‹ M. Renan réfuté par les rationalistes allemandsChapitre 8 sur 18 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

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M. le docteur et professeur Keim est Fauteur d'intéressants ouvrages, entre autres de YHistoire de la Réformation en Sauabe. D'a^^"' très travaux importants lui ont valu une réputation qui lui ^ ouvert l'université de Zurich, où il professe à côté des organes 1^^ plus avancés de Técole de Tubingue.

Ce critique distingué reprochera à M. Renan ce que M. Ewald o les auteurs des réfutations françaises ont déjà plusieurs fois relevé' Je n'ai point voulu dissimuler ces coïncidences. Le lecteur, il est vrai, sera exposé à relire plusieurs fois la même critique; mais ceC^ ennui sera compensé par quelque avantage. On se convaincra que si des critiques d'origine différente se ressemblent si bien, c'est qu'elles ont un fondement. Nous ne sommes point fâché aussi d^ montrer que des réfutations françaises ne méritent pas le dédain dont elles ont été quelquefois l'objet de la part des admirateui*s passionnés de M. Renan; qu'elles n'ont pas tout exagéré, tout travesti, tout incriminé sans cause, ainsi qu'on les en accuse. Nous voudrions, si cela est possible, faire regretter à une Revue trèsrépandue et d'ordinaire plus circonspecte , des éloges tout à fait indiscrets*. La confraternité et la collaboration n'exigeaient point un pareil enthousiasme. Nous ne savons pas si M. Havel, dont la réputation n est pas encore faite, a été bien inspiré de chercher l'illus-

* Voy. la Revue des Deux Mondes, 15 août.

tration en sonnant de la trompe devant M. Renan. La Revue des Deux-Mondes pense-t-elle ajouter à sa considération en manquant à cette mesure qui lui a jusqu'ici pourtant assez bien réussi?

Voici le jugement que porte M.Keim sur Tcnsemble de l'ouvrage.

Ici, comme dans le compte rendu du travail de M. Ewald, nous traduisons littéralement, tout en cherchant à reproduire les idées plutôt encore que les mots. Si quelque lecteur désire s'en assurer, nous le renvoyons avec confiance à trois suppléments de la Gazette universelle d'Augsbourg^ c^ux des 15, 16 et 17 septembre. Nous avons omis de reproduire ce qui nous a paru n'avoir qu un intérêt d'école ou de

communion. Nous avons quelquefois commenté et expliqué ce qui nous a paru] obscur ou incomplet. Le lecteur reconnaîtra ce qui nous appartient à Tabsence des guillemets.

« Le livre de Renan est avant tout un produit parisien, d'une irréprochable élégance. Il faut en recommander les conditions matérielles aux éditeurs allemands, et les qualités littéraires aux auteurs de notre pays. La science y est si bien dissimulée qu'on a peine à la découvrir : point d'efforts pénibles, ni de considérants trop longs. La, langue sèche et aride du savant, la métaphysique recherchée du philosophe sont totalement absentes. Tout est agréable, vif, enlevé^ à la manière française. C'est le beau langage de la société polie; il est précis, naturel ; il exprime les idées les plus arides dans des analyses pleines de simplicité, par une image, une analogie. Jamais rien de trivial; souvent des mots spirituels. Le livre est plein d'allusions politiques ou autres, qui semblent bien un peu forcer par moment les consignes. On remarque beaucoup de rhétorique, trop assurément pour notre goût allemand, mais sans excès pour celui de la grande nation et pour le public auquel l'ouvrage est destiné. On croirait lire un discours fait pour le plaisir des oreilles; mais le grand art n'estil pas de posséder beaucoup de science sans la laisser apercevoir? Renan se contente d'indiquer de loin les plus difficiles questions et les résout en un moment. Il fait défiler son parc d'artillerie consistant en une douzaine de passages talmudiques et une toute petite liste de noms rabbiniques et modernes. Cela ne dure qu'un instant.

c est un léger nuage qui traverse un ciel pur. Renan en vient tout de suite aux aimables récils, et le lecteur respire. On lui a montré que Ton sait beaucoup : il suffit. 11 conservera dans son âme satisfaite et enchantée la pensée flatteuse qu'en suivant les pas d'un grand savant il ne marche pas à Taventure et que sa foi n'est pas aveugle.

a Un nouveau charme du livre, continue M. Keim, est le côté plastique des récits. L'histoire évangélique est pleine des scènes de la nature et de drames émouvants dont l'art a de tout temps su tirer un excellent parti. Il est vrai que le peintre a plus de liberté sous ce rapport que rhislorien. » Renan a peut-être tort de vouloir être à la ois l'un et Tautre. « Toutefois, c'est ici que le talent de Renan se révèle particulièrement. Aucune partie de son ouvrage ne mérite plus réloge que la gracieuse peinture des lieux gui furent le théâtre de la vie de Jésus. Toutes ces belles descriptions de la Galilée de Nazareth, de Capharnaûm, du lac de Génézareth, des synagogues, les faits historiques dont ces lieux furent témoins, tout cela est garanti par Josèphe et repose sur une observation exacte du voyageur, tout cela fournit au lecteur un cadre, un paysage dans lesquels il pourra ensuite placer lui-même les événements. Cependant la pensée n'est pas neuve et n'appartient point en propre à l'auteur. En Allemagne, les disciples d'Hegel et de Strauss ont cherché à assurer un substratum à l'idée, cette souveraine de leur époque ; mais Renan les a surpassés. »

M. Kcim aurait pu ajouter qu'Ewald, dont M. Renan, par une habile discrétion, ne parle jamais, a fourni ici plus d'un modèle.

«Les traits du caractère de Jésus, sa manière de vivre, sont rendus sensibles, malgré maints sacrifices faits par le littérateur aux exigences de la critique ; et dans les détails pittoresques de la vie quotidienne du Christ, au milieu du cercle de ses disciples, se retrouvent les mœurs et les couleurs de l'Orrent. Renan répand sur tout cela une lumière heureuse, et Ton sent que les choses ont pu se passer à peu près comme elles sont racontées. Mais reste la question : tout cela est-il vrai? Sommes-nous en présence d'une histoire ou d'une fantaisie, d'une fiction ou d'une réalité! Le Jésus que

Ton décrit n'est-il qu'un de ces personnages imaginaires créés par les poêles , pour représenter une période historique et animer un paysage?

« Voici maintenant le procédé au moyen duquel on a fait du Christ un portrait à la fois si pittoresque et si humain. Il consiste tout entier dans remploi rigoureux et exclusif de la mesure des choses humaines appliquée aux clioses divines, en ce que Renan a banni de rhistoire évangélique tout ce qui n'était point conforme aux lois communes de Thistoire et de la psychologie, tout ce qui n*a\ait pas un caractère purement naturel lorsque cependant il écrivait la vie d*un Dieu. x> Habitués qu'ils sont dans le premier âge, à adorer, craindre et aimer le Christ comme un Dieu, à le placer à une hauteur incommensurable au - dessus de notre sphère , de mauvais chrétiens se trouvent flattés, à plusieurs titres, de voir M. Renan, plus audacieux qu'eux-mêmes, arracher au Ciel un Roi jusqu'ici inviolable, craint plus encore qu'aimé du grand nombre, de le considérer de près, dans ce livre audacieux, de l'y mesurer d'un œil profane. Dans ce détrônement criminel, rêve possible seulement dans une ère de révolution, on cherche à calmer le remords du sacrilège, en faisant de Dieu le plus beau des hommes, en lui jetant des cou-, ronnes profanes, en lui disant enfin, à l'exemple de Satan au désert : Si vous ne voulez plus être le Christ, le juge redouté des vivants et des morts, nous vous donnerons tous les trônes de la terre, nous vous attribuerons toutes les qualités que notre siècle estime le plus, vous serez le jeune et séduisant démocrate , le révolutionnaire triomphant, l'idole des femmes sensibles, le héros des temps modernes comme des temps anciens, le martyr de la liberté religieuse, le roi, le dieu terrestre d'un siècle qui ne croit plus aux divinités du Ciell Venez à nous, et vous serez le premier d'entre nous. Mais commencez par adorer nos rêves, nos utopies, notre philosophie, notre politique.

Après avoir si souvent grondé aux portes des Tuileries, l'émeute, on le dirait, gronde aux portes du Ciel ; et son habile parlementaire use de toutes les ressources du plus fin diplomate pour

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poser cet ultimalum à Dieu lui-même : Christ, soyez ce que nous voulons, ou bien \ous ne serez plus rien désormais. Vos amis sont battus, rheure presse... bientôt il sera trop tard. Le christianisme sera tout humain, ou bien il cessera d'être. — Cette fantasmagorie, ce rêve insensé, plus ou moins voilés, constituent Tintérêt douloureux du livre de M. Renan. Malheureusement, et il ne servirait à rien de le taire, ce livre exprime des aspirations, des doctrines, des principes qui sont ceux de beaucoup de ses lecteurs. C'est ce qu'observe M. Keim dans les paroles qui suivent.

« C'est là un fruit de l'éducation moderne , une conséquence de l'idée que l'on se forme de la civilisation et du progrès. Cette manière de voir pénètre dans la théologie qui veut soumettre l'homme. Dieu lui-même, à la règle commune du développement ; c*esl l'abandon de la doctrine ancienne qui faisait mouvoir le Christ dans une sphère transcendante. Les principes d'après lesquels la science se dirige sont un élément nouveau qui pénètre dans la conscience des masses, à peu près comme un principe (vénéneux) dans la circulation du sang, et se répand partout. Renan a touché une corde vibrante, rendu un son qui, plus ou moins distinct, frappe partout •l'oreille. On ne veut reconnaître dans Jésus que les facultés humaines et les forces dont chacun constate en soi-même le principe. Le Christ est l'idéal de l'humanité, mais il ne le dépasse pas. C'est un homme qui a senti Dieu en lui, qui a dégagé la morale étouffée sous les formes cérémonielles, qui a fondé le règne de l'esprit, du bien, de la liberté, sans la crainte importune de Dieu, en dehors et au-dessus des réalités prosaïques et servîtes. » Nous voudrions supprimer le reste de la citation du trop fidèle disciple de Baur; mais nous tenons à constater que les juges de M. Renan appartiennent au camp rationaliste le plus avancé. « Qui pourrait nier, continue M. Keim, ce qu*il y a de satisfaisant et d'admirable dans un tableau pareil, ou regretter l'amour avec lequel Renan, fidèle à son programme de liberté et de respect 5 l'égard du Christ, fait de son héros l'idéal de Thumanité? Toutefois, si Renan n'a pas aperçu l'abîme qui sépare le Christ du reste des hommes, s'il a exagéré le côté humain de sa

^ie, s'il a composé un drame dont le premier héros manque d'unité; ^e puissance et de grandeur, n'en faut-il pas conclure que Técrivain s trahi par là l'incapacité où il était de concevoir et de reproduire le caractère si élevé de Jésus? Le monde ne voudra point reconnaître sous des traits si humiliés, celui quil a adoré dans une sainte et mystérieuse terreur. »

M. Evald a déjà fait, le lecteur s en souvient, la même observation. M. Renan n'a pu s'élever à la hauteur de Tidée vraie du Christ. Cette conception essentielle à l'explication des Évangiles et à l'intelligence de l'histoire, lui ayant fait défaut, le livre pêche par sa base et M. Keim a pu dire : « Les grâces légères et l'agrément du livi*e ne nous rendent point jaloux : le mérite littéraire n'empêche pas de voir que l'auteur est au-dessous de la lâche qu'il a entreprise. II est bien loin de dominer son sujet et d'être maître de la matière ; il offre un livre superficiel à un public qui ne Test pas moins. Le pittoresque tant vanté n'est ici qu'un accessoire. »

Telles sont les idées et presque toujours les propres paroles de M. Keim. Elles servent comme de préface à la critique approfondie de l'ouvrage de M. Renan. Le savant professeur va maintenant suivre l'auteur français et dire son avis sur les diverses parties du livre Voici comment il juge l'Introduction.

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