CHAPITRE V
Nég^ociation Pouyer-Quertier h Berlin.
Le général après l'incident; comment son souverain le console; M. Thiers l'invite à Versailles. — Peu d'efficacité des négociations avec le chargé d'alTaires comte d'Arnim; nécessité d'envoyer le ministre des finances à M. de Bismarck; convention qu'ils signent, et convention postale à Versailles.
La santé de M. de Manteuffel demandait pour lui aussi une saison à Gastein, davantage encore un congé de repos celle du comte de Saint- Vallier. Un temps d'intérim des deux parts devait forcément avoir lieu. Les questrons de détail déjà réglées nous permettaient tout au moins de souhaiter que les choses, en se tassant, amenassent l'occasion de voir intervenir plus heureusement le quartier général. Se sentant soutenu par les témoignages du chef du gouvernement français comme par les échos d'Ems, le commandant de l'occupation avait laissé informer Versailles qu'il voudrait ne point traverser Paris, en partant pour les eaux, sans se présenter une nouvelle fois chez M. Thiers. Tandis que la partie se perdait à Gastein, le président du Conseil s'était donc empressé de marquer la satisfaction qu'à son tour la visite du général lui procurerait. Il
n'écrivait pas à M. de Saint- Vallier après chacun des courriers de ce dernier, mais quand le temps ne lui manquait point. Il n'oubliait alors aucun des détails antérieurs. Il y revenait comme pour en rétablir la chaîne. Le 14 août, notamment, il avait reparlé des incidents précédents. Tranquillisé, à tout prendre, sur une issue prochaine parce qu'il savait que nous serions en mesure de payer, il aurait voulu, disait-il, faire partir aussitôt M. Pouyer-Quertier; mais les débats du budget devant l'Assemblée avaient retenu le ministre. M. Thiers, au reste, ne cachait pas son regret d'une indiscrétion qui semblait avoir tout renversé : (( Mon « cher Monsieur de Saint- Vallier j'ai reçu et fort « apprécié vos intéressantes lettres, et je me hâte d'y « répondre en quelques mots, car j'ai bien peu de (c temps à moi. Il est évident que l'imprudence d'une ce publication anticipée, faite malgré mes conseils et a par suite d'inexpérience, a suffi pour offenser cer- « tain amour-propre et amener un temps d'arrêt a subit. y> Moins qu'en tout autre cas, M. Thiers aurait dans cette occasion négligé le général. Aussi ajoutait-il : « Je vous prie de remercier de nouveau M. de « Manteuffel de toutes ses bontés pour nous et notam- « ment pour moi; j'en suis reconnaissant plus que je « ne puis dire. La seule espérance de le posséder avant a son départ me remplit de contentement, et je le prie, « si sa situation le permet, de me procurer encore ce quelques bons moments en venant ici causer avec ce moi. Vous m'avertirez du jour et tout sera prêt « pour le recevoir ».
N'aurait-on connu le général que passagèrement dans le rôle qui lui fut confié, on ne pourrait pas mettre en doute la satisfaction qu'il ressentait d'avoir
donné ces preuves de sympathie à la France. Il les reitérera si pertinemment, ensuite, que cette sympathie ressortira des faits mêmes. Sa nature lui rendit irrésistible, en ce moment, de montrer son effusion pour le gré qu'on lui en manifestait. Le 19, venant de recevoir Tordre du chancelier qui improuvait sa conduite et rétrécissait crûment le terrain devant lui, il avait remis à M. de Saint- Vallier la lettre suivante destinée à Versailles :
« Monsieur le Chef du pouvoir exécutif,
ce Je désirerais pouvoir écrire dans ma langue maternelle, mais Votre Excellence comprendra le sens de ma lettre malgré son français. Je demande à Votre Excellence la permission de constater avant tout qu'elle est toute confidentielle et que je ne m'adresse pas aujourd'hui au représentant de cette noble France, mais à Monsieur Adolphe Thiers lui-même, en lui rappelant ce qu'il a bien voulu me dire à Versailles et m'écrire plus tard dans plusieurs lettres, et en lui rappelant en même temps ce que j'ai eu l'honneur de lui écrire moi-même, c'est que je tiens à l'opinion du peu de grands caractères dans ce siècle. Les articles du Soir m'ont fait de l'ombrage chez moi. M. de Saint- Vallier, qui avait garanti qu'il n'y aurait pas de publications sur les pourparlers de M. Pouyer- Quertier et moi, prend à cœur que malgré cela ces publications aient eu lieu. Il croit devoir me donner une satisfaction. Monsieur le chef du pouvoir exécutif, la situation est trop tendue pour l'aggraver encore par des susceptibilités personnelles. Je prie Votre Excellence d'être convaincu que vu ces cir-
constances je serai, tant qu'il le sera possible, plus conciliant que jamais dans tout ce qui regarde l'armée d'occupation. Je ne m'en fais pas de mérite, c'est en même temps l'intérêt de mon pays qui me dicte cette conduite.
a Je finis ma lettre en adressant la prière à Votre Excellence de ne pas s'occuper de ces articles du Soir et de dire au comte de Saint- Vallier, s'il vous en écrit, qu'il possède toujours et malgré cette publication mon estime et toute ma confiance. Je ne sais si j'ai tort d'envoyer cette lettre; mais je sais à qui je l'envoie, et je l'envoie.
a Daignez agréer, Monsieur le Chef du pouvoir exécutif, l'assurance de mon plus profond respect.
« E. M ANTEUFFEL. »
(( Gompiègne, ce 19 août 1871. »
Au mépris de son intérêt, en gentilhomme dans la vieille acception du mot, faisant quoi qu'il arrive ce que l'honneur lui dicte, le commandant en chef de l'occupation se maintenait donc notre soutien. La génération qui achève en ce moment de s'éteindre a été jeune à une époque où l'on était attiré par les poètes et les écrivains de l'Allemagne, par ses penseurs, ses savants, et où la France y était admirée à cause des idées généreuses qu'elle personnifiait sur le continent, des institutions dont elle donnait la perspective, des sentiments élevés répandus par sa littérature politique ou dont l'expression tombait de sa tribune. On avait dans le général, semble-t-il, un allemand de cette époque à qui la part prise depuis aux choses publiques faisait, malgré tout, penser
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encore que Taccord d'autres gouvernements avec celui de cette France vaincue permettrait d'augurer une légitime et grande action sur l'Europe. Lorsque, au début des rencontres entre le comte de St-Vallier et lui il s'était, avec sa soudaineté de nature, appelé « Français par le cœur », c'était sous l'empire de ces impressions. La guerre ne les avait pasefïacées, et l'on n'aurait eu à en induire chez lui un calcul quelconque ni à notre égard ni au sien. Il s'était pris bientôt d'une amitié véritable pour le comte, attentif à chaque instant, il est vrai, à la déférence envers lui, à ménager son impressionnabilité, vive autant que ses intentions étaient droites. On eût dit, et ce fut constamment plus sensible ensuite, qu'en celui-ci presque tous les jours souffrant il supposait entourer de ses attentions le pays malheureux contre lequel il venait de se battre.
M. Thiers cédait envers le général à une sorte de gratitude nationale. En la lui montrant, il croyait nous conserver de sa part une aide dont un jour ou l'autre l'action redeviendrait libre. La suite attestera que la prévision était juste et le sentiment à sa place. Le président du conseil avait sous les yeux l'occupation d'une bien grande partie encore du territoire. Les conditions pouvaient s'en aggraver par les incidents. Il aurait besoin du bon vouloir continué chez le général, du même zèle assidu du plénipotentiaire; avec la plus réelle sincérité il leur était reconnaissant de ce qu'ils avaient fait ou tenté ensemble. Il écrivit à tous les deux dans le langage affablement familier qui lui était habituel. Il voulait que le général descendît chez lui, il l'y invitait formellement, jugeant précieux de reprendre ainsi, à moins que la position de celui-ci
pût en péricliter, les entretiens par lesquels, dès le premier jour, il avait exercé sur lui tant d'influence ^ Le comte de Saint- Vallier remettrait sa lettre, reproduite d'ailleurs à peu près dans une autre personnelle à ce dernier*. Accoutumée regarder le sérieux de tout sans y rien prendre au tragique, comme il le dit un jour critique à la tribune, il envisageait tranquillement la nécessité de négocier à cette heure avec le comte d'Arnim. Il s'était pourtant assuré, non sans un peu de doute il est vrai, que le Soir tâcherait de ne plus faire échouer les pourparlers :
(( Mon cher Monsieur de Saint- Vallier,
« J'ai reçu toutes vos dépêches, et si je n'y ai pas répondu dépêche par dépêche, c'est que je n'en ai pas le temps, absolument pas.
ce Je connais les hommes et les choses, et je vois sans y être tout ce qui a dû se passer entre M. de Bismarck et M. de Manteuffel. Ce sont là les misères humaines avec lesquelles les hommes d'Etat doivent vivre comme les médecins vivent avec les maladies. Dites bien à M. de Manteuffel que je suis désolé de ce qui est arrivé et de le voir compromis à cause de l'intérêt qu'il nous a témoigné, intérêt qui prouvait autant sa générosité personnelle que son intelligence des vrais intérêts de son pays. Je vais lui répondre et je vous chargerai de lui remettre ma lettre. Du reste, il a si bien servi comme militaire et comme diplomate
1. La lettre écrite au général se terminait par cette phrase : * Madame Thiers se rappelle avec grand plaisir les moments « trop courts que vous nous avez consacrés, et serait bien heu- « reuse que ce ne fussent pas les derniers. »