‹ M. Thiers, le Comte de Saint Vallier, le général de Manteuffel: libération du territoire 1871Chapitre 122 sur 128 · mai · texte numérisé non relu

mai

2. C'est dans sa lettre particulière du 28 juin que M. de Broglie répondait à ce sujet; il écrivait : « Dans l'état des choses, n'ayant « plus rien ni à demander ni à obtenir que ce qui est notre « droit strict par la lettre des traités, nous n'avons pas d'intérêt « à presser Texécution de l'art. VI du traité de Francfort, qui « serait si pénible aux populations envahies. M. Thiers s'est « trompé.... On a au contraire, dès les premiers jours qui ont « suivi la paix, sondé à cet égard les intentions du St-Siège. « La réponse a été que de nouvelles délimitations ne pouvaient

l'évacuation 405

envenimée d'ailleurs davantage, bientôt, par un mandement du même prélat.

Cependant les jours passaient. L'armée occupante quittait le pays par détachements successifs, dans des marches parfaitement disciplinées au reste, pas une étape ne donnant lieu au plus minime conflit. Nancy, qui avait été deux ans la capitale de l'occupation, la restait plus que jamais en ce moment pour les officiers impériaux. Beaucoup y venaient des autres garnisons, même d'outre-Rhin, par curiosité, en famille, dépenser dans des objets de toilette, de luxe ou en repas joyeux les bonifications distribuées au nom de l'empereur en fin de campagne. « Vous nous corrompez, il est temps que nous partions », disait M. de Manteuflel, étonné autant que peu épris, au point de vue militaire, de ces propensions au bien-être contraires à la rusticité prussienne. Ce spectacle, pénible dans son animation pour les regards français, la ville le présentait en même temps que celui d'un universel empressement, tout contenu qu'il fût, à préparer les réjouissances de l'évacuation. Elle offrait aussi celui des manifestations de parti. Il a toujours été habituel aux oppositions politiques de jeter des embûches au devant des gouvernements combattus par elles, ou des ennuis si elles ne pouvaient faire davantage. La personne de M. Thiers, la gratitude dont était entouré son nom dans la contrée qu'il rendait à la liberté avant l'heure assignée d'abord, furent saisies dans cette vue. La municipalité de Nancy imagina d'inviter

« être faites qu'avec le consentement des titulaires des sièges « ou après leur mort. On peut s'en tenir là jusqu'à nouvel « ordre, sauf à accepter sans mauvaise grâce l'ouverture qu'on • pourrait nous faire pour la reprise des négociations. — Broglie. »

bruyamment le Président descendu du pouvoir, à une grande fête populaire dont un banquet où Ton obtiendrait qu'il se fît entendre serait le complément. Ce n'était qu'une intrigue individuelle, M. Thiers s'y refusa après en avoir laissé fatiguer un moment ses successeurs. Mais toute la France s'en occupa à raison de la susceptibilité que l'on supposait sur un tel sujet au pouvoir nouveau, et la ville où l'affaire était ourdie s'en agitait d'autant plus. En ces dernières journées de la présence allemande, M. de Saint- Vallier se considérait comme responsable de la tranquillité morale *. Il s'excusait avec anxiété de ces émois auprès de M. de Manteuffel. Il avait surtout la crainte qu'à Versailles on crût peut-être à une arrière-complicité du général dans ce qui concernait M. Thiers, à cause de leurs rapports antérieurs si attentionnés. Le commandant de l'occupation rassurait avec empressement le plénipotentiaire; il lui en écrivit même, pensant que nul ombrage ne viendrait atteindre ce dernier si la lettre était montrée au gouvernement. Cette lettre alla en effet au duc de Broglie avec d'autres informations. A coup sûr il n'en coûta pas à l'esprit distingué qu'était le président du Conseil, de répondre aussitôt à M. de Saint- Vallier : ce Veuillez remercier M. le <c général de Manteuffel de sa communication bience veillante. Tant d'obligeance n'était pas nécessaire;

i. Préoccupé à toute date des « radicaux », mais encore davantage alors, M. de Saint- Vallier, écrivant le 16 juillet au duc de Broglie que ceux-ci « voudraient des conflits pour créer des embarras au gouvernement », ajoutait : « Les pitoyables actes de « la municipalité de Nancy ne sont pas inspirés par un autre •« mobile; mais les agitateurs seront, je l'espère, déçus dans leurs « calculs; il est impossible que M. Thiers puisse accepter une « pareille invitation... »

« ce n'est pas moi qui trouverai mauvais les égards (( témoignés à l'homme illustre qui a gouverné la « France et qui serait encore à sa tête s'il avait voulu « écouter les conseils affectueux de ses anciens et « véritables amis. »

Un fait d'ordre différent se produisit la dernière semaine. Pour les rapports à entretenir encore avec l'occupant, les conséquences auraient pu en devenir regrettables, tandis qu'au contraire celui-ci cherchait à amoindrir les mauvais souvenirs que malgré tout nous aurions de sa présence. L'énormité de notre rançon avait facilité à l'Empereur Guillaume de faire des largesses à l'armée qui allait voir se terminer, pour elle, cette faction de deux années contre l'affliction de la France et contre la révolte imaginaire qu'on disait en redouter. Près de partir de Nancy, le commandant en chef fut désireux d'éteindre, au moyen des sommes mises à sa disposition, des réclamations de communes ou d'hôpitaux auxquelles il avait été mal satisfait lors de leur règlement avec l'administration allemande. Par des actes de vente réguliers, il avait d'abord assuré à l'Allemagne la propriété des emplacements où se trouvaient inhumés des militaires allemands. Ce fut maintenant le tour de villes et de petites communes qui se disaient lésées, d'autres qui avaient particulièrement souffert de la guerre; ou dont les hospices avaient recueilli et soigné des blessés : elles reçurent du général des indemnités, et l'administration française, chargée d'instruire chacun des cas particuliers, aurait eu mauvaise grâce à ne pas trouver ces sortes de restitutions dues, pour beaucoup, aux sentiments de sympathie dont elle avait eu nombre de fois la preuve. A Nancy, le terrain des

tombes allemandes avait été antérieurement payé, le général voulut assurer leur entretien. Il demanda à la municipalité d^accepter pour cela un capital de 20000 francs. Gomme le Conseil municipal répondit, fort dignement, que « les morts n'avaient pas de nationalité et qu'il se chargeait du soin des tombes allemandes à régal des autres du cimetière public », M. de Manteuffel s'enquit de la manière dont son gouvernement témoignerait le mieux sa gratitude d'un procédé dont il était touché. Des dissentiments prolongés avaient eu lieu, après la guerre, entre l'administration des hospices de la ville et l'intendance ennemie, au sujet de journées d'hospitalisation; il fut conseillé par suite au général de diriger de ce côté son offrande, ce qui effacerait une dette mal liquidée peut-être à son heure. Il ajouta aux 20000 francs le mobilier des écoles régimentaires, celui de l'aumônerie de l'armée occupante, et le don était accepté non sans que l'intention n'en eût été appréciée, lorsque, au nom de la Société de protection des Alsaciens-Lorrains, quelqu'un accourut de Paris, plein de paroles d'improbation et de blâme contre ces acquiescements à des libéralités de l'ennemi*.

En cela se manifestait aussi intempestivement qu'il était possible l'idée, caressée par des adversaires du gouvernement de M. Thiers, que les questions ou les difficultés allemandes étaient sans réalité, simplement un moyen de popularité et de règne. L'organe de la Société de protection était un Lorrain ayant des atta-

1. M. de Saint-Vallier rend compte avec détail de cet incident dans un rapport du 4 août, auquel il a joint la lettre d'acceptation et de remercîments adressée à M. de Manteuffel par l'administration des hospices de Nancy.

ches élevées. Il appartenait au monde politique du moment, ses paroles ne seraient pas sans écho. Cependant nul effet ne s'en serait suivi dans les choses, si un acte que les explications, les conseils, les instances de M. de Saint- Vallier restèrent impuissants à retenir n'en avait pas été la suite. Le 29 juillet, le journal qui représentait à Nancy l'opinion du gouvernement institué le 24 mai publia, malgré toutes les démarches contraires, une lettre par laquelle cet improbateur haut placé mettait à la disposition du maire au nom de la Société en question, si les 20000 francs du général de Manteuffel étaient agréés à raison de l'intérêt des pauvres, 20000 francs aussi pour être envoyés par ce dernier aux pauvres de Metz. Le maire était absent, on ne l'ignorait point; la publicité hâtive que recevait cette lettre et le ton qui y régnait attestaient l'intention d'éviter les objections du destinataire, associé ainsi aune protestation dont il aurait probablement décliné le risque. Il eût été visible à ses yeux, en effet, que M. de Manteuffel y trouverait personnellement une offense. Dans le fait, l'offense fut aussitôt sentie. Toute la presse locale reproduisait le document, celle de Paris par suite, particulièrement celle qui approchait le gouvernement * ; les commentaires aggravaient les termes : l'état-major, les officiers, se répandirent en irritation, le général ne put dissimuler sa blessure. Douze grâces intéressant des familles de Nancy, et qui venaient d'être promises, furent retirées. Le quartier général s'entendait demander une revue des troupes avec fête militaire, afin que celles-ci pussent étouffer sous leurs acclamations une insulte qui rejaillissait sur l'armée.

Page 1