‹ M. Thiers, le Comte de Saint Vallier, le général de Manteuffel: libération du territoire 1871Chapitre 112 sur 128 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Du 15 mars au 24 mai.

Satisfaction publique; témoignages envers M. de Manteuffel; ses attentions à l'égard du sentiment national. — Mensonges de la presse allemande sur le général; il communique à M. de Saint-Vallier sa correspondance confidentielle tout entière ; lettre réconfortante écrite en réponse par M. Thiers. — Reprise de possession des contrées occupées, par les conseils de revision en tenue officielle. — Remerciments du chancelier à M. de Saint- Vallier à raison de l'aide qu'il a prêtée aux négociations. — M. de Manteuffel à l'anniversaire de naissance de M. Thiers; banquet.au quartier général à cette occasion; télégramme de M. de Bismarck ; réponses du Président. — L'élection Barodet à Paris; l'Empereur Guillaume à Pétersbourg et à Vienne; impressions qui sont ressenties. — Moyen caressé par M. Thiers de faire renoncer à l'occupation de Verdun; manière combinée à Nancy pour amener M. de Manteuiïel à engager les pourparlers nécessaires; espérances conçues. — M. de Bismarck et la délimitation des diocèses en Alsace-Lorraine. — M. de Saint- Vallier signale de nouvelles inquiétudes causées par notre état politique; dernière réponse de M. Thiers le 18 mai, annonçant dés lois préservatrices.

A Tin verse de ce qu'on avait entendu après le traité précédent, ce ne furent pas des protestations et des plaintes qui accueillirent le traité du 15 mars. L'expansion du soulagement y répondait de toute la contrée occupée. A Nancy, dès le matin du 16, la munici-

palité venait prier le préfet de transmettre au président de la République personnellement un télégramme exprimant le a. bonheur des habitants à la nouvelle de leur délivrance », et en reportant lanticipation a aux persévérants efforts de M. Thiers * i>, La préfecture, tenue quotidiennement au courant par ses rapports avec la légation, pouvait justement écrire à Versailles : a La joie de ce pays est immense d, et c'eût été de sa part porter offense à la gratitude publique, de ne pas témoigner à la même heure officiellement à M. de Saint-Vallier la reconnaissance des citoyens envers lui. Il ne restait qu'à attendre patiemment les échéances de la rançon, et, à la suite^ la rentrée des garnisons françaises dans ces lieux si longtemps attristés par la présence des régiments ennemis.

Une dernière fois la date du 22 mars ramena la fête de l'Empereur Guillaume. Les autorités administratives durent faire aux commandants allemands la visite officielle à son occasion. Le général de Manteuffel avait, presque plus attentivement encore que l'année d'auparavant, réduit la célébration à des démonstrations intérieures. Au quartier général, où le désir de voiler ce qui rappelait trop la défaite était depuis longtemps habituel, la pensée se sentait de n'avoir pas été sans avancer l'heure de l'évacuation, la satisfaction d'y être parvenu se laissait voir : ce fut avec un allégement diminuant malgré soi l'amertume, que le comte de Saint-Vallier, son personnel de légation, le préfet, se présentèrent en corps chez le général de Manteuffel. Malgré les prévenances, presque la sollicitude dont il

1. Le télégramme portait les signatures Simette, Menoin, Margiial, adjoints, agissant « pour le maire absent «»,

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se voyait là l'objet, le commissaire extraordinaire s'était jusqu'alors abstenu de paraître aux réceptions du soir, qui se tenaient chaque' semaine pour le monde de l'occupation et marquées ainsi du caractère officiel. Lui et le préfet estimèrent de concert que les circonstances et la grande part qui en revenait au général leur dictaient de déroger ensemble, une fois du moins, à cette réserve commandée jusqu'alors par la dignité. A toute date leur retenue avait été comprise; l'empressement qui accueillit l'entrée, dans le salon allemand, des deux représentants du gouvernement en eût fourni la preuve certaine, si bien d'autres ne leur en avaient été antérieurement données. M. Thiers, informé par son plénipotentiaire, ne laissa point passer cette nouvelle occasion de témoigner à ce dernier et au commandant en chef la gratitude ressentie des heureux services de l'un et du respect autant que des sympathies pour la France constamment montrés par l'autre : ce Remerciez le général « du concours qu'il ne cesse de nous donner toutes « les fois qu'il s'agit d'atténuer ou de supprimer les « inconvénients de l'occupation, télégraphiait-il à « M. de Saint- Vallier le 25 au matin. Dites-lui que je « compte toujours sur ses bons soins pour que la fin ce de cette occupation soit aussi régulière que l'a été ce toute sa durée. Je lui en garderai une vive recon- « naissance et je n'oublierai pas les services que « vous-même n'avez cessé de nous rendre dans ces a circonstances si difficiles et si laborieuses. Recevez « mes sincères et vraies amitiés. ))

Les populations, elles, auraient inévitablement une autre manière d'être impressionnées et de le faire voir. Il était à craindre que la perspective maintenant rap-

prochée de la libération ne ravivât rétrospectivement, en excitant les esprits, Tirritation des premiers jours quoique le temps l'eût amortie. En effet, non seulement les rixes devinrent plus fréquentes entre habitants et soldats, mais même des agressions se produisirent, quelques-unes trop graves pour que la répression pût en être absolument palliée. Du côté français il fallut appeler tous les agents d'administration à une vigilance aussi suivie qu'aux moments les plus rigoureux. Du côté allemand, au quartier général du moins et dans l'état-major, c'est une justice à rendre qu'aucune des prévoyances à attendre du bon vouloir ne manqua. En annonçant le traité aux chefs de corps, un ordre du jour de M. de Manteuffel fit un point d'honneur à ses subordonnés que les derniers mois de la présence des troupes sur le territoire français ne fussent pas marqués par des incidents regrettables, et qu'officiers et soldats redoublassent de prudence et de réserve. L'époque des manœuvres de régiment approchait; le général s'en servit pour occuper les troupes hors des villes, pour fatiguer les hommes et, par là, diminuer les heures de cabaret. Il supprima les grandes manœuvres de division; arrivant en pleines fenaisons ou lors de la maturation des récoltes, elles seraient devenues l'objet de plaintes plus vives à raison de l'évacuation prochaine, de prétentions plus aiguës, de conflits entre les intendances plus multipliés et de règlement plus difficile. Un détail avait du reste récemment attesté combien il voulait montrer encore davantage la considération qu'il accordait aux sentiments intimes, naturellement moins comprimés à cette heure. Au moment même des péripéties du traité, le 7 mars, le prince Frédéric-Charles était venu

d'Allemagne à Gommercy, revoir un régiment de hussards dont il était colonel *. Jusqu'alors une grande girouette tricolore en métal avait été maintenue sur l'ancien château des ducs de Lorraine, devenu une caserne. Le commandant de place allemand, pour que le prince n'en eût pas la vue, l'avait fait remplacer par le drapeau prussien. Aussitôt la ville entière s'était émue. La municipalité était accourue à Nancy, M. de Saint- Vallier pour elle au quartier général; immédiatement M. de ManteufTel avait transmis l'ordre de rétablir la girouette et frappé de punition l'officier pour ce zèle sans utilité ^

Détails naturellement appréciés là où l'on avait le mandat d'assoupir les sensations et de retenir l'impatience, mais ailleurs inconnus ou non regardés et dont on ne tenait pas compte. Au contraire, des journaux français empruntaient avec empressement à la presse d'outre-Rhin des mensonges dont le général était l'objet. Le parti allemand qui avait dicté le traité de 1872, les oppositions aussi que faisait à M. de Bismarck la politique intérieure étaient sans doute déroutés par la rapide conclusion de celui du 15 mars. L'impérative obligation qui avait forcé l'ambassadeur à s'y plier sans y être en quelque sorte intervenu, ne leur laissait que la ressource de la polémique et des interprétations

1. Ce fut un déplacement de plaisir, militaire uniquement en apparence et, pour cette apparence, poussé jusqu'à Verdun où était un régiment d'infanterie auquel le prince avait appartenu. Le commandant supérieur était surpris de ce voyage, effectué comme sans tenir compte de lui. Le prince fut invité de Berlin à passer au retour par Nancy; il y séjourna en effet presque à la dérobée, le temps nécessaire pour un déjeuner de chefs de corps au quartier général.

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