‹ M. Renan réfuté par les rationalistes allemandsChapitre 15 sur 18 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Méoomuitt Jéaofl-Ohriflt en le représentanl sons les traits d*im révoliitloiiiisire abrogeant la loi moaaI<iiie.

Nous avons vu que Renan rattachait Torigine de la méthode apocalyptique de Jésus à ses rapports avec Jean-Baptiste, et nous avons dit que celte hypothèse est déraisonnable : est-il plus sensé de ratlacher la volonté d'abroger la loi mosaïque à la venue de Jésus dans le temple pendant les fêles de Pâques?

« Ce fut, nous assure Renan, dans sa trente et unième année que Jésus résolut de s'établir à Jérusalem. Il purifia, dit-on^ le temple, et s'indigna de sa profanation et se scandalisa du culte lui-même. Celte visite eut un grand résultat, dit Renan, celui de convaincre le Christ de la nécessité de Tabrogation des sacrifices, du sacerdoce et de toute la loi. Dès lors Jésus ne chercha plus ses partisans parmi les Juifs, il s'adressa aux Samaritains, aux Grecs. Ce fut le jour de celle grande parole : « Bientôt on n'adorera plus ni sur le Garizim, . ni à Jérusalem, » le jour où Jésus se montra le grand révolutionnaire et le vrai fils de Dieu I »

Que d'affirmations sans preuves dans cet exposé des conceptions de Renan I Pourquoi d'abord cette fixation de l'an 51? C'est la première fois peut-être que, contrairement à la tradition et aux Évangiles, on assigne, comme cela a lieu dans la Vie de Jésus^ au ministère du Christ une durée de cinq ou six ans. (Si M. Renan semble contredire parfois cette donnée, ce n'est qu'une contradiction de plus ajoutée à beaucoup d'autres.) Celte nouveauté crée ici une difficulté

de plus pour M. Renan. En effet, si la carrière de Jésus a conrimencé \crs l'année 28, et si chaque année, comme on le suppose, le Christ venait à la fête de Pâque, il faut expliquer comment c'est seulement Tannée 31, et non auparavant, que Jésus s'aperçoit de la nécessité de détruire l'ancienne loi et de la profanation du temple. Mais c'est là un petit inconvénient pour M. Renan qui, sans s'émouvoir, a bouleversé la chronologie, placé plus tard ce que saint Jean place plus tôt, et fait mourir saint Jean-Baptiste quand l'évangéliste le suppose encore vivant. Voici les paroles mêmes de M. Keim : « Bienheureux saint Jean, s'écrie-t-il, vous devez être bien élonné de voir la complète confiance accordée à votre chapitre u* (v. 4) par M. Renan, lui qui a si violemment bouleversé de fond en comble votre évangile, qui a rejeté complètement votre chronologie, qui se plaint de vos confusions, qui a placé deux ans plus tard ce que vous aviez placé deux ans plus tôt, qui suppose le Baptiste mort quand vous le faites encore parler, qui déclare inutile l'entretien avec Nicodème que vous tenez pour important ! Mais vous vous étonnez bien davantage encore de voir comment M. Renan brasse ensemble (ûber das Gebraeu) les diverses parties de vos récits, pour en faire un mélange accommodé à son usage !

« Vous n'imaginiez point que c'était pendant un voyage de Jéru- Eolem pour la Pâque, quelle que soit d'ailleurs la date de ce voyage, que Jésus s'était convaincu de la nécessité de l'abrogation de la loi, abrogation qui, selon vous, était pour lui une idée fixe! Vous ne vous en doutiez pas, car vous avez, dans cette circonstance, fait parler Jésus sur un ton qui était bien loin de faire supposer que le Christ . appliquait une idée nouvelle. Mais comment M. Renan, qui vous prend pour guide, ne s'aperçoit-il pas que l'habitude de Jésus de venir depuis longtemps chaque année à Jérusalem et d'assister aux cérémonies du culte, nous inspire des doutes? On se demande pourquoi Jésus, placé depuis longtemps dans les mêmes circonstances, en présence du même spectacle, et probablement avec la même dose d'intelligence et de présence d'esprit, n'aurait pas formé plus tôt ses projets révolutionnaires.

« Benan pense qu'à partir de Tan 31 Jésus a eu le projet arrêté d'abolir révolutionnairement et immédiatementla loi mosaïque. Mais, alors même que révangile de saint Jean ne contredirait en rien celte opinion, elle serait inadmissible, étant contraire au texte formel des trois évangiles. Comment Renan peut-il échapper à leur autorité? On ne découvre dans les synoptiques aucune trace de la volonté de Jésus d'abolir subitement la loi, pas même dans saint Luc, le disciple de Paul. Jésus appelle de la lettre de la loi à son esprit; il voulait en développer l'idée morale ; il condamne seulement les exagérations pharisaîques. C'est faire preuve d'une grande légèreté que de voir dans le texte de saint Matthieu, v, 17, seulement une précaution de Jésus contre le fanatisme juif, et d'interpréter ce que Jésus-Christ a dit de l'observation pharisaîque du sabbat, des ablutions, des jeunes, et de la pratique des sacrifices légaux, dans le sens de l'abolition immédiate de la loi ; et ce qu'on peut induire de tout cela, c'est que Jésus-Christ voulait préparer doucement ses disciples à Pabrogafion ultérieure de la loi cérémonielle : le temps devait mûrir cette pensée alors sagement voilée; et Jésus ne la produisit point ouvertement. » En plaçant l'autorité de sa parole sur un pied d'égalité avec celle de la loi, en blâmant les exagérations des Juifs et leur culte idolàlrique des textes, en enseignant quelque chose de plus parfait, Jésus-Christ faisait tout ce qui pouvait être réalisé à ce moment. Il voulait laisser à ses disciples le soin de tirer les conséquences et d'achever l'exécution de son dessein.

« La résolution d'appeler les Samaritains et les Gentils à jouir du bienfait de F Évangile et à faire partie du royaume de Dieu n'a rien eu non plus de subit et de révolutionnaire dans l'esprit de Jésus. Les synoptiques expliquent bien nettement et bien clairement la conduite de Jésus-Christ à cet égard. Il n'est point permis à la critique d'accepter d'autre éclaircissement. Jésus-Christ adresse d'abord les pré-» dicalions aux Juifs, c'est-à-dire à la nation privilégiée, au peuple dépositaire des prophéties, aux frères germains du Christ suivant la chair; mais ensuite il se tourne vers les nations, conformément aux prophéties et à la nature de son enseignement libéral. L'incré-

dulité de sa nation lui fournissait l'occasion de mettre dans tout son jour sa volonté de sauver Thumanité tout entière. »

M. Renan a contre lui, dans le cas présent, non-seulement les orthodoxes, mais encore le radicalisme biblique en Allemagne. L'école de Tubingue nie formellement que Jésus ait eu le projet d'abolir subitement la loi. Baur soutient que cette pensée, totalement étrangère au Christ, est éclose dans l'esprit de Paul longtemps après la disparition de Jésus. Ce seraient les chrétiens des premiers siècles qui auraient introduit dans les Évangiles les phrases favorables aux Gentils, a Les graves questions qui depuis soixante ans ont occupé la science allemande, dit M. Keîm, celles qui ont été étudiées avec le plus de soin et de patience, celles qui ont provoqué le plus de recherches, sont évidemment étrangères à Renan, qui, paraît-il, ne se doute même pas de leur importance. Pense-t-il donc réussir delà sorte à nous persuader que les 'discours où Jésus parle de Moïse et dé la loi avec tant de respect reposent tous sur des méprises ou des fictions inventées par les disciples, que les discours à la Samaritaine, rapportés par^aint Jean, sont seuls acceptables? Renan, dans llntroduction de son livre, nous avait pourtant mis en défiance au nom de son tact critique si exercé contre les discours artificiels du quatrième évangile : comment les accepte-t-il maintenant les yeux fermés et exagèret-il même le sens des mots? Il est vrai qu'il se mettra bientôt à étudier les temps apostoliques et que par conséquent nous n'avons point encore son dernier mot. 11 s'apercevra alors, espérons-le, qu'il est allé trop vite, qu'il suppose au Christ un projet non-seulement encore gnoré par les apôtres, mais formellement contredit par eux. Saint Paul, le zélateur de l'abrogation de la loi cérémonielle et de son obligation pour les Gentils, a-t~il jamais opposé aux apôtres une seule parole du Christ relative à l'abolition subite et révolutionnaire de la loi mosaïque? »

N'importe, et malgré toutes ces raisons, M. Renan suppose que le Christ, ce jeune enthoiisiastej ce grand révolutionnaire, en abolissant violemment la loi, a lui-môme décidé le sort tragique qui l'attend.

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