LA TRADITION
M. Colani veut prouver que les synoptiques doivent nécessairement avoir puisé à la source de la tradition orale. Les preuves qu'il avance sont les suivantes ; 1*" en droit, la tradition est antérieure à l'écriture; 2** les apôtres prêchaient et n'écrivaient pas ; 3** ils ne pouvaient faire autrement, car on n'écrivait pas de leur temps; 4'' le caractère de la loi nouvelle demandait qu'elle fût écrite sur les tables du cœur et non sur du papier; 5^ même si, de leur temps, on avait été dans l'habitude d'écrire, leurs opinions eschatologiques
ment par l'Eglise. Il faut même dire que, pendant plusieurs giniraiionSy on estima infiniment plus la tradition orale que la lettre, la mémoire que le papier. »
Il est certain que, du vivant des apôtres, pas plus que durant le ministère du Seigneur, il ne peut être question de tradition dans le sens ordinaire du mot. Il ne s'agissait pas alors de transmettre la vérité, mais simplement de l'écouter. On n'a commencé à se transmettre oralement les faits et les enseignements évangéliques qu'après la mort des apôtres et des témoins oculaires et auriculaires. Le passage que M. Çolani emprunte à Papias est une preuve frappante de l'usage abusif qu'il fait du mot tradition. Il prétend prouver que les Pères préféraient la tradition à l'écriture; toutefois, ce n'est pas à la tradition que Papias s'adresse pour avoir ses renseignements, mais à ceux « qui avaient connu les apôtres ou à des disciples immédiats du Sauveur. » (Vol. I, p. 298.) 11 n'y avait pas eu encore transmission, mais simplement audition de la vérité; ce n'est qu'en passant de la bouche des premiers témoins dans le livre de Papias, que ces renseignements deviennent traditionnels. On ne saurait dire d'un écrivain qui s'est adressé aux témoins auriculaires, aux disciples immédiats du Seigneur, qu'il a puisé ses renseignements à la source de la tradition. Dirait-on de M. Tbiersqui, pour composer son Histoire du Consulat et de VEmpire^ a pu s'adresser aux généraux qui avaient commandé sur les
Vomulat au rang de document historique très iricompleiy pour n'ajouter foi qu'à une publication faite par 1111 général de Tempire, aux Mémoires du maréchal Soulty par exemple, sous prétexte qu'il faut toujours préférer l'hisloire aux données traditionnelles ?
Du reste, M. Colani nous fournit lui-même des renseignements historiques suffisants pour restreindre singulièrement la portée de son assertion par trop tranchante. Après avoir cité Eusèbe, qui dit des apôtres qu'ils prêchèrent la connaissance du royaume des cieux sur toute la lerre^ faisant peu de cas du zèle à mettre les choses par écrit, il emprunte au même historien ces paroles significatives : « Si les apôtres Matthieu et Jean composèrent des évangiles , l'histoire nous raconte qu'ils ne se mirent à écrire que cédant à la nécessité. » [Ibid.) Eh quoi ! déjà du vivant des apôtres il était nécessaire d'écrire, et Matthieu et Jean cédèrent euxmêmes à cette nécessité ! On ne faisait donc pas aussi peu de cas de l'écriture que l'affirme M. Colani? La prédication et la transcription des enseignements évangéliques ont été deux faits simultanés, concomitants. Que penser donc du langage si tranchant du directeur de la JRewue? Que dire de cette assertion qu'il a eu le soin de réfuter lui-même : « La prédication , voilà l'œuvre des apôtres, et nulle part nous ne voyons la moindre trace d'un désir ou d'un besoin de mettre par écrit les événements dont ils ont été témoins. » Plus bas, afin d'achever de prouver que ies apôtres n'écrivirent pas.
ger l'Evangile. Quand on entend M. Colani déclarer que le but pratique des apôtres devait les empêcher d'écrire^ tout le monde se rappelle les instructions pratiques données par saint Paul dans certaines épttres, qui pour cela ont été appelées pastorales.
Que penser de la troisième preuve de M. Colani : c( les apôtres étaient Juifs, et chez cette nation on li* sait peu » , lorsqu'on n'a pas oublié le passage de l'Ecclésiastique qui signale déjà le danger de trop lire et de trop écrire? Ils peuvent, il est vrai, avoir perdu cette habitude ; mais il est difficile de supposer que la civilisation grecque qui avait pénétré en Palestine n'eût pas réveillé ce besoin. Du reste, nous reviendrons sur ce sujet.
La quatrième preuve est, si possible, encore plus étrange que les autres. « De plus , en quoi la nouvelle loi devait^elle différer de l'ancienne? C'est qu'au lieu d'être écrite sur des tables de pierre, elle le serait dans le cœur des hommes. Qui donc aurait pu dès lors songer à un nouveau livre sacré (p. 300}?» Le directeur de la Revue aurait-il par hasard des tendances darbystes? Croirait-il que l'action de l'homme et celle de Dieu s'excluent l'une l'autre? Sérieusement,;tient-il la fixation de l'Evangile par écrit pour contraire à la spiritualité de la nouvelle économie?
Dans tous les cas l'existence de nos livres sacrés prouve surabondamment que les apôtres n'étaient pas
ministère de vie au niveau du ministère de mort subsistant par récriture! N'y a-t-ii pas lieu d^être surpris d'avoir à relever de pareilles assertions?
Mais voici qui va nous montrer que pour M. Colani tous les arguments sont bons quand il s'agit de nous guérir du respect exagéré qu'il nous suppose pour les Ecritures. « D'ailleurs, pour qui les apôtres auraient-ils écrit? Nous avons vu que ce ne pouvait être pour leurs contempo* rains; sera-ce pour nous, pour les générations à venir? Mais à moins de fermer les yeux à l'évidence la plus absolue, il est constant que les apôtres n'attendaient point d'autres générations que la leur ; ils se croyaient arrivés à la fin du siècle présent, à la fin du monde, comme nous dirions, p
Nous ne saurions entrer ici dans l'examen des idées eschatologiques des premiers chrétiens; nous ne nous arrêterons pas même à prouver que, dans tous les cas, Paul ne partageait pas les idées reçues, car nous n'avons pas besoin de décider toutes ces questions. Il ne s'agit pas de savoir si les apôtres ayant ces idées auraient dû écrire; il est de fait qu'ils ont écrit, M. Colani l'admet comme nous. Il est possible qu'en bonne logique, s'ils avaient eu les opinions qu'on leur prête, ils eussent dû s'abstenir d'écrire. Mais cela importe peu, du moment où le directeur de la Revue reconnaît avec nous l'autbenticité des épttres de saint Paul. Encore ici les faits donnent un éclatant démenti à la théorie.
plus complète la faiblesse de la théorie de M. Golani, il sera bon de montrer. 1® que les livres du Nouveau Testament supposent des écrits antérieurs et partant Fusage de récriture ; 2*" que les preuves externes confirment ces données.
Il suffit de lire les premiers versets du troisième évangile pour savoir déjà à quoi s^en tenjr sur le premier point. Luc parle de plusieurs qui se sont appliqués à mettre par ordre le récit des choses certifiées, si bien qu'il est obligé de se livrer à un travail critique des sources écrites avant que d'écrire son propre évangile.
Ensuite les épitres de Paul supposent une connaissance de l'histoire évangélique et font allusion à des écrits antérieurs. Comparez 1 Cor. VI, 2 : «Nesavezvous pas que les saints jugeront le monde? » avec Matth. XIX, 28. 1 Cor. IV, 8-1 3, semble être une allusion au sermon sur la montagne, Matth. V, 10-12. Le passage, 1 Cor. VII, 1 0, a non pas moi, mais le Seigneur, » rappelle les préceptes du Maître Matth. XIX, 6-9. Les paroles de Rom. XVI, 19, « je désire que vous soyez prudents quant au bien, et simples quant au mal, » ne sont-elles pas une sorte de paraphrase de Matth. X, 16? Peut-on se refuser à voir dans la parole de Paul, 1 Cor. XIV, 20, un écho du précepte de Jésus, Matth. XVIII, 3?
Sans doute, il peut être répondu que ces passages n'impliquent pas nécessairement l'existence de nos évangiles et qu'ils peuvent faire iallusion à une connaissance
historique de la vie du Sauveur. Gomment l'Apôtre aurait-il pu se donner en exemple en tant qu'il était luimême fidèle imitateur de Christ, si les Corinthiens n'avaient pas connu la vie du Maître d'après laquelle ils devaient apprécier celle du disciple?
Quand il dit aux Galates III, 1 : « Vous à qui Jésus- Christ a été auparavant dépeint devant les jeux et comme crucifié entre vous, » il suppose chez eux une connaissance des faits évangéliques plus intime que celle qu'ils auraient pu puiser à la source commune de la tradition.
Il est certain que les épîtres de l'apôtre des gentils impliquent chez ceux à qui elles sont adressées une connaissance de l'histoire de Jésus, sans laquelle elles seraient restées incompréhensibles.
C'est ici le lieu de citer quelques passages qui montrent que l'écriture était beaucoup plus en usage pour la propagation de la vérité qu'on ne le croirait en lisant M. Colani. Paul recommande aux Colossiens (IV, 16) et aux Thessaloniciens (1 Thess. V, 27) de communiquer ses lettres, et le passage de 2 Pierre III, 16, indique qu'on avait eu égard à sa recommandation et que ses écrits s'étaient répandus très promptement.
Les preuves externes confirment le résultat auquel nous sommes parvenus par l'examen du Nouveau Testament, Deux passages d'Eusèbe soilt ici. de la plus grande importance. Nous avons déjà parlé du premier,
raitrce si on pouvait montrer que les premiers chrétions croyaient la Bible aussi utile que nous, ot qu'ils en faisaieàt le même usage? Nous n'insisterons pas sur ce qui est dit de Thabitude des chrétiens de Bérée ; voici qui est plus concluant. Eusëbe nous dit que Barthélemi, TapôtreBarthélemi, quand il partit pour aller prêcher aux Indiens^ emporta avec lui une histoire évangélique en hébneu, composée par Matthieu. Nous en demandons pardon au directeur de la Revmy qui va sans doute se scandaliser ; mais voilà de très bonne heure quelque chose comme du biblicisme. Voilà un apôtre qui, en partant pour se rendre chez les païens, prend un fragment de Bible, comme le plus simple des missionnaires qui se met en route aujourd'hui pour le sud de l'Afrique. Barthélemi, l'apôtre qui a vu et entendu les choses qu'il va prêcher et qui possède en outre le Saint-Esprit, ne dédaigne pas de prendre avec lui l'écrit d'un de ses cdlèguçs. En même temps que ce fait montre qu'on faisait de bonne heure grand usage de l'écriture, il nous donne le droit de conclure que Matthieu dut écrire peu de temps après l'ascension de Jésus, car il est assez probable que Barthélemi partit pour sa mission dans les premières années qui suivirent la Pentecôte.
En présence de pareils témoignages, que penser des assertions si tranchantes de M. Colani : « le christianisme a eitisté longtemps sans écrits canoniques...; pendant plusieurs générations on estima intiniment plus la tra-
évangélique»?
Op serait en droit de faire à M. Çolani un bien grave reproche, si les contradictions que nous venons de rele* ver et celles dont il noqs reste à parler n'indiquaient pas clairement que tout cela doit être expliqué par upe grande précipitation dans la rédaction de son travail. Après s'être eiforcé de prouver que la tradition oralo était le seul mode de transmettre la christianisme, il admet que les auteurs de nos évangiles ont dû consulter des écrits antérieurs (p. 807). Puis, oubliant ce fait, il attribue toujours le mém^ rôle à la tradition^ comme si ces divers écrits, dont il suppose rexistença, n'avaient pas dû contribuer à la fixer. Son langage est des plus positifs ; il sait ^vep la dernière exactitude tout ce qui se passait dans ces premiers jours du christianisme ; un contemporain ne parlerait pas dififéremment ; il peut dire : J'étais là, t^Ue chose m'a4vtnt. Ecoutez plutôt : a Un chrétien des premières générations possédait une copie d^m évangile, je suppose de cet écrit de Matthieu dont parle Papias. Toutes les fois qu'il entendait ra^conter quelque trait de la vie du Seigneur, il ajoutait ce récit à son exemplaire, sans le distinguer par aucun signe du texte primitif; car à cette époque on n'avait pas nos scrupules littéraires, on regardait au contenu et point au nom de l'auteur. Or, gëI exemplaire de Matthieu ainsi atoplifié passant entre les mains d'un autre chré^ ti«n, eelui^ei «n attribuait inéfitabletnçnt le contenu
tradition. J'accorde pour un moment à la Berne qu'on «n'écrivait pas du temps des apôtres; mais alors son directeur voudra bien m'expliquer comment saint Paul a pu écrire les nombreuses épitres dont il reconnaît l'authenticité. On n'écrivait absolument pas vers l'an 30, soit; mais comment se fait-il qu'on écrivit déjà tant de l'an 50 à l'an 60, et que l'activité littéraire devint si prodigieuse vers la (in du siècle? Vingt ou trente ans ne sauraient avoir suffi pour amener un changement si considérable. L'apôtre Paul, qui a tant écrit, ne peut avoir été le collègue d'hommes qui ne faisaient aucun usage de récriture; ses lettres, pas plus que l'évangile de Jean, ne peuvent avoir été écrites à une époque si rapprochée de l'an 30. Si M. Colani ne peut se décider à contester l'authenticité de ces livres, il faut qu'il reconnaisse qu'il a singulièrement exagéré le rôle qu'il attribue à la tradition.
Une fois l'authenticité des épîtres de Paul et de l'évangile de Jean admise, ces documents nous fournissent des données précieuses pour déterminer l'époque après laquelle les synoptiques ne peuvent pas avoir été écrits.
Le quatrième évangile suppose l'existence des synoptiques, du moins celle de Matthieu et de Luc. Evidemment Jean admet chez ses lecteurs la connaissance de certains détails qu'il ne reproduit pas et sans lesquels son récit n'aurait pas été compris. Il parle des circonstances
LvaiAc uc la iiicic uc «icouo sans la iiuiiiiiici ^ ii laii aiiusiuu
à la captivité de Jean-Baptiste, qui n'a pas encore été mis en prison, supposant que ses lecteurs connaissent le fait lui-même dont il ne dit rien; enfin il établit une distinction entre les soixante-dix disciples et les douze, sans mentionner nulle part le choix de ceux-ci.
Nous avons fait voir ailleurs que les épîtres de Paul supposent également l'existence des synoptiques. Or, d'après ce que nous savons sur l'époque de la composition des épîtres de Paul et de l'évangile de Jean, celle des synoptiques remonterait plus haut que l'an 70, à l'exception peut-être de celui de Marc.
Gomment est-il possible que la tradition ait fait en si peu de temps toutes les belles choses que M. Colani met sur son compte? Où sont donc ces flots de la tradition dans lesquels le récit de l'histoire évangélique doit avoir roulé pendant plusieurs générations ? Mais une génération s'est à peine écoulée, elles auteurs des synoptiques peuvent avoir consulté, non pas la tradition, mais quelques-uns de ceux qui avaient vu et entendu le Seigneur, Car, si la persécution ne les avait pas fait disparaître, plusieurs devaient vivre encore à t'époque où les synoptiques Matthieu et Luc furent écrits.
Sans doute qu'on objectera que rien ne prouve que les documents dont l'évangile de Jean et les épîtres de Paul supposent l'existence, fussent précisément nos synoptiques. Cette supposition est pourtant la plus naturelle de toutes, et ceux qui se refuseraient à s'y ranger auraient deux choses à faire. D'abord il s'agirait d'ex-
comment ces écrits ont pu se perdre^ ou mieux, être supplantés par nos évangiles composés beaucoup plus tard. Si on se rappelle le respect parfois superstitieux avec le*^ quel le peuple conserve les ouvrages religieux quUl a été habitué à considérer comme authentiques et normatifs, on ne pourra admettre que les écrits en question» après être devenus assez populaires pour qu^on les supposât connus de tous, aient pu se perdre et êtr^ remplacés pu nos synoptiques .
L'inspiration n'étant pas plénière, l'authenticité offrant 1«8 difficultés que nous saTons, dam quel sen» peut-on encore parler d'une autorité des saintes Ecritures? 11 e^ aisé de voir que ce sujet est dans une union très intime avec les deux précédents; aux yeux de beaucoup de personnes les trois n'en font qu'un. Si on tient tant à l'authenticité de tous les livres bibliques et à une notion de l'inspiration aussi stricte que possible, ce n'est qM dans l'intérêt de l'autorité qu'on veut avoir absolue, complète^ décisive, infaillible.
On peut voir par ce qui précède que cette notion 4e fautorité se trouve manquer complètement de base et qu'il faut y renoncer. Ëst^e un mal? Beaucoup de personnes qui croient les intérêts du christianisme com^ promis dès que l'idée d'autorité est affaiblie, répondront affirmativement. Quant à nous, nous ne saurions en rien partager leurs appréhensions. Le christianisme est luimême une autorité, et, tant qu'il existera dans sa pureté comme fait, il ne pourra être hors des conditions voulues pour se légitimer.
M- le professeur Jalaguier a soutenu l'opinion contraire dans ses deux brochures apologétiques. A l'enten-^ dre, la foi doit, dans l'avenir comme par le passé, continuer de s'appuyer essentiellement sur l'arguni^nt
cière des faits ^ et la vérité historique implique à son tour l'existence des dons miraculeux. Parmi ces doas se trouve également celui de la théopneustie que suppose aussi Tautorité réclamée par les apôtres. Or, dit-il, comme les auteurs du Nouveau Testament ont eu part aux dons miraculeux, et comme en outre ils réclament l'autorité apostolique, ils étaient inspirés eux et leurs écrits. Par ce moyen M. Jalaguier compte avoir obtenu une autorité extérieure à laquelle il faut se soumettre sans examiner la valeur intrinsèque du christianisoie.
On le voit, c'est là l'ancien point de vue en vertu duquel l'homme est admis à examiner les preuves de la révélation, tandis qu'on lui conteste le droit de l'apprécier en elle-même et de refuser sa soumission du moment où les preuves extérieures sont satisfaisantes.
Ne pouvant rentrer ici dans l'examen de toutes les questions qui nous ont déjà occupé, nous nous bornerons à rappeler qu'on conteste à M. Jalaguier tous les chaînons de sa déduction. Et, comme il est bien loin d'avoir prouvé victorieusement ses assertions au sujet de l'inspiration et de l'authenticité, il s'ensuit que son idée de l'autorité ne repose pas précisément sur des bases solides. C'est ce qu'a montré M. Scherer en faisant la critique du dernier ouvrage du professeur deMontauban {Revtiedethéologiey\ol.\Ul^p. 183). Il constate en outre que son adversaire n'a pas retiré une seule de ses assertions, modifié un seul de ses moyens de défense, ni même eu égard à une seule objection.
des disciples de la mystique , et de saisir la portée de leurs arguments. Qu'est-ce donc, lorsqu'il s'agit de comprendre leurs aspirations ! Le professeur de Montauban ne peut éprouver pour elles la moindre sympathie. 11 n'abandonne aucune des vieilles positions de la théologie traditionnelle; seulement il la défend, ainsi qu'il convient dans une époque de crise et de lutte, en se faisant petit et peu exigeant. Il croit avoir tout sauvé, en élevant des prétentions aussi modestes que possible. Grande illusion! Ce n'est pas dans un mouvement dé retraite qu'on trouvera le salut , mais bien dans un changement de front franc et décisif. De grâce , ne perdez plus votre temps à attendre la nouvelle école dans votre antique forteresse , dont les remparts s'écroulent de tous côtés ; rendez-vous la liberté des mouvements; gardez-vous surtout de tenir l'Evangile pour solidaire d'aucune méthode ; examinez si la vérité qui vous est si chère ne pourrait pas être défendue par des considérations plus puissantes que les arguments qui vous sont contestés ; en un mot , descendez en rase campagne avec vos adversaires qui vous invitent au combat. C'est là pour la vérité l'unique chance de succès.
Mais M. Jalaguier n'est pas d'un tempérament à se lancer dans une pareille entreprise , qu'il qualifie peutêtre de téméraire aventure. Aussi , avec lui , la controverse ne saurait aboutir. 11 a dit d'excellentes choses dans ses nombreuses brochures, qui sont de beaucoup les
elle egt du nombre de celles qui »e perdent toujours , quels que soient les talents de Favocat. Le professeur de Montauban , c'est notre conviction , est destiné à être toujours battu dans ses controverses avec la nouvelle école ; et il verra en même (emps , sans grande sympathie , s'élever une tendance à la fois plus libérale et plus positive que la sienne, qui seule pourra gagner la cause de la vérité , parce qu'elle tiendra compte des circonstances et saura s'approprier ce que ses adversaires ont de bon.
La fausseté du point de vue du professeur de Montauban éclate surtout dans la question qui nous occupe en ce moment. Sa notion d'autorité est celle de cette apologétique surannée qui se croit appelée à prouver avant tout la divinité du contenant , en se gardant soigneusement de rien dire de la valeur intrinsèque du contenu. Chose étrange! Il n'a pas même l'air de toujours comprendre ce que la nouvelle école entend par la preuve interne. Selon lui , ce serait l'argument rationnel, l'argument moral, l'argument politique. Après une pareille confusion, on est quelque peu préparé pour entendre cette assertion, qui sans cela paraîtrait monstrueuse : « Les premiers prédicateurs du christianisme n'en appelaient guère à la preuve interne sous aucuûe forme. » Ailleurs , pourtant , il se ravise , et reconnaît que la vraie preuve interne est l'adaptation du christianisme aux besoins de la conscience humaine» Il dit
dait sur ces sujets si importants > Tautorité extérieure doit être Tessentiei. Noue ne pontons discuter ici les mérites de cette apologétique consacrée. Il serait aisé de montrer qujelle méconnaît la nature intime du ehristia-nisipe^ qu'elle renonce à faire usage des meilleurs moyens de défense, pour ériger en preUYe unique une argumén* tation àd hominem à laquelle le Seigneur et les apôtres ont eu recours quand ils ont eu à faire à des Juifs y mais qui n'est nullement basée sur la nature spirituelle du christianisme. Quand il est question de prouver un fait quelconque y on choisit toujours le genre d'argument le plus en rapport avec la nature même du sujet. Or^ si le christianisme est un faii historique , il n'est pas seule^ ment cela , il est plus que cela ; il est un fait spirituel a moral, reUgieux. Vouloir entreprendre de le légitimer simplement comme tout autre fait historique, c'est renoncer aux preuves les plus propres à convaincre.
Cette méthode ne fut employée ni par lésus et ses apôtres , ni pas les réformateurs. A cet égard comme à plusieurs autres , les représentants de la théologie tradi*tionnelle sont dans d'étranges illusionsi L'apologétique de la Réformation valait infiniment mieux que la leur. Leur notion de l'autorité est empruntée au supranaturalisme moderne, et non à l'époque créatrice de la Réformation. A entendre les supranaturalistes, la cause de FEvaugile serait définitivement gagnée dàs qu'ils animaient prouvé que tous les écrits du Nouveau Testament ^ftt bien des auteurs dont ils portent les noms, et; en ouire^
supposons qu'elle devienne de meilleure composition; son attestation pourra-i-elle avoir plus de valeur dans sa sphère que ce certificat de bonne vie et mœurs que chacun de nous, pourvu qu'il n'ait ni volé ni tué, peut obtenir du maire de son village? La sentence favorable de la critique ne garantirait pas plus l'excellence du volume que le certificat ne garantit la moralité du porteur. Il serait toujours indispensable d'ouvrir la Bible et d'examiner cette religion , d'ailleurs si authentique, avant de savoir ce qu'il faut en penser. Avec les réformateurs, nous croyons qu'il vaut infiniment mieux débuter par où l'ancienne apologétique est toujours obligée définir, malgré qu'elle en ait. Le christianisme porte en lui-même ses preuves ; il se délivre à lui-même le plus respectable et le plus efficace des certificats. En existant comme fait, il est dans toutes les conditions voulues pour se légitimer.
Toutefois, on nous arrête. Gomment, demande-t-OD, doivent être considérées les saintes Ecritures qui relatent les faits du christianisme et tout ce qui se rapporte à son introduction dans le monde et a sa première histoire? Ici nous répondons sans le moindre embarras: Vous les tiendrez provisoirement pour ce qu'il vous plaira. Ceux-ci les ouvriront comme un livre inspiré» authentique , faisant autorité ; ceux-là ne les considéreront que comme un document historique ordinaire. Au fait, ces dispositions diverses nous importent assez
rail-il servi de vous prouver longuement Fauthenticité, la divine inspiration du volume? Et s'il vous est arrivé de posséder ces convictions dès le début , à quoi cela vous a-t-il servi? D'un autre côté, si le contenu vous touche , s'il parle à votre cœur, il devient aussitôt pour vous une autorité puissante , qui^ implique dans une certaine mesure celle du contenant.
Mais ici nous nous trouvons en présence des principes de la JRevue de théologie. « L'autorité et la foi , dit M. Scherer*, sont deux méthodes religieuses opposées... Ce qui devient foi n'est plus autorité ; ce qui est autorité n'est pas encore foi. Ces deux mots : foi d'autorité , semblent donc jurer ensemble et constituer une véritable contradiction dans les termes. »