Saint- Val lier à M. Thiers, 13 mars
fausses. Ce n'était pourtant pas au point que le chancelier se crût dispensé de faire donner à l'opinion des explications qui la rassurassent quant à l'abandon de raideurs jugées essentielles Tannée précédente. Encore aujourd'hui M. de Bismarck n'a pas renoncé à se montrer au niveau du sentiment allemand même vulgaire; à plus forte raison devait-il alors y attacher du prix *. Au début des pourparlers et à leur propos, son organe officieux avait eu soin de les donner comme dus à l'initiative de la France, tandis qu'elle était venue toute de lui, ajoutant avec attention, il est vrai, que la « confiance méritée par le gouvernement français actuel » rendait naturel qu'on s'y fût prêté *. Quoi qu'il en soit, les choses se trouvaient réglées autrement qu'en général on n'avait peut-être été porté à l'attendre; à leur sujet les adversaires pouvaient
1. Tout dernièrement, les feuilles françaises ont reproduit, d'après un journal de Munich, une conversation de M. de Bismarck devant une délégation de professeurs et d'étudiants de l'université de Halle. Parlant de plusieurs militaires prussiens contemporains à propos de l'ouvrage de Sybel, il aurait dit du commandant de Toccupation en France, dont il a cependant approuvé indubitablement la conduite à partir de 1872 : « Man- « teuiïel était un homme de mérite, mais un peu poseur. Il « avait la tête remplie du Wallenstein de Schiller. Lorsqu'il « entra en 1866 à Francfort, il avait la barbe taillée à la Tilly. « Sa pose consistait dans sa façon de traiter les Alsaciens et, « pendant la guerre, les Français. Vous savez qu'à la guerre le « soldat doit avoir à manger suffisamment et qu'il ne doit pas « geler faute de feu. Manteuffel, lui, aurait voulu que le soldat, « raidi de froid, dît au Français, en rendant le dernier soupir : • Tiens, voilà ton acajou; il est intact! Voilà tes meubles, nous « mourons de froid, mais nous ne les avons pas brûlés ».
2. Con^espondance provincitde du 24 février 1873 : « Le gou- « vernement français, il y a peu de temps, et d'abord confiden- « tiellement, a exprimé le désir d'entrer en pourparlers sur les « garanties financières â offrir, avec payement anticipé ».
surexciter le sentiment public : M. de Bismarck ne trouva-t-il pas opportun de faire dire, par des feuilles un peu éloignées de son secrétariat, que des avis directs adressés au Roi par M. de Manteuffel, se fondant sur la situation politique de la France, avaient déterminé le gouvernement impérial? Mais les fausses indications pareilles étaient à rechercher aussi par ses adversaires. Le fait d'avoir conduit sans conflit grave, sans secousse ces deux années d'occupation, écarté en conséquence des motifs de plus d'éloignement entre les deux pays, doterait certainement le général de beaucoup d'autorité morale. M. de Bismarck lui-même l'avait comme sanctionnée d'avance en le remerciant, le lendemain du traité, dans ces termes certainement sincères à leur date, de ce la part considérable qu'il «c avait eue à l'heureuse conclusion d un arrangement « qui n'aurait pu être mené à bien aussi promptece ment sans son efficace intervention * ». La considération personnelle de l'Empereur pour le général rendait d'autant plus aisé d'entourer celui-ci d'un prestige et, sinon de l'ériger en rival du chancelier, au moins de désigner en lui quelqu'un pour le jour où l'on aurait suffisamment ébranlé ce dernier. Toujours est-il que, par expédient de gouvernement ou par perfidie de parti, des journaux en réalité ou non à la disposition des bureaux officiels * expliquèrent, un matin, qu'on devait à M. de Manteuffel d'avoir tout décidé, que le résultat était provenu a d'une lettre où il exposait au Roi comment, dans l'état précaire de l'ordre politique en France, quand un changement de gouvernement y