‹ M. Thiers, le Comte de Saint Vallier, le général de Manteuffel: libération du territoire 1871Chapitre 117 sur 128 · avril · texte numérisé non relu

avril

(( nables sans s'inquiéter de la dépense, qui ne saurait (( jamais être bien grande. D'ailleurs nous devons trop ce à M. de Manteuflfel pour ne pas lui témoigner tous « les égards qu'il mérite ».

Le général, lui, continuait à se complaire dans ces sentiments à la Schiller dont M. de Bismarck paraît avoir, dernièrement, aimé encore à se railler en Allemand d'un autre âge. Les journaux français, et probablement plus d'un en Allemagne, ont relaté le banquet que. le commandant en chef donna, le 15 avril, dans l'ancienne résidence royale de Nancy, en l'honneur du jour de naissance de M. Thiers. Il s'en montrait occupé à l'avance comme d'une de ces jouissances intimes dont on garde précieusement le souvenir. Il n'avait pas laissé passer la veille de ce jour sans témoigner une fois de plus au Président, par la lettre suivante, les sympathies et l'admiration qu'il ressentait pour lui :

(( Monsieur le Président,

« Je prie Votre Excellence de vouloir bien agréer l'expression respectueuse de mes félicitations les plus sincères et les plus empressées pour votre jour de naissance. La confiance que Votre Excellence m'a inspirée dès le moment que j'ai eu l'honneur de Lui être présenté, l'admiration que j'ai gagnée des qualités éminentes qui La distinguent et qui Lui assurent sa place dans tous les siècles, m'ont rendu seules possible ma tâche pénible pendant l'occupation. Grâce à Dieu celle-ci va finir et je joins aujourd'hui à mes félicitations les remerciements les plus chauds de toutes les bontés et de tous les égards que Votre Excellence a

bien voulu me témoigner dans ces temps si difficiles. Je prie Votre Excellence d'agréer Tassurance de ma plus haute considération et de mon profond respect.

(( Manteuffel ».

Le matin du 15, le général, suivi de son état-major en grande tenue, était allé présenter au commissaire extraordinaire ses félicitations et ses vœux pour la personne de M. Thiers; en considération de l'anniversaire il apportait la grâce d'un jeune Nancéen détenu à Cologne pour tentative de meurtre contre un soldat allemand *. Au dîner, vaste agape germaine, se trouvaient tous les chefs de corps de l'occupation et tout son personnel supérieur, M. de Saint-Vallier et sa légation, les préfets des départements sur lesquels les troupes allaient bientôt cesser de peser, les hauts fonctionnaires judiciaires, le maire du chef-lieu. Le général s'était assuré de l'assentiment de l'Empereur et avait prévenu M. de Bismarck. Celui-ci ayant attendu la dernière heure pour répondre, ce ne fut pas sans l'anxiété très reconnaissable de n'avoir peutêtre pas l'approbation du chancelier, que M. de Manteuffel se leva pour porter la santé de M. Thiers. Mais il achevait à peine lorsqu'un télégramme lui fut remis ; sa physionomie rayonna alors, et aussitôt il lut

1. Saint-Vallier à M. Thiers, télégramme du 15 avril, 4 heures du soir. — L'historien Ranke était venu chez M. de Manteuiïel avec le désir d'aller voir M. Thiers à Versailles. Une indisposition l'avait fait retourner en Allemagne sans réaliser ce projet. Mais ses trois fils, qui l'accompagnaient, étaient restés à Nancy. Tous les trois se rendirent à la légation française, priant M. de Saint-Vallier de faire parvenir au président « l'expression des sentiments et des vœux d'un de ses plus anciens et sincères admirateurs ».

d'une voix ferme et heureuse : « Varzin, 15 avril, « 7 heures du soir. — N'osant pas adresser directece ment par le télégraphe mes félicitations à M. le Pré- « sident pour son jour de naissance, je prie Votre <c Excellence de vouloir bien lui faire parvenir Tex- « pression de mes vœux. — V. Bismarck ». Le Président eut le lendemain, à son réveil, un télégramme de 11 heures du soir, relatant sommairement les détails de cette soirée. Son nom y avait trouvé un écho de sympathies nullement feintes, donnant presque aux Français assistants l'illusion d'un milieu différent.

Ce n'est pas M. Thiers, chef de gouvernement, qui serait resté au-dessous de manifestations honorant ainsi sa personne, quand elles pouvaient retentir avec avantage dans les rapports ultérieurs des deux pays. Il demanda aussitôt au plénipotentiaire un compte rendu plus complet, voulant faire bénéficier de sa publicité la situation de la France vis-à-vis des autres puissances, comme aussi vis-à-vis d'elle-même*, et il télégraphia dans ces termes au général de Manteuffel :

Paris, 16 avril, 12 h. 55 soir.

(( Je vous remercie de la réunion que vous avez formée chez vous à l'occasion du 15 avril, jour de ma naissance. J'ai été aussi touché de l'honneur que vous m'avez fait que des expressions cordiales que vous avez bien voulu employer à mon égard. Votre amitié, outre qu'elle a été secourable à nos populations, a été pour moi depuis deux ans une consolation de bien des peines

1. M. Thiers fit publier ce compte rendu par le Journal des Débats, M. de Saint-Vallier en avait soumis la rédaction au général de Manteuffel afin que l'exactitude en fût incontestable.

et de bien des douleurs. Je vous en suis profondément reconnaissant et je vous prie de croire à la sincérité et à la durée de la mienne, qui vous est à jamais acquise. Veuillez exprimer mes remerciements à MM. les officiers de votre état-major qui ont bien voulu se réunir à vous. Seriez-vous assez bon pour faire parvenir à M. le prince de Bismarck la réponse suivante, qui arrivera plus sûrement par votre intermédiaire :

« A M. le prince de Bismarck, à Varzin.

(( Prince, je vous remercie des vœux que vous avez bien voulu m^adresser à l'occasion du 15 avril. Cette marque d'une amitié déjà ancienne m'a fort touché et je vous prie, en retour, d'agréer pour vous-jnême l'expression des vœux les plus sincères. — A. Thiers ».

Ces prolongements de la satisfaction causée par les négociations qui venaient de finir si vite, et si heureusement à tout prendre, ne faisaient pas oublier l'occupation au Président. La retenue ultérieure de Verdun jetait sur le traité du 15 mars une ombre éloignant, semblait-il, la réalité de la libération, quoique celle-ci fût devenue comme présente par cela seul que l'heure en était positivement marquée. Le discours d'ouverture du Reichstag avait informé cette assemblée que la transformation des monnaies allemandes continuait son cours et motiverait prochainement des propositions gouvernementales. Les phases de ce travail s'accusaient d'elles-mêmes dans la circulation monétaire ; le Président les suivait avec attention. Gomme une assez notable recherche de la monnaie d'or se produisit afin de faciliter l'œuvre, la pensée le prit

que si une importante somme de ce métal pouvait être offerte lors d'un prochain payement, l'avantage subit ainsi procuré se joindrait aux propensions plusieurs fois signalées de Nancy pour l'évacuation totale au 1" août, et que par là M. de Bismarck serait peut-être amené à modifier dans ce sens la condition dernière du traité. Des ordres furent donnés en conséquence au Trésor, d'ailleurs sans autre explication, pour retenir dans les caisses le plus de monnaie d'or dont il serait praticable de priver le marché. Un jour de la fm d'avril, à Versailles, le Président informa verbalement de son plan M. de Saint- Vallier, et le plénipotentiaire, aussitôt rentré à Nancy, chercha le moyen d'y donner suite. Ce ne pouvait guère être essayé directement à Berlin ; les négociations closes quelques semaines auparavant n'eussent pu s'y rouvrir sans réveiller et l'agacement qu'elles avaient soulevé et les inquiétudes antérieures quant à l'abandon du gage, qui avaient pu être assoupies par le chancelier, mais pas absolument détruites. Personne n'eût consenti à faire revivre ce moment-là. 11 fallait en chercher le moyen dans une nouvelle intervention du général. Encore celui-ci voudrait-il se prêter à s'entremettre, provoquer peut-être ainsi une mauvaise humeur qui lui serait sensible et qui l'amoindrirait?

M. de Manteuffel revenait de faire à Versailles sa visite d'adieu. Reçu à la Présidence comme M. Thiers s'était plu, par avance, à annoncer qu'il le serait, il en exprimait beaucoup de gratitude. Il eût donc semblé que l'heure était bonne. Mais une fois de plus et pour quelques jours les choses marquaient mal. C'était le 6 mai. Les incidents intérieurs compliquaient coup sur coup la situation déjà difficile du gouvernement

présidentiel vis-à-vis de ses adversaires. Plusieurs élections parlementaires avaient lieu. Le déparlement de la Seine venait particulièrement de nommer, de préférence à M. de Rémusat, un inconnu subitement élevé au rang de personnage politique sous les auspices de Gambetta, épris en ce temps-là de sa propre fougue et de la popularité vulgaire au lieu du sens d'État qui était en lui et dont plus tard il fut capable. Cette faute énorme, commise le lendemain du traité de libération, en improbation de M. Thiers eût-on dit, n'avait pas d'effet uniquement au dedans, l'effet de rejeter vers la droite de l'Assemblée nationale les timorés et les indécis; au dehors, elle retenait les bonnes volontés en chemin de nous revenir. L'Empereur d'Allemagne rendait alors à Pétersbourg et à Vienne la visite qu'avaient faite à Berlin les deux autres Empereurs l'année précédente. Il y avait là, par suite, une autre sorte de Congrès de souverains et de premiers ministres. On y regardait inévitablement aux affaires de la France. M. de Bismarck, le prince Gortshakow interrogeaient sur elles M. de Manteuffel. Celui-ci le dit à M. de Saint- Vallier dès qu'il le revit, sans lui dissimuler que cette rentrée en scène si visiblement effective de Gambetta émouvait un peu. Il abonda cependant en paroles rassurantes, lui affirmant que (( le prestige du Président n'était pas atteint par Télection Barodet; que l'on avait confiance dans la République conservatrice sous M. Thiers; que la France n'avait donc rien à craindre de ces entrevues; qu'on attendait, qu'on observait, qu'avec de la fermeté nous pouvions rassurer tout le monde * ».

\. Saint-Vallicr à M. Thiers, 6 mai.

M. de Manteuffel insistant pour convaincre le pléni- , potentiaire que « Tabsence de toute hostilité contre nous résultait très positivement des lettres qui lui arrivaient », et son bon vouloir s'attestant par là une fois encore, M. de Saint- Vallier se sentait prêt à lui confier la question nouvelle. Un autre encouragement lui venait en même temps. La politique anti-ecclésiastique du chancelier était dans son plein ; les hostilités qu'elle suscitait en Allemagne n'avaient pas encore été aussi vives, et il semblait que l'état de santé du pape Pie IX dût amener un prochain conclave. Le comte d'Arnim avait eu sur ce dernier sujet, avec le président de la République, plusieurs entretiens dans lesquels son embarras à parler clairement était resté visible *. Une opération d'autant plus difficile dans ces circonstances, la délimitation des diocèses français, allait, aux termes du traité de Francfort, être à faire sur la frontière tracée maintenant par les annexions. Ce dernier olflet préoccupait M. de Bismarck. Les évêchés de Nancy, de Saint-Dié, de Besançon avaient entrée dans l'Alsace-Lorraine, y exerçaient leur action outre celle qui appartenait aux diocèses de Strasbourg et de Metz. Pour la germanisation du territoire conquis c'était une situation à faire cesser, et dans la situation qu'il avait donnée au gouvernement de l'Empereur vis-à-vis du Saint-Siège il lui était malaisé de s'adresser à Rome. Aux conversations particu-

1. 11 ressort du fascicule du Procès cfArmm, que du 16 au 28 avril, puis encore le 21 mai, l'ambassadeur, après les audiences du Président à ce sujet, a adressé à Berlin quatre rapports successifs dont il a entendu conserver par devers lui les minutes. Ils n'ont pas été lus au débat, de sorte qu'ils ne sont pas imprimés.

lières du quartier général de Nancy, on eût dit aussi que dans la politique qu'il avait engagée, le chancelier n'était pas sans souhaiter de paraître tout au moins ne point avoir notre indifférence*. Si la France, elle, poursuivait par hasard à Rome la délimitation des diocèses, c'était une occasion de le mêler à nous jugée par lui si favorable que, lisant à Pétersbourg même, dans le Journal des Débats^ un entrefilet qui annonçait l'ouverture de négociations à cet égard par notre gouvernement, il écrivait immédiatement à M. de Manteuffel d'aborder cet objet avec M. de Saint- Vallier, afin que si celui-ci savait que les Débats fussent bien informés il avisât conlidentiellement M. Thiers. Le chancelier était tellement assuré qu'en cela l'ambassadeur à Paris ne pouvait lui servir à rien, qu'il mandait au général : « Pour des raisons ce que vous saurez comprendre,^ il ne me conviendrait « pas de charger M. d'Arnim d'une communication « aussi délicate, qui doit avoir un caractère purece ment amical et intime et à laquelle je craindrais ce qu'il ne donnât une portée officielle; j'en entrece tiendrais M. de Gontaut si je me trouvais à Berlin, ce mais je ne le connais pas assez pour lui écrire ce d'ici et je préfère m adresser à votre entremise, ce qui m'a été si utile déjà il y a deux mois. y> Il s'était abstenu jusqu'alors, disait-il, ce tant à cause de ses mauvaises relations avec Rome que parce que la France surtout avait intérêt, étant pays catholique; il ne voulait aucunement nous presser, tout en recon-

4. Parlant des entretiens du comte d'Arnim à quelqu'un qui pouvait en avoir de son côté à Nancy, M. Thiers répondit : « Je « vois bien qu'ils ont quelque chose à dire, mais je veux qu'ils « le disent, je ne veux pas aller au-devant ».

naissant Tutilité pour TAllemagne de régler la question; mais il tiendrait à savoir dans quelle mesure nous nous en entendrions avec lui;- il lui serait (( agréable » de l'examiner et de la traiter avec nous; il comprenait que nous montrions une grande réserve, mais demandait si M. Thiers trouverait opportunes des ouvertures de sa part à Rome ou bien qu'il s'en abstînt * ».

Par cette nouvelle marque de confiance, le commissaire français était enhardi à entamer l'affaire de l'évacuation totale au mois d'août, c'est-à-dire l'abandon de Verdun. 11 craignait, toutefois, de ne pouvoir être écouté autrement que par incidence, dans un hasard de conversation. 11 fallait en amener l'occasion; la préfecture de Nancy en fut le lieu. M. de Saint-Vallier savait combien le général saurait gré d'une invitation du préfet qui ne se bornerait plus à lui et aux officiers de son état-major, qui comprendrait, avec la baronne de Manteuffel et sa fille, les dames allemandes de leur entourage. Le jour pris en conséquence, ce haut monde de l'occupation franchit pour la première fois le seuil de la résidence départementale. C'était en plein midi, au vu de tous; dans la population il n'y eut personne pour penser que cette courtoisie insolite n'avait pas sa raison d'être dans un intérêt public. Sortis de table, le plénipotentiaire, comme en continuant à s'entretenir des objets dont on avait parlé, emmena tout naturellement le général d'un côté du jardin et lui fit alors cette offre de monnaie d'or, sur laquelle comptait M. Thiers. M. de Manteuffel eut un premier mouvement d'impatience; c'était chez lui un

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