‹ M. Thiers, le Comte de Saint Vallier, le général de Manteuffel: libération du territoire 1871Chapitre 18 sur 128 · juillet · texte numérisé non relu

juillet

en voyant l'effet, ejt aussi sentant qu'il y avait là une clef pour aller plus loin. Par les lettres les mieux écrites pour pénétrer le général, il entretenait chez celui-ci ces propensions précieuses, signalées avec soin presque chaque jour par notre plénipotentiaire. C'est ainsi que déjà le 18, répondant à ce dernier sur les difficultés provenues de cette question des versements,

il lui disait : a Je crois à l'utilité extrême des

(L communications intimes, et je suis certain que <K beaucoup de difficultés s'aplaniraient si Ton avait (( le soin de s'expliquer franchement. Il est vrai que (( pour que les moyens de ce genre réussissent, il faut a des caractères francs, des esprits ouverts, et très ce heureusement nous avons trouvé tout cela chez vous (( d'abord, puis chez M. de Manteuffel, qui est l'un a des esprits les plus distingués que j'aie rencontrés (( en ces temps troublés et irrités. Dites-lui bien que a j'ai été fort heureux des vingt-quatre heures pasce sées avec lui, car elles m'ont procuré tout à la fois ce une occasion de connaître un grand et attachant pera sonnage et d'arracher quelques-unes des épines de

ce notre laborieuse route » Et en effet ce qui venait

du générai autorisait cet hommage, ce II fait tout ce qu'il <K peut, mandait M. de Saint-Vallier le 20, il veut que « vous le sachiez et vous prie de lui envoyer des détails ce catégoriques qu'il puisse transmettre. » Détails sur les sommes payées, sur le moment et le lieu où elles l'avaient été, afin qu'il fût en mesure de s'adresser à l'Empereur lui-même et d'avoir plus tôt raison des obstacles qu'il voyait élever, ne faisant point compte du mauvais gré qu'ailleurs il en encourrait.

Dans sa lettre affirmant que les 500 millions étaient versés, qu'ils étaient dépassés, bien plus, M. Thiers

PREMIÈRES NÉGOCIATIONS A COMPIÈGXE 25

ajoutait en terminant : a Je prie donc M. de Man- (( teuffel, qui est la raison même, de faire arriver ces (( considérations à qui de droit. Il ne suffit pas de « signer la paix sur un papier appelé traité; il faut la « pratiquer chaque jour au moyen d'un échange de (( bons et loyaux procédés. » Ce n'était pas susciter en vain les sentiments intimes du général. Celui-ci avisait immédiatement le plénipotentiaire qu'il allait télégraphier de nouveau : a Quoiqu'il n'y fût pas autod risé par ses instructions, pouvait mander aussitôt (L M. de Saint-Vallier, il a voulu tenter un dernier ce effort en s'adressant à son souverain lui-même, et « lui a télégraphié en s'appuyant sur les considéra- « tions si frappantes de votre lettre, qu'il a résumée a dans un télégramme y>.

S'il faut un indice qu'il existait à Berlin d'autres dispositions que l'inimitié et la rudesse envers le vaincu, les voici. Le 20 juillet à 8 heures du matin, agité et il faut dire sincèrement agité par la décision qu'il se voyait autorisé à prendre , par le désir à la fois de satisfaire le chef du gouvernement français et de montrer au comte de Saint-Vallier le prix qu'il attachait déjà à leurs relations, le général donnait à celui-ci copie en allemand de cette réponse-ci de l'Empereur. Il l'avait reçue dans la nuit et elle annonçait un résultat prochain : ce M. Thiers a vous ayant affirmé que le payement était effectué, « envoyez-moi la teneur de cet avis, afin que je puisse « juger en connaissance de cause si nous avons reçu « la somme complète. Donnez les ordres nécessaires à « la retraite sans cependant se mettre en mouvement. « Cela donnera à M. Thiers des armes contre les « réclamations. » — ce Guillaume. »

Le général avait Timpressionnabilité des natures chez qui Timpatience est un besoin, en même temps que la droiture est leur loi. Avec la hâte sincère de procurer le résultat il appelait donc les informations plus exactes que demandait l'Empereur. M. de Saint- Vallier n'en était plus à la première épreuve de cet empressement, il en eut ici un exemple que plus d'une fois il vit se renouveler depuis. Quand le général ne se trouvait pas à même de répondre de vive voix, il ne résistait pas à une sorte de fièvre de le faire immédiatement par écrit. Dans sa précipitation sa plume eût été illisible pour qui ne savait pas la deviner, et en tout cas à son gré trop lente. Il se servait alors de crayons, sans souci d'aller droit, pour jeter ce qu'il avait à faire connaître sur de grand papier dont il détachait rapidement le feuillet, à même le cahier toujours prêt sur son bureau. Sous cette forme il a correspondu presque quotidiennement deux années de suite, souvent plusieurs fois le jour, avec le plénipotentiaire; un planton allemand allait comme en permanence du quartier général à la légation *. Ces crayonnages, imprégnés de la préoccupation de nous être utile ainsi que d'une sympathie pas un seul instant affaiblie pour celui à qui ils s'adressaient, formeraient un complément non sans intérêt aux documents de cette époque. A 8 heures 1/2, nouveau a crayon » par lequel le général, reprenant les chiffres fournis, en réclamait de plus précis encore; à 9 heures, un troisième priant le comte de bien tenir la

1. Au besoin avec d'autres, sauf à écrire en tête ou au pied : « Pardonnez le crayon », comme pour avouer d'avance l'incorrection à qui s'en fût offusqué. J'en parle de visuei ayant reçu plus d'un de ces « crayon ».

première communication pour absolument confidentielle; à 9 heures 1/2 cet autre, enfin, qu'il était certainement heureux d'envoyer malgré les surcharges et rirrémédiable penché des lignes, et qui attestait le souci dont la négociation l'avait rempli :

a Mille grâces pour votre aimable lettre. J'ai télégraphié le contenu à Sa Majesté et j'y ajoute ce que M. Thiers vous a écrit là-dessus. J'espère que cela suffit, mais je n'y compte pas, et si vous pouvez me donner encore des détails, où et à qui les sommes que vous m'écrivez sont payées, je crois qu'ils seraient utiles. Naturellement il faut que M. Thiers ait une réponse officielle. Donc je vous prie de lui faire part confidentiellement du télégramme de Sa Majesté et de lui dire officiellement que Sa Majesté m'a télégraphié qu'il y avait erreur sur le payement d'un côté ou de l'autre, qu'Elle désirait des éclaircissements et preuves que le demi-milliard soit versé, mais qu'en tout cas Elle avait donné l'ordre que les troupes se tinssent prêtes à évacuer les trois départements dès que l'ordre serait expédié, espérant que cet avis aux troupes serait dans les désirs de M. Thiers »

(( E. Manteuffel. y> a 20. 7. 71. »

a Je regrette que Votre Excellence ait mal dormi; mais je ne sais pas encore comment je me porte parce que cette affaire me préoccupe. »

Dans l'après-midi, le comte de Saint -Vallier allait au quartier général et y trouvait la réponse décisive de l'Empereur. Réponse télégraphique aussi, et qui donnait l'exemple de l'empressement envers le chef

du gouvernement français. M. de Manteuffel n'avait pas besoin de s'y voir invité; il ne mit pas uniquement le plénipotentiaire en situation de prévenir à son tour M. Thiers par le télégraphe, il tint de plus à ce que les termes de la dépêche témoignassent de sa déférence personnelle, comme son souverain avait manifesté la sienne. A 3 heures et demie, le comte télégraphiait au président du Conseil : ce M. de Manteuffel me prie de vous annoncer immédiatement que l'Empereur d'Allemagne, ce sur la communication qui « lui a été faite par le général de Manteuffel de la « lettre de M. Thiers à M. de Saint- Vallier, consent à « l'évacuation immédiate des trois départements, sans a attendre la nouvelle que le payement soit complètece ment effectué ». Tels sont les termes exacts de la communication du général, qui vous exprime personnellement sa satisfaction d'avoir réussi par ses efforts à obtenir cette concession. M. de Manteuffel ne veut pas télégraphier la nouvelle à M. de Waldersee avant que ma dépêche ne vous soit parvenue. y>

L'évacuation des départements de Normandie eut lieu le 22. Prescrite ainsi avant l'autorisation de Berlin, elle laissait du moins au Trésor allemand quelques journées de bénéfice. Mais un grand effet moral était produit. Avec une attention à laquelle il ne manqua jamais à partir de ce premier résultat, M. Thiers en exprimait aussitôt sa gratitude. Le 21 juillet il télégraphiait au comte de Saint- Vallier, à sept heures du matin : ce Je vais écrire au général de « Manteuffel pour le remercier et remercier Sa a Majesté l'Empereur d'Allemagne de l'ordre donné a pour l'évacuation des trois départements de Nor- «c mandie et Picardie. Témoignez en attendant ma

« vive gratitude au général pour tous les services qu'il « nous rend. A. Thiers. » En confiant le lendemain au comte le soin de remettre sa lettre, il n'oubliait pas davantage ce dernier. Il lui exprimait une ce satisfaction » qu'il avait toute raison d'éprouver, de son « habile conduite dans les affaires qui se traitaient à « Compiègne ». Il se sentait assuré, en effet, d'avoir découvert l'auxiliaire fait à vrai dire exprès pour le rôle qui était à remplir. C'est certainement en toute sincérité qu'il ajoutait : a Grâce à vous et à M. de « Manteuffel, j'espère que nous aplanirons beaucoup « de difficultés et que nous parviendrons à faire évad cuer notre pays sans compromettre la paix *. »

Nos descendants trouveront-ils que dans le labeur du rachat dont l'urgence se dressait devant lui, indépendamment du devoir de protéger à chaque instant nos populations sous l'ennemi et de déjouer les manœuvres politiques de l'intérieur, le chef du pouvoir exécutif de Versailles eut tort de chercher appui, par ses prévenances, sur l'esprit d'assistance qu'attestait la réussite de cette négociation de début? Ce serait rendre trop évident une fois de plus combien, dans l'histoire, le passé a le tort de ne plus être, et quelles erreurs d'appréciation commet le présent à l'égard de ce qu'il n'a pas connu. M. Thiers avait donné à son plénipotentiaire la preuve d'une entière confiance en lui. « Si le ministère », lui avait-il écrit déjà au bas

1, •« Versailles, 21 juillet 1811. — Je me hâte, mon cher « Monsieur de Saint- Vallier, de vous témoigner ma haute satis- - faction de votre habile conduite dans toutes les affaires qui se « traitent à Compiègne et du résultat obtenu. Grâce à vous et

« à M. de M la paix. Veuillez remettre à M. de Man-

« teufîel la lettre de remercîments ci-jointe, et croyez-moi « toujours bien sincèrement à vous. A. Thiers. •

de sa lettre du 18, « si le ministère vous ordonnait, a en dehors de moi, quelque chose qui ressemblât à « une entreprise un peu importante, avertissez-moi. ce Par exemple une négociation pour une évacuation « d'ensemble est une grosse entreprise qui ne doit a pas être commencée sans mon assentiment. Je vous « prie d'avoir avec moi une correspondance particu- « lière et toute confidentielle ». M. de Saint- Vallier avait tout lieu de trouver là <( un encouragement précieux » et de profiter de cette autorisation d'écrire directement.

Chez nos deux représentants à Gompiègne, tout justifiait la pensée qu'ils avaient bien assis leur position. Le comte, lui, avait le droit, en répondant à M. Thiers, de joindre à a l'hommage de ses remerciements « l'expression de la gratitude de son excellent collègue « M. Blondeau, si capable et si obligeant. » Il se

savait désormais assuré d'avoir comme instantanément le secours des instructions de Versailles; l'intendant irait de temps à autre, ainsi qu'il leur avait été indiqué, ce prendre des directions et rendre compte a de vive voix des arrangements conclus ou pré- « parés » : des perspectives relativement heureuses pouvaient paraître ouvertes au chef du pouvoir, exécutif et à eux, après les tristes jours du premier moment. Du côté du général de Manteuffel, d'ailleurs, il leur était permis d'attendre toute l'aide qu'ils avaient à souhaiter. A chaque occasion se manifestait le prestige exercé sur le commandant de l'occupation par l'homme d'État et par l'historien en M. Thiers. D'autre part, les prévenances de ce dernier pénétraient le général de plus en plus, a La res- « pectueuse admiration qu'il professe pour vous m'est

« un sûr garant », venait d'écrire M. de Saint- Vallier à Versailles; le lendemain encore, témoignant de sa propre gratitude pour la si complète approbation donnée à ses actes, il avait été à même de mander de nouveau : ce Le général de Manteuffel a été fort touché ce de votre lettre, qu'il a tenu à me faire lire afin de <L m'associer au plaisir qu'elle lui faisait éprouver; il n va vous répondre et vous dire ses sentiments, mais « il désire que vous sachiez, suivant son expression, « qu'il est plus français par le cœur que par la grama maire. Nos rapports sont toujours excellents, et nos « longues conversations, dans lesquelles il apporte (c beaucoup d'abandon et de confiance, me permettent « de régler à l'amiable une quantité d'affaires dont la oc discussion écrite amènerait assurément une irritait tion réciproque pleine d'inconvénients. » Un instant après il lui était donné de mettre en post-scriptum : a M. de Manteuffel sort de chez moi; il est venu me « prier de lui faire faire une copie de votre lettre, oc qu'il envoie aujourd'hui même à l'Empereur Guild laume * t>.

En effet le commandant de l'occupation répondait à M. Thiers. Si l'on pensait qu'intimement, dans la joie de se sentir citoyen de cette Prusse qui venait de tellement battre la France et de faire l'Empire d'Allemagne il s'enorgueillissait de se faire maintenant le serviteur d'un si grand vaincu, il faudrait dire que c'était fait noblement. La lettre justifiait par ses termes l'estime que le chef du gouvernement de cette France affligée avait conçue pour le délégué de l'Empereur :

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