‹ M. Renan réfuté par les rationalistes allemandsChapitre 9 sur 18 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

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« Enfonçons plus avant le scapel de la critique ; et si nous causons quelque douleur au patient, c'est que nous ne pourrons faire autrement. Nous avons relevé avec assez de complaisance le c6tè brillant du livre de M. Renan pour qu'il nous permette de signaler ses ombres.

« Personne, après Strauss et Baur, ne voudrait aujourd'hui écrire la vie de Jésus sans s'être rendu compte de la valeur des sources où rhistoire doit puiser. Renan a donc cru nécessaire de faire précéder son travail d'une introduction. Mais qui croirait qu'il n'a pas même cherché à résoudre une seule des mille difficultés qui se dressaient devant lui? Sa route était semée d'obstacles, et Ton ne nous croira pas quand nous dirons qu'il n'a pas même écarté les plus petites pierres. On n'est pas médiocrement surpris de voir le procédé cxpéditif avec lequel Renan se débarrasse des questions critiques. H se contente de jeter en passant au lecteur qui voudrait être éclairé et convaincu l'autorité d'un livre quelconque. Les ouvrages qui semblent l'avoir principalement inspiré sont au nombre de deux ou trois, composés par des auteurs français, auxquels on peut témoigner beaucoup d'estime, sans pour cela courber la tête devant leur autorité. Quant aux nombreux et sérieux travaux que rAUemagne a publié depuis trente ans, Renan, si j'en excepte la traduction de Strauss, n'en parle pas à ses lecteurs. Il est évident qu'il ne lésa pas étudiés; c'est ce que montrent les pauvretés qu'il débite sur les premiers évangiles.

Rien de plus superficiel. Le fait ressort également de la manière dont Renan parle de saint Jean. Une naïveté de ce genre ne serait certes pas possible en Allemagne.

« Tout le monde sait chez nous qu'il faut accepter ou rejeter en entier révangile de saint Jean. C'est un tout indivisible dans son unité. »

Voilà une vérité que Baur a mise dans tout son jour. Nous conseillons à M. Renan de lire le chapitre où Baur, dans son livre : Recherches critiques Awr les Évangiles canoniques j expose le plan de Tévangile de saint Jean et l'harmonie de toutes ses parties. « Si les critiques, dit le chef de Técole de Tubingue, se trouvent embarrassés dans des difficultés insolubles, lorsqu'ils cherchent à apprécier Févangile de saint Jean, cela provient de ce qu'ils font considéré uniquement à Textérieur. Il faut suivre une autre méthode et pénétrer le fond de cet évangile. Alors on en saisira la conception primordiale, on verra comment il se développe de lui-même, on comprendra l'harmonie et le lien des parties entre elles, et les rapports de celles-ci avec l'idée une qui les résume toutes. » Voilà ce que Lûcke, de Wette, Baugmarten-Crusius n'ont point suffisamment compris, et ce que Baur a mis en pleine lumière. Les actes, les discours, les combats et les victoires, la mort et la résurrection, constituent, dans la pensée de Jean, la I)reuvè combinée que Jésus est le logos divin, la lumière qui a vaincu les ténèbres. Tout est d'une même main, l'expression d'une même pensée, tout revêt un même caractère : tout demeure ou périt ensemble. Baur est ici pleinement dans le vrai, et cette idée ressort si puissamment de ses écrits que, lorsqu'on les a lus, on ne s'imagine guère comment on peut en avoir une autre. L'auteur de la Vie de Jésus semble ignorer qu'il est, sous ce rapport, parmi les al lardés de la critique.

Aucun mot irrévérencieux ne semble trop fort à Renan quand il veut caractériser les discours qui forment une moitié de cet évangile. 11 parle d'une métaphysique sèche et subtile, de tirades fatigantes, peu propres à convertir le monde. Voici ses paroles : « A mille lieues du a ton simple, désintéressé, impersonnel des synoptiques, l'évangile c( de Jean montre sans cesse les préoccupations de l'apologiste, les

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« arrière-pensées du sectaire... Ce n'est pas par des tirades préten- « ticuses, lourdes, mal écrites, disant peu de chose au sens moral, « que Jésus a fondé son œuvre divine... On entre dans les aridités de a la métaphysique, dans les ténèbres du dogme abstraite » Quant à Tautre moitié de l'évangile de saint Jean, la partie historique, M. Renan déclare avec la même assurance qu'il faut y reconnaître les renseignements précis d'un témoi^i oculaire entièrement digne de confiance. Il procède de la même manière, mais en sens inverse, dans le jugement qu'il porte sur les trois autres évangiles : la partie historique est fort dépréciée, mais les discours qu'ils renferment, surtout ceux de l'évangile de saint Matthieu, sont des jûerres précieuses d'une valeur inestimable.

En lisant ces choses étranges, le lecteur le plus naïf fait en Iniméme cette remarque de l'apôtre saint Jacques, qu'il applique à M. Renan : Ex ipso oré proeedit benedictio et maledictio. Non oportet hxc fièri. Numquid fons de eodem for aminé émanât dtdcem et amaram aquam? Il se sent porté à douter de la justesse des appréciations du critique ; et il a bien raison, car, en poursuivant la lecture de la Vie de Jésus, nous nous convaincrons que M. Renan lui-même ne les a pas prises au sérieux. « En effet, les récits fidèles du témoin oculaire auxquels l'auteur attache tant de valeur sont plus loin passés sous silence, répudiés, scandaleusement défigurés. Nous citons pour exemple le fait de la résurrection de Lazare. Les discours qui, dans l'Introduction, sont si sévèrement jugés, reprennent plus tard de la faveur, même les discours à la Samaritaine, les paroles adressées aux Capharnaïtes, les promesses du Paraclet, même enfin ceux qui contiennent la subtile métaphysique qu'on avait repoussée avec tant de dédain. » M. Renan brûle ce qu'il adore, il adore oe qu'il avait brûlé.

« Les contradictions, continue M. Keim, se retrouvent dans les jugements portés sur les synoptiques. Renan avait commencé par se placer sur les hauts sommets d'une triomphante critique : à l'occasion des dif-

* Vie de Jésus f p. xxx etxxxi.

férences qu'il remarquait entre les discours de Jésus rapportés ici par saint Jean et là par les autres évangélistes, il procédait par dilemmes solennels. Le lecteur était mis en demeure de se prononcer entre saint Jean et les synoptiques. Renan dément bientôt celte superbe attitude; il se trouble, s 'embarrasse, s'égare, vient ici pour reculer là; c'est une marche en zigzag; il n'en finit qu en se réfugiant dans l'arbitraire. Aucun des évangélistes n'est complètement fidèle. Ces documents, selon Renan, sont des biographies légendaires semblables aux vies embellies des saints. » — Le lecteur logique se croit dès lors en droit de conclure qu'il est impossible de savoir rien de certain sur Jésus. — Il a tort : n Les traditions fausses, dit M. Renan, renfer- « ment la vérité ; les détails ne sont pas vrais à la lettre, mais ils « sont vrais d'une beauté supérieure. Ils sont plus vrais que la nue « vérité, en ce sens qu'ils sont la vérité rendue expressive et parlante, « élevée à la hauteur d'une idée. » Voilà trois vétérans de l'Empire qui vous racontent leurs campagnes; ils mêlent Wagram et Marengo, mais néanmoins ils vous donnent une idée juste du héros. En dépit de toutes les légendes, peut-on douter de la vie de François d'Assise? A-t-on blâmé M. Sprenger d'avoir raconté la vie de Mahomet à l'aide des traditions des Hadith ? — Soit; mais si le vrai est mêlé au faux, quel sera le moyen de distinguer l'un de l'autre? Le critérium^ s'il vous plait, monsieur Renan? Sans critérium^ pas d'histoire de Jésus. — Il faut certes prendre acte de l'aveu que M. Renan veut bien faire : les Évangiles sont au fond véridiques; mais ce pour atteindre à la pulpe €t d'un fruit, il faut savoir briser l'écaillé. »

« Renan, en parlant des sources de l'histoire de Jésus, a oublié tout un ensemble de documents ayant les mêmes droits à la considération que les évangiles, nous voulons dire les épitres de saint Paul. On peut dire qu'il n'en a pas tenu compte. Il n'a point su non plus tirer parti des apocryphes de l'Ancien Testament, d'Héuoch, du quatrième livre d'Esdras, qui lui eussent été fort utiles pour apprécier le côté messianique de Jésus et la question du règne de Dieu. C'est dans le livre d'Hénoch qu'il a trouvé l'idée de l'appellation Fils de P Homme; mais le critique a oublié que les chapitres 37-71 sont

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gravement suspects d'avoir été interpolés par les chrétiens. S'il le sait, pourquoi n'en a-t-il rien dit? S'il Tignore, quelle idée faut-il concevoir de sa science? »

Chose étrange! il reconnaît pour authentique — quant aux choses principales — le fameux passage de Josèphe, et il en repousse les conséquences !

a Ce sont là des singularités historico-littéraires que nous ne voulons pas trop reprocher à Renan, mais qui sont rares pourtant chez un homme de lettres sérieux. Il faut dire la même chose des fables que l'écrivain débite relativement aux grandes écoles d'Asie Mineure fondées sous rintluence de l'apôtre saint Jean, et dans lesquelles Renan fait entrer Jean le Presbytre. )> Ces écoles créées d'un trait de plume, où sont-elles dans l'histoire? Renan les a-t-il rêvées? les a-t-il devinées?

Illustre Institut de France, que de gloire va vous procurer tant de découvertes inattendues !

« Enfin les éclaircissements que leTalmud fournit à Renan et qu'un jeune Israélite a réunis pour lui, se réduisent à très-peu de chose, pour ne pas dire rien. Pourquoi donc en faire étalage dans Vintroduclion? Pourquoi ces réclames fastueuses des journaux officieux annonçant des flots de lumières sortant de documents que tout le monde sait beaucoup plus obscurs et beaucoup moins silrs que nos quatre évangiles? A vrai dire, les avantages que nous espérions retirer des éclaircissements promis étaient moindres que la crainte de le voir se fourvoyer misérablement dans ces voies dangereuses : Die Beitràge ans dem Talmud sind nicht so bedeuteiid als wir hoffem oder FUERCHTEN wollten, »

Telle est l'appréciation sommaire que fait M. Keim de l'Introduction de la Vie de Jésus. Cette appréciation est sévère, les coups portés sont cruels. M. Renan, sous le fouet de ce rude étranger, nous semble un patient qu'exécute la Critique.

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