CHAPITRE
Preaitor Jagemeiit ëes àUmamném wmt le livre de ■. neiuui. ~ n eet
ime aieiMavvre de péril.
Notre intention n^est point de faire connaître les réfutations que les catholiques allemands ont opposées au livre de M. Renan. Ce sont les auteurs protestants et les rationalistes les plus radicaux dont les travaux vont nous occuper.
Deux écoles rationalistes résument avec éclat la critique négative. C'est l'école de Tubingue, fondée par Baur et dont les partisans sont répandus dans TAUemagne et ont formé une colonie très-active à l'université de Zurich. C'est en second lieu Técole de Gœttlngae» dont le chef ardent, M. Ewald, est peut-être Thébraisant le plus distingué de toute rAUemagne. M. Ewald, le premier, quelque temps après Tapparition du livre, au moment de son grand succès, s'est chargé de réduire à ses justes proportions le mérite d'une œuvre que l'on regardait encore en France comme \m travail sérieux de la critique contemporaine. De son côté, un professeur de l'université de Zurich, M. Keim, quelques semaines plus tard, avec l'autorité de sa science et le sel d'une fine critique, nous disait la pensée de l'école de Tubingue sur le même livre. Nous nous bornerons à reproduire les jugements de ces deux écrivains qui représentent la critique négative d'outre-Rhin en ce qu'elle a de plus brillant et de plus autorisé
Il n*est pas inutile de faire remarquer que le travail d'Ewald a été inséré dans ce qu'on peut appeler le Journal des Savants du
royaume de Hanovre, Gôttingische gelekrte Anzeigen, l'organe de TÂcadémie royale des sciences. M. Keim a publié le sien dans la Gazette d'Augsboitrg^ où il figure dans trois suppléments du mois dernier. On sait que cette feuille quotidienne est le grand journal de TAllemagne, le seul que l'on trouve partout en Europe. C'est le Times de la Confédération.
Ce journal avait, dès le 29 août, formulé un premier jugement sur le livre de M. Renan. C'est un article très-court qui peut servir d'introduction aux critiques plus approfondies d'Ewald et de Keim.
Le voici :
« Celui qui a lu la Vie de Jésus de Renan aura remarqué tout d'abord qu'elle n'a presque rien de commun avec le célèbre livre de Strauss. Renan trouve le livre de Strauss trop théologique, ce qui veut dire sans doute, trop savant. Strauss supposait dans le Nouveau Testament des légendes évangéliques qui auraient été le travail des temps apostoliques ; Renan les fait remonter aux disciples et à Jésus lui-même. Mais vraiment nous préférerions l'ombre mystérieuse dans laquelle Strauss laisse la figure du Christ au jour dans lequel Renan place celle de Jésus, devenue pour le critique français celle d'une sorte de charlatan de renom (Epochenmachendes charlatans). On ne peut non plus comparer la lutte engagée par Colenso en Angleterre avec la polémique soulevée par le livre de Renan. Colenso attaque seulement les convictions d'une minorité de savants théologiens sur des points de seconde importance. Renan au contraire, en attaquant l'impeccabililé de Jésus, prend une position hostile contre toutes les Églises chrétiennes et les théologiens de toute nuance depuis, Dôllinger jusqu'à l'école de Schleiermacher.
« Il ne convient pas aujourd'hui de faire la critique de ce livre ; qu'il sufQse de dire qu'on ne peut l'appeler un livre savant. Tout lecteur, quel que soit d'ailleurs son point de vue, ne peut que réprouver l'injustice des jugements de Renan sur l'évangile selon saint Jean et l'arbitraire avec lequel il fait un triage entre les récits historiques des Évangiles, arbitraire qui se retrouve ensuite dans la manière dont il dispose les textes et les faits qu'il a choisis, à ce point
18 M. RENAN ET LES BATIONÂlISTES ALLEMANDS.
qu'on dirait tout cela juxtaposé au hasard à la manière d'un jeu de cartes. C'est à l'aide de ces procédés faciles que Tauleur compose un portrait de Jésus qui n'a d'autre garantie de fidélité qu'une qualité requise dans les romans : la vraisemblance. Renan distribue la louange et le blâme; mais l'éloge qu'il fait du fondateur du christianisme n'a pas plus d'autorité que les injures qu'iilui adresse. Le tribut d'admiration qu'il paye est dans la bouche de Renan tout à fait inconséquent, puisque, selon lui, la doctrine de Jésus n'est pas originale, puisque tout son mérite consiste dans la beauté de l'exposition, dans la fascination exercée par la personne du jeune démocrate. Encore faudrait-il être bien sûr que ces choses n'ont pas pris naissance dans l'imagination des biographes. L'établissement du christianisme s'explique, selon M. Renan, par l'état des esprits de l'époque ; et il y a des hommes qui comme Socrate et Spinosa, ne viennent après Jésus que parce qu'ils n'ont pas été aussi intimement associés au mouvement historique. En revanche, ils n'ont pas à se reprocher d'avoir usé de supercherie. »
On lit dans la même feuille à la date du 1 5 septembre : c( Aucun livre depuis celui que Strauss publiait, il y a trentre ans, n'a produit autant de rumeur dans le monde que la Vie de Jésus de Renan. L'ouvrage est à peine mis en vente que la première et la seconde édition s'enlèvent par enchantement. Les demandes des libraires traversent l'espace. Les traducteurs de toutes langues rivalisent (le célérité. Les dames comme les hommes, ceux-là qui n'ont qu'une éducation commune, s'intéressent à des problèmes qui jusquelà n'avaient été agités que dans le cabinet des savants ; on est saisi, entraîné, charmé par l'attrait de l'antique mystère dévoilé, les évoques, les théologiens, les consistoires, viendront ajouter à l'effet du livre l'intérêt puissant d'un drame, comme des pompiers de parade accourant sur la scène pour soustraire aux ravages des flammes le vieux temple du christianisme incendié par un nouvel Érostrate.
« On s'explique pourtant ce succès colossal. La simple affiche n'y a point suffi. C'est au bruit des trompettes que le public y a été convoqué. La troupe des musiciens de la presse française au moment
Opportun avait parcouru les rues, et fait retentir les fanfares de l'appel jusqu'à fatiguer les oreilles du public. On a voulu en 1863 reproduire en France les émotions qui signalèrent, il y a trente ans, Tapparition delà Vie de Jésus de Strauss. La guerre, qui depuis une dizaine d'années est livrée au despotisme clérical demandait sans doute à être ravivée par une nouvelle manifestation; elle avait besoin d'un symbole. L'homme le mieux préparé à réaliser tout cela était M. Renan qui, depuis quelques années, a prêté en partie son nom à la lutte et y a trouvé la célébrité. La France ne fait au reste qu'user d'un ancien droit en fournissant le monde d'articles de modes, depuis les objets de toilette jusqu'à la littérature sacrée. »
Ces réflexions sont justes : la Vie de Jésus est un livre écrit non dans l'intérêt de la science, mais dans l'inlérêt d'un parti : c'est une manœuvre. Par l'effet d'un calcul odieux, on a compté sur une explosion de l'indignation des évêques, comme sur un moyen assuré de publicité. Les prévisions n'ont point été trompées : elles ne pouvaient, en effet, manquer de se réaliser. On ne peut voir outrager son père, sa mère, son Dieu et rester de sang-froid. M. Renan a vu juste, et il a pu dire ensuite avec une satisfaction dédaigneuse : Les catholiques se sont plu^ occupés de mon livre que je ne m* en suis occupé moi-même.
C'est assez de préambule; nous passons à l'examen critique de la Vie de Jésus.
CHi^PITRE IV
Bwald AteU dtepotié à rindalgMM
Si quelque critique compétent et sérieux avait pu se montrer favorable à M. Renan, c'eût été assurément M. Ewald..
Cet illustre professeur a eu la gloire plus que personne de signaler les écarts de l'école de Tubingue, dont il s'est constitué le censeur irrité et l'irréconciliable ennemi. Les excès de Baur et de ses disciples, les principes destructeurs de tout christianisme qu'ils professaient, ont été en toute occasion Tobjet des amèrcs et justes censures du chef éloquent de l'école de Gœttingue. Il y avait lieu de présumer que M. Renan se rangerait à l'exemple de la faculté protestante de Strasbourg et des écrivains de la Revue germaniquej sous l'étendard de Raur et accepterait les principes de critique au moyen desquels Técole de Tubingue met le trouble dans la divine économie des Évangiles et travestit le caractère de la primitive Église. M. Renan, dans sa Vie de Jésus^ se sépare de cette école en adoptant pour lui-môme d^autres principes, et en posant sa tente sur un autre terrain. Rien ne pouvait être plus agréable à M. Ewald : c'était là, de la part de M. Renan, un acte d'indépendance et une manœuvre stratégique capables de gagnera sa cause un critique plus facile à entraîner que M. Ewald. Ce dernier s'est contenté de prendre acte du fait et de louer M. Renan de s'être montré, non pas en tout, mais en ce point du moins, et quant à l'authenticité de l'évangile selon saint Jean, animé généralement d'un meilleur esprit
que les Hilgenfeld et les Volkmar. M. Ewald élait disposé, on le voit, à une grande indulgence envers M. Benan. Voici les paroles du savant professeur :
« Renan, dans la direction d'idées qu'il suit, s'est rencontré chez nous avec ce qu'il y a de meilleur, avec cet élément de bien qui n'a jamais fait défaut à l'Allemagne depuis dix et même vingt ans, élément qui, à rheure qu'il est, se trouve en plein progrès. Nous ne sommes plus au temps où l'école de Tubingue, par ses subtilités et ses opinions erronées, obscurcissait l'histoire de la vie de Jésus et mettait en doute sa certitude, où Baur et Schwegler, pour ne pas parler de Strauss et d'autres encore, pouvaient faire prendre pour de la sagesse leurs hypothèses sur les Évangiles et le christianisme primitif. Malgré lui, dans ses dernières années, le fondateur de cette école à dû entrer dans des voies meilleures. C'est un des progrès les plus incontestables de nos jours : la science mieux inspirée a ruiné une école qui, en s'ëtendant sur le sol germanique, eût multiplié les ravages. Nous aimons à dire que M. Renan, en s'éloignant de cette secte, s'est montré du moins, quant aux principes, animé d'un meilleur esprit. Les dernières excentricités de cette école d'erreur, telles qu'elles se sont produites à léna et à Zurich, dans les travaux d'Hilgenfeld et de Volkmar, sont d'une telle absurdité, qu'il n'était pas à craindre qu'un homme comme Renan voulût s'y associer. En effet, nous ne trouvons rien dans la Vie de Jésus qui pourrait aujourd'hui justifier nos appréhensions, si nous en avions conçu. »
11 y avait encore d'autres raisons qui soUicitaient la faveur de M. Ewald. Ce philologue illustre est un écrivain remarquable : il y a dans sa parole et dans son style une passion, une flamme, et parfois une poésie délicate qui lui assurent un rang éminent parmi les professeurs et les littérateurs de TAUemagne. Sa vive imagination exerce sur ses auditeurs un grand empire, et, quand il écrit, elle l'entraîne quelquefois lui-même, à notre avis, par delà les réalités historiques. On pouvait croire que ces qualités littéraires établiraient entre lui et M. Benan des sympathies capables de déterminer des complaisances.
23 y. RE7«AN ET LES RATIONALISTES ALLEMANDS.
M. E^ald se contente de faire à M. Renan ce compliment hyperbolique :
« L'auteur de la Vie de Jésus dit de belles choses fortement. Le noble langage dont les écrits antérieurs de M. Renan offraient déjà l'attrayant modèle atteint dans le nouveau livre un degré de perfection auquel bien peu de Français pourraient prétendre. x>
M. Ewald a écrit une Vie de Jésus-Christ que M. Renan, nous avons des raisons de le croire, a imitée, sinon copiée en quelques points. Dans plusieurs occasions et notamment dans son livre sur le Cantique des Cantiques, le critique français avait été, sans le dire il est vrai, le disciple et l'écho fidèle de M. Ewald^ Tout cela établissait entre les deux exégètes des liens de parenté. Mais, nous nous hâtons de le dire, cette parenté plus ou moins éloignée n'a point eu la puissance de troubler l'impartialité des jugements de M. Ewald.
Enfin, des bruits au moins singuliers circulaient autour deM. Ewald, touchant l'apparition longtemps retardée du livre de M. Renan ; on disait, le professeur de Gœltingue nous l'apprend, que « le clergé romain empêcherait la publication de la Vie de Jésus en France; qu'on allait l'imprimer en Belgique. » On prenait intérêt pour le livre persécuté avant d'avoir vu le jour, et qui « depuis plusieurs mois élait attendu avec anxiété. » « Nous ne nous occupons pas de ces bruits, dit M. Ewald ; nous n'y voyons qu'un motif de plus d'examiner plus impartialement l'ouvrage. Il se peut assurément qu'à Paris et dans les autres villes romaines, on ne soit pas accoutumé aux libres recherches de la science en général, et à Tétude approfondie de la vie de Jésus en particulier; qu'on ne puisse écrire sans entraves sur un tel sujet. » Mais ce n'est point ici la question. « En Allemagne, continue fièrement M. Ewald, nous avons des pensées et des mœurs différentes : la question n'est point, pour nous, si le savant peut ou doit s'occuper de telle branche des connaissances humaines : elle est ailleurs. Nous croyons bien plus direct, bien plus à propos de reconnaître si l'écrivain a su s'élever à la hauteur et à la pleine intelligence
* Voy. M. Renan et le Cantique des Cantiques, par Tabbc Meignan (chez Douniol)«
de son sujet, ou, du moins, si un auteur de renom (comme M. Renan) ne se trouve point au-dessous de sa réputation. »
Voilà donc un chef d'école flatté (du moins à quelques égards) dans ses opinions; un littérateur sympathique, un protestant prévenu contre les catholiques, un libre penseur qui préfère les raisons aux anathèmes : il est juge dans la question entre M. Renan et nous. Qui pourrait le récuser? Les catholiques sans doute, et seulement les catholiques, non pas comme jjuge incompétent, mais comme juge prévenu. Quant à M. Renan, il est forcé de l'accepter; et si la sentence tourne contre lui, c est qu'elle sera mille fois motivée.