‹ M. Thiers, le Comte de Saint Vallier, le général de Manteuffel: libération du territoire 1871Chapitre 16 sur 128 · n juillet · texte numérisé non relu

n juillet

deux mois, que la condition serait remplie par nous de payer, dans les délais impartis, les deux premiers milliards de notre dette. Nous entrerions dès lors en droit d'exiger de l'ennemi qu'il bornât désormais son gage à six de nos départements de l'Est. C'est en ce moment-là que le général en chef de l'armée d'occupation était venu à Versailles. Il y avait alors une importance extrême à ne pas laisser s'établir, en Allemagne, l'idée qu'une fois ce point gagné la France ne s'occuperait que d'échapper à son sort en recommençant la guerre. Cette idée se répandait en effet. Peu de semaines après, le prince de Bismarck, recevant pour la première fois notre chargé d'affaires, se montrait luimême pressé de la lui manifester. Un parti existait, à Berlin, visant à reprendre cette guerre en nous imputant d'y penser, et à agrandir ainsi jusqu'à leurs points extrêmes des rayons de conquête que le ministre par qui elle avait été close s'entendait reprocher d'avoir trop restreints. L'appréhension régnait par suite, et elle devait durer longtemps, de nous voir recourir soudain à une autre mise en armes universelle comme celle de la Délégation de Tours; si quoi que ce fût de notre part eût présenté le moindre indice à ces présomptions imaginaires, tout effort pour nous délivrer serait devenu nul.

M. Thiers détruisit les suspicions dans l'esprit du lieutenant impérial. Par la droiture des affirmations, par la franchise des entretiens, par sa loyale énergie à montrer la France moralement debout sous la défaite, par la sincère assurance qu'elle tiendrait les obligations sous lesquelles elle était accablée, que ce serait son but à lui de les faire remplir et qu'il fallait l'y aider, il conquit le commandant en chef autant

que par son attrait naturel et par ses prévenances. Ce fut pour tout à fait. Depuis, aucun doute sur la parole de M. Thiers n'entra, à aucun moment, dans l'esprit de M. de Manteuffel. Celui-ci est resté le croyant prévenu de cette parole, soucieux à chaque occasion d'y faire croire à Berlin, bientôt son traducteur avoué et son défenseur coûte que coûte.

Le général avait immédiatement donné un gage. L'Assemblée, le gouvernement, les administrations étaient tenus enfermés dans un cercle étroit. L'espace et l'air manquaient aux services publics. Le quartier général ennemi à deux pas de Paris, une partie des forts encore remplie de ses troupes : cette situation semblait continuer la défaite, la vie était paralysée. A la première demande, le général avait transporté son état-major de Soisy-sous-Etioles à Compiègne, et là étaient rapidement intervenues des solutions de détail par lesquelles avait été relativement changée une situation que l'Europe d'alors ellemême, sans attendre l'histoire, reconnaissait imméritée chez une nation vaincue qui noblement payerait sa rançon. C'est parles pourparlers dont ces solutions avaient été le résultat que le comte de Saint- Vallier était entré dans son rôle, et les effets avaient aussitôt démontré quel prix on devait attendre et l'on recueillerait de le lui avoir confié.

ft Vous ne pourrez jamais remercier assez Saintce Vallier des services qu'il vous a rendus » ; le général de Manteuffel n'a pas dit cela une fois seulement, par courtoisie banale ou pour qu'on le rapportât; il s'est plu à l'écrire et à le répéter. Dans les derniers temps de l'occupation il y revenait encore, pensant surtout aux premières relations du plénipotentiaire avec le

quartier général, à des moments aigus où avaient été décidés des précédents favorables ou pris des avances dont toute la suite s'était ressentie. Il s'inquiétait véritablement de savoir si Ton reconnaîtrait à notre plénipotentiaire le mérite qui lui en appartenait. La santé physique a passé pour un avantage dans les offices diplomatiques; c'était bien démenti chez le comte de Saint-Vallier. Presque toujours malade, obligé de se nourrir à peine, souvent de ne rester levé qu'une partie du jour, on n'eût préjugé en lui que la faiblesse. A côté du commandant de l'occupation, grand, agile, cavalier alerte encore aux approches de soixante ans; au milieu des solides corpulences et des visages tannés de l'État- major allemand le lendemain de la campagne, il avait dû paraître une figuration de son pays exténué, et ne pas laisser augurer beaucoup de puissance dans la mission qu'il venait remplir. L'avantage s'était trouvé dans sa force morale. Ce qui en existait dans ce corps souffrant et ce dont sa patriotique insistance le douait de facultés de persuasion lui avaient promptement fait sa place. Il s'était constitué le commensal du quartier général afin d'y être toujours présent. Assistant sans y prendre part aux copieux repas quotidiens, il l'avait à vrai dire pénéti^é grâce à l'agrément que, sous son apparence réservée et, d'ailleurs, avec son attention à apporter la réalité dans cette apparence, sa nature affable et sa connaissance des choses ainsi que du monde politiques donnaient à ses entretiens. Dans le récit de sa mission l'historique de la libération tient presque tout entier. Il est introduit le premier jour dans les péripéties de l'œuvre, sa participation n'a cessé qu'au départ du dernier soldat allemand. C'est à lui surtout, on le verra, que

le gouvernement de M. Thiers dut de surmonter les difficultés existantes et celles qui furent suscitées de Berlin.

M. de Saint- Vallier et l'intendant Blondeau, qui lui était adjoint pour la comptabilité militaire, sont reçus à Gompiègne le 13 juillet 1871. Ils y trouvent une « courtoisie » dont le plénipotentiaire s'empresse de reporter le mérite au passeport moral provenant pour eux de l'avance prise sur l'esprit du général par le chef du gouvernement. Ils constatent ensemble « les dispositions conciliantes du général de Manteuffel et son désir d'arranger sur place et promptement les difficultés à mesure qu'elles se présenteraient y>. Les instructions formulées par le chef du pouvoir exécutif, dans la lettre par lui remise au comte et dont le général se sentait si touché, avaient assez frappé ce dernier pour que lui aussi augurât sincèrement qu'il aurait avec eux des rapports efficaces. Les troupes allemandes occupaient alors dix-neuf départements de la France. Nos intérêts et notre position eussent commandé la retenue, mais elle manquait absolument à la presse française. Même des journaux passant pour approcher le gouvernement, croyaient nous venger de la défaite par des forfanteries de plume. Ils fournissaient tous les jours le public de propos dont ils auraient dû s'interdire d'indisposer les oreilles ennemies. M. Thiers, en écrivant au général, avait répudié ces jactances; le comte, prenant texte de ses paroles, s'était efforcé de détruire à son tour les préventions qui en dérivaient. D'autre part, nos mesures militaires avant tout, après quoi les versements à effectuer sur la contribution de guerre, étaient des préoccupations essentiellement commandées au général. Il ne les

dissimulait pas. Le plénipotentiaire croyait pouvoir assurer Versailles que dès ce premier jour il avait au moins effacé les plus urgentes, a II a écouté avec ft intérêt, faisait-il déjà savoir à M. Thiers le 15 juillet, « les renseignements que je lui ai donnés sur Tétat « actuel des partis en France, sur le rétablissement de ce Tordre et de la sécurité, sur l'avenir de tranquillité « que nous assure la victoire complète remportée à «c Paris; il m'a fait sur l'effectif de notre armée quelce ques questions fort mesurées d'ailleurs, auxquelles « j'ai pu répondre, grâce à vos instructions, de manière ce à dissiper des craintes vraies ou simulées. J'ai eu ce soin de lui expliquer, en répliquant à une observace tion, les motifs de la lenteur relative, ou plutôt de ce la mesure prudente avec laquelle nous sommes ce forcés, contre notre gré, de procéder au payement ce de l'indemnité, en raison de la difficulté des transce ports de numéraire et afin de ne pas apporter dans ce l'état du change de trop graves perturbations. »

Dès cette heure, en effet, des relations confiantes s'établirent, et, de la part du général, les mieux marquées du désir de combler par l'aménité le fossé qui séparait de lui le représentant de la France dépouillée et foulée; bientôt elles le furent par des attentions à vrai dire affectueuses. Les instructions de M. Thiers plaçaient le patriotisme à oublier nos plaies, à raccourcir la distance, à ne se souvenir que de la chose, capitale, de rendre la présence de l'ennemi de moins en moins lourde, de la faire moins durable afin de recouvrer plus tôt notre liberté, d'en prendre le moyen dans la politesse et dans l'apparence au moins de la sincérité. Jusqu'au dernier jour de l'occupation il a tenu ce langage à ses auxiliaires et l'a fait tenir à

leurs agents. Il assignait ainsi à chacun un rôle, en quelque sorte, dans Tétat diplomatique si sérieux et si pressant ouvejPt cruellement devant nous. Plus d'un mirent du temps à entendre à ce rôle ou à le prendre, nul n'en associa dès l'abord aussi heureusement le devoir à l'éducation de carrière, que ne sut le faire le comte de Saint- Vallier. Ce fut en partie le secret de son action tout le temps qu'il eut à l'exercer.

A peine depuis quelques jours à Gompiègne, le plénipotentiaire français donnait au quartier général la satisfaction souhaitée, souhaitable d'ailleurs pour nos intérêts même, de ramener les formes dans les communications administratives. Elles étaient un peu ignorées du personnel nouveau, ou bien le ressentiment les faisait changer par quelques-uns en expressions inutilement injurieuses *. Il assurait également au général l'avantage de subordonner dorénavant à son commandement toutes les affaires, importantes ou minimes, et c'était une nécessité à l'égard des administrations ministérielles. Celles-ci, les Affaires étrangères notamment sous Jules Favre, avaient pris l'habitude de s'adresser au comte de VValdersee, voire pour des faits de l'occupation; elles laissaient ce dernier prendre par là, bientôt à notre détriment, des pouvoirs qu'il n'avait pas. Le comte revêtait d'ailleurs ainsi sa propre intervention de l'a- propos , de la promptitude, de l'effet utile, qui ne peuvent se produire que par l'unité d'informations, de direction et de démarches.

li Le comte écrivait à M. Thiers ceci, qui rappelle l'état d'esprit où Ton se trouvait et dans lequel commençait sa délicate mission : « QuMl me soit permis d'être auprès de V. E. « l'interprète d'un vœu de l'État-major allemand. Ne serait-il

« pas possible que M. le ministre de l'Intérieur recommande à « ses agents, préfets ou sous-préfets, de donner à leurs rapports

• relatifs à des plaintes portées contre les Prussiens une forme « plus courtoise; les épithètes de barbares, de sauvages, de « soudards, etc., dont ils se montrent prodigues, devraient être « laissées par eux au vocabulaire des journalistes, et j'ai remar- •« que que rien n'indisposait les Allemands comme de sem- « blables qualifications. Je ne sais assez le dire, toute réclama- « tion présentée en termes polis et convenables est examinée « par eux avec attention et suivie de satisfaction quand elle « est réellement fondée; aussi ai-je cherché à établir de bons

• rapports entre nos autorités et les généraux allemands; déjà, « en amenant M. le préfet de l'Oise à M. de Manteu (Tel, j'ai « obtenu de bons résultats; le général, dont un des griefs était « l'attitude de nos fonctionnaires à son égard, a été très sensible « à. la visite de M. Choppin qu'il a invité à dîner et longtemps « entretenu des affaires du département; depuis ce moment,

* m'écrit M. le préfet de l'Oise, ses relations avec les comman-

* dants et commissaires allemands sont devenues bien plus « satisfaisantes »

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