CHAPITRE II
Entrée en rapports de Toccupant et de nous avec lui.
M. Thiers et le général de Manteuffel. — Le comte de Saint- Vallier et l'intendant Biondeau à Compiègne.
Quoique ce fût encore trop véritablement une armée par le nombre, qui se trouvait sous ses ordres, le commandant supérieur de l'occupation avait, dès le début, pris ouvertement position presque' autant en ambassadeur qu'en chef militaire. Immédiatement il était venu à Versailles, saluer le dépositaire du gouvernement français et lui présenter les pleins pouvoirs que lui avait conférés l'empereur Guillaume. II n'ignorait nullement les nécessités de la politique, même celles de la politique de soldat. Est-il improbable qu'à moins que des vues différentes ne contrebalançassent celles-ci à Berlin, il se fût abstenu d'établir du premier coup sa situation sur des données qui mettaient désormais au second plan l'esprit de guerre? Inaugurant la déférence pour le vaincu, on pouvait en induire que les rapports allaient se détendre.
Le chef du pouvoir exécutif avait déplo^-é envers le
général les moyens de séduction dont on Ta connii doué, et dont il n'avait peut-être pas sondé tout le fond quand les malheurs de son pays le lui ont fait trouver inépuisable. Le charme et la portée de son esprit, on l'apprendra de M. de Manteuffel lui-même, avaient déjà prise sur celui-ci ; ils exercèrent à partir de ce moment une influence qui ne cessa plus. Eûtelle été plus que passagère s'il avait fallu s'interdire d'y céder? Le comte de Saint- Vallier, qui attribue à cette fascination l'accueil dont il se voit l'objet à Gompiègne, écrit à M. Thiers, trois jours seulement après s'être installé, que le commandant de l'occupation a rapporté de ses entretiens à Versailles des impressions dont il lui fait part avec empressement ; « il professe pour vous un véritable culte de re.connaissance et d'admiration, et, pour me servir de ses expressions, il est absolument sous le charme. Les entretiens qu'il a eus avec V. E. sont restés gravés dans sa mémpire; il me les rapporte avec un plaisir évident, en me disant qu'il les garde comme un des souvenirs les plus intéressants et les plus flatteurs de sa vie; la bonne fortune d'être votre mandataire auprès de lui me vaut en grande partie les procédés affectueux qu'il me témoigne*. » M. Thiers, il faut le dire, avait reconnu dans le général un homme de sentiments élevés et de caractère à les soutenir. Aussitôt il s'était attaché à lui comme à l'interprète par lequel il pouvait surtout espérer d'être secondé dans la libération à entreprendre.
Le sens incomparable dont le chef du gouvernement de 1871 fut doué pour deviner les ressources et son art à les faire jaillir avaient rendu certain, en