‹ M. Renan hier et aujourd'huiChapitre 8 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Vacances de M. Renan. — Sa correspondance avec l'auteur.

— Première lettre. — II. Observations sur cette lettre. — III. Deuxième lettre. — Courtes réflexions. — IV. Troisième lettre. — Sa théorie sur la certitude; ses idées sur le bonheur.

— V. Quatrième letti'e. — Dénouement de la crise. — Scepticisme et égoïsme.

Nous quittâmes le séminaire de Saint-Sulpice, M. Renan et moi, le 25 juillet 18/i5, pour prendre nos vacances, lui en Bretagne, sur les bords de l'Océan, moi aux pieds des Alpes, à l'autre extrémité de la France. Je partais sous-diacre, il n'était que clerc minoré; mais malgré la confidence qu'il m'avait faite la veille de mon ordination, je lui dis au revoir avec une confiance que ne devait pas justifier l'avenir. Dans nos conversations les plus abandonnées, M. Renan critiquait avec une certaine liberté nos maîtres et leur méthode d'enseignement ; il faisait quelquefois de fines observations sur nos condisciples ; mais jamais il n'attaquait le fond des dogmes chrétiens. Je le voyais d'ailleurs se conduire en séminariste régulier, prendre part avec conve-

nance aux exercices pieux du séminaire et aux sacrements de l'Église. Je me serais reproché, comme un jugement téméraire, le soupçon le plus léger sur la sincérité de sa foi. Il pratiquait avec tant de prudence même à l'égard de ses plus intimes amis le posui ciistodiam ori meo^ que nos maîtres euxmêmes ne purent surprendre ni dans ses paroles ni dans sa conduite rien qui fût de nature à révéler le fond de ses pensées. Ils étaient cependant sur leurs gardes en hommes avertis. Les séminaristes qui passent d'Issy à Saint-Sulpice y sont précédés d'un dossier. Celui de M. Renan contenait des réserves, dues sans doute à ses démêlés avec M. Gottofrey. M. Gosselin, qui n'avait pas en son lecteur toute la confiance que celui-ci s'attribue, prémunissait ses confrères de Paris contre certaines tendances d'esprit qu'il n'avait pu suffisamment définir, mais qu'il jugeait dangereuses. Il était particulièrement signalé à leur surveillance. La surveillance eut heu, mais elle n'amena d'autre résultat que de constater que M. Renan était un séminariste réguUer, répondant en classe sans se permettre la moindre hérésie, doux avec ses confrères, respectueux envers ses maîtres et sérieusement appliqué à l'étude. Il se montra même relativement humble dans un échec qu'il eut à subir. Il avait été chargé de faire le catéchisme de persévérance aux jeunes garçons de la paroisse de Saint- Sulpice. Il ne réussit pas. M. Icard, alors directeur des catéchismes, le releva de cette fonction. Il se soumit, sans se plaindre, à une décision qu'il jugea

lui-même raisonnable et qui lui laissait d'ailleurs plus de temps pour l'étude de l'allemand et de l'hébreu.

Ce ne fut donc que pendant les vacances de 1845, après deux ans de théologie, que M. Renan se décida à lever le voile dont il avait couvert le travail de sa pensée intime. « J'arrivai ainsi, dit-il, aux vacances de 18/i5, que j^allais passer, comme les précédentes, en Bretagne. Là j'eus beaucoup plus de temps pour réfléchir. Les grains de sable de mes

doutes s'agglomérèrent et devinrent un bloc

L'œuvre de la logique était finie; l'œuvre de l'honnêteté commençait. » Ces deux œuvres pouvaientelles et devaient-elles se séparer et se faire jamais l'une sans l'autre?

J'eus la douleur de recevoir le premier la confidence de la perte de sa foi, par une lettre datée de Tréguier, le 2/i août 18/i5, un mois après notre séparation, et quinze jours avant celle qu'il écrivit à son directeur, le 6 septembre, et qu'il a reproduite dans la Revue des Deux-Mondes (1). Cette lettre me fut remise sur mon Ut où j'étais retenu par une grave maladie dont les suites ne me permirent pas de revenir à Paris avant le printemps de 18/i6. L'émotion qu'elle me causa était au-dessus de mes forces affaiblies par la fièvre ; on me la prit des mains, et ce ne fut que plusieurs semaines après que je pus en reprendre la lecture. M. Renan a témoigné le désir de

(1) 1er novembre 1882.

connaître cette lettre et celles qui la suivirent, et il m'a formellement autorisé à les publier en me laissant (( juge de la question littéraire, c'est-à-dire de ce qu'il peut y avoir d'insignifiant pour le public dans des pages vieilles de près de quarante ans et qui n'ont pas été écrites pour la publicité (1) » . Très certainement ces lettres ne pèchent pas par l'insignifiance. Elles peignent l'état d'àme de leur auteur avec une vérité et un relief qu'il n'a pu faire revivre lui-même dans ses Souvenirs et que je ne pourrais à plus forte raison retrouver dans les miens. Mais il y a dans ces lettres plus que le portrait moral d'un jeune homme ; il y a une question de vie ou de mort qui intéresse tout le monde, individus et sociétés ; et c'est pourquoi je me détermine à les publier, en supprimant toutefois ce qui ne serait pour le public qu'un détail insignifiant.

Voici la première :

Mon cher ami,

Peu d'événements considérables, mais beaucoup de pensées et de sentiments se sont pressés pour moi depuis le jour de notre séparation. Je cède d'autant plus volontiers au besoin de vous les dire, que je n'ai personne ici à qui je les puisse confier. Sans doute je ne suis pas seul auprès de ma mère; mfiis que de choses que ma tendresse pour elle me commande de lui taire, et qu'après tout, elle ne pourrait comprendre...

Nul fait important n'est venu avancer la solution du grand problème qui me préoccupe à si juste titre. Je

(1) Lettre de M. Renan à rauteur en date du 11 novembre 1882.

n'ai rien appris, sinon l'énormité du sacrifice que Dieu allait exiger de moi. Mille circonstances désolantes que je ne soupçonnais pas sont venues compliquer ma situation, et me prouver que le parti que ma conscience me conseillait, ouvrait devant moi un abîme de peines. Il me faudrait de longs et pénibles détails pour vous les faire comprendre : qu'il vous suffise de savoir que les obstacles dont nous avons quelquefois causé, ne sont rien en comparaison de ceux que j'ai vus tout à coup surgir devant moi. Mépriser une opinion qui sera bien sévère, traverser de longues années d'une vie pénible pour arriver à un but incertain, était déjà beaucoup, mais ne suffisait pas. Dieu me commande encore de percer de ma propre main un cœur sur lequel s'est déversée toute l'affection du mien. L'amour filial avait absorbé en moi toutes les autres affections dont j'étais capable et auxquelles Dieu ne m'a pas appelé; et puis il y avait entre ma mère et moi des liens tout spéciaux tenant à mille circonstances délicates qu'on ne peut que sentir. Eh bien! c'est là que Dieu a placé mon sacrifice le plus pénible. Je ne lui ai parlé encore que de l'Allemagne, et cela a suffi pour la désoler. 0 mon Dieu! que sera-ce?... Ses caresses me désolent, ses beaux rêves, dont elle me parle sans cesse et que je n'ai pas le courage de contredire, me navrent le cœur. Elle est là, à deux pas de moi, pendant que je vous écris ces lignes. Ah! si elle savait! Je lui sacrifierais tout excepté mon devoir et ma conscience. Oui, si Dieu me demandait pour lui épargner cette peine d'éteindre ma pensée, de me condamner à une vie simple et vulgaire, j'accepterais : que de fois j'ai cherché à me mentir à moi-même ! Mais cela est-il au pouvoir de l'homme de croire ou de ne pas croire (1) ?

(1) Assurément oui, l'homme peut croire ou ne peut pas croire suivant qu'il répond ou résiste à la grâce de Dieu, qui ne manque jamais aux coeurs droits et h la bonne volonté.

ao.

Je voudrais qu'il me fût possible d'étouffer la faculté qui en moi requiert l'examen; c'est elle qui a fait mon malheur. Heureux les enfants qui ne font toute leur vie que dormir et rêver! Je vois autour de moi des hommes purs et simples auxquels le christianisme a suffi pour les rendre vertueux et heureux; mais j'ai remarqué que nul d'entre eux n'a la faculté critique; qu'ils en bénissent Dieu !

Je suis ici choyé, caressé plus que je ne peux vous le dire; cela me désole. Ah! s'ils savaient ce qui se passe dans mon cœur! Je tremble quelquefois de voir en ma conduite une sorte d'hypocrisie; mais j'ai sérieusement raisonné là-dessus ma conscience : Dieu me garde de scandaliser ces simples (1) !

Quand je considère dans quel inextricable filet Dieu m'a englobé tandis que je dormais, il me vient des pensées de fatahsme, et souvent j'ai pu pécher en cela; pourtant je n'ai jamais douté de mon Père qui est au ciel, ni de sa bonté. Toujours, au contraire, je l'ai remercié; jamais je ne l'avais touché de plus près que dans ces moments-là. Le cœur n'apprend que par la souffrance, et je crois, comme Kant, que Dieu ne s'apprend que par le cœur. Alors aussi j'étais chrétien et j'ai juré que je le serais toujours. Mais l'orthodoxie est-elle critique? Ah! si j'étais né protestant en Allemagne ! Là était ma place. Herder a bien été évêque, et certes, il n'était que chrétien, mais dans le catholicisme, il faut être orthodoxe. C'est une barre de fer, il n'entend pas raison.

Pardonnez-moi, mon ami, un souhait comme celui que je viens d'énoncer, et que je ne fais même pas en

(1) On sait comment, depuis, la faculté critique a eu raison de cette conscience, sérieusement raisonnée, et de quel cœur léger M. Renan s'est plu et se plaît tous les joiu-s à scandalise)' les simples.

ma partie qui croit encore sans savoir pourquoi. Vous êtes obligé pour être orthodoxe de croire que je suis en cet état par ma faute; cela est dur. Pourtant je suis bien disposé à croire qu'il y a beaucoup de ma faute. Celui qui connaît son cœur dira toujours : oui, oui, sitôt qu'on lui dira : c'est ta faute. Rien dans ma position ne m'est plus facile à admettre que cela. Je ne serai pas aussi tenace que Job sur le chapitre de mon innocence. Me croirais-je pur, je le prierais seulement d'avoir pitié de moi. Cette lecture de Job me ravit; j'y trouve tout mon cœur; là est le divin de la poésie, j'entends la haute poésie. Elle vous fait toucher ces mystères qu'on sent en son propre cœur, et qu'on cherche péniblement à se formuler.

Je continue cependant avec courage l'avancement de ma pensée. Rien ne me fera abandonner cette œuvre, dussé-je être obligé de la sacrifier en apparence à l'acquisition de mon pain matériel. Dieu, pour me soutenir, m'avait réservé pour ce moment un vrai événement intellectuel et moral. J'ai étudié l'Allemagne et j'ai cru entrer dans un temple. Tout ce que j'y ai trouvé est pur, élevé, moral, beau et touchant. 0 mon âme, oui c'est un trésor, c'est la continuation de Jésus-Christ. Leur morale me transporte. Ah! qu'ils sont doux et forts! Je crois que le Christ nous viendra de là. Je considère cette apparition d'un nouvel esprit comme un fait analogue à la naissance du christianisme, sauf la différence de forme. Mais ceci importe peu; car il est sûr que quand le fait rénovateur du monde reviendra, il ne ressemblera pas pour le mode de son accomplissement à celui qui a déjà eu lieu. Je suis avec attention l'étonnant mouvement enthousiaste qui la travaille en ce moment dans le nord. M. Cousin vient de partir afin de l'étudier aussi de plus près. Je veux parler de Ronge et de Czerski dont vous avez dû entendre parler dans les journaux. Dieu me pardonne de

les aimer, même quand ils ne seraient pas purs; car ce que j'aime en eux comme dans tous les autres hommes à qui je voue mon enthousiasme, c'est un certain type beau et moral que je m'en forme; c'est mon idéal que j'aime en eux. M?intenant sont-ils conformes à mon type, c'est ce qui m'importe assez peu. Oui, cette Allemagne me ravit, moins dans sa partie scientifique, que dans son esprit moral. La morale de Kant est bien supérieure à toute sa logique ou philosophie intellectuelle, et nos Français n'en ont pas dit un mot. Cela se comprend, nos hommes du jour n'ont pas de sens moral. La France me paraît de plus en plus un pays voué à la nullité pour le grand œuvre du renouvellement de la vie dans l'humanité. On n'y trouve qu'une orthodoxie sèche, anticritique, raide, inféconde, petite : type Saint-Sulpice; ou bien un niais creux et superficiel, plein d'affectation et d'exagération : le néocatholicisme; ou bien enfin une philosophie sèche et sans cœur, revêche et méprisante : l'Université et son esprit. Jésus-Christ n'est nulle part. J'ai été tenté de croire qu'il nous viendrait de l'Allemagne, non que j'imagine que ce soit un individu ; ce sera son esprit et quand nous disons Jésus-Christ, nous entendons, sans doute, désigner plutôt un certain esprit qu'un individu : c'est l'Évangile. Non que je croie aussi que cette apparition soit un renversement ou une découverte. Jésus-Christ n'a ni renversé ni découvert. Il faut être chrétien, mais on ne peut être orthodoxe. Il faut un christianisme pur. L'archevêque (1) serait disposé à comprendre cela; il est capable de fonder le christianisme pur en France. J'imagine que l'une des suites du mouvement d'instruction et d'étude qui a lieu en France dans le clergé, sera de nous rationaliser un

(1) Mgr Affre, archevêque de Paris, l'illustre martyr des journées de juin 1848.

peu. D'abord, ils s'ennuieront de la scolastique ; la scolastique jetée de côté, on changera la forme des idées, et puis on reconnaîtra l'impossibilité de l'explication orthodoxe de la Bible, etc., etc. Mais il y aura bataille. Car vos bonnes gens ont une verve de dogmatisme tout à fait tenace ; et puis ils se donneront un certain vernis d'Athanases qui leur fera boucher les yeux et les oreilles. Mon Dieu! oui, je voudrais être là! Et je vais peut-être me couper les bras ; car les prêtres feront iDeaucoup en ce moment; peut-être faudra-t-il être prêtre pour y pouvoir quelque chose; Ronge et Czerski étaient prêtres. J'ai lu une lettre de la mère de Czerski à son fils où elle lui rappelle les sacrifices qu'elle a faits pour son éducation cléricale, et le supplie de rester fidèle au catholicisme. Mais peut-il le servir plus sincèrement qu'en se vouant à ce qu'il croit la vérité.

Ami, pardonnez-moi ce que je viens de vous dire. Ahl si vous connaissiez ma tête et mon cœur! Ne croyez pas que tout cela ait en moi une consistance dogmatique; non, je n'exclus rien. J'admets des contradictoires, au moins provisoirement. Eh! n'y a-t-il pas des états oii il faut de force que l'individu et l'humanité se posent sur l'instable. On n'y peut tenir, direzvous, c'est une souffrance. Oui, mais qu'y faire? Il faut passer par là. Il a été nécessaire qu'à une époque on fût scientifiquement sceptique sur la morale, et pourtant à cette époque, les hommes purs étaient et pouvaient être moraux, moyennant une contradiction. Les scolastiques se moqueraient de cela et triompheraient à montrer là un défaut de logique. En vérité, beau triomphe de montrer ce qui est clair! Ils veulent un état moral oii tout soit rigoureusement formulé, et ils se contenteront d'un fond misérable, pourvu qu'on leur accorde cette forme à laquelle ils tiennent tant. Ils ne connaissent ni l'homme ni l'humanité tels qu'ils existent de fait.

Oui, mon ami, je crois encore : je prie, je dis le Paie?" avec délices. J'aime beaucoup à être dans les églises, la piété pure, simple, naïve me touche beaucoup dans mes moments lucides, quand je sens l'odeur de Dieu; j'ai même des accès de dévotion, j'en aurai toujours, je crois; car la piété a une valeur, ne fût-elle que psychologique. Elle nous moralise délicieusement et nous élève au-dessus des misérables soucis de l'utile; or là où finit l'utile commence le beau. Dieu, l'infini; et l'air pur qui vient de là est la vie.

Ils me prennent ici pour un bon petit séminariste, bien pieux et bien doux. Ma foi, ce n'est pas ma faute. Cela me peine quelquefois, car je crains d'y voir quelque chose qui ne soit pas vrai et droit; mais je ne feins rien. Dieu le sait; seulement je ne dis pas tout (1). Vaudrait-il mieux engager avec eux ces misérables controverses, où ils auraient l'avantage de soutenir le beau et le pur, et où j'aurais l'air de m'assimiler à ce qu'il y a de plus vil; car l'antichristianisme a, dans ce pays, une couleur si détestable, si basse, si dégoûtante, qu'en vérité, il y aurait de quoi m'éloigner, ne fût-ce que par modestie naturelle (2). Et puis, ils n'y entendraient rien. On ne trouve pas mauvais que je ne leur parle pas allemand. D'ailleurs, je vous l'ai dit, mon ami, telle est ma position intellectuelle, que je puis paraître telle chose à celui-ci, telle chose à celuilà, sans rien feindre, sans que ni l'un ni l'autre se trompe, grâce au joug de la contradiction dont je me suis débarrassé pour un temps.

(1) C'est la règle que s'était imposée M. Renan vis-à-vis de ses condisciples et de ses directeurs h Saint-Sulpice : il ne feignait pas, seulement il ne disait pas tout.

(2) La modestie naturelle de M. Renan n'a pu longtemps le sauver de l'antichristianisme qui n'a certes rien perdu, depuis qu'il s'en est fait l'apôtre dans ce pays, de sa couleur si détestable, si basse, si dégoûtante.

Et puis savez-vous qu'il y a des moments où j'ai été à deux doigts d'un revirement complet, et où j'ai délibéré si je ne serais pas plus agréable à Dieu en coupant net, au point où j'en suis, le fil de mon examen, et en me reculant de deux ou trois ans ! C'est que je ne vois plus, en progressant, la possibilité d'arriver au catholicisme; chaque pas m'en éioigne de plus en plus. Quoi qu'il en soit, l'alternative s'est présentée à moi très nettement : je ne puis plus revenir au catholicisme que par une amputation d'une faculté, en stigmatisant définitivement ma raison et lui commandant pour toujours le silence respectueux, et même plus, le silence absolu. Oui, si je revenais, je cesserais ma vie d'étude et d'examen, persuadé qu'elle ne peut me mener qu'au mal, et je ne vivrais plus que de la vie mystique, telle que l'entendent les catholiques. Car, pour la vie banale. Dieu, je l'espère, m'en délivrera toujours. Le catholicisme suffît à toutes mes facultés, sauf ma raison critique ; je n'espère pas, pour l'avenir, de satisfaction plus complète; il faut donc ou renoncer au catholicisme, ou amputer cette faculté. Cette opération est difficile et douloureuse, mais croyez bien que si ma conscience morale ne s'y opposait pas, que si Dieu venait ce soir me dire que cela lui est agréable, je le ferais. Vous ne me reconnaîtriez plus alors, je n'étudierais plus, et ne penserais plus critiquement, je serais un mystique déterminé. Croyez bien aussi qu'il faut que j'aie été rudement secoué pour m'arrêter à la possibilité d'une pareille hypothèse, qui se présente à moi plus affreuse que la mort. Mais je ne désespérerais pas d'y trouver une veine d'activité qui pût me suffire.

Et en pratique que ferais-je? C'est avec un effroi indicible que je vois approcher la fin des vacances, époque où je devrai nécessairement traduire par les actes les plus décisifs, l'état intérieur le plus indéterminé. C'est cette complication de l'extérieur et de l'in-

térieur qui fait tout le cruel de ma position. Tout ce souci m'ennuie, me distrait. Et puis je sens si bien que je n'entends rien à ces sortes de choses, que je n'y ferai que des sottises, que j'aurai à essuyer des risées et des rebuts. Je ne suis pas né chevalier d'industrie. Ils se moqueront de ma simplicité et me prendront pour un imbécile. Encore, si j'étais sûr de moi! Mais si j'allais perdre par leur contact la pureté de mon cœur et ma conception de la vie? s'ils venaient à m'infecler de leur positivisme? Et quand je serais sûr de moi, serais-je sûr de l'extérieur qui agit sur nous si fatalement? Et qui peut se connaître lui-même sans craindre sa faiblesse? En vérité, mon ami, n'est-il pas vrai que Dieu m'a joué un bien mauvais tour? Il semble qu'il ait déployé toutes ses voies pour m'envelopper de toutes parts ; et il n'en fallait pas tant contre un pauvre enfant qui n'y voyait pas malice. N'importe, je l'aime, et je suis persuadé qu'il a tout fait pour mon bien, malgré la contradiction des faits. Il faut être optimiste pour l'individu comme pour l'humanité, malgré la perpétuelle opposition des faits isolés. C'est là qu'est le courage; il n'y a que moi qui puisse me faire du mal à moi-même.

Je pense souvent à vous, mon bon ami, vous devez être bien heureux. Un avenir favorable et déterminé s'ouvre devant vous; vous voyez le but, vous n'avez qu'à marcher vers lui... Yous aurez un avantage immense, un dogme rigoureusement formulé... Vous conserverez de la largeur; puissiez-vous ne jamais découvrir une désolante incompatibilité entre deux besoins de votre cœur et de votre esprit. Une cruelle option vous serait alors imposée. Quelque opinion que vous soyez obligé d'avoir de ma situation actuelle et de l'innocence de mon âme, conservez-moi, du moins, votre amitié. Des erreurs et même des fautes ne peuvent suffire pour la rompre. D'ailleurs, je le répète, j'ai

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