‹ M. Thiers, le Comte de Saint Vallier, le général de Manteuffel: libération du territoire 1871Chapitre 106 sur 128 · Versailles, 9 mars, 9 heures 5 matin · texte numérisé non relu

Versailles, 9 mars, 9 heures 5 matin

« lui ont recommandé de ne pas parler, et il a fait un « discours de deux heures de durée. Il faut pour « cela un grand déploiement de forces nerveuses. (( 11 en a été un peu fatigué et incommodé dans la (( nuit. Depuis lors, il mène sa vie ordinaire, sort tous « les jours et n'est astreint qu'à ne pas fatiguer les «organes de la voix. Si le beau temps continue, il « sera complètement dégagé dans quelques jours. » Pendant cette crise intérieure, le ministre avait nécessairement plus que M. Thiers entretenu l'ambassadeur. Essentiellement l'homme des convenances diplomatiques, se fiant en conséquence aux dehors que montrait le comte d'Arnim, il se croyait parfaitement dans le vrai en terminant ainsi sa lettre : c( Notre (( négociation marche bien. M. d'Armin est de bonne « humeur et paraît assez empressé de conclure. J'es- « père que nous pourrons signer quelque chose la a semaine prochaine. Quelques sottes femmes du faucc bourg Saint-Germain paraissent avoir écrit à Berlin ce des lettres aussi sottes "qu'elles sur l'état de la « France. »

Ce dernier mot était-il écrit par suite d'indications de M. de Gontaut? Peut-être; mais tout aussi bien d'après des dires par lesquels M. d'Arnim avait sans doute tâché de faire croire que les soucis causés par notre situation retenaient l'assentiment de sa cour. En tout cas l'ambassadeur jetait cette cour dans toute l'impatience de l'indécision, et à la fois il abusait Versailles. Ce mot de M. de Rémusat, que « notre négociation marchait bien et que le comte d'Arnim était de bonne humeur », avait pour pendant la plus vive expression de colère au sujet de ce dernier, de la part de M. de Bismarck. Le chancelier n'y voyait plus clair, entre ce qu'il

apprenait de Nancy ou entendait de la bouche de M. de Gontaut et ce qu'écrivait Tambassadeur d'Allemagne. Ce dernier était depuis cinq jours en possession du projet de traité formulé à Berlin et qu'annonçait à M. de Manteufîei le télégramme du 2 mars; il avait l'ordre de le présenter à M. Thiers et il n'en avait rien fait, mais il tenait le chancelier dans l'obscurité. M. de Bismarck, juste au moment où le quartier général le rassurait sur la santé du Président, se plaignait violemment, froissé qu'il se sentait, d'hésitations dont l'ambassadeur lui donnait à supposer l'existence à Versailles et dont il pouvait penser que l'on se faisait un affût contre ses offres. Avec la brusquerie, presque la brutalité impérative où les contrariétés poussaient sa nature, il écrivait le 8 à M. de Manteuffel qu' a il n'y a avait pas à marchander, que c'était à prendre ou «à laisser». M. de Saint- Vallier, à qui le général avait fait lire aussitôt la lettre, la résumait à M. Thiers en retranchant ces véhémences, qui auraient inutilement troublé ce dernier, mais il les transcrivait confidentiellement à M. de Rémusat à la même heure.

M. de Bismarck expliquait du moins les motifs de son emportement. Aussi ne fallut- il pas, cette fois, attendre deux années pour être édifié sur les dehors « aimables » et les apparences de oc bonne humeur » du comte d'Arnim. La lettre, entièrement de la main du chancelier, donnait aux faits toute authenticité. Arrivée au quartier général le 9 au soir, c'est le 10 au matin que le plénipotentiaire en traduisait comme il suit les termes, pour le Président et pour M. de Rémusat : « J'envoie à Votre Excellence le texte du a projet de convention dont je vous ai donné le sens « dans ma dépèche télégraphique du 2 mars et que j'ai

ce chargé M. le comte d'Arnim de communiquer au « gouvernement français. Je vous prie de le lire et d'en ce donner connaissance à M. le comte de St Vallier. Je ce vous dirai en même temps que j'ai lieu d'être méconot tent de ce qui se passe à Paris. Arnim se plaint ce dans ses rapports qu'on ne soit pas franc avec ce lui et qu'on veuille finasser *. Il prétend qu'on ne ce répond qu'en termes vagues aux propositions qu'il a (( transmises de ma part; or ces propositions ne peuvent ce être modifiées; ou elles seront acceptées purement ce et simplement, ou nous exécuterons dans les condice tions prévues par le traité du 29 juin 1872; il n'y a ce pas pour nous de troisième solution. Je l'ai expliqué ce et j'ai chargé Arnim de bien le faire comprendre; ce l'opinion publique allemande ne nous permet pas ce d'évacuer tout le territoire français avant l'entier ce payement de l'indemnité; j'ai dû réserver Belfort ce comme gage indispensable et je n'y puis rien changer, ce Que le gouvernement français se décide : si le sentice ment public en France ne lui permet pas de séparer, ce même momentanément, le sort de Belfort de celui ce des quatre départements occupés, qu'il abandonne ce toute négociation et qu'il continue simplement à ce payer jusqu'à latin. S'il entend au contraire accepter ce nos propositions, qu'il le déclare nettement. Dans ce tous les cas nous ne pouvons demeurer dans le ce vague, et il m'importe essentiellement d'être mis ce promptement en mesure de déclarer au Reichstag ce qu'il y a ou qu'il n'y a pas une entente avec la France, ce — Je m'adresse à Votre Excellence parce que je

1. M. de Saint- Vallier mettait là, entre parenthèses : « Le mot est en français dans le texte ».

<( remarque, non sans surprise, qu'il y a autant de « franchise, de précision et d'affabilité dans les com- « munications de M. le président de la République « dont nous avons connaissance par Nancy, qu'il y a « de confusion, de vague et de raideur désagréable « dans celles qui nous viennent par le canal de notre « ambassadeur. Dans cet état de choses, je prie Votre (( Excellence de s'en ouvrir confidentiellement à M. le « comte de Saint- Vallier et de lui demander s'il est en « mesure de dire ce que veut en définitive décider son ce gouvernement. » Cette révélation des manœuvres de l'ambassadeur était déjà suffisante; elle fut complétée tout à fait le lendemain dans des termes plus impatients encore. Le 11 au soir M. de Saint- Vallier envoyait à M. Thiers cette analyse d'une autre dépêche du chancelier : a M. de Bismarck ne comprend rien au <( silence de M. d'Arnim; il n'en a encore reçu aucun a rapport sur ses derniers pourparlers avec vous; il (( en est fort mécontent, lui ayant envoyé le 3 mars le a texte du projet de traité à vous soumettre en lui « recommandant de ne pas perdre de temps, afin d'être (L fixé sur vos résolutions pour le jour de l'ouverture « du Reichstag qui a lieu demain ; il prie en consé- <( quence instamment le général d'agir auprès de vous « par mon entremise ». Il semblerait que ces découvertes devaient mettre fin aux entretiens du comte d'Arnim avec le gouvernement de Versailles relativement aux négociations. Mais l'obligation où était M. de Bismarck de se servir malgré tout de l'intermédiaire de l'ambassadeur, et la volonté de celui-ci de persister dans ses procédés indubitablement contraires, nous l'imposeraient encore.

En attendant, les clauses indiquées de Berlin étaient

étudiées de près à Nancy. Le plénipotentiaire, à qui en appartiendrait Texécution, avait naturellement mandat de les amener au point acceptable. La restriction de Belfort était au premier rang. Par la sincérité des regrets qu'il exprimait à cet égard, le commandant de l'occupation convainquait finalement M. de Saint- Vallier que la place nous serait en réalité livrée dès le dernier payement. Il s'y était repris à plusieurs fois; mais ce même jour 11 mars, à l'arrivée de son courrier de Berlin, il y revenait dans un autre de ces a crayon » familiers, par lesquels il satisfaisait son besoin d'empressement : a Excellence, j'ai reçu un télégramme qui « me prouve qu'il n'y a pas ombre d'idée dans la tête a de Bismarck de vouloir déflorer les traités et de « garder sous quelque prétexte que ce soit Belfort. a C'est l'opinion publique dont Bismarck a besoin qui « demande cet article, voilà tout, et Belfort vous sera (( rendu avec le dernier payement. Je trouve que nous, a Prussiens, commettons une faute politique en ne a vous montrant pas, à vous Français, assez de conoc fiance. Ne tombez pas dans la même faute en vous « méfiant à cause de Belfort ». Les articles examinés, M. de Saint- Vallier les adressait à M. Thiers sous la seule réserve de deux détails : le délai à fixer pour l'évacuation une fois le payement effectué, les Allemands demandant un mois quant aux départements tandis que nous offrions quinze jours, et dix au plus pour Belfort tandis qu'ils en voulaient quinze; outre cela la limitation de la garnison de Belfort à son chiff're actuel. Mais lettres et télégrammes se multipliaient et se croisaient, dans la brièveté du temps qui restait avant l'ouverture du Reichstag. Dès que M. Thiers avait su la manière singulière dont le comte d'Arnim informait

Berlin, il avait télégraphié au plénipotentiaire : «c Dites a au général et qu'il dise à Berlin que nous agissons <L très franchement comme toujours, que nous n'avons a rien à cacher dans tout ceci et que, du reste, M. de a Gontaut a reçu des communications de nature à (( lever toutes les ambiguïtés, lesquelles d'ailleurs ne (( viennent pas de nous. Je vais vous écrire dans deux flc heures et tout sera éclairci pour vous. Mille amitiés oc pour le général et pour vous ^ » Dans le fait, deux heures après, c'est-à-dire venant de lire d'abord dans le texte même le projet de M. de Bismarck, puis ces détails de jours à déterminer et d'effectif à convenir, le Président télégraphiait de nouveau pour crier en quelque sorte son acceptation et dire qu'informé plus tôt il aurait accepté tout de suite. Lui aussi, à la fin, en était venu à ne plus s'en fier au comte d'Arnim. Il avait mis M. de Gontaut à même de parler utilement à Berlin ; il adressa à Nancy dans la forme officielle cet autre télégramme : « Le Président de la « République au comte de St Vallier, commissaire « extraordinaire à Nancy. — Je viens de relire votre ce communication et je me hâte de vous répondre. Si (( j'avais connu le texte que vous m'envoyez je l'au- (( rais accepté sur-le-champ, sauf les trois légères a modifications dont vous aviez prévu la nécessité et « qui sont les suivantes : quinze jours pour l'évacuation « des quatre départements et dix jours pour Belfort, a les payements étant, bien entendu, effectués aux (( époques convenues; limitation pour les troupes lais- « sées à Belfort. Ignorant le texte que je viens de rece- « voir, j'en avais fait un, remis à M. d'Arnim et à

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