‹ M. Thiers, le Comte de Saint Vallier, le général de Manteuffel: libération du territoire 1871Chapitre 23 sur 128 · août, 2 heures 1/2 du matin · texte numérisé non relu

août, 2 heures 1/2 du matin

2. M" DE Gabriac, Souvenirs diplomatiques de Russie et d^ Allemagne.

instamment M. Pouyer-Quertier de voir en personne le comte de Waldersee pour lui garantir la réalité des versements annoncés, le ministre, qui avait déjà eu des rencontres avec ce dernier, s'était borné à lui envoyer quelqu'un sans s'enquérir de la suite. Le général de Manteuffel n'avait pas supposé que l'on serait resté muet avec le chargé d'affaires allemand, de sorte que celui-ci n'aurait pas averti Berlin et que, l'affaire ébruitée, il serait blessé du silence gardé avec lui, qu'il en accuserait le quartier général, qu'il s'en plaindrait peut-être au prince de manière à attiser le feu. Nul autre mobile n'ayant agi sur le général sinon le désir de nous être utile en préparant un accord à soumçttre à son gouvernement, il avait fait écrire à M. Thiers par M. de Saint-Vallier qu'il était regrettable d'avoir négligé M. de Waldersee, et demandé que l'on informât immédiatement le comte de Gabriac, comme d'un oubli dont on s'excusait, de n'avoir pas, du moins, ce annoncé officiellement par la voie diplomatique que le payement était effectué * ». Expliqué, tout cela pouvait s'aplanir, mais vu de loin et dans la défiance paraissait machiné. Quand le prince de Bismarck fut à même de lire le rapport du général sur la convention de Gompiègne le coup était porté, et à son gré peut-être à propos. Déjà, en expédiant l'ordre d'évacuation de la Normandie, accordée sans lui, sous la seule inspiration de TEmpereur, la chancellerie avait comme marqué ses réserves dans cette raison de bureaux, a qu'elle se conformait à la déci-

1. M. de ManteufTel n'était pas, d'ailleurs, sans croire M. de Waldersee porté à flatter à son détriment M. de Bismarck; M. de Saint-Vallier écrivait à ce sujet à M. Thiers : « Il m'a autorisé ^e vous en parler confidentiellement ».

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« sion du souverain quoique rencaissement des fonds « ne fût pas régulièrement opéré ». La blessure ainsi dissimulée s'envenimerait au premier incident, et l'incident était trouvé.

Absolu, jaloux de son autorité en raison même et n'admettant pas qu'on s'en affranchît, ayant des adversaires ardents voire en ce moment où il venait de tant faire pour la Prusse et pour l'Allemagne, M. de Bismarck s'était tracé une conduite envers la France et il prenait soin que la presse allemande y conformât l'opinion. Il n'ignorait pas que son souverain pourrait être enclin à en préférer une différente et qu'elle trouverait peut-être son organe dans le général de Manteuffel. L'y voyant en effet, croyant découvrir que des rênes étaient hors de ses mains, qu'une direction se substituait à la sienne dans un ordre de faits qu'il avait réellement créés et dans les considérations qu'ils comportaient, il allait de soi qu'il voulût s'en montrer plus qu'ému. C'est dans ces dispositions, c'est quand il en prenait prétexte pour parler de la France à M. de Gabriac avec une brusquerie hautaine, pour nous montrer a incapables maintenant d'agir et ne pensant néanmoins qu'à rouvrir la guerre une fois payés les deux premiers milliards », c'est dans ces dispositions que le projet de Gompiègne lui fut connu. Il vint donc passer à Berlin les vingt-quatre heures nécessaires pour le détruire avant de rejoindre le roi à Gastein, et effectivement il le détruisit.

L'écho des dissidences intérieures de l'Allemagne s'est plus d'une fois répercuté dans les rapports que nous avons eus avec elle pour nous affranchir de la présence de ses troupes. On ne s'en préoccupa guère à l'heure même, mais il faut se souvenir qu'elle exis-

NÉGOCIATION SUIVANTE 4b

tait si Ton veut s'expliquer le caractère que prirent parfois ces rapports. Ce furent les dessous des négociations. Les chroniqueurs ou les historiens allemands les feront sans doute ultérieurement connaître; sur plus d'un des faits de ces années dures pour nous, ils jetteront une lumière qui manque encore aujourd'hui; les sentiments du prince de Bismarck à l'égard du général de Manteuffel, en ce moment de l'année 1871, resteront un de ces faits. Dans les actes du général et dans sa manière d'être, rien n'autorisera à supposer de sa part une idée exagérée de sa personne ou de sa position; il portait pourtant ombrage au chancelier. Il fit au comte de Saint- Vallier la confidence qu'il était l'objet de menées ayant peut-être en vue de ne pas lui laisser prendre une importance qui, à une heure donnée, le désignerait naturellement pour un plus grand rôle. Et, en effet, les journaux qui recevaient leur direction à la Chancellerie de l'Empire avaient commencé depuis quinze jours une campagne contre lui; ils incriminaient sa condescendance, l'appelant a l'ami des Français », ou bien, entre d'autres imputations qui, suivant l'habitude en politique, atteignaient jusqu'à son caractère, ils le déclaraient « traître à la cause nationale ». La presse anglaise, celle de Paris, même celle qui passait pour dévouée au gouvernement de M. Thiers répétaient ces accusations ou leur faisaient écho. De là à penser qu'il était opportun d'arrêter dès sa naissance un premier acte de libération si important pour nous, il n'y avait qu'un pas; et un acte surtout engagé comme celui-là par le général sans l'aveu du prince de Bismarck, c'est-à-dire sous les auspices de l'Empereur déjà fatigué parfais de son ministre, et transportant ainsi à un

autre qu'à ce dernier des attributions politiques d'un ordre tel que ce qui ressortissait à Tévacuation de la France.

Cependant M. de Manteuffel, qui se croyait bien assuré de l'amitié et de la considération de son souverain, y faisait appel de nouveau, ce C'est une bataille a perdue, disait-il au plénipotentiaire français, mais « j'en entame une seconde auprès de mon maître, qui « ne voudra peut-être pas qu'on me frappe et qu'on ce vous atteigne tout ensemble en cherchant à défaire ce l'œuvre de conciliation à laquelle nous nous applicc quons et que l'Empereur approuve formellement. » L'un des généraux sous ses ordres, se trouvant à Berlin, l'avait particulièrement informé récemment que « le chancelier lui reprochait de se montrer trop ce français ». C'était le général de Stosch, qui commandait une division à côté de lui en partageant un peu cette opinion. Cette révélation, partie de source si authentique, avait confirmé à M. de Manteuffel les impressions ombrageuses du chancelier; mais une lettre émanée du chef du cabinet militaire de l'Empereur était en même temps venue d'Ems, où se trouvait encore ce dernier, lui rendre la confiance. Il avait montré au comte Saint-Vallier ce pli, d'où il ne pouvait induire que les meilleures assurances. Le comte, qui s'était empressé d'en informer M. Thiers, rapportait, que la position actuelle des hommes d'État Prussiens auprès du roi, les intrigues de la cour, les manœuvres politiques se trouvaient retracées dans cette lettre, mais la plus satisfaisante adhésion marquée pour les vues du commandant en chef sur la politique à suivre à l'égard de la France, ce J'y ai surtout ce remarqué, disait-il, l'assentiment donné au nom

a de l'Empereur aux idées d'apaisement développées « par M. de Manteuffel, à sa manière de voir 3ur « l'avantage pour les deux pays d'établir des rap- « ports cordiaux, à sa confiance dans les conditions « de durée et de stabilité du gouvernement actuel « personnifié par Votre Excellence. L'empereur, écrit « au général le chef du cabinet militaire, rend hom- « mage comme vous au talent, à l'énergie, à la sagesse « et au patriotisme de M. Thiers; il croit comme vous « qu'il est de l'intérêt de l'Allemagne de ne pas coma pliqûer encore par des exigences rigoureuses une « situation si difficile, et qu'il vaudrait mieux au con- « traire lui faciliter dans une certaine mesure sa tâche « en pratiquant avec lui une politique de conciliation. a S. M. approuve donc votre conduite et juge bon que « vous continuiez à témoigner des dispositions ami- « cales toutes les fois que cela sera compatible avec a les justes exigences et les droits fondés de l'Alle- « magne, d C'était bien de quoi faire équilibre, dans l'esprit de M. de Manteuffel, aux appréhensions qu'il pouvait ressentir d'ailleurs. Mais il connaissait à son souverain une volonté vacillante et il n'était pas sans craindre de la voir ébranler, ce II tient à la faveur de son maître, à qui il est parfaitement dévoué, ajoutait M. de Saint- Vallier, il ne veut rien risquer qui puisse lui enlever l'amitié du roi, et il redoute le travail des influences hostiles et rivales sur un caractère dont la fermeté ne lui inspire pas toute confiance. »

Cette « fermeté » allait en effet fléchir. Le bruit des journaux allemands qui accusaient le général s'accrut aussitôt que l'Empereur et le prince de Bismarck se trouvèrent réunis à Gastein. M. de Manteuffel avait insisté pour que, de Versailles, on envoyât M. Pouyer-

Quertier traiter personnellement le projet de convention avec M. de Bismarck. Par un télégramme de la main de M. de Saint- Vallier, le ministre des finances demandait dans cette vue audience au chancelier. Mais celui ci, sans attendre, avait tout fait décider le 19 août, dans le sens indiqué par son télégramme du 12. A Berlin, ses fidèles avaient répandu avec ensemble que nous avions ce enguirlandé » le général pour obtenir l'évacuation des forts de Paris et des départements voisins moyennant 250 millions au lieu de 500, parce que nous étions hors d'état de faire davantage, que celui-cis'y était laissé prendre, mais que (( par bonheur pour la Prusse le chancelier avait été plus clairvoyant ». Par ce concert des journaux et au moyen des mêmes raisons le chancelier avait entraîné le souverain. Le comte d'Arnim étant présent, il recevait les instructions nécessaires, se rendait immédiatement en France, et l'on faisait savoir à Compiègne que les affaires de cette nature seraient dorénavant, comme d'ordre politique, du ressort unique de ce dernier. Le général de Manteuffel ayant aussitôt avisé de la décision le comte de Saint-Vallier, celui-ci télégraphiait à Versailles que « l'on ne' nous croyait pas en mesure de payer de quelque temps les 1500 millions, et qu'il était prescrit au général de suspendre les préparatifs d'évacuation qu'il avait commencés. » Il avait été permis un moment d'espérer que, du fait même de l'ennemi, les voies de la libération allaient aisément s'ouvrir; cette perspective paraissait dorénavant fermée et il serait laborieux d'y revenir; malgré tout, ce ne serait pas moins grâce à M. de Manteuffel qu'elle apparaîtrait de nouveau.

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