‹ M. Thiers, le Comte de Saint Vallier, le général de Manteuffel: libération du territoire 1871Chapitre 14 sur 128 · et 23 mars · texte numérisé non relu

et 23 mars

temps qu'il la menait, on peut dire qu'il la faisait à l'intérieur et au dehors. Aussi, des incidents d'un certain ordre, que les pièces diplomatiques ne mentionneront pas, aboutissaient-ils au chef de ce gouvernement, sorte d'autre Consulat où, dans sa situation malheureuse, la France trouva du moins la liberté outre le patriotisme et le sens d'État. Au sujet de plus d'un de ces incidents on ne sera un peu sûrement éclairé que s'il les a notés, écrits, si ses récits ou ses entretiens voient le jour.

Quelque chose à rechercher, entre autres, sera si des préoccupations différentes de celles du haut étatmajor allemand n'avaient pas prise, et jusqu'à quelle mesure, sur l'Empereur Guillaume, si elles ne présidèrent pas à la désignation d'abord du général de Fabrice comme son lieutenant provisoire, puis à celle de l'ofûcier général à qui fut donnée sa délégation définitive. Évidemment cette délégation deviendrait l'objet d'une rémunération notable. Celui qui en recevrait la charge se verrait appelé, après, à d'autres honneurs ou à une haute situation. En en conférant le titre, le souverain ferait une faveur ou donnerait une récompense. 11 n'est pas impossible que ce fût là un motif principal. Un autre, c'est qu'il entrait assurément dans les calculs de Berlin que cette charge fût dans les mains d'un soldat de la Prusse, non d'un État différent de l'Allemagne. Le général baron de Manteuffel, à qui elle fut confiée, avait pris part au premier rang dans l'entreprise allemande. Devant Metz d'abord, dans le Nord ensuite, en dernier lieu dans les Vosges contre notre armée de l'Est, il avait exercé de grands commandements. Qui plus est, il jouissait de l'amitié personnelle de l'Empereur, il

était Prussien plus qu'Allemand et aimait à le dire. Autant d'antécédents et de qualités répondant aux conditions que certainement on voulait trouver.

Mais le général de Manteuffel possédait d'autres dons. Son esprit pouvait regarder au delà de l'horizon militaire. C'est lui qui avait été envoyé à Pétersbourg, le lendemain de Sadowa, au mois d'août 1866, préparer l'entente par laquelle la Prusse, préméditant son combat contre la France de Napoléon III, s'était assuré l'amitié de la Russie jusqu'à la certitude que celle-ci immobiliserait l'Autriche et, par l'Autriche, d'autres alliés que nous croyions avoir. Distingué de manières comme d'intelligence, ouvert aux vues politiques qui s'acquièrent dans l'entourage des souverains, il tranchait du tout au tout sur cette « affectation de grossièreté et de manière de reître » dont parlait déjà Saint-Simon, et sous laquelle semblaient s'être plu à paraître envers la France beaucoup des autres chefs ennemis. Ne fut-il pas désigné principalement parce que ces qualités s'ajoutaient chez lui aux précédentes, et n'est-ce point un indice de dispositions dont il convienne de tenir compte dans l'historique des rapports nés entre nous et l'Allemagne de la guerre de 1870? Aux annales futures d'élucider cette question.

L'idée a généralement régné que le plan de la Prusse et de ses alliés était conçu d'avance exactement tel qu'il s'est développé. Le but, a-t-on pensé, a été atteint, sans divergence chez aucun des acteurs, dans les vues déterminées au préalable. Plus d'un croient même que si des apparences différentes se sont montrées à de certains moments, elles ont eu pour cause le désir de mieux abuser le malheureux Français

érainent à qui échut le mandat de dégager son pays amputé et meurtri. Les faits ont permis ces appréciations absolues, presque semblé les prescrire. Toutefois, dans le milieu où les choses se voyaient de près une idée différente paraît avoir existé. Autant que qui que ce soit et plus immédiatement on sentait l'empire considérable exercé par une inimitié séculaire, qui ne cherchait que conquête et abaissement, qui en effet avait tracé ses plans à l'avance, ne voulut être qu'intraitable et multiplier les duretés. Mais on supposa, sembie-t-il, l'existence aussi d'une inspiration plus retenue, regardant aux conséquences et aux considérations qu'elles commandent. Ceci du moins dans les commencements. Quoique cette autre inspiration ne répudiât point les avantages dont le sort des armes comblait l'Allemagne, on la jugea plus soucieuse en réalité que ce n'était montré de ne pas outrer la fortune; on ne fut pas sans espérer que le désir de diminuer l'amertume dont nous rempliraient nos pertes s'éveillerait en elle, celui aussi que le bénéfice de cette fortune, trouvé peut-être bien grand quoique délibérément ambitionné ', se limitât par les procédés quand il aurait été assuré sous l'étendue à laquelle avaient conduit les événements. La conception qu'après tout l'Allemagne avait repris son bien; qu'entre elle et nous c'était un duel à cause de raisons anciennes, mais que l'affaire étant terminée les deux pays, l'un comme l'autre d'esprit élevé, devaient se rapprocher sans se souvenir lequel l'avait emporté et remplir,

1. Ambilionné par le roi Guillaume, la récente publication de seslettresà la reine l'établit aullieutiquement. Ambitionné sous le prétexte de faire cesser la convoitise de la rive gauche du Rhin de la part de la France (W. Oncken, Noire héros impérial).

6 LA LIBERATIOxX DU TERRITOIRE

ensemble, le rôle principal en Europe; cette conception, que des Allemands croyant faire montre de sympathie pour nous expriment encore aujourd'hui, fut apportée dans Tair ambiant de l'occupation. On put voir d'ailleurs, à la réception que fit bientôt à l'ambassadeur français l'Empereur Guillaume, qu'il eût certainement souhaité de nous trouver disposés à cette politique d'oubli et de concert prochain.

Nous ne serons pas, de longtemps, assez loin de ces dates pour envisager froidement les actes et apprécier les sentiments de l'homme d'État par qui avait été amené et fut conduit le duel. C'est lui qui avait avivé, excité, déchaîné les passions allemandes contre la France : il était fatalement condamné à les suivre, et l'on a pu croire qu'il voulait paraître irréconciliable. L'Europe n'a pas tardé à s'étonner, au point d'embarrasser l'Allemagne, qu'indépendamment de tant de millions l'annexion de provinces françaises soit restée le résultat réfléchi de ses victoires. Les politiques de ce pays débattront un jour entre eux, afin dé rejeter sur tels ou tels des personnages d'alors ce qui apparaîtra comme une faute pesante, ou pour en laver leur mémoire. Apprendra-t-on par des indications méritant créance que les deux influences signalées vinrent se combattre en M. de Bismarck et que, dans la mesure où ni son œuvre ne saurait péricliter par les égards qu'il aurait, ni la grande situation historique qu'il voulait en assurer à sa mémoire être atteinte ou faiblir, il allia, jusqu'à nous préserver de pire, la rudesse qu'imposait la première de ces influences à la condescendance que l'autre demandait? Des années passeront encore, néanmoins, avant qu'il puisse être jugé avec calme par des Français.

Que des lignes de conquête tracées d'avance sur la carte de France il n'ait pas laissé suivre la plus étendue, n'ait admis que la moindre, l'eût préférée moindre encore, ce n'est pas impossible. Mais après la défaite il a tant laissé croire à la dureté envers nous, qu'on a pu la prendre chez lui pour la passion d'un ennemi. D'autres, à la vérité, étaient plus ardents que lui contre nous; d'autres aussi le regardaient comme de rang inférieur à son rôle et lui en voulaient de l'occuper : peut-être trouvait-il nécessaire d'empêcher ainsi que le pouvoir lui fût enlevé. Depuis, il a pris plus d'une occasion de donner à entendre qu'à ceuxlà, non à lui, étaient dues les annexions, tandis qu'il discernait le danger légué par elles à l'avenir *. Ce sera affaire aux Allemands de lui en tenir compte; des Français n'en peuvent être encore qu'à regarder agir en lui le politique à qui, ou sous le couvert de qui, M. Thiers et son gouvernement eurent à disputer le territoire et la fortune de leur pays.

Rien n'autorise à affirmer que le choix du général de Mantéuffel pour commander l'armée d'occupation.

.1. « En mutilant et en humiliant la Prusse, Napoléon a fait • naître les Stein et les Scharnhorst; en vous enlevant Metz et •• un lambeau de la Lorraine, l'Empereur mon maître et les « militaires qui lui ont inspiré cette résolution ont commis la « plus grande des fautes politiques. » Ces paroles sont attribuées au prince de Bismarck en 1879, dans le récit d'une conversation d'ailleurs fort curieuse qui venait d'avoir lieu, de sa part, avec quelqu'un de particulièrement bien placé pour la faire naître, conversation reproduite par le comte de Chaudordy dans le petit volume de lui qui porte le titre de : La France en 1889, Le prince de Bismarck était alors au faîte de sa puissance et aussi de Tinfatuation. On n'ignore pas, du reste, qu'il n'attendit pas ce moment pour désavouer l'annexion, et qu'à notre chargé d'affaires même, en 1871, il se plut à s'en disculper autant que c'était admissible alors de sa part.

lut déterminé par des dispositions moins excessives à notre égard que celles dont le prince de Bismarck a semblé être ou a dû rester l'organe. Sous ce commandement, toutefois, les rapports prirent aussitôt un caractère fait pour accréditer Thypothèse. A la vérité, les premiers termes de la contribution de guerre étaient acquittés; l'insurrection de Paris avait été éteinte; des ressources financières qu'on n'eût pas imaginées se révélaient. L'Empereur d'Allemagne avait donc des raisons de présumer intimement qu'au jour précis il rentrerait jusqu'au dernier centime et jusqu'à la dernière ration dans les milliards que ses victoires nous arrachaient. Était-ce assez de motifs pour confier les appréciations politiques et les pouvoirs dont le général exerça le mandat, à quelqu'un d'aussi peu imbu que lui d'inculture soldatesque, et d'aussi étranger à l'inimitié qu'il le fit reconnaître dès les premiers moments? les faits, à partir d'alors, permettent d'en douter; en se succédant ils y autorisent de plus en plus.

Gomme une multitude d'incidents contentieux, dont beaucoup seraient inévitablement graves, allaient tomber sous la juridiction de ce délégué impérial, un chargé d'affaires allemand , le lieutenant- colonel comte de Waldersee, venait de le précéder à Paris. L'un de nos agents les mieux qualifiés alors des Affaires étrangères, le comte de Gabriac, était bien commissionné à Berlin à la même heure avec des pouvoirs semblables, et il y tiendrait supérieurement sa place, venant de rester dix mois notre chargé d'affaires à Saint-Péterbourg avec beaucoup de patriotisme et beaucoup de sens diplomatique. Mais il nous était indispensable d'avoir aussi un représentant auprès de

cette juridiction toute militaire. Chaque jour viendrait forcément devant elle le retentissement des questions qui naîtraient d'une guerre pesant à ce degré sur nos affaires intérieures et sur nos finances, les difficultés qui surgiraient de la part des populations séquestrées et prises en gage : il y fallait tous les jours un intermédiaire français. Ce rôle avait été confié au comte de Saint-Vallier, que la déclaration de guerre, au mois de juillet 1870, avait trouvé notre ministre plénipotentiaire à Stuttgart *.

Le gouvernement de 1871 aurait difficilement rencontré un agent et un intermédiaire aussi bien qualifié pour une telle charge . Les antécédents de carrière durent indiquer le comte de Saint-Vallier, parmi le personnel diplomatique disponible, tandis qu'il pensait uniquement à reprendre sa situation antérieure. Jeûne attaché à Munich en 1856 pendant une année, à Vienne pendant les deux années suivantes, il avait, une fois secrétaire d'ambassade de deuxième classe, pris place près de trois ans de suite au ministère d'État sous M. Rouher (1863-1866). Chef ou directeur du cabinet après cela aux Affaires étrangères durant deux autres années, ministre plénipotentiaire à Stuttgart en 1869 et 1870, non seulement les affaires de l'Europe continentale avaient été devant ses yeux et les entretiens avec le corps diplomatique à portée de son esprit; mais de plus, presque tous ses antécédents s'étaient passés en Allemagne. Probablement son emploi actif dans ce pays pendant

1. Charles-Raymond de la Croix de Chevrières, comle de / Saint-Vallier, né le 12 septembre 1833 au château de Coucy-lùs- ■ Heppes (Aisne), où il est mort sénateur de ce département (1886).

les années où s'y était préparée la guerre n'avait pas été la moindre des raisons qui l'avaient désigné. Le prince Gortschakow témoignait un an après que le comte de Saint- Vallier avait vainement fait là d'intelligents efforts pour empêcher cette guerre; on n'avait peut-être pas oublié ce mérite aux Affaires étrangères. La langue qu'il allait entendre parler lui était connue, de même les visées politiques, familiers les caractères allemands : avantages précieux pour discuter nos intérêts et parvenir à protéger, dans toute la limite praticable, les populations demeurées sous l'ennemi. Quelque chose de plus avait probablement compté : l'éducation recherchée, la tenue, l'affable et prévenante dignité des manières. C'est en effet pour beaucoup grâce à ces qualités personnelles, que d'avoir appelé le comte de Saint- Vallier se trouva une décision heureuse.

Le rôle rempli par ce dernier eut deux phases. La première consista dans une mission qui pouvait ne durer qu'un moment. Elle s'accomplit à Gompiègne, où le quartier général allemand s'établit lorsque l'occupation fut constituée; un décret du 14 juillet 1871 nomma le comte de Saint- Vallier ministre plénipotentiaire du gouvernement français près le quartier général. La seconde date officiellement du 10 janvier 1872, mais fut en fait la continuation de la première. Ce jour-là, sa mission s'était accrue de ce dont lui-même l'avait augmentée sous la première forme. Depuis trois mois le quartier général était tranféré à Nancy, place centrale des départements encore détenus, et il l'y avait suivi; c'est au titre de Commissaire extraordinaire qu'à raison des circonstances qui se produisirent il y fut alors détaché. Dès les premiers

moments, par Tassiduité et ragrément de son action autant que par la justesse et Tintelligence qui la distinguèrent, il s'était assuré sur le général de Manteuffel et sur Tétat-major entourant celui ci un incontestable ascendant.

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