‹ M. Renan, l'Allemagne et l'athéisme au 19e siècleChapitre 4 sur 20 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

HEGATIOIV »E £.4 S€I£M€E.

Le christianisme a relevé la raison humaine. Le xviii" siècle l'a déracinée. Voltaire a passé sur la France. Il l'a souillée de .son venin. Son règne finit, il est vrai. L'humanité le maudit, la science se moque de lui; l'art le répousse, et pourtant la queue du serpent s'agite encore au milieu de nous. Ia' xiv" siècle est une armée en marche. Mais toute armée a son arrière-garde.

Jm. raison est la lumière humaine. La science est le développement de la raison. Or, je déclare que la science est radicalement niée par M. Renan et je vais le prouver.

La scieni;e est le développement de la raison, la synthèse de nos connaissances. Tout développe-

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ment suppose un germe, Toute roule suppose un départ. Tout progrès suppose \\n premier pas. Or, M. Renan supprime le point de départ, il nie le premier pas : il parle ensuite de voyager. Toute science est comprise dans l'idée ctrcy et il doute de l'être. Toute la philosophie est dans le mot substance, et il doute de la substance première, de la sul)sK'uice nécessaire, de la sidjstance éternelle, sans laquelle toutes lessidjstances seraient éternellement impossibles. Il saj)c le fondement, il ote la première pierre et parle de construire un monument. Aussi, réduit à l'impuissance d'affirmer, puisqu'il est privé de la grande affirmation, principe et fin de toutes les autres, l'affirmation de l'être, il ne peut plus que répéter sa première négation qui contient toutes les autres, la nudtiplier, la rej)roduire sous mille formes, la diviser en mille négations partielles, appeler les négations de faits, les négations de détail, les négations d'analyse au secours de la négation synthétique qui est la base de son système, de sa doctrine. Pour la caractériser, cette iloctrine à laquelle aucun mot connu ne convient, parce que tous les mots tendent à exprimer l'être, et que cette doctrine tend à le nier, il faut créer \\v\ mot aussi affreux que h; chose, un mot qui ne dise lien, im mot qui signifie le lien : ce mot serait : nihilisme.

Dieu et la société supprimés, le bien et le mal confondus, le vrai et le faux, qui ne sont que le

bien et le mal dans leur principe, sont naturellement confondus. Si le vrai et le faux sont identiques, ou seulement indifférents à l'homme, que devient la science qui n'existe qu'à la condition de distinguer l'un de l'autre, et de préférer l'iuj à l'autre ?

Dieu est le suj)port de la science, comme il est le support de la création. Omnia in ipso constant^ le monde idéal, et le monde réel. Tons les êtres visibles et invisibles peuvent répéter la parole de l'Apôtie : la ipso vivimus, imwemur et sumus . Tous les verbes sont l'écho du verbe être : toutes les pensées sont l'éclio de la j)ensé(î par laquelle l'honnne pense l'être. Si vous voulez l'édifice solide , donnez-lui un fondement inébraidable. Un inexplicable j)réjugé, qui est né de l'ignorance, qui s'aj)puie sur l'ignorance, qui grandit par l'ignorance attache l'idée de progrès à l'idée de négation. On dirait, à entendre certains hommes, que l'affirmation est un mouvement rétrograde et que l'avenir est à cenx qui ne croient pins à rien. S'il y a pourtant au monde une vérité évidente et d'une évidence niaise, c'est que le pi'ogrès est le développement des principes connus , et non leur otd)li, que le progrés est l'expansion de la vie, et non la mort. Cependant voyez le nihilisme ! Il marche le front haut connue s'il était maître du monde.

On dirait, à le voir, que l'r.tre était le Dieu du

passé, mais que le néant sera le Dieu de l'avenir.

Le xviii" siècle a déraciné la raison : les principes les plus élémentaires du seiis commun ressemblent aujourd'hui à des paradoxes. La pensée chancelante a besoin d'effort pour se tenir debout sur sa base.

La doctrine opposée au nihilisme, c'est la doctrine de l'Etre, l'ontologie. Entre ces deux doctrines se place le psychologisme.

L'ontologie est la science des lois de l'être. Elle place le point de départ de la pensée là où est le point de départ de toute chose. Elle donne la première place à la première idée ; elle construit sur la pierre angulaire de toute construction ; elle pose la science sur l'inébranlable, et, ainsi })Osée, la science pourra marcher sans inquiétude. Elle ne se retournera plus à chaque pas pour regarder, tremblante, derrière elle. Les principes sont assurés, et voilà la loi de tout progrès. Les esprits trop faibles poiu' l'ontologie débutent par la psychologie. Ceux-ci, au lieu d'étudier avant tout l'être, étudient avant tout l'homme ; au lieu d'asseoir la science sur Dieu, ils l'asseoient sur eux-mêmes. Je ne nie pas l'intérêt de leurs travaux et la somme de vérités qu'il leur est permis de voir ou d'entrevoir : je dis seulement que, si ma vue ne me trompe pas, le psycologisme est un pas fait par l'homme pour s'éloigner de l'Etre et s'approcher du néant. Toutes

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les paroles sont l'écho de la première parole, et la somme d'être que possède la science se mesure à la somme d'être que possède son point de départ. Descartes , comme tous les chefs d'école , est un esprit vigoureux, mais étroit, qui appuie sur une formule. li'école cartésienne, que nous avons sous les yeux, représentée par des hommes lesquels se croient des hommes de progrès, a reculé de plusieurs siècles la pensée humaine. Ils seront étonnés, le jour où ils comprendront que la devise qui flotte sur leur bannière, la devise de la pensée moderne, de la pensée affranchie, de la pensée hardie, est le mot d'ordre de la timidité, de la routine, le point d'arrêt qui a tenu l'idée en suspens pendant trois siècles. Le cogito ergo sum est en retard sur la philosophie qui l'a précédé, puisque celle-ci partait de Dieu et que celui-là part de l'homme. Or, je le demande, où est la liberté, où est la grandeur, où est la source de l'Être, et par conséquent du progrès, sinon dans l'Être?

Serait-il le père du progrès, celui qui, possédant un levier pour soulever le monde, briserait l'instrument que lui ont légué ses pères et restreindrait sa puissance à la force de son bras?

JSon in arcu ineo sperabo et gladius meus non sahabit me, disent à la fois l'homme et la science.

Qu'on le sache bien ! nul n'a le droit de rester indifférent aux idées; elles n'ont pas besoin, pour êlre importantes, d'être traduites en faits extérieurs

et écrites dans l'histoire de ce monde. Néanmoins celte consécration dernière ne leur manque jamais. L'espoir de M. Renan, qui voudrait placer la théorie dans un lieu inaccessible et la soustraire à toute tentative de réalisation , trahit l'erreur profonde d'un esprit exercé, mais égaré. Isoler la science de la vie, c'est méconnaître pleinement la nature de la science et de la vie. Elles se rejoin • dront malgré vous. Ixîs années ne sont pas logiques peut-être, les siècles le sont toujours, et si nous échappons aux conséquences de vos pensées, c'est que nous aurons échappé à vos pensées ellesmêmes. Démembrez l'espèce humaine; créez certains hommes qui n'aient que des tètes, et certains autres qui n'aient que des bras, peut-être les têtes ne feront-elles que penser; mais, tant que vous n'aurez pas modifié ainsi la création, il faut vous résoudre à voir les hommes se précipiter là où vous leur aurez montré un attrait quelconque. La réalisation de vos souhaits détruirait la société, nous l'avons dit; mais, sachez-le, elle détruirait aussi la science. La science est une force qui ne trouve pas en elle-même sa satisfaction. L'Iiommc qui sait qu'une chose doit être, désire invinciblement qu'elle soit. Vous avez tué la science en lui arrachant son principe et sa fin dernière, qui est la vérité; vous la tuez une seconde fois en ne voulant pas qu'elle se tourne, comme dit Bossuet, à aimer et à agir.

DE LA SCIENCE. ti

Je sais bien que M. Renan et quelques esprits du luêmc genre aiment la recherche pour elle-même, et craindraient de trouver, parce que, pensent-ils, quand on a trouvé on ne cherche plus. Ils ignorent que la vérité, infiniment profonde, réserve aux vrais chercheurs de telles lumières que plus l'homme la cherche plus il la trouve, et plus il la trouve plus il la cherche. Que resicra-t-il donc à celte science vaine et stérile qui n'aura ni princij)c ni lin , et qui sera frappée, au point de départ, d'une impuissance absolue d'arriver?

« Il est en un sens plus important, dit M. Renan, a de siivoir ce que l'esprit humain a pensé sur un « problème, que d'avoir un avis sur ce problème; « car, lors même que la question est insoluble, le et travail de l'esprit humain pour la résoudre con- « stitue un fait expérimental qui a toujours son « intérêt, et, en supposant que la philosophie soit « condamnée à n'être jamais qu'un éternel et vain « effort pour définir l'hifini, on ne peut nier du « moins qu'il n'y ait là pour les esprits curieux « un spectacle digne d'attention. »

Je prends note de cet aveu. Souvenons-nous, à ce propos, que le rationalisme affecte de prendre, contre le christianisme, la défense de la science et de la philosophie. Il accuse quelquefois l'Evangile d'être contraire à la raison. Pris en lui-même, et considéré théoriquement, ce reproche est vide de sens; il ne représente rien à l'esprit. Craindre que

la foi ne soit incompatible avec la raison, c'est craindre que la lumière ne fasse schisme avec ellemême, et que la vérité ne se contredise. Cette incompatibilité est un non-sens; elle est inintelligible; elle ne peut pas être pensée. A la lumière de la pensée, cette crainte est absurde. Considérons-la à la lumière d<; l'histoire. Qui donc, du christianisme ou de la sophistique, a estimé l'homme et sa légitime raison ? Le christianisme a élevé tous les grands monuments philosophiques qui ont vn le jour depuis dix-huit siècles. Les sciences physiques l'ont attendu pour naître, comme si elles avaient eu peur de livrer à l'homme la clef de la nature, avant l'apparition humaine du Créateur, qui a livré à saint Pierre la clef du ciel. Le christianisme compte parmi ses enfants saint Denis, saint Anselme, saint Thomas, et tant de grands inconnus qui ont agi sans se montrer, qui ont vivifié le monde, sans lui permettre de les apercevoir, comme la sève invisible qui fait la beauté des fleurs et la douceur des fruits. Le christianisme, c'est l'union hypostatique elle-même, c'est le Verbe uni à la nature de l'homme. Donc, la raison divine ne réside pas seule dans nos tabernacles ; la raison humaine est sur l'autel catholique, en tant qu'elle est la raison de l'Homme-Dieu.

Voilà la conduite du christianisme vis-à-vis de notre intelligence. Il l'emploie, il la dirige, il la consacre; il la touche de ses mains divines; il l'il-

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himine tie ses regards divins. Voulez-vous savoir maintenant comment la sophistique traite celte même raison, comment elle traite la philosophie. Ce n'est pas moi qui vous le dis, c'est elle-même; je ne conuuente pas, je cite : « En supposant que « la philosophie soit condamnée à n'être jamais « qu'un éternel et vain effort pour définir l'In- « fini... »

Voilà les deux places qui sont offertes à la raison : choisissez au nom de Dieu et choisissez au nom de l'homme.

Que vous reslera-t-il, si vous choisissez la sophistique? I.a lecherche stérile, désespérée, absur<le, de l'introuvable, la critique isolée. Mais la critique, cette dernière vivante, est-elle assurée de sa vie? Non ; elle périra sous ses propres coups. Ecoutezla elle-même : « Qui sait, dit-elle par la bouche de « M. Renan, qui .sait .si la finesse d'esprit necon- « siste pas à s'abstenir de conclure? »

Vous l'entendez : elle a perdu même le droit de conclure, cette souveraine isolée et désolée d'un monde où il n'y a plus rien, cette reine du vide! Elle ne peut que raconter! Voilà le pouvoir unique que lui laissent ses glorificafeurs! La critique n'a sa raison d'être que là où il y a quelque chose à critiquer. Mais quand la finesse d'esprit a chassé toute conclusion, quand le vrai et le faux sont devenus indifférents, aussi curieux, mais aussi inutiles l'un que l'autre, la critique n'a plus que

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faire (le son discornemont , de sa sagacifr, do sa piofondcur. Il faut que la sociélé ait encore Une croyance, il faut au moins qu'elle en cherche une, avec l'espoir do la trouver, pour que le critique ait encore un travail, un but, une mission. Mais s'il renonce même à discerner (xpivetv), s'il se borne H détruire, s'il n'ose jias conclin-e, le jour où il aura réussi, il deviendra lui-même aussi inutile, aussi impossible que ses victimes. Le jour où il aura tout détruit, il ne lui restera plus qu'à terminer par un suicide l'universelle destruction. Il a ouvert les cataractes, tout a été submergé. Le critique voguera quelque temps dans l'arche qu'il se sera construite, puis les eaux grandiront et enseveliront bientôt, avec \v. reste (hi monde, l'unique et solitaire nautonnierde l'abîme!

Arrivée là, la parole, qui so refuse à elle-même le droit de rien savoir, de rien croire, do rien affirmer, doit, comme l'idée, s'abîmer dans lo néant. Mais alors aussi la contradiction vient à son secours. Si le nihilisme ne se contredisait pas, si cette ressource lui était enlevée, il ne pourrait ni penser ni parler. Mais la nature le soutient, comme dit l^ascal, et l'oblige à affirmer quelquefois malgré lui. Ainsi, M. Renan parle de la nécessité où nous sommes de connaître la vérité presque aussi souvent que la nécessité où nous sommes de ne la connaître pas.

Il blAme ceux qui détruisent les religions éta-

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