, de la première ligne à la dernière, qu'un long plaidoyer en faveur d'un client qui est sa personne et contre un adversaire qui est le dogme religieux. La thèse mère de ce plaidoyer, dont M. Le Hir est comme le nœud, peut se ramener en ces termes : la raison dans sa faculté maîtresse, l'esprit critique, est en droit et en fait radicalement incompatible avec la foi. Le mot de Pascal : pour croire il faut s'abêtir, est rigoureusement vrai. Tout croyant délire avec sobriété ou à 'plaisir. C'est une simple question de degré. Pour prouver cette thèse, M. Renan se met d'un côté et tous ses maîtres chrétiens de l'autre, y ajoutant, par occasion, tous ceux qui croient au surnaturel. Tous ses maîtres, depuis Tréguier jusqu'à Saint-Sulpice, étaient des hommes très recommandables. M. Renan se plaît à dire qu'ils avaient toutes les vertus, qu'ils étaient des saints consommés. Il remarque de plus que, parmi eux, il y avait des hommes supérieurs comme M. Dupanloup, des érudits comme M. Gosselin, des philosophes très sages comme M. Mannier, des savants très pénétrants comme M. Pinault, des théologiens éminents comme M. Carrière, des philologues et des exégètes de premier ordre comme M. Garnier et M. Le Hir. Mais tous avaient la foi; ils étaient chrétiens et même prêtres, preuve certaine qu'ils déliraient tous avec plus ou moins de sobriété. Pourquoi déliraient-ils? « Ils manquaient de critique, » Et pourquoi man-

([uaient-ils de critique? Parce qu'ils croyaient à l'irrationnel, au miracle (1).

Toutefois l'un d'entre eux, tout en délirant comme les autres, avait de la critique. M. Renan qui la lui refuse d'abord, trouve qu'il va trop loin. « Je dis mal, reprend-il aussitôt; il avait la critique très exercée... en tout ce qui ne tient pas à la foi. » M. Le Hir avait donc la critique, mais il ne l'appliquait pas à tout. En grammaire, et pour déchillrer une inscription phénicienne, il n'avait pas d'égal. « Il connaissait à fond la doctrine de Gesenius et d'Ewald, et la discutait savamment sur plusieurs points. » M. Renan ajoute ailleurs : « Son exposition de la grammaire hébraïque, avec comparaison des autres idiomes sémitiques, était admirable. J'étais philologue d'instinct. Je trouvai en lui l'homme le plus capable de développer cette aptitude. Tout ce que je suis comme savant, je le suis par M. Le Hir. Il me semble même parfois que tout ce que je n'ai pas appris de lui, je ne l'ai jamais bien su. Ainsi il n'était pas très fort en arabe, et c'est pour cela que je suis toujours resté médiocre arabisant. »

Ce critique très exercé en philologie cessait immédiatement de l'être en religion, et ne faisait aucune concession aux objections du rationahsme allemand, dont pas une ne lui était inconnue. Comment expliquer la cohabitation de ces deux entités, la critique

(1) L'école obligatoire et laï(|iii' pa^si'C dans nos Inis, est une conséfiiioncc ngoiireiisc de ces principes de M. llenan.

et la foi, la vraie critique et la vraie foi en M. Le Hir? Cette question est très grave et devient, comme je l'ai dit, le nœud même de la thèse de M. Renan. Cette thèse croule par sa base s'il est constaté que dans M. Le Hir cette cohabitation existait à l'état normal, c'est-à-dire sans collision logique. M. Renan a senti le péril, et il croit s'en tirer par une figure de rhétorique. « La science qu'il avait de l'erreur, dit-il, était toute spéculative; une cloison étanche empêchait la moindre iniiltration des idées modernes de se faire dans le sanctuaire réservé de son cœur, où brûlait, à côté du pétrole, la petite lampe inextinguible d'une piété tendre et absolument souveraine. » Si je n'avais ici qu'à juger la phrase de l'écrivain, je dirais volontiers avec l'admirateur d'Horace : bene ! pulchre ! recte ! Mais je cherche la pensée du psychologue, et je me demande ce que peut bien être cette cloisoîi étanche. Je ne suppose pas que M. Renan veuille ressusciter les entités des réahstes du moyen âge. Évidemment cette cloison étanche est une figure employée pour adoucir ce qu'il y a de trop dur dans le mot propre de parti pris. La foi était donc chez M. Le Hir « un acte de volonté triomphante, un sentiment de piété tendre et souveraine », fermant l'entrée du cœur aux objections rationalistes qui hantaient son esprit, de sorte que la science qu'il avait de l'erreur était toute spéculative. Le pétrole était dans sa tête, la petite lampe inextinguible brûlait dans son cœur. Entre la tête et le cœur, la cloison étanche de la volonté empêchait tout contact et

toute explosion. Et voilà comment s'explique, dans M. Le Hir, la cohabitation de la critique et de la foi.

Cette explication est ingénieuse, mais elle laisse subsister une grosse difficulté.

M. Le Hir connaissait toutes les objections du rationalisme et // ny faisait aucune concession. De deux choses l'une : ou M. Le Hir ne jugeait pas ces objections valables, ou il les croyait irréfutables. Dans le premier cas, M. Renan, pour être conséquent, doit lui retirer la science éminente et la critique très exercée qu'il lui accorde; dans le second cas, il doit lui ôter la sainteté qu'il se plaît à louer en lui. Gomme il le dit dans sa lettre du 6 septembi'e 18Zi5, à M. B., son directeur, il n'est ni possible ni licite d'amputer sa raison, ou de lui commander de force la conviction, puisque c'est elle qui crée la conviction ; il est plus illicite et plus immoral encore de proclamer faux, par l'inclination de son cœur ou par le fait de sa volonté, ce qu'on juge vrai par la lumière de sa raison. Il n'y a pas de cloison étanche qui tienne. La foi chrétienne veut tout l'homme, raison, cœur et volonté; autrement ce n'est plus la foi, le rationabile obsequium de saint Paul, c'est un sentiment aveugle, source de la superstition et du fanatisme.

Le vrai en tout ceci est que M. Le Hir pensait de tête ce qu'il croyait de cœur, quoiqu'il fût un critique très exercé. M. Renan en est un autre. Lequel est le vrai? Laquelle de ces deux critiques est plus conforme, je ne dis pas à la foi, mais à la raison? Cette question domine tout le débat, et je ne recule pas

devant la tâche de la discuter. Je dirai seulement avec M. Renan : « Pour comprendre ce qui va suivre, il faut être très versé dans les choses de l'esprit humain et en particulier dans les choses de foi. »

A ne consulter que le sens commun et le sens moral, la question ne serait pas longue à résoudre. (( M. Le Hir était un savant et un saint : il était éminemment l'un et l'autre. » M. Renan qui lui rend ce témoignage est, lui aussi, un savant, et si l'on veut, à un degré éminent. Mais enfin il n'hésite pas à reconnaître, avec une sincérité qui lui fait honneur, que tout ce qu'il est comme savant, il l'est par M. Le Hir, et qu'il n'a jamais bien su ce qu'il n'a pas appris de lui. Or c'est une vérité d'Évangile et de bon sens, que le disciple n'est pas au-dessus du maître. Quant à la sainteté éminente, je ne vois pas que M. Renan se soit jamais attribué sérieusement cette entité. Il parle volontiers et souvent des dons naturels qu'il a reçus de Dieu et des qualités qu'il a acquises par lui-même. Il a conscience de sa supériorité intellectuelle; il remarque et constate en lui « l'instinct d'apprendre, le goût inné de Térudition, l'esprit scientifique, la clarté et la justesse d'esprit, l'habitude de voir sous terre et de discerner des bruits que d'autres oreilles n'entendent pas, la vue (|uasi intui-

live du monde primitif, etc. (1) ». Mais toutes ces choses sont le propre du savant. Pour la sainteté, il a observé et il affirme qu'elle cohabite rarement dans le même homme avec la science. Ce qui prouverait, soit dit en passant, que la science est inconciliable avec la vertu. Il ne paraît même pas prétendre à la sainteté laïque de Spinoza, le saint d' Amsterdam ou de M. Littré avant son baptême. Il parle bien de « son incapacité d'être méchant ou seulement de le paraître » qu'il tient de ses aïeux. Mais ce don inné de la bonté paraît résumer tout son code de morale. Il avoue qu'il « ne peut s'ôter de l'idée que c'est peut-être après tout le libertin qui a raison et qui pratique la vraie philosophie de la vie '> , et que h la peur de sembler un pharisien et la crainte de tromper, si par hasard tout ce que disent les professeurs de philosophie n'était pas vrai, ont donné à sa morale un air chancelant ». M. Renan ne fait donc aucune difficulté de reconnaître que l'entité de la science et l'entité de la sainteté ne cohabitent pas en lui comme en M. Le Hir.

Ce fait est-il indifférent dans la question de la valeur des deux critiques? M. Renan l'affirme; il professe, en toutes circonstances, qu'il n'y a aucun lien logique entre la morale et la science, entre la vérité et la vertu, ce qui n'est pas étonnant si, comme il le dit, la vérité est une grande coquette. Je reconnais qu'il n'est pas le seul à penser ainsi, quoiqu'il

,1; n J ai \ Il le iiioinli; iiriiiiitil. '>

soit l'un des premiers et des plus habiles. Les docteurs et les disciples fervents de la morale indépendante ne sont pas rares aujourd'hui. Le malheur est qu'ils ne sont pas assez désintéressés pour peser d'un grand poids dans la question. J'aime mieux me fier au sentiment de l'humanité et croire avec elle cette maxime de l'Évangile confirmée par dix-huit siècles d'expérience : Bienheureux les cœurs purs parce qu'ils verront Dieu!

Mais M. Renan n'admet pas les preuves morales tirées du sens commun. Il en est l'ennemi personnel, comme M. Floquet du Czar, et quand il le rencontre, il enfonce son chapeau d'académicien sur sa tète et s'écrie : Vive la critique, monsieur!

Allons donc au fond de la question et pour juger la critique de M. Pienan, tâchons de la comprendre.

Le mot de critique revient souvent sous sa plume, mais on en cherchei'ait en vain dans ses écrits une définition claire et précise. Son style a les défauts de ses qualités; il éblouit, il n'éclaire pas. Il ressemble au cliquetis d'un chapeau chinois dont le carillon charme l'oreille, mais a plus de sons que de sens. Sa pensée, taillée en mille facettes multicolores et nuancées comme les couleurs du cou d'une colombe, perd en précision ce qu'elle gagne en éclat et ne permet guère de discerner où elle commence et où elle finit. L'art y prend une si large place, qu'il n'en reste plus pour la» logique.

Cependant, à défaut de définition proprement dite, il y a dans les Souvenirs de M. Renan, éclairés par

ses autres écrits, des indications qui trahissent sa manière d'entendre la critique et l'esprit scientifique qui en est l'àme.

Quels sont, suivant lui, les défauts de la critique de M. Le Hir et de tous les exégètes et historiens chrétiens? C'est qu^elle manque de fesprit scientifique? (( La première condition de l'esprit scientifique est de n'avoir aucune foi préalable. »

Tout homme, tout savant qui a une foi quelconque préalablement à l'étude de la nature et des faits historiques, s'appelàt-il Bossuet, Newton, Ampère, J.-B. Dumas ou Pasteur, ne peut prétendre à l'esprit scientifique, il est absolument inhabile à la critique historique. La vraie critique n'admet la foi ni à un Dieu personnel, ni à la Providence, ni à un dogme quelconque. Elle ne se livre qu'aux esprits absolument vides de toute foi.

M. Le Hir avait un second défaut qui gâte sa critique et ne lui laisse pas l'impartialité nécessaire. « Le surnaturel ne lui causait aucune répugnance intellectuelle. » Or cette faiblesse qui procédait de sa foi est absolument étrangère à l'esprit scientifique qui n'admet aucune foi préalable.

Enfin M. Le Hir avait une troisième disposition fâcheuse et plus incompatible encore si c'est possible, que les précédentes, avec l'esprit scientifique : il était docile. Sa docilité allait si loin, que, s'il eût vécu, elle « l'eût préservé des dangers que le concile du Vatican a fait courir à la foi de la plupart des ecclésiastiques instruits ». Or l'esprit scientifique ne

connaît pas le magister dixit de la scolastique ; il n'admet aucune autorité doctrinale, surtout quand cette autorité est ancienne et universelle. La loi du progrès s'y oppose. 11 n'admet, en critique sacrée comme en critique profane, d'autre guide que sa raison privée dont il maintient envers et contre tous l'indépendance absolue.

Ainsi, la critique subjective, pour parler le langage des maîtres de M. Renan, est surtout négative. Elle exclut, dans le critique, la foi, la tendance à croire au surnaturel et la confiance à une autorité enseignante. Elle exige l'incrédulité absolue, la défiance du surnaturel, la liberté complète et souveraine de la pensée individuelle. Quant à la critique objective, ses règles se résument toutes dans un axiome que M. Renan formule en ces termes : « Le principe de la critique est que le miracle n'a pas de place dans le tissu des choses humaines. » Ce principe, si principe il y a, est, j'en conviens, fécond en conséquences. Il simplifie considérablement la tâche des historiens qui n'auront plus « à donner place, dans leurs récits, à des circonstances miraculeuses ». La délinition de la religion donnée par M. Gambetta et consistant dans les rapports de l'homme avec ses semblables, en sort triomphante ; la suppression de la religion dans les programmes de l'enseignement public en reçoit sa justification, et le conseil municipal de Paris peut l'inscrire en tête des délibérations qui chassent les religieux et les religieuses des hôpitaux et des écoles.

Reste à savoir si ce principe et la critique qui en découlent sont aussi fondés en raison que féconds en conséquences.

Je fais d'abord une remarque plus particulièrement relative à M. Renan. Il possède de naissance et au plus haut degré l'esprit scientifique. Il l'affirme si souvent et avec une telle conviction, qu'il y aurait mauvaise grâce à le contredire. Il avait cet esprit lorsqu'il a commencé à Saint-Sulpice l'étude de l'hébreu, de l'allemand et de la Bible, pour y chercher les origines de la religion chrétienne. Or, selon lui, la première co?idition de cet esprit est de n'avoir aucune foi iwéalahle. Ce n'est donc pas l'examen critique des textes de la Bible qui lui a fait perdre la foi, puisque la première condition qu'il devait remplir pour assurer la sincérité et le succès de cet examen était précisément de ne croire à rien, d'être dans un doute absolu, voulu, intentionnel et non pas seulement méthodique. Comment expliquer alors l'insistance qu'il met à répéter qu'il n'a perdu la foi qu'après dix ou six ans d'exégèse biblique. Faut-il lui apprendre, à lui qui parle si souvent et si savamment de théologie, qu'un seul doute réeU volontaire^ sur un seul article du dogme chrétien suffit pour faire perdre entièrement la foi? Qui offendit in uno factus est omnium reus.

Je le répète donc, ce n'est pas f étude des origines historiques et bibliques du christianisme qui a fait perdre la foi à M. Renan; son incrédulité a la même source que sa critique, et sa critique n'est que sa

philosophie appliquée à l'histoire du christianisme.

Je reviens à l'examen des caractères qu'il déclare essentiels à la vraie critique.

La première condition de l'esprit scientifique dans la critique historique est, dit-il, de n'avoir aucune foi préalable. Pourquoi une foi préalable quelconque et par conséquent la foi en un Dieu personnel, séparé et distinct du monde, le gouvernant par sa sagesse après l'avoir créé par sa puissance, est-elle un obstacle à la recherche de la vérité historique ? Evidemment c'est que toute foi, même la foi en un Dieu personnel, est contraire à la raison et à la science. Or cette proposition n'est pas évidente par elle-même. 11 y a même contre elle cette présomption considérable que l'immense majorité du genre humain, dans ses parties cultivées aussi bien que dans ses parties simples, a toujours, et dans tous les lieux, eu et pratiqué cette foi si contraire, affirme M. Renan, à la raison et à l'esprit scientifique. 11 ne suffît pas pour expliquer ce fait universel et constant de s'écrier : « L'humanité au fond a raison : mais dans la forme, dans le détail, oh ! la chère et touchante rêveuse, comme sa piété peut l'égarer! » Je sais gré à M. Pienan de sa haute compassion pour cette pauvre humanité dont je fais partie, mais encore cette compassion, si elle sort d'un bon naturel, ne prouve pas en quoi et comment l'humanité se laisse égarer par sa piété, quand elle prie Dieu, lui élève des autels, lui offre des sacrifices pour apaiser sa justice, le remercier de ses bienfaits, réclamer son assistance et

reconnaître son souverain domaine sur l'univers; en un mot quand elle croit à un Dieu personnel qui se mêle des choses humaines et a la main dans leur tissu. Pour avoir le droit de dire que cette foi est irrationnelle et antiscientifique, il faut démontrer d'abord que l'infini et le fini se confondent, soit que l'un vienne de l'autre par une émanation nécessaire, ou bien que l'un et l'autre ne soient que deux formes d'une même idée ; en d'autres termes il faut démontrer que l'infini ne peut être un Dieu personnel, un Dieu créateur, un Dieu providence, comme l'entend la théologie chrétienne, et que le panthéisme est seul confoime cà la raison.

Alors, mais alors seulement, je comprends que M. Renan puisse exiger l'absence de toute foi comme première condition de l'esprit scientifique et qu'il pose comme règle souveraine de la critique historique : {( Le miracle n'a pas de place dans le tissu des choses humaines. »

La critique historique de M. Renan est donc une conséquence de sa philosophie. Il repousse la foi et il nie le miracle, parce qu'il n'admet ni la création ni la Providence.

Il ne veut pas en convenir, je le sais, et s'en réfère à l'observation. « Cela, dit-il, n'est pas la conséquence d'un système métaphysique : c'est tout simplement un fait d'observation. On n'a jamais constaté de faits miraculeux... L'inexorable phrase de M. Littré : Quelque recherche qu'on ait faite, jamais un miracle ne s^est produit là où il pouvait être

observé et constaté, cette phrase, dis-je, est un bloc qu'on ne remuera pas, »

Il est fâcheux que F affirmation aussi tranchante que gratuite de M. Renan ne repose que sur une autorité qui s'est si loyalement rétractée elle-même. En reconnaissant le mal fondé de ses principes de philosophie positive, M. Littré a remué le bloc qu'il avait posé de ses mains, et avant d'entrer dans la région du surnaturel, il a eu le bon sens, le courage et le bonheur d'y croire.

Laissant cette remarque incidente, je dis que M. Renan se fait illusion quand il affirme que sa négation du miracle repose uniquement sur l'observation expérimentale.

Je pourrais lui faire observer que dans son langage habituel le miracle est Yirrationnel et Vabsurde. Il est tellement l'absurde, que tous ceux qui y croient délirent, et délirent plus ou moins suivant qu'ils y croient à plaisir ou avec sobriété. Or M. Renan connaît la valeur des mots. Je n'ai pas besoin de lui apprendre que l'irrationnel est ce qui répugne à la raison, que l'absurde est ce qui implique contradiction, ce qui est impossible. Par quel procédé expérimental prétend-il démontrer que le miracle est impossible? Quand il serait aussi vrai qu'il est faux que pas un miracle n'a été constaté depuis l'origine du monde, s'ensuivrait-il que le miracle est impossible? Non, assurément. La seule conséquence logique serait que le miracle n'est pas un fait constaté. Pour conclure qu'il est une impossibilité, une absurdité, il

— Ui —

faut prouver de plus ou que Dieu n'existe pas, ou qu'il n'exerce aucune action directe sur le monde, ou que le miracle répugne à sa nature. Or cette démonstration est du domaine de la philosophie, et cette philosophie est précisément celle de M. Renan.

Mais, sans insister davantage sur les mots dont se sert habituellement M. Renan, et où je suis en droit de chercher sa vraie pensée, j'ai une preuve plus positive de l'iniluence de sa philosophie sur sa critique historique. C'est que la première a chronologiquement précédé la seconde. Avant d'étudier la Bible à Saint-Sulpice, il a fait deux ans de philosophie à Issy. J'ajoute, sur son propre témoignage, qu'à son départ d'issy et à son entrée à Saint-Sulpice, « l'intuition du devenir dans l'histoire comme dans la nature était X essence de sa philosophie ». Puis-je dire : post hoc, ergo propter hoc ? Sans hésitation. Il n'est que logique de penser que la philosophie du devenir a pesé de tout le poids de son essence dans l'un des plateaux de sa balance critique, et que tous les faits miraculeux mis dans l'autre plateau n'ont pas été de poids à la faire vaciller. Les mailles de cette cloison étanche étaient si serrées qu'elles empêchaient la moindre infiltration des croyances surnaturelles de se faire dans cet esprit tout rempli du sentiment de sa supériorité et enivré de l'amour de sa libre pensée, et potns et exlex.

M. Renan, si habile à découvrir des cloisons étanches dans M. Le Hir et dans le reste du genre humain, n'admet pas qu'il y en ait trace dans sa

tête. A l'entendre, son indifférence a toujours été absolue dans la recherche de la vérité. Il s'est interdit tout désir, toute tendance, tout attachement personnel pour une solution plutôt que pour une autre, convaincu que la vérité étant « une grande coquette, ne veut pas être recherchée avec trop de passion », et que « l'indifférence réussit souvent mieux avec elle ». Mais il a beau affu'mer qu'il a laissé ses opinions se former hors de soi par une sorte de concrétion impersonnelle dont il n'aurait été que le spectateur indifférent et désintéressé, ce miracle-là, tout croyant que je suis, je n'y crois pas, et voici pourquoi. Dans la recherche de la vérité, l'esprit n'est pas et ne peut être purement passif, à la façon d'un miroir qui reflète simplement les objets tels qu'ils lui sont présentés. Il réagit d'une manière personnelle sur la lumière qui lui vient du dehors, et il réagit avec la compréhension de son esprit modifiée par ses idées acquises et trop souvent par ses préjugés et ses passions. M. Renan n'est pas en dehors de l'humanité, ni sa critique, au-dessus des conditions de la connaissance humaine.

M. Egger m'a appris que critique veut dire jugement; or un savant, quel qu'il soit, juge avec les idées qu'il a, avec les connaissances qu'il croit avoir acquises, avec le critérium qu'il s'est fait ou qu'il a adopté. La critique de M. Renan se compose de tout cela, et dans ce composé il y a une lai-ge dose de la philosophie du devenir. Une analyse exacte y découvrirait autre chose encore.

M. Ueiian dit de son maître, M. Le Hir, que « le surnaturel ne lui causait aucune répugnance ». Estce que la répugnance ({ue lui cause à lui le surnaturel serait une garantie d'impartialité dans la question de savoir s'il existe? Le surnaturel se rattache à l'existence d'un Dieu vivant et personnel. Or quelle est, entre la tendance à admettre un Dieu, et par conséquent un juge et un maître, et la disposition à ne vouloir ni Dieu ni maître, quelle est, dis-je, la plus désintéressée? Un penseur qui connaissait le cœur humain a dit cette parole profonde : Tenir son âme en état de ne pas craindre que Dieu existe est un moyen infaillible de ne jamais douter de son existence.

M. Renan a un autre grief contre M. Le Hir : il était docile. « Sa docilité, dit-il, l'eût préservé des dangers que le concile du Vatican a fait courir à la foi de la plupart des ecclésiastiques instruits. »

Que la docilité soit nécessaire à l'acquisition et à la conservation de la foi, cela ne fait pas question. Se soumettre à l'autorité doctrinale est, pour le catholique, une nécessité logique autant qu'une vertu morale. Mais que la docilité soit un obstacle à la ' vraie science et à la saine critique, les affirmations de M. Renan ne le démontrent pas, et ses exemples prouvent le contraire.

En quoi l'indocilité de l'esprit, c'est-à-dire la foi accordée à son jugement propre et à sa propre science préférablement au jugement de tout le monde et à la science de ses pairs serait-elle une garantie

contre l'erreur et une présomptiun légitime d'infaillibilité? La raison individuelle serait-elle plus infaillible que la raison de tous? ou la vérité ne se montret-elle qu'au libre-penseur? Est-elle aristocratique à ce point, que, sur des questions qui intéressent souverainement l'humanité tout entière, elle ne se montre à visage découvert qu'aux rares privilégiés qui ont le loisir, l'étude et le génie nécessaires pour interroger et interpréter tous les faits de la nature et de l'histoire, et créer, par ce travail personnel, leur symbole théologique, philosophique et moral? M. Le Jlir, quoiqu'il eût ses entrées dans cette aristocratie des intelligences, ne le pensait pas, et M. Renan, qui le pense, n'a pas échappé à la nécessité d'être docile malgré ses pi-otestations de libre-penseur. Nous sommes tous fatalement des disciples et nous n'avons d'autre liberté que celle de choisir nos maîtres. M. Renan a choisi les siens suivant ses préférences et son tempérament intellectuel et moral; il incHnait vers le doute et la libre-pensée, il s'est donné des maîtres libres-penseurs et sceptiques. Il a été fasciné, comme il le dit, par la philosophie de l'Allemagne. Sa critique n'est donc pas sa critique, mais celle des maîtres allemands dont il reproduit, en disciple docile, et avec le style qui lui est propre, toutes les idées négatives.

Oui, M. Le Hir était docile, mais sa docilité n'excluait ni l'examen, ni le choix, ni la raison, ni la science. Qu'on en juge par les lignes suivantes, la meilleure appréciation <[uc je connaisse de la cri-

tique de M. lleuaii, « M. llenuii, dit-il dans ses études bibliques, fait sonner haut la critique ; nous y opposerons celle que nous tenons de saint Paul, dont F essence et le premier principe n'est pas- de croire le mystère ou de nier le miracle sans preuve, mais de tout éprouver et de garder ce qui est bon : Omnia probate^ quod boniim est tcnete. Cette règle sera notre lumière et notre guide en toutes choses, dans les petites comme dans les grandes. J'honore l'Allemagne et je rends hommage au sérieux de ses recherches dans les sciences historiques et philologiques, quand elles ne sont pas gâtées par l'esprit de système. Mais là, comme ailleurs, j'applique ma devise chérie : Eprouvez tout, gardez ce qui est bon. Ce que j'estime et que j'aime incomparablement, c'est l'Eglise, mère des enfants de Dieu, et seule nourrice véritable de toutes les nations civilisées. Il est donc de mon devoir d'avertir tant d'hommes sincères et honorables qui flottent incertains entre la cité de Dieu et la synagogue de Satan; imprudents qu'une objection séduit, qu'une afQrmation entraine, qu'un peutêtre ébranle, et pour qui l'éclat d'une réputation surfaite est l'astre polaire qui les dirige. Je voudrais leur faire bien comprendre tout ce qu'il y a d'incomplet, de défectueux, d'erroné, et souvent de bizarre dans une science du passé qui s'isole du grand faisceau de la tradition. Le dernier manœuvre phénicien, s'il revenait sur la terre, en remontrerait aux plus experts dans le déchiffrement et l'interprétation des textes de son pays. Il trouverait dans le milieu où il

s'est mù, clans cet échange journalier d'idées et de rapports qui forment la tradition vivante, des avantages et des ressources que les plus profondes recherches ne suppléeront jamais qu'imparfaitement. Mais ici, il n'y a pas de la faute des savants contemporains. Ce n'est pas. à eux qu'on peut reprocher l'interruption violente et prolongée d'une transmission dont ils s'efforcent de renouer la chaîne : un demi-succès mérite bien quelque indulgence.

« Mais que penser de ceux qui, de gaieté de cœur, en des études plus difficiles, à beaucoup d'égards, plus complexes et infiniment plus graves par leurs conséquences, rompent brusquement avec l'enseignement traditionnel qui les enveloppe comme l'air, et font le vide autour d'eux pour tout tirer de leur propre fonds?

(( S'il y a un livre dont la clef n'ait été confiée qu'à la tradition, c'est la Bible. Et ici la tradition philologique ne suffit pas, si elle ne s'allie intimement à la tradition dogmatique. Quand le grand Chrysostome tenait suspendu à ses lèvres Tauditoire le plus poli qu'il fut alors, dans les célèbres métropoles d'Antioche et de Constantinople, quand il captivait sous le charme de sa parole les flots mêlés de fidèles et de païens qui se pressaient autour de sa chaire, on l'entendait s'éci'ier de temps en temps : noriint initiati^ « les initiés me comprennent. » Ainsi, pour la pleine intelligence du plus clair et du plus limpide des orateurs chrétiens, il fallait quelque chose de plus que la science du grec. 11 fallait l'initiation et les instruc-

tions qui se donnaient aux seuls néophytes à l'époque de leur baptême. — Et l'on se persuadera qu'une connaissance médiocre de la langue hébraïque suffit à l'intelligence de l'Ancien Testament, des oracles de ses prophètes et de ses poésies pleines de mystères? Non, non, qu'on le sache bien. On fera de lourdes chutes...; on étonnera un moment les simples par la hardiesse et la nouveauté de ses assertions. Mais eux-mêmes ne tarderont pas à revenir de leur étourdissement. Ils discerneront le faux sous l'artifice des périodes. Ces scènes disparates, violemment enlacées ensemble, ne leur inspireront que le dégoût; et ils riront de ces contorsions trop semblables à celles du père du mensonge (1). »

Tout a empiré depuis que M. Le Hir a écrit ce jugement magistral. M. Renan a fait des chutes de plus en plus lourdes ; il a continué à étonner les simples par la hardiesse de ses blasphèmes et la nouveauté de ses opinions, à séduire les imprudents par ses objections, à les entraîner par ses affirmations, à les ébranler par ses peut-èlre et à les diriger par l'éclat de sa réputation surfaite. Mais les artifices et les succès de sa critique n'en changent pas la nature, et tôt ou tard, la prédiction de M. Le Hir se réalisera. Les simples eux-mêmes « discerneront le faux sous l'artifice des périodes. Ces scènes disparates violemment entassées ensemble ne leur inspireront que le dégoût; et ils riront de

(1) Etudes Bibliques^ par M. l'abbé Le Hir, p. 447 et 470-471.

ces contorsions trop semblables à celles du père du mensonge ».

Il est constant qu'en commençant son cours de théologie, M. Renan avait en lui deux cloisons élanches qui ont fini par devenir deux murailles de Chine. La première, de naissance, était une tendance violente à croire en lui et à douter de tout le reste ; la seconde, de provenance étrangère, était l'essence de sa philosophie, consistant, dit-il, dans « l'intuition du devenir dans l'histoire comme dans la nature » . Pas une fissure en cette double cloison par où put s'infiltrer la moindre proposition de l'enseignement de ses maîtres. Et cependant, il veut bien le reconnaître, cet enseignement « présentait un ensemble d'assez fortes études ». Il était, de plus, fort intéressant par son objet. « Deux mondes inconnus étaient devant moi, la théologie, l'exposé raisonné du dogme chrétien, et la Bible, censée le dépôt et la source de ce dogme. » De son côté, il avait toutes les qualités morales et intellectuelles d'un Sulpicien, et ses maîtres y furent pris. « Mon caractère doux et mes habitudes studieuses, mon silence, ma modestie leur plurent, et je crois que plusieurs d'entre eux firent tout bas la réflexion que me communiqua M. Carbon : « Voilà pour nous un futur bon confrère. » J'avais, en effet, pour les sciences ecclésiastiques un goût particuUer — très particulier assurément. — Les

textes se cantonnaient bien dans ma mémoire; ma tête était à l'état d'un sic et non d'Abélard. »

Ce bon M. Carbon ne se doutait pas plus que ses confrères des cloisons étanches qui, avec le sic et non, occupaient la tête de ce doux, studieux, silencieux et modeste séminariste, et devaient, à bref délai, y produire de si « étranges explosions » .

Quoique sa réputation d'élève studieux, doux et modeste, l'eût fait nommer maître de conférences, M. Renan s'occupa fort peu de théologie proprement dite et n'y consacra guère, pendant deux ans, qu'une ou deux heures par jour. Les Pères, les conciles, les grands théologiens demeurèrent pour lui livres fermés, de sorte qu'il ne vit, comme il dit, que de côté et comme du coin de l'œil ce monde inconnu dont il passe, aux yeux des hommes qui n'ont jamais appris le catéchisme ou qui l'ont oublié, pour un explorateur si bien informé et si compétent. Avec cette intuition qui est l'essence de sa philosophie, il vit tout de suite que « tout entière du treizième siècle, la théologie ressemble à une cathédrale gothique; qu'elle en a la grandeur, les vides immenses et le peu de solidité ». En effet, « c'est un édifice dont les pierres sont liées par des tenons de fer ; mais la base est d'une faiblesse extrême. Cette base, c'est le traité de la vraie religion, lequel est tout à fait ruineux ». Et pourquoi est-il tout à fait ruineux? Pour deux raisons. « Car non seulement on n'arrive pas à établir que la religion chrétienne soit plus particulièrement que les autres divine et révélée ; mais on ne

réussit pas à prouver que, dans le champ de la réalité attingible à nos observations, il se soit passé un fait surnaturel, un miracle. »

Mais eùt-on prouvé la thèse fondamentale du traité de la vraie religion, tout n'est pas fini. Il reste la thèse du traité de la vraie Eglise. L'Eglise catholique est engagée à démontrer, contre les protestants et contre toutes les sectes chrétiennes dissidentes, que seule elle est la vraie Eglise de Jésus-Christ et des apôtres, que ses dogmes ont toujours existé tels qu'elle les enseigne, que Jésus-Christ a institué les sacrements, qu'il a enseigné ce qu'ont tiécidé plus tard les conciles de Nicée et de Trente. Or, affirme M. Renan, « rien de plus inadmissible ». Et sur quoi fonde-t-il cette affirmation et décide-t-il que les Pères de Nicée et de Trente ne furent que des ignorants ou des imposteurs? Voici sa preuve, elle est digne de remarque. « Le dogme chrétien s'est fait, comme toute chose, lentement, peu à peu, par une sorte de végétation intime. La théologie, en prétendant le contraire, entasse contre elle des montagnes d'objections, s'oblige à rejeter toute critique. »

Le but que je me suis proposé dans cette étude est moins de réfuter M. Renan, que de chercher, dans sa nature, dans ses tendances d'esprit, dans son caractère moral, la cause de son scepticisme et de son opposition militante contre la foi de son baptême et de son éducation cléricale. Pour répondre à toutes les affirmations tranchantes, à tous les traits acérés, à toutes les insinuations perfides que sa plume^fait

— loi —

tomber comme en se jouant sur les personnes et sur les choses religieuses, il faudrait rééditer toute l'apologétique catholique, et l'herméneutique sacrée. Gela est hors des limites que je me suis tracées. Je me bornerai donc à faire quelques observations sur ce qu'il dit ici de la théologie chrétienne.

Je remarque d'abord que M. Renan, libre-penseur de profession, agit d'autorité sur ses lecteurs. Confiant dans sa réputation surfaite de critique, d'hébraïsant et de théologien, et parlant à des profanes qui ne savent pas le premier mot de ces sciences réservées, il affirme, sans autre preuve de ses affirmations que des affirmations nouvelles.

Non seulement M. Renan affirme sans preuves, mais il présente ses affirmations comme des vérités incontestées et définitivement acquises à la science. Il dira, par exemple, que la théologie catholique en prétendant que ses dogmes viennent de Jésus-Christ, entasse contre elle des montagnes d'objections, s'oblige à rejeter toute critique. Il se gardera bien de laisser soupçonner que les Alzog, les Ginouilhac et tant d'autres, ont aplani ces montagnes par leurs histoires critiques du dogme avant le concile de Nicée, et qu^en rejetant la critique négative de l'Allemagne, on ne renonce pas pour cela à toute critique.

Pour M. Renan, le christianisme n'est pas plus particulièrement divin et révélé que le mahométisme, le brahmanisme, le zoroastrisme et le paganisme même. La beauté mystérieuse de ses dogmes, de sa morale et de son culte, les merveilles de son établis-

sèment et de sa conservation, son unité immuable, sa catholicité si imposante, les vertus surhumaines et la civilisation qu'il a produites n'ont rien de miraculeux, rien qui ne puisse et ne doive être attribué aux ressources indéfinies de la nature humaine. Le miracle dont toutes les religions se prévalent afin de prouver leur origine divine n'est pas plus admissible pour le christianisme que pour les autres. « On ne saurait prouver qu'il soit arrivé un miracle dans le passé, et nous attendrons sans doute longtemps avant qu'il s'en produise un dans les conditions correctes qui seules donneraient à un esprit juste la certitude de ne pas être trompé. »

Il y aurait plus d'une remarque à faire sur la différence essentielle qui existe à tous les points de vue et particulièrement en ce qui concerne les miracles, entre la religion catholique et les autres religions. Leur assimilation est absolument contraire aux faits de plus en plus constatés par la critique historique (1). Mais je laisse cette question que M. Renan tranche dans son sens, pour aborder le point précis et fondamental de la discussion.

Ce point est le principe même de sa critique historique : (( Le miracle n'a pas de place dans le tissu des choses humaines. » Et ce principe, prétend-il, résulte de l'observation . Or on a répondu à cette prétention (2) ,

(1) Voy. le CQrrespondant du 25 novembre et 10 décembre 1869, saint Paul et ses récents biographes, par M. Tabbé d'Hulst.

(2) Voir, en particulier, le Cours d histoire des cultes non chrétiens, par M. Tabbé de Broglie.

et cette réponse est si compétente que je ne saurais mieux faire que de la reproduire.

« On pourrait demander à M. Renan : Comment êtes-vous certain que jamais miracle n'a été constaté? Est-ce parce que vous n'en avez jamais constaté vous-même? La raison est faible. Est-ce parce que nul n'a été capable d'en constater avant vous? Mais faisons aussi petite que vous voudrez la part de la critique ancienne, — j'entends de celle qui vous a précédé, — toujours est-il que les faits allégués comme surnaturels se décomposent en deux éléments : le fait et ses circonstances, qui sont matière de témoignage; l'appréciation, qui est affaire de critique. Eh bien! gardez pour vous la critique, mais laissez aux témoins le témoignage. J'accorde que, sur les faits eux-mêmes et les circonstances, les con-' victions antécédentes peuvent, en certains cas, aveugler le témoin ; mais je maintiens qu'il est des cas nombreux où aucun préjugé ne peut fausser le témoignage : quand le fait est public, les témoins nombreux et divers, les circonstances simples et sans complications; autrement il n'y a plus d'histoire, et la certitude morale a cessé d'exister. Ainsi quand Lazare a été mis au tombeau, qu'il y est resté quatre jours au point d'entrer en putréfaction, j'affu'me qu'aucune illusion ne préside au témoignage de ceux qui le disent mort; et quand on le voit parler, agir et vieillir, j'affirme qu'on ne se trompe pas en disant qu'on l'a vu revivre. Il est donc des cas — et ils sont nombreux, — où vous êtes contraints d'accepter le

témoignage; eh bien! sur ces faits choisis, exercez les droits de la critique : je vous mets au défi de les expliquer naturellement. C'est trop peu dire, car, d'après vous, Vomis probancli incombe aux partisans du miracle. Je vous mets au défi de soutenir que les faits dont il s'agit pourront un jour, dans un état plus avancé de la science, recevoir une explication naturelle; car, si vous disiez qu'un jour viendra où un homme pourra, par une -parole^ rendre la vie à un cadavre en pourriture, il s'élèverait au-dedans de vous-même une protestation plus forte que tous les systèmes : la protestation de la nature et du bon sens.

« Donc cette assertion si tranchante : on na jamais constaté de miracles^ est une assertion téméraire. Mais d'où vient alors l'assurance avec laquelle M. Renan l'émet, la reproduit et la développe? C'est que, quoi qu'il en dise, sa négation du fait s'appuie sur une conception philosophique. Il est sur qu'il n'y a jamais eu de miracles ; il en est sur sans avoir contrôlé les miracles ; il en est sur, parce qu'il pense que le miracle est impossible. C'est ainsi que M. Renan est philosophe, alors même qu'il ne veut pas l'être. »

C'est aussi évidemment le philosophe qui inspire le critique lorsqu'il affirme que la religion des Pères, des conciles et des théologiens catholiques n'est pas la religion de Jésus-Christ et des apôtres, et que « le dogme chrétien s'est fait, comme toute chose^ lentement, peu à peu, par une sorte de végétation intime ». C'est avec « l'intuition du devenir dans

l'histoire comme dans la nature » qui est aujourd'hui et « était dès lors l'essence de sa philosophie », que M. Renan a étudié, s'il l'a étudiée, l'histoire des dogmes chrétiens. S'il y a, dans l'Église, une règle certaine et invariable, sui\ie par tous les Pères, proclamée par tous les conciles, observée par tous les Docteurs, c'est assurément de suivre avec fidélité le précepte tant de fois répété par saint Paul : Gardez le dépôt. « Gardez le dépôts c'est-à-dire, comme parle Vincent de Lérins, non ce que vous avez découvert, mais ce qui vous a été confié, ce que vous avez reçu par d'autres et non pas ce qu'il vous a fallu inventer vous-même; une chose qu'on ne trouve pas dans son esprit, mais qu'on apprend de ceux qui nous ont devancés; qu'il n'est pas permis d'établir par une entreprise particulière, mais qu'on doit avoir reçue de main en main, par une tradition pubhque; où vous devez être, non point auteur, mais gardien. •» Sans doute, cette immutabilité du dogme enseigné par Jésus-Christ et les apôtres n'empêche pas le progrès de lumière dans l'Eglise, pas plus que la constance des lois de la nature n'empêche le progrès dans la connaissance plus approfondie et plus complète qu'en donnent les sciences naturelles. Mais ce progrès qui s'est en effet accompli depuis dix-huit siècles est un progrès et non un changement de la foi. La démonstration de cette thèse, qui ne peut avoir ici sa place, n'est pas à entreprendre. Elle est faite en particulier, je l'ai dit, dans la belle et solide Histoire du dogme catholique de M. l'abbé Ginouilhac, mort

archevêque de Lyon. Il y a là une science, une érudition et une critique qui montrent ce que vaut \ intuition philosophique de M. Renan.

D'ailleurs la question de la véritable Eglise déjDend absolument de la question de la vraie Religion. S'il y a une religion révélée de Dieu, il est clair que cette religion révélée n'a pu être abandonnée au libre examen des hommes. Dieu a dû pourvoir à l'intégrité et à la conservation de son enseignement en instituant une autorité chargée de garder le dépôt de sa parole et de l'interpréter infailliblement jusqu'à la fin des siècles. Nier cette autorité doctrinale pour y substituer l'examen privé équivaut à nier la révélation elle-même. Aussi un théologien rationaliste de notre temps, professeur à léna, en 1848, déclare-t-il en termes exprès dans ses Institutiones theologiœ que, « comme le principe protestant du libre examen conduit logiquement au rationalisme, le principe du supranaturalisme, si l'on en suit les conséquences, doit amener au cathohcisme, et qu'à son tour le catholicisme n'est conséquent que dans l'Eglise romaine ».

La philosophie de M. Renan étant inconciliable avec le supranaturalisme devait fatalement lui faire rejeter l'autorité de la tradition et de l'Eglise dans l'étude et l'interprétation de la Bible. Il entra donc

dans la Bible, ce monde inconnu pour lui, ce monde, dit saint Jérôme, « où personne ne peut s'aventurer sans un guide qui le précède et lui montre le chemin (1) », en évitant avec le plus grand soin les chemins tracés par les explorateurs qui l'ont parcoum depuis dix-huit siècles, et fermant systématiquement les yeux sur leurs indications pour ne rien devoir qu'à ses propres découvertes.

« La lutte théologique, dit-il, prenait pour moi un caractère particuUer de précision sur le terrain des textes censés révélés. L'enseignement catholique, se croyant sûr de lui-même^ acceptait la bataille sur ce champ ^ comme sur les autres, avec une parfaite bonne foi. »

Je ne puis m'empêcher de faire ici une réflexion de bon sens sur ce qu'a de véritablement monstrueux, dans un jeune homme de vingt ans qui se dit modeste, la prétention avouée de se poser seul, avec sa seule raison, en adversaire de l'enseignement catholique, et de mieux connaître la Bible que Jésus- Christ, que les apôtres, que tous les interprètes catholiques depuis Origène et saint Jérôme jusqu'à nos jours, que tous les Pères, tous les Conciles et l'Église tout entière. Saint Augustin avait quelque génie et quelque expérience de la philosophie, il vivait en un siècle plus rapproché des origines du christianisme, il avait connu les tourments de la

(l) In scripturis sacris, sine praevio et monstrante viam non potest ingredi. {Ep. ad Paul.)

pensée et les séductions de l'erreur, et saint Augustin, devenu chrétien et évêque, faisait à Dieu cette humble prière : « Seigneur, mon Dieu, que vos Écritures soient mes chastes délices; que je ne me trompe pas moi-même en les lisant, que je ne trompe pas les autres en les expliquant. » Et, se défiant de sa propre raison, il ajoutait : « Je ne croirais pas à l'Evangile si je n'avais pour garantie de ma foi l'autorité de l'Éghse (1). «

M. Renan n'a pas le génie de saint Augustin, mais il a toujours eu une confiance absolue en lui-même. C'est une compensation.

Il prétend donc que l'enseignement catholique accepte la lutte sur le terrain des textes sensés révélés. Cela ne fait pas l'ombre d'un doute et cela date des hérésies du premier siècle de l'Église. Mais encore l'enseignement catholique en acceptant cette lutte tient-il à ce que les conditions et le terrain en soient définis d'une manière nette et conforme à la saine logique. D'abord il n'admet pas sur ce terrain la lutte avec un adversaire qui nie la possibilité du miracle ; car un livre révélé est en un sens un miracle et on ne discute pas ce qui est impossible. Or la philosophie de M. Renan a et avait dès lors pour « essence l'intuition du devenir dans l'histoire comme dans la nature w , et pour principe a que le miracle

(1) Domine Deus meus... sint castfe deliciag meae scriptm\'e tuas ; nec fallar in eis, nec fallam ex eis. {Confess., 1. IX, c. ii.) Ego vero evangelio non crederem nisi me ecclesiœ commoveret auctoritas. {Contr. Episto. fund.)

n'a pas de place dans le tissu des choses humaines ».

En second Ueu l'enseignement catholique n'admet pas que dans la critique et l'interprétation des textes révélés on sépare les preuves intrinsèques des preuves extrinsèques, c'est-à-dire qu'on isole le texte de la Bible de son histoire et de l'enseignement traditionnel qui en a déterminé le sens. Car, dit avec raison M. Le Hir, « s'il y a un livre dont la clef n'ait été confiée qu'à la tradition, c'est la Bible. Et ici la tradition philologique ne suffît pas, si elle ne s'allie intimement à la tradition dogmatique. »

M. Renan croyait a qu'une connaissance médiocre de la langue hébraïque suffît à l'intelligence de l'Ancien Testament, des oracles de ses prophètes, de ses poésies pleines de mystères ». Il étudia donc l'hébreu et s'inscrivit l'un des premiers au cours facultatif de grammaire hébraïque fait par M. Le Hir. Je suivis moi-même ce cours, mais n'étant pas « philologue d'instinct », je ne suis jamais arrivé à la connaissance médiocre de l'hébreu suffisante, sinon pour interpréter la Bible, au moins pour forcer la porte du palais Mazarin. M. Renan raconte avec complaisance les progrès rapides qu'il fit dans cette étude sous la direction de M. Le Hir, qui outre l'hébreu, lui enseigna le syriaque et les autres langues sémitiques, mit à sa disposition sa riche bibliothèque et entre autres faveurs lui obtint celle d'aller suivre au Collège de France, deux fois par semaine, le cours de M, Etienne Quatremère. Ce savant orientaliste, malgré son érudition colossale, le « satisfit peu ». Il

réduisait autant que possible, il est vrai, la part du surnaturel, mais il retenait cependant le principe, au moins pour les miracles du Nouveau Testament. Il était donc du nombre des critiques qui, comme Hug, John, Silvestre de Sacy et M. Garnier délire?it avec sobriété.

M. Renan, ne voulant délirer à aucun degré, chercha d'autres maîtres d'exégèse et de philologie sémitique. La recherche ne fut pas longue. Ses yeux se tournèrent d'eux-mêmes vers le pays de la philosophie de r éternel devenir. « L'esprit particulier de l'Allemagne, à la fin du dernier siècle et 'dans la première moitié de celui-ci, me frappa; je crus entrer dans un temple. C'était bien là ce que je cherchais, la conciliation d'un esprit hautement religieux (sans dogmes) avec l'esprit critique (sans miracles). » Il apprit donc l'allemand, et l'allemand lui donna enfin la clef de la Bible qu'il avait cherchée en vain dans la tradition catholique. Armé de cette clef, il put à la suite de Semler, d'Eichorn, de Wette, de Strauss et de Bruno Bauer, entrer de plain-pied dans le monde inconnu de la Bible et en scruter tous les mystères. Il y vit sans doute des trésors historiques et esthétiques, mais il y vit aussi que ce hvre est rempli de contradictions, d'inadvertances, d'erreurs, de fables, de légendes ; que la seconde partie d'Isaïe n'est pas d'Isaïe ; que le Livre de Da7iiel est un apocryphe composé en 169 ou 170 avant J.-C; que le Livre de Judith est une impossibilité historique; que l'attribution du Petitateuque à Moïse est insou-

tenable; que les contradictions entre le quatrième Évangile et les synoptiques sont d'une évidence absolue, etc. Il est vrai qu'en voyant tout cela et beaucoup d'autres choses qu'il découvre tous les jours, M. Renan n'a rien découvert qui ne l'ait été avant lui par ses maîtres allemands. Il est vrai aussi que toutes ces affirmations de la critique négative ne sont restées sans réponse ni en Allemagne ni en France. Mais il est certain d'autre part que, reproduites, dans une revue dont les milliers de lecteurs sont peu ou point au courant des sciences théologiques, par un homme qui a, comme il dit, Y audience de son siècle et déclare qu'il « jouerait là- dessus sa vie et par conséquent son salut éternel », ces assertions tranchantes sont de nature à troubler et troublent en effet bien des âmes. Pour les esprits réfléchis qui connaissent M. Renan et qui savent le cas que peut faire de so7i salut éternel un homme qui ne croit ni à Dieu ni à l'autre vie, le péril n'est pas grand. Mais ceux-là sont rares et le nombre des autres est infini. Il est donc bon que les défenseurs de la Bible ne se lassent pas plus de la venger que ses adversaires de l'attaquer. C'est ce qui sera fait, je le sais, par un disciple de M. Le Hir, héritier de sa science et plus compétent que moi en exégèse biblique (1).

(1) M. Vigoureux, prôtre de Saint-Sulpico, a en effet, depuis la publication de ce travail, réduit à leur valeur ces affirmations de M. Renan.

M. Renan termine le récit de ses études théologiques au séminaire et de leur triste résultat par ces paroles : « Telles furent ces deux années de travail intérieur que je ne puis comparer qu'à une violente encéphalite, durant laquelle toutes les autres fonctions de la vie furent suspendues en moi. Par une petite pédanterie d'hébraïsant, j'appelai cette crise de mon existence Nephtali, et je me redisais souvent le dicton hébraïque : Naphtoiilé élohhn niphtali : j'ai lutté des luttes de Dieu ». Ces paroles de Jacob dont se sert M. Renan pour exprimer au vif la lutte de sa raison contre Dieu, en rappellent d'autres qui seraient dans sa bouche plus vraies et plus expressives encore. Dans cette lutte, il a été précédé par un maître, Titan plus lumineux et plus fort que lui, vrai prince de la critique qu'il a mise en œuvre dès le paradis terrestre et qu'il a définie d'un mot : « Non serviam^ je ne me soumettrai pas ». Qui obéit, homme ou ange, est un capitis minor souillé dans le germe même de la vie noble. « Ascendam^ je monterai et je serai l'égal du Très-Haut. » M. Renan se croit vainqueur de Dieu, et dans l'orgueil que lui donne le sentiment de sa prétendue victoire, il s'écrie en faisant allusion au Dominus pars de ses promesses cléricales : « Une idée élevée m'a toujours soutenu

dans la direction de ma vie, si bien même, que l'héritage que Dieu devrait me rendre», d'après notre arrangement réciproque^ ma foi, je l'en tiens quitte. » Voilà le vrai fond de la critique et de l'âme de M. Renan, le secret intime de sa lutte déicide. Il définit bien son état mental : c'était une encéphalite qui, depuis, est devenue chronique. Sa raison n'a plus de sommet. On dirait un arbre découronné par la foudre. La sève de la vie ne peut plus monter vers le ciel : elle se perd dans les branches, et en les nourrissant, les appesantit et les incline vers la terre. Le cœur ne monte pas plus haut que la raison. La terre lui suffit et comble son ambition. « Mon lot a été bon et je peux ajouter en continuant le psaume : Portio mea cecidit mihi in praeclaris ; etenim hasreditas mea preeclara est mihi. » Hélas ! il faut bien continuer aussi le prophète et dire à ce victorieux : Quomodo cecidisti de cœlo^ Lucifer, qui mane oriebaris?... verumtamen ad infernum detraheris (1). Pendant la crise aiguë de cette encéphalite, M. Renan continuait à paraître aux yeux de ses maîtres et de ses condisciples un séminariste doux, modeste, studieux et silencieux. Il suivait avec ponctualité le règlement du séminaire, faisait oraison, communiait, participait à tous les exercices de piété, de sorte que l'œil le plus clairvoyant ne pouvait soupçonner que « chaque jour une maille du tissu de sa foi se rompait » . Appelé à recevoir les ordres mineurs, il con-

(1) haïe, c. XIV, v. 12.

sentit à prendre ce nouvel engagement qui, sans emporter l'obligation du célibat, resserrait néanmoins les liens qui l'unissaient à l'Eglise. M. Renan s'excuse de ces actes, restés pour moi inexplicables dans un homme qui a perdu la foi et qui le sait, par <( l'immense travail auquel il se livrait et qui l'empêchait de tirer les conséquences » et par son obéissance à M. B., son directeur, « à qui il communiquait ses troubles et qui lui disait exactement comme M. Gosselin à Issy : Tentations contre la foi ! n'y faites pas attention; allez droit devant vous. » Généralisant ensuite son cas particulier, il appuie la décision de son directeur sur la morale de saint François de Sales et sur la pratique commune des directeurs ecclésiastiques. (( Loin de reculer les engagements pour ce motif, ils les précipitent, pensant que ces troubles disparaissent quand il n'est plus temps d'y donner suite, et que les soucis de la vie active du ministère chassent plus tard ces hésitations spéculatives. Ici, je dois le dire, je trouvai la sagesse de mes pieux directeurs un peu en défaut. »

Je crois, moi, que ce qui est ici tout à fait en défaut, c'est la casuistique de M. Renan. Il confond la simple tentation contre la foi, le trouble non motivé de conscience, le doute involontaire de l'imagination avec le doute positif, raisonné, précis, dans lequel il se complaisait depuis sa philosophie, et qui rompait chaque jour une maille du tissu de sa foi. Assurément dans le premier cas, saint François avait raison d'écrire à M"*^ de Chantai : « Ces tentations ne sont

— IGo —

que des afllictions comme les autres... Il 'ne laut nullement répondre, ni faire semblant d'entendre ce que Tennemi dit. Qu'il clabaude tant qu'il voudra à la porte, il ne faut pas seulement dire : Qui va là? »

Dans le cas de M. Renan, l'ennemi n'avait pas à clabauder à la porte, il était assis au foyer et y présidait en maître à la critique qui n'admet aucune foi préalable. Or je défie M. Renan de trouver, je ne dis pas un saint comme François de Sales, mais un directeur de séminaire, si peu théologien soit-il, qui conseille à un jeune homme, confessant un doute pareil, de ne pas s'y arrêter et qui trouve, dans ce doute même, un motif plus pressant de [précipiter ses engagements dans les ordres. Les conseils que lui ont donnés ses directeurs, provenaient donc de la connaissance incomplète qu'ils avaient de l'état de son esprit, et ce manque de lumières suffisantes n'est imputable qu'à M. Renan lui-même. ïl lui est aisé de dire aujourd'hui que ses directeurs sont morts, — et fussent-ils vivants, ils auraient la bouche fermée, — « je trouvai leur sagesse un peu en défaut ». Puisqu'il trouvait leur direction peu conforme à la sagesse, la loyauté ne lui faisait-elle pas un devoir de leur révéler plus à fond l'état de son âme, ou, s'il ne le pouvait ou ne le voulait pas, de résister à leurs conseils? Il est vraiment étrange que M. Renan, qui na jamais obéi, ait montré tant de docilité dans un cas où sa conscience lui faisait un devoir de la désobéissance.

Il résista cependant lorsqu'il fut appelé au sous-

diaconat. Le sous-diaconat, on le sait, est le premier des ordres sacrés, constituant un engagement irrévocable. M. Renan recula devant un acte qui l'aurait attaché à l'autel par un lien indissoluble. « Il refusa net », dit-il. Ce ne fut pas cependant sans d'assez longues hésitations dont il me fit la confidence. Pendant quelques jours il parut résolu à avancer. Heureusement il changea d'avis. L'obligation du célibat ne l'effrayait pas; mais la privation de la liberté de penser lui parut un sacrifice au-dessus de ses forces. Nous eûmes, la veille de l'ordination, une longue conversation où nous échangeâmes nos pensées et nos sentiments sur la décision grave que nous avions prise l'un et l'autre, lui de reculer, moi de faire le pas irrévocable en recevant le sous-diaconat. Je lui témoignai le regret d'être séparé de lui dans une circonstance aussi solennelle. Je lui rappelai les paroles du prophète : in domo Dei ambulammus cum consensu. Pourquoi ne marchions-nous pas ainsi jusqu'au bout? Sans chercher à me détourner directement de ma résolution, il me laissa entrevoir qu'il la jugeait imprudente. Je m'engageais à professer des vérités qui me paraissaient aujourd'hui évidentes, absolues. En serait-il toujours ainsi? Qui peut affirmer avec certitude que ce qui lui semble la vérité d'aujourd'hui ne sera pas l'erreur de demain? N'est-il pas meilleur, ^us moral de tenir son esprit exempt d'engagements et libre de suivre la vérité partout où. elle se montre? Ces objections supposaient évidemment que le christianisme n'était pas la vérité absolue, et

que par conséquent celui qui me les faisait n'avait ni la foi ni même la certitude qu'il y eût pour l'homme des vérités absolues. Je ne vis pas alors cette conséquence, à laquelle rien, dans mes rapports habituels avec M. Renan, ne m'avait préparé. Il ne m'avait, en effet, jamais fait la confidence de ses doutes sur le fond même de la religion chrétienne. Ce ne fut que pendant les vacances de iSliô qu'il me révéla son âme tout entière dans des lettres, qui me causèrent un étonnement douloureux, et que j'ai conservées. L'auteur désirant les connaître en a, sur ma demande, autorisé formellement la publication. J'userai de cette autorisation. Ces lettres, fort intéressantes à plus d'un titre, compléteront et éclaireront celle qu'il a adressée à la même époque, à M. B., son directeur, et qu'il a reproduite, le 1" novembre dernier, dans la Revue des Deux-Mondes.

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