‹ M. Renan réfuté par les rationalistes allemandsChapitre 5 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Gomment Tatteiite de rAllemagiie • été trompée.

Il est très-avantageux pour Téditeur sans doute qu'un livre soH bruyamment annoncé et impatiemment attendu; mais il est redoutable pour Fauteur d'avoir à répondre à une grande et solennelle attente.

Le jour où la Vie de Jésus arriva chez nos voisins d'outre-Rhin fut un jour de grande déception et de rire universel. L'Allemagne convoquée solennellement 5 un banquet qu'on lui promettait splendide, ne voyait, sur la table étrangère autour de laquelle elle s'était empressée de s'asseoir, que les miettes échappées à la sienne. C'était une déconvenue qui rappelait le léger brouet offert à la cigogne affamée par le renard son compère.

L'auteur de ces lignes arrivait en Allemagne le lendemain de celte mystification. A dire vrai, il ne s'attendait pas à voir M. Renan si promptement et si cruellement exécuté. Sans doute, pour qui aurait pu compter sur l'impartialité des juges, le doute à l'égard de la nature du verdict n'était pas possible ; mais on pouvait se demander si les préjugés et les passions n'influeraient point sur la sentence. L'œuvre de M. Renan était avant tout une machine de guerre contre le parti clérical^ et les protestants qui comprennent sous ce nom l'Église catholique, pouvaient n'être point fâchés des attaques dirigées contre elle. La communauté des préjugés établit trop.souvent la solidarité entre les actes. 11 y avait à craindre des jurés disposés à absoudre ou du moins à exagérer énormément les circonstances atténuantes. Le

bon goût en France répugne aux attaques directes contre le dogme catholique; et le blasphème y inspire le dégoût; mais, en Ailemagne, les négations les plus hardies n'excitent point le même sentiment. Pour peu que le socinianisme ou même l'athéisme se présentent voilés sous quelque semblant scientifique, comme une question de philosophie ou d'érudition, nul ne songe à s'en scandaliser. Quelque choquantes que fussent pour les chrétiens les affirmations de M. Renan, elles ne devaient point, par elles-mêmes, produire dans le pays de Luther, de Calvin, de Socin, d'Hegel et de Strauss, l'indignalion qu'elles ont soulevée dans la France catholique. Ce qu'on est convenu d'appeler la liberté delà science (Freiheit der Wissenschaft) est en Allemagne un drapeau de protection inviolable. Si donc les propositions extrêmes de M. Renan avaient eu pour elles l'originalité d'une doctrine philosophique nouvelle, ou le prestige je ne dis pas d'une découverte, mais seulement d'une érudition de bon aloi, elles auraient sans nul doute été l'objet de la considération respectueuse des Allemands ; elles auraient pu être combattues, mais avec de grands égards, et de nombreux écrivains les eussent prises sous leur protection.

11 en a été autrement : nous l'aiBrmons, parce que nous l'avons constaté partout : M. Renan n'a point été pris au sérieux. Sa campagne contre le clergé a paru compromettante et ridicule depuis le Rhin jusqu'à la Vistule, depuis la Baltique jusqu'au Danube. Je m'arrête au Danube, car la presse, à Vienne, par une exception qui semblera étrange à ceux qui n'en connaissent pas l'explication, a loué l'œuvre de M. Renan avec une entente et une exagération qu'on ne retrouve guère que dans la presse irréligieuse en France, en Italie et en Belgique. La presse viennoise est, en grande partie, entre les mains des Israélites; et ceux-ci voyaient dans Tattitude laudative qu'ils prenaient un double profit : leur bien premièrement, puisque la nouvelle Vie de Jésus justifie leurs pères ; ensuite le mal d* autrui, puisque si le livre de M. Renan eût réussi, il frappait un grand coup contre les cléricaux d'Autriche, poursuivis à l'heure qu'il est avec plus de passion encore qu'en France. Voici comment la Gazette universelle

li M. UBNAN ET LES RATIOMALISTËS ALLEMANDS.

iVAugêbourg dénonçait à ses lecteurs cette manœuvre à laquelle s'associèrent quelques feuilles de Berlin : a La nouvelle Vie de Jésus a été démesurément louée par plusieurs journaux de Vienne et quelques feuilles de Berlin. On a salué dans le livre de M. Renan Tavénement d'une seconde réformation en France.» Uexagération de ces louanges, ironiquement signalée par la Gazette^ trahit leur origine; et en tout cas la voix discordante de quelques journaux ne détruit point l'unanimité morale des jugements de TAliemagne.

Nous ne nous proposons point d'évoquer ici des souvenirs personnels , et nous avons hâte de passer à des témoignages écrits ; cependant, nous voulons le dire, nous nous souviendrons longtemps du sourire singulier qui a toujours accueilli, toutes les fois que nous l'avons faite, cette question adressée à des hommes graves et compétents : Que pensez-vous du livre de M. Renan? Ce sourire nous montrait à quel point la demande paraissait naïve aux professeurs à qui nous la faisions. Ils ne comprenaient pas qu'il y eût quelque part deux opinions sur un ouvrage pareil, et que des hommes instruits se méprissent sur une œuvre si faible. Le pays le plus spirituel du monde, nous disaient-ils, est donc décidément, en fait d'études religieuses, le plus ignorant, celui chez lequel le &ui savoir a le plus de chances de multiplier ses dupes I Si rAllemagne, ajoutaient ces partisans du libre examen, avait besoin d'être justifiée lorsqu'elle ose tout sonder, tout discuter, tout dire en matière de théologie, les alarmes des croyants en France d'une part, les admirations niaises des incroyants de l'autre, y suffiraient et au delà. Ni les réticences, ni les ignorances ne profilent à la conservation de la foi. Quand, au moyen âge, il était défendu de rien attaquer, il était permis de tout ignorer ; mais maintenant que l'attaque publique du dogme est pratiquée comme une des formes de la liberté, il faut des chrétiens assez instruits pour n'être ni surpris ni vaincus par les assaillants. Ce n'est pas en cachant les points les moins fortifiés d'une place qu'on mettra les soldats en mesure de mieux résister. En Allemagne, le livre de M. Renan ne peut faire illusion à personne : il contristera les âmes, il n'en séduira aucune.

Ces observations ne sont-elles pas en partie du moins justifiées par les faits? C'est en France, en Italie, en Espagne que la Vie de Jésus a effectivement fait le plus de dupes et a été vantée davantage. Dans un tableau comparatif, V Angleterre viendrait ensuite*; T Autriche suivrait. En Bavière et dans les sociétés catholiques des pays du nord de l'Allemagne, Faction du livre est nulle. Le succès de la Vie de Jésus serait, nous le pensons, en raison directe de Fignorance de la question exégétique telle qu'elle est posée par le rationalisme moderne.

* On assure qu'en Angleterre la Vie de Jésus a été dévorée par les étudiants d'Oxford et de Cambridge. Toutefois, le livre a été accueilli plus froidement par les hommes plus graves : beaucoup en ont été profondément affligés» d'autant plus que leur foi semble en avoir été atteinte. Les lignes suivantes, empruntées à VAtkenssum, journal considéré en Angleterre, indiquent à la fois une âme qui s'attriste et une foi qui vacille peut-être :

f Si Ton nous demande notre jugement sur la Vie de Jésus, nous dirons qu'il est sévère. Les idées de Renan sont généralement en avant sur celles de son siècle : puisse-t-il en être longtemps ainsi I L'humanité n'aurait point à le regretter. Une révolution incalculable dans ses conséquences serait le résultat de l'acceptation de pareilles doctrines; et les gens de bien de toutes les communions ne désireront jamais la voir s'accomplir. Nous admirons l'homme et le savant dans M. Renan, l'ami sincère et le défenseur de la liberté qu'a chacun d'exprimer sa pensée, quelque impopulaire qu'on la suppose. Nous admirons son éloquence et la franchise de ses attaques. Mais son ouvrage le place à la tète de la critique négative : il parle d'un ton bien résolu sur des questions difficiles et qui commandent la réserve, comme s'il importait peu, par exemple, de croire ou non à la vérité du portrait de Jésus- Christ tracé par les évangélistes. Quelque charmé que nous soyons de la beauté du style, et malgré notre adhésion à beaucoup de choses, nous devons dire que limpression définitive que laisse la lecture de ce livre est une impression pénible. Sous l'harmonie de la phrase se cachent des opinions qui affectent l'âme douloureusement et la pénètrent d'une amére mélancolie. Renan, avec les moyens fournis par la nouvelle science, cherche à analyser la personne du merveilleux fondateur du christianisme, à reproduire les traits de son caractère, ses pensées, ses sentiments, ses desseins secrets, et il ne se fait pas scrupule de substituer aux opinions des évangélistes ses propres appréciations, qu'il estime plus élevées. »

Page 1