CHAPITRE XXIII
Verdun ou Belfort.
SatisfacUon de M. de Bismarck, d'avoir pu faire annoncer le traité à l'ouverture du Reichstag; il oiïre à M. Thiers d'échanger Belfort contre Verdun. — Empressement du Président pour cette solution; encore le comte d'Arnim; courtoisie envers le chancelier. — Pourquoi l'on désirait, à Berlin, que M. Thiers s'en tînt à Belfort et pourquoi M. de ManleuITel le lui fait conseiller avec instances. — Effet « détestable • de la lettre de M. de Saint-Vallier à ce sujet; télégramme affectueux par lequel, le lendemain, le Président répare ce premier mouvement. — M. de Bismarck et son ambassadeur; le chancelier enlève à ce dernier la signature du traité. — Excellente situation qu'avait au contraire M. de Gontaut; lui et le chancelier écrivent leur nom, le 15 mars, au pied des conventions définitives.
A Versailles, la hâte avait fait oublier ou délaisser la question de Belfort. Il est vrai qu'à discuter l'effectif de la future garnison de la place, on renonçait presque à en poursuivre l'évacuation. Le dernier télégramme de M. Thiers une fois connu du chancelier, tout pouvait passer pour conclu. Le général de Manteuffel avait convaincu M. de Saint- Vallier qu'il fallait bien les quatre semaines pour évacuer les quatre départements et deux au plus pour Belfort : l'accord n'était plus douteux. M. de Bismarck s'était donc trouvé en
situation d'annoncer le traité par la bouche de l'Empereur dans le discours d'ouverture du Reichstag. Il en avisait télégraphiquement le général en quelques mots le jour même, 12 mars, à sept heures du soir. Si par nature ou par calcul le politique, en lui, était impérieux et dur, il savait gré des services qu'on lui rendait. Ce premier télégramme en était une preuve; le discours en contenait une autre, et la Gazette de V Allemagne du Nord venait d'en fournir, assurément sous sa dictée, une plus explicite encore. L'Allemagne aurait été notre alliée intime, que cette feuille ce inspirée », comme appelle parfois ses pareilles la correspondance officielle, n'aurait pu soutenir d'un langage plus décidé le gouvernement présidentiel : a II est « nécessaire et tout à fait désirable pour la France « que le gouvernement de M. Thiers se maintienne. (( Les institutions que l'on va donner au pays doivent (( par conséquent être telles que M. Thiers puisse gou- « verner, et si la Chambre actuelle ne peut pas ou ne « veut pas décider de la future forme du gouver- (L nement de la France, il faut absolument que le gou- « vernement soit fort pendant la durée du provisoire. a Le gouvernement de la France a besoin, aujourd'hui « plus que jamais, du respect de l'étranger. Quelle « que soit sa valeur personnelle, il ne peut se passer « de considération ni d'influence vis-à-vis du pays « lui-même, et il ne faut pas, par conséquent, que le « chef de l'État puisse être poussé, pour ainsi dire, « dans ses derniers retranchements par une Chambre ce indissoluble ».
Dans le discours au Reichstag, le chancelier avait fait dire par l'Empereur une phrase non à dédaigner pour son effet au dehors, indiquant comme une sorte
d'éloge que m la France a^ait devancé de beaucoup par ses payements « les termes fixés » et ajoutant, comme s'il en avait toujours été persuadé au contraire du parti qui avait imposé les conventions précédentes : « La confiance, exprimée par moi à cette place Tannée (( dernière, que j'avais de voir la situation de la France (( se développer dans le sens de l'apaisement et des « progrès économiques n'a pas été trompée. Je fonde « là-dessus l'espérance que l'instant n'est plus éloigné « où l'achèvement complet de notre liquidation finan- « cière avec le gouvernement français amènera Ten- « tière évacuation du territoire de la France plus tôt (( qu'on ne l'avait prévu * ». Mais M. de Bismarck n'en reste pas au télégramme de sept heures du soir. Il veut tout finir avec Versailles ce même jour et, à la fois, témoignera M. Thiers surtout, à M. de Manteuffel aussi, de l'utilité qu'il a trouvée à la prompte et loyale décision du premier, à l'aide active du second. A onze heures avant minuit, il adresse au quartier général ces autres chiffres, contenant d'abord à l'adresse du commandant en chef cette formule aimable : « Les phrases relatives à la stabilité du gou- « vernement français et à l'évacuation anticipée, « placées dans le discours de Sa Majesté le Roi à la « suite de vos communications, ont dû satisfaire Votre
1. « Quelques jours après la clôlare de votre dernière session « a été conclu avec la France une convention qui règle les
• délais de payement de la dernière partie de l'indemnité des « frais de guerre, et, concurremment, l'évacuation du territoire
• occupé par nos troupes. Les communications qui doivent vous « être faites sur cette convention et sur son exécution vous « montreront que la France a devancé de beaucoup par ses
« payements les termes fixés La confiance, exprimée par
« moi à cette place, etc.. ■
(( Excellence, car elles répondent à ses vues ». Ses chiffres faisaient ensuite à M. Thiers l'avance, à laquelle il avait la certitude que le Président attacherait beaucoup de prix, d'accepter Verdun au lieu de Belfort comme dernier gage de la rançon : a Nous « sommes prêts, portait son télégramme, à substituer, « si M. Thiers le désire, Verdun à Belfort comme « dernière garantie; mais dans ce cas, la garnison « actuelle de Verdun y resterait et nous aurions le a droit de la renforcer de 1000 hommes en cas de « besoin; il nous faudrait de plus deux stations « d'étapes, occupées chacune par un bataillon entre ce Metz et Verdun ». Outre les accords si promptement effectués par l'intervention de Nancy, le chancelier avait trouvé M. de Gontaut en situation de traiter immédiatement avec lui tous les détails; par ce télégramme de onze heures du soir tout était donc terminé; un autre, parti en même temps, prescrivait à l'ambassadeur d'en porter la preuve au Président, et c'était dit au quartier général : a Je viens de télé- « graphierau comte d'Arnim, que Sa Majesté le Roi lui « ordonne de remettre officiellement et sans délai le (( projet de traité en question au gouvernement fran- « çais, ainsi qu'il aurait dû le faire déjà, comme je vous « l'ai écrit le 3. Veuillez donner cette information au « comte de Saint- Vallier et y ajouter les suivantes : — « Il nous est impossible d'abréger le délai de quatre « semaines pour l'évacuation des quatre départements. « Nous acceptons comme on nous le propose que les a quatre termes de payement du dernier milliard soient « remis du l^"" au 5 de chaque mois, le terme de l'éva- « cuation subissant une modification correspondante. « — Nous acceptons la double condition que l'évacua-
« tion de Belfort soit accomplie au plus tard dans les « quinze jours après le dernier payement, et que la a garnison actuelle ne soit pas renforcée. »
Avant l'arrivée du pli de M. de Saint- Vallier qui apportait la traduction de ces chiffres, M. Thiers, n*en étant encore qu'aux circonstances précédentes, venait de télégraphier sur d'autres sujets et terminait par cette qualification des menées du comte d'Arnim : « Je ne comprends pas plus que vous les doubles fonds « d'un certain personnage; j'espère que la conclusion « y mettra fin ». Ce fut une joie pour lui d'apprendre l'offre de M. de Bismarck. Il s'était évidemment résigné à la restriction de Belfort. Il répondait sans doute en lui-même par anticipation aux inquiétudes qu'elle suggérerait, aux clameurs qui en seraient le résultat, aux objurgations de tribune, aux véhémences de presse, et pensait que, sa parole aidant, tout se calmerait sous la satisfaction indubitable des malheureuses contrées délivrées enfin de l'ennemi. L'avance venue de M. de Bismarck le débarrassant de tout cela, il la saisit du premier moment. M. de Saint- Vallier expliquait que l'adoption de Verdun entraînerait un peu de délai, exigerait de préciser auparavant des arrangements militaires et de les conclure : le fait de n'avoir pas à compter avec les préventions publiques, d'y voir obéir, au contraire, fut le plus fort. 11 fallut subir de nouveau le comte d'Arnim, déférant aux ordres de son gouvernement. Le Président y aurait certainement trouvé la même satisfaction vive, si l'ambassadeur n'était pas resté le personnage énigmatique d'auparavant. Le terrain était maintenant trop circonscrit pour qu'il y eût encore place à ses a doubles fonds »; mais les ambiguïtés lui restaient une ressource et il y
avait recouru, car le soir même, à six heures quinze, M. Thiers passait à M. de Saint- Vallier, encore dans la forme officielle d'une décision de gouvernement, ce télégramme où éclatent et sa lassitude de M. d'Arnim et son contentement de la solution présentée : a Président m de la République au comte de Saint- Vallier, Nancy. « Gourez vite chez M. de Manteuffel et dites-lui que je (( ne comprends rien aux obscurités que Ton me prête (( sans cesse, quand je suis clair comme le jour. Je (( tiens absolument à ce que Verdun soit substitué à (( Belfort. Sans cette substitution, la convention perce drait tous ses avantages. Je consens aux deux étapes, a et à tout ce qu'on veut, pourvu que Verdun et son « rayon restent seuls en gage. On peut signer sur-le- (( champ en stipulant qu'un règlement militaire déter- <i minera ultérieurement les communications de l'armée a allemande avec la place occupée . Je m'engage a d'avance au règlement que M. de Manteuffel croira (( convenable à cet égard. Priez M . de Manteuffel de nous (( aider de toute son influence à ce sujet. A. Thiers *. » Le lendemain, le premier soin du Président fut de témoigner au comte de Saint-Vallier et au général sa reconnaissance de leur aide si efficace, et aussi de faire savoir par ce dernier à Berlin qu'il était loin de ne pas apprécier la courtoisie dont le chancelier faisait preuve envers la France. De la part de la presse française correspondant à la droite de l'Assemblée nationale, M. de Bismarck était l'objet d'agressions dans lesquelles la passion ecclésiastique entrait pour presque tout. Quelle intempestivité plus complète, en ce moment où l'on était à deux doigts de la libération