‹ M. Thiers, le Comte de Saint Vallier, le général de Manteuffel: libération du territoire 1871Chapitre 20 sur 128 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Nég^ociatian suivante; pourquoi elle avorte.

M. Pouyer-Quertier à Compiègne; autre convention signée par lui. — M. de Bismarck la fait annuler et désavouer le général.

Le commandant de l'occupation ne venait pas de laisser voir uniquement qu'il représentait, au fond, des désirs de modération dont la chancellerie de Berlin semblait peu s'inquiéter que l'on ne trouvât pas trace en elle; à vraiment parler il venait de le dire. Toutefois, a Français par le cœur » était un mot dont, sans l'avoir vu écrit, le prince de Bismarck supposait déjà les effets chez M. de Manteuffel, et ils sonnaient tout autrement à son oreille qu'à celles de Versailles. Il avait pour le général des dispositions moins que favorables; ce premier succès, relativement assez vite obtenu par nous grâce à ce dernier et en dehors de son concours à lui, allait développer ses préventions et devenir la cause de difficultés que nous espérions n'avoir plus à rencontrer désormais.

Dans les objets afférents à l'occupation et ressortissant au commandement, le plénipotentiaire amenait presque tous les jours le général aux décisions qui

étaient souhaitables. Aucun ne passait sans que, de la grande étendue de territoire occupée, le besoin ne naquît d'arrêter des exigences ou de les détourner, de fléchir des rigueurs prononcées par les chefs de corps allemands contre des localités ou des personnes. Détail quotidien qui se greffait sur les questions d'ordre général. C'était déjà rarement que tantôt les plaintes, tantôt les raisonnements de M. de Saint- Vallier, au besoin ses instances, n'avaient pas eu gain de cause. Mais par leur urgence ou par elles-mêmes les questions d'ordre général formaient le fond constant. Il y avait deux points d'importance première. D'une part, nous étions dans un étau qui rendait comme impossible le retour à la production, après douze mois de guerre ou de présence de l'ennemi. Le service de nos tinances était à peine rétabli, et leur mise à sac pour l'entretien de l'armée allemande, la présence de cette armée tout autour du gouvernement, dans les forts de la rive droite de la Seine et dans le pays environnant, paralysaient tout. Situation intenable, il était urgent d'en sortir. La paix avait été signée, à Francfort, non seulement avec une hâte sans doute inévitable qui se sentait à ses clauses écrites, mais aussi avec une inexpérience de rédaction qui les avait faites plus lourdes. Quoique les préliminaires de Versailles, en février, eussent été récrits à Ferrière le 11 mars, nos négociateurs de Francfort ne s'en étaient plus souvenus. Ces préliminaires prescrivaient l'évacuation des forts de Paris après le payement des premiers 500 millions, et un amoindrissement successif du chiffre de l'entretien devait s'en suivre. Au contraire nos négociateurs avaient admis que cet amoindrissement serait subordonné au payement des pre-

miers 1500 millions, ce qui reportait encore loin cette évacuation indispensable et nous laissait tout ce temps Tentretien de 500 000 hommes. Il était trop tard pour revenir à la clause primitive, mais du moins opportun de négocier quant au reste. A cet égard, le général de Manteuffel s'était comme engagé avec M. Thiers, et le comte de Saint- Vallier l'avait promptement amené à une stipulation formelle; les forts deviendraient libres à dater du 1®*' août, en outre l'entretien serait réduit à 150 000 hommes et 50 000 chevaux. L'intérêt n'était pas moindre à préciser les abaissements ultérieurs du chiffre d'entretien à proportion des payements que nous nous verrions à même de faire; en cela encore les négociations du comte avaient réussi. Le 7 août, le ministre des finances du Gouvernement venait à Compiègne, signer avec le commandant de l'occupation une convention toute prête, qui fixait, suivant des degrés exactement marqués, les diminutions successives de nos charges obligées; elle établissait de plus, avec un amoindrissement de moitié, les sommes dont nous serions comptables à cette échéance prochaine du 16 août K

Mais M. de Saint- Vallier avait été dirigé vers un but plus avancé, et il s'y était porté utilement. Le ministre des finances venait surtout pour conclure avec le général des accords beaucoup plus étendus.

i. Au compte des Allemands, nous aurions dû, à cette date du 16 août, 1 250 000 francs. La somme fut réduiteà625 000 francs, et ajoutée au payement du 16 août pour l'entretien des troupes. Deux autres sommes formant ensemble 204 416 francs pour intérêts dus sur la contribution de guerre furent jointes à ce payement, qui liquidait le passé.

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M. Pouyer-Quertier était ce ministre. Le prince de Bismarck, à Francfort, avait paru le priser particulièrement, de sorte qu'on le supposait propre à exercer une action déterminante. D'ailleurs, il était seul en mesure de prendre des engagements en rapport avec les facultés du Trésor. Dès le 18 juillet, M. Thiers avait mandé au comte : « M. Pouyer-Quertier prépare (( le second demi-milliard, qui se réduit à 175 mil- (( lions le chemin de fer compté; il prépare même le a troisième, qui, celui-là, sera bien de 500 millions, a Ce qui arrête, ce n'est pas le défaut d'argent, c'est a la difficulté de se procurer des valeurs de place à « place, car, outre le bouleversement du change si « Ton voulait aller trop vite, on rencontrerait tout de « suite Vimpossihilité de trouver le papier, qui n'existe a pas, du moins en pareille quantité. » La vente obligée à l'Allemagne de la voie ferrée de l'Est, dans son parcours en Alsace-Lorraine, nous venant ainsi malheureusement en aide et les ressources se manifestant malgré tout, le chef du gouvernement pressentait qu'elles s'augmenteraient à mesure si la surface occupée par l'ennemi devenait moindre. La perspective d'anticiper les payements et d'abréger en conséquence les délais de la libération totale se formait par là dans son esprit. Immédiatement sa pensée fut d'affranchir au plus tôt, après Paris et le département de la Seine, le riche rayon formé par les contrées de Seine-et-Marne, Seine-et-Oise et de l'Oise. Le traité de paix avait établi au 31 décembre la date de cette libération, moyennant le payement du troisième demimilliard ; le comte de Saint- Vallier reçut mission d'acheter la délivrance à la même date du 16 août, qui venait d'être prise pour le règlement des charges

d'occupation. En cela également il avait réussi. Outre le complément du second demi-milliard de la contribution de guerre, nous verserions le 16 août 250 millions espèces sur le troisième, autant en valeurs à trois mois, et l'évacuation aurait lieu. Tout l'automne serait ainsi gagné, c'est-à-dire le temps des récoltes et des préparations de l'année suivante, sans parler d'une nouvelle et notable différence dans les frais d'entretien.

Mais c'était là changer les conventions de la paix, conséquemment matière politique, non d'occupation militaire. Les pouvoirs du général de Manteuffel, s'ils allaient peut-être jusqu'à s'entretenir d'un pareil objet, ne l'autorisaient pas à transiger sur ce qui en était le fond. Le comte de Saint-Vallier n'avait pas moins abordé ce fond dans la pensée d'en conduire à fm la négociation ; or non seulement décliner cette négociation n'était pas venu à l'idée du commandant en chef, il y était au contraire entré de plain-pied. On se figure malaisément qu'il n'eût pas ou ne se sentît point, audessus des attributions de son titre, une sorte de mandat moral de faciliter à la France l'accomplissement de ses obligations. En tout cas, de même qu'il s'était complu à ouvrir la première voie, il s'inspira ici délibérément du désir de rendre moins éloigné le moment où les deux nations pourraient rentrer en rapports. Bien qu'assuré d'encourir par là le mauvais gré du maître vindicatif qui menait actuellement l'Allemagne, on ne lui verra pas un seul moment démentir ni quitter cette inspiration, si peu semblable à celles qui avaient présidé aux stipulations de la paix. M. Pouyer-Quertier trouvait à Compiègne un sous-seing diplomatique tout prêt; il ne restait au

représentant du Trésor qu'à y préciser les détails de finances. En y apposant sa signature il pouvait être convaincu de nous assurer, quand battrait l'heure du 31 août, c'est-à-dire en avance de trois mois pleins sur les termes antérieurement pris, l'abandon des forts de la rive droite et des départements indiqués, sans que d'ailleurs nous fussions tenus d'aucun escompte ni intérêts sur les 250 millions de valeurs remises aux Allemands.

L'écrit, toutefois, ne vaudrait que par la signature de l'Empereur d'Allemagne ou du mandataire qu'il chargerait de le signer pour lui. Le général, en place de la sienne, était inévitablement forcé de demander le temps de présenter l'acte à son souverain, au chancelier, et de déterminer leur approbation. L'Empereur était près de se rendre aux eaux de Gastein. De sa résidence personnelle de Varzin le prince de Bismarck devait l'y rejoindre. Le chancelier allait être avisé télégraphiquement et un rapport explicite leur parviendrait à l'heure de leur rencontre. Le général fit du secret une condition absolue pour le résultat recherché, et aussitôt le comte de Saint- Vallier envoya porter la pièce à Versailles par le secrétaire de sa mission *. 11 télégraphiait le même soir à M. Thiers que a M. Pouyer- Quertier, qui prenait le train pour Paris, priait instamment que cette communication fût regardée comme confidentielle et exclusive de toute publicité; que le général de Manteuffel y tenait essentiellement ». Cependant, vingt-quatre heures après ces précautions se trouvaient annulées. Le général, très ému, faisait appeler le comte et l'en prévenait. Celui-ci,

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