CHAPITRE VIII
Comment H. Rmmb B'MKpUqae polai la plM» de Jéaam éanm l'hkiloire.
Le travail de M. Keim est ce que les Allemands appellent une recc;nsion. Le consciencieux critique s*est imposé de passer en eflet en revue chacun des chapitres de M. Renan. Il suit de là que Tœuvre du docteur allemand consiste dans une série de jugements mis sans art à la suite les uns des autres. Les transitions ménagées, Tarrangement des matières, sont chez nos voisins, -en pareille circonstance, un luxe peu recherché. Que le lecteur nous permette donc, en reproduisant les excellentes observations de M. Keim, de dresser avec lui un catalogue et de ne prétendre qu'à la fidélité de l'interprète.
« C'est par un chapitre intitulé : Place de Jésus dans V histoire du wnonde^ que Renan ouvre Thistoire de la vie de Jésus. Nous n'en dirons qu'un mot. Rien de plus superficiel que la philosophie qui s*y étale. Ces vagues et obscures considérations n'ont plus de cours en Allemagne. »
M. Keim n'emploie qu'un mot pour caractériser la philosophie x*^eligieuse de M. Renan : Seichte Religions Philosophie; cette philosophie est superficielle. Il ne pouvait parler plus juste. Le premier soin d'un philosophe est d'éviter les équivoques et d'aborder franchement les problèmes. L'auteur de la Vie de Jésus^ tout au rebours, recherche les obscurités et ne discute presque jamais, il affirme et ne prouve point. 11 met tout son art à se dérober, laissant l'ignorant ébahi, et Vhomme qui raisonne sans antagoniste. C'est en vain qu'on le poursuit, qu'on le provoque quand on le rencontre, on n'obtient rien, ni ex-
plîcation, ni excuse, ni justification. C'est un système. Ge défaut de netteté et cette absence de démonstration, se révèlent manifestement dans le chapitre : Place de Jésus dans ï histoire. Je prends un exemple entre vingt. On lit, page 2 : « L'homme, dès qu'il se distingua de l'animal, fut religieux, c'est-à-dire qu'il vit dans la nature quelque chose au delà de la réalité^ et pour lui quelque chose au delà de la mort. » Quel sens faut-il attacher à ces paroles au delà, de la réalité? S'agit-il des réalités sensibles ou de la réalité absolue? Ce sont là deux choses entièrement différentes. Dans le premier cas, l'homme aurait entrevu Dieu à travers ses œuvres; dans le second, il eût rêvé des chimères. Si on pouvait supposer que ce n'est là qu'une distraction de Técrivain, qu'un détail sans importance, nous n'en parlerions pas ; mais ici cette obscurité est calculée. Elle voile Tathèisme, le panthéisme, si Ton veut, derrière une locution douteuse. Est-elle pan* théiste, ou seulement impropre? L'auteur pourra, au besoin, soutenir que le panthéisme n'y est pas nécessairement renfermé. Ces artifices de langage sont-ils dignes d'un philosophe? 11 est vrai, nous le savons, M. Renan, qui croit de bonne foi marcher à la tête du progrès, en est encore au panthéisme hégélien, qui n'a plus de cours en Allemagne. Ce qui ne serait qu'une expression malsonante et obscure pour un autre est donc un mot plus significatif pour lui. — Mais puisque le mot en question s'explique par le panthéisme et que M. Renan vient de nous en donner un nouveau commentaire dans la Revue des Deux Mondes ^^ qu'il nous permette de lui demander quand il nous fournira les preuves de la vérité de cette doctrine. Il ne les a jamais établies. Le panthéisme est dans ses ouvrages à l'état d'hypothèse; et le développement atomistique tel qu'il l'explique dans l'article signalé, n'est qu'une hypothèse de plus. D'éminents écrivains ont fait voir avec l'éclat de l'évidence que le panthéisme était impuissant à donner la raison du monde, de la liberté, du devoir, qu'il impliquait des contradictions colossales*. M. Renan pense le contraire. Mais pourquoi
* Heme des Deux-Mondes, numéro du 15 octobre.
• Voyez M. Maret : Essai sur le Panthéisme-Philosophie et Religion. Voyez lee ouvrages du P. Gratry, de MM. Cousin, Simon, etc., etc.
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n'en donne-t-il jamais les raisons? Un savant, un philosophe expose loyalement ses doctrines; il tient à honneur de communiquer ses lumières et de justifier ses idées. Le silence est ici suspect, et le dédain est étrange. C'est une originalité incomparable, en vérité, que d'affirmer des dioses qui surprennent tous ceux qui les entendent, et de ne les éclaircir, de ne les prouver à personne I Quoi de plus inexpliqué encore, que la religion mosaïque et le christianisme tels qu'ils sont présentés dans ce chapitre qui nous occupe en ce moment : Place €le Jésus dans Vhistoireî
M. Renan suppose, au point de départ, comme un principe certain cjue le mosaïsme et le christianisme ne peuvent ni ne doivent s'explicjiierpar le faitdeTintervcntion divine, par la lumière d'une révélation Surnaturelle. Alors comment le peuple juif et Jésus ont-ils réalisé dans l'histoire ce que nul peuple, nul homme n'a su faire? Comment ^t pourquoi les Sémites et Jésus ont-ils apporté au monde, les premiers, le monothéisme, le second la religion de la conscience universelle^ PidéequHly a quelque chose au monde de supérieur à la patrie^ €3iu sang^ aux lois^ Vidée qui fera les apôtres et les martyrs^ la religion de la pure et sublime morale^ la religion de l esprit, la religion présente et fiiture de Ihumanité, la religion qui ne sera jamais surpassée quels que finissent être les phénomènes inattendus de ravenir. Voilà un grand fait, une grande chose, un phénomène sans égal, comment l'expli- €juez-vous? M. Renan, au lieu de l'expliquer, semble prendre à tâche, dans le chapitre cité, de rendre le fait plus inexplicable que jamais. Je c^omprends Hegel, Schelling et, dans ces dernières années, le docteur "William', qui s'attachent à montrer comment chaque religion, cha- €jue philosophie, chaque civilisation étaient sur leurs devancières un progrès qui devait avoir son terme.dans le christianisme. Mais M. Renan ne dit rien de cela. Pour lui, l'Afrique, la Chine, l'Egypte, l'Inde, le monde païen tout entier est toujours resté à une incommensurable distance du mosaïsme et du christianisme. Con^ment se fait-il que la distance ait tout à coup été franchie?
* Essays and neviews (Ihe éducation of the World). Voyez noire travail : Une crise en Angleterre, chez IkyuTïioL
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La nature ne procède point per saltum^ dit-on; ni Tbistoire, ni la philosophie, ni les religions non plus. Comment donc expliquer le phénomène si brusque, Tapparition subite et sans généalogie quelconque du monothéisme et du christianisme? L'intervention divine explique cela ; mais M. Renan, comment Texpliquera-t-il, sans celte intervention? 11 expose, point pour point, une moitié de là théorie des apologistes chrétiens et des prédicateurs, quelquefois peut-être, un peu exagérée, à savoir qu'il n'y a que ténèbres en dehors de la révélation; mais pourquoi ne conclut-il pas avec eux et comme eux?
Voici l'appréciation de M. Renan touchant les religions et les civilisations païennes. Tous les prédicateurs l'exposent de la même manière dans les chaires, et les apologistes dans leui^s traités.
« Ce sentiment (le sentiment religieux) pendant des milliers d'années, s'égai'a de la manière la plus étrange. Chez beaucoup de races ^ il ne dépassa point la croyance aux sorciers sous la forme grossière on nous la retrouvons encore dans certaines parties de ÏOcéanie.
a Chez quelques-uns, le sentiment religieux aboutit aux honteuses scènes de boucheries qui forment le caractère de l'ancienne religion du Mexique. Chez d'autres, en Afrique surtout, il arriva au pur fétichisme... Les brillantes civilisations qui se développèrent, dès une antiquité fort reculée, en Chiney enBabyloniey en Egypte, firent faire à la religion certains progrès. La Chine arriva de bonne heure à une sorte de bon sens médiocre, qui lui interdit tes grands égarements. Elle ne connut ni les avantages, ni les abus du génie religieux. Ëii tout cas, elles n'eut par ce côté aucune influence sur la direction du grand courant de l'humanité. Les religions de la Babylonie et de la Syrie ne se dégagèrent jamais d'un fond de sensualité étrange ; ces religions restèrent, jusqu'à leur extinction au quatrième et au cinquième siècle de notre ère, des écoles d'immoralité où quelquefois seulement se faisaient jour, par une sorte d'intuition poétique (c'està-dire en dehors du raisonnement, d'une manière peu logique), de pénétrantes écMppées sur le monde divin. VÉgypte^ à travers une sorte de féliciiisme apparent, put avoir de bonne heure des dogmes
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métaphysiques *et d'un symbolisme relevé. Mais sans doute ces interprétations d'une théologie raffinée n'étaient pas primitives. Jamais l'homme, en possession d'une idée claire, ne s'est amusé à la revêtir de symboles... Ce n'est pas de TÉgypte d'ailleurs qu'est venue la foi de Thumanilé. Les éléments qui^ dans lareligiond^un chrétien^ viennent^ à travers mille transformations^ d'Egypte et de Syrie sont des formes extérieures sans beaucoup de conséquence^ ou des scories telles que les cultes les plus épurés en retiennent toujours. Le grand défaut des l'eligions dont nous parlons élait leur caractère essentiellement superstitieux ; ce qu'elles jetèrent dans le monde, ce furent des millions d'amulettes et d'abraxas. Aucune grande pensée morale ne pouvait sortir de races abaissées par un despotisme séculaire, et accoutumées à des institutions qui enlevaient presque tout exercice à la liberté des individus... — Les premières intuitions religieuses de la race indoeuropéenne furent essentiellement naturalistes... Ce n'était ni de la "religion ni de la morale réfléchies : c était de la mélancolie^ de la tendresse de rimagination; c'était, par-dessus tout, du sérieux , c'est-à-dire la condition essentielle delà religion et de la morale. La foi de Phu- -mwfiité cependant ne pouvait venir de /à, parce que les vieux cultes avaient beaucoup de peine à se détacher du polythéisme, et n'aboutissaient pas a un système bien clair. Le brahmanisme n'a vécu juscju'à nos jours que grâce au privilège étonnant de conservation que Unde semble posséder. Le bouddhisme échoua dans toutes ses tentatives vers l'Ouest. Le druidisme resta une forme exclusivement natio- ^lale et sans portée universelle. Les tentatives grecques de réforme, X^orphismCy les mystères ne suffirent pas pour donner aux âmes un ^iliment solide. La Perse seule arriva à se faire une religion dogmatique, presque monothéiste et savamment organisée; mais il est fort possible que cette organisation même fût une imitation et un emprunt. En tout cas, la Perse n'a pas converti le monde ; elle s'est convertie, .ou contraire. »
Ainsi, selon M. Renan, l'Océanie, le Mexique, l'Afrique, la Chine, la Babylonie, TÉgyple, la Syrie, la race indo-germanique, le brahmanisme, le bouddhisme, le druidisme, les Grecs, l'orphisme, la Perse,
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c est-à-dire le monde entier, les prêtres, les illuminés, les philosophes, les politiques, ont été impuissants à fonder une religion monothéiste et une ombre même de la religion chrétienne. Voilà un point bien établi. Les apologistes chrétiens n'en demandent pas davantage, et ils ne s'attendaient point à l'autorité peu suspecte qui vient confirmer leurs affirmations que les incrédules avaient jusqu'ici taxées d'exagération.
Il est donc vrai, et c'est M. Renan qui l'affirme lui-même, que c'est la race sémitique (toute seule) qui a la gloire d*avoir fait la religion de l humanité. Cest une personne supérieure (bien supérieure en effet) quij par son initiative hardie et par V amour qu'elle sut imposer^ gréa l'objet et posa le point de départ de la foi future de Ihumanité.
Celte race sémitique, ce petit peuple ignorant, méprisé, sans art, sans science, cette personne supérieure, il est vrai, mais aussi cet obscur Galiiéen qui ne savait rien du monde, qui ne connaissait de César que le nom, dit M. Renan, qui, comme saint Jean, savait seulement que les princes et les rois portaient de beaux habits, comment ont-ils trouvé la vérité religieuse, comment l'ont-ils fait croire à un monde qui les écrasait de sa supériorité intellectuelle, par sa puissance et sa domination?
Voilà, monsieur Renan, ce qu'il fallait nous dire. Vous rejetez l'explication des chrétiens ; apportez donc la vôtre ! Ne voyez-vous pas qu'en reconnaissant si manifestement des faits que les ennemis du christianisme avaient jusqu'ici cherché à nier ou à défigurer, vous affaiblissez considérablement la cause que vous prétendez servir avec eux? — Les déistes, les hégéliens, les protestants de toutes nuances, vous abandonnent : ils ont mille fois raison, car vous les détruisez. Mais, par une autre contradiction, pourquoi, après avoir posé les mêmes prémisses que les catholiques, ne tirez-vous pas avec eux d'inévitables conséquences?
Je ne trouve ici, pour exprimer un jugement en présence de vos incroyables évolutions, que la parole déjà citée et qui, tombée de si haut, a pour cela tant de poids t 0 intelligence infirme et troublée!